‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 2)Chapitre 22 sur 146 · DE L ACCEPTATION DE I. A CONSTITUTION · texte numérisé non relu

DE L ACCEPTATION DE I. A CONSTITUTION

d'inviter à la régénération d'un grand peuple les mânes de ceux qui étaient entrés dans l'immortalité par la mort I

Après diverses stations, dont chacune donna lieu à quelque cérémonie caractéristique, le cortège, qui se composait de près d'un million d'hommes, arriva au Champ de Mars, où devait être publié le recensement des votes des assemblées primaires. Là, du point le plus élevé de l'autel de la Patrie, Hérault de Séchelles, président de la Convention, prononça ces paroles : o Français, vos mandataires ont interrogé dans quatre-vingt-sept départements votre raison et votre conscience, et quatre-vingt-sept départements ont accepté l'acte institutionnel. Jamais vœu plus unanime n'a organisé une

république plus grande et plus populaire. Il y a un an, notre territoire était occupé par l'ennemi : nous proclamâmes la République, et nous fûmes vainqueurs. Maintenant, tandis que nous constituons la France, l'Europe l'attaque de toutes parts ; jurons de défendre la Constitution jusqu'à la mort. La République est éternelle ! »

À ces mots, un cri formidable, poussé par huit cent mille voix, monta vers le ciel; le canon tonna ; en signe de l'indivisibilité de la République, un ruban aux couleurs de la nation réunit en un seul faisceau les piques que les quatrevingt-sept commissaires des départements avaient portées durant la marche, et 'a Constitution de 1793 fut proclamée

HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION Fu^NÇAISE

comme le premier pacte social qui eût, depuis l'origine du monde, fondé la liberté sur l'égalité, et fait un dogme politique de la fraternité humaine.

Le lendemain, la Révolution reprenait sa course ardente Un moment, toutefois, la Convention parut défaillir; soit désir secret de fuir une responsabilité trop lourde, soit surprise, un moment elle prêta l'oreille à Lacroix, qui l'invitait à déclarer sa mission finie et à laisser à d'autres le soin d'achever son œuvre. Mais au club des Jacobins cette dangereuse et pusillanime idée fut si puissamment combattue par Robespierre, qu'elle n'eut pas de suites, Faire un pas en arrière! un seul pas! Non L'abîme était là béant. . Eh bien, il y avait un moyen de n'y pas tomber, c'était de le franchir.

Le 12 août, sur la motion de Danton, les huit mille envoyés des assemblées primaires sont investis des pouvoirs nécessaires pour faire lever la France en armes.

Le 14, Garnot, le futur organisateur de la victoire, entre au Comité de salut public.

Le 15, Garât, l'homme des demi-mesures, sort du ministère.

Le 16, d'une assemblée extraordinaire, tenue aux Jacobins, part l'initiative de la levée en masse ; dans une adresse à la Convention, il est dit • « La nation entière est plus facile à ébranler qu'une partie de la nation. — Si vous demandez cent mille hommes, vous ne les aurez pas : demandez des millions de républicains. — Le peuple ne veut plus d'une guerre de tactique. — Décrétez que le tocsin sonnera dans toute la République, à une heure fixe. — Que l'universelle affaire des Français soit de sauver la France.. . »

Et, quelques jours après, sur le rapport de son Comité de salut public, la Convention décrète :

« Dès ce moment, jusqu'à celui où les ennemis auront été chassés du territoire, tous les Français sont en réquisition permanente pour le service des armées.

« Les jeunes gens iront au combat; les hommes mariés foigeront des armes et transporteront des subsistances ; les femmes feront des tentes, des habits, et serviront dans les hôpitaux; les enfants mettront les vieux linges en charpie; les vieillards se feront porter sur les places publiques pour exciter le courage des guerriers, prêcher la haine des rois et l'unité de la République.

« Les maisons nationales seront converties en casernes, les places publiques en ateliers d'armes ; le sol des caves sera lessivé pour fournir le salpêtre.

« Les armes de. calibre seront exclusivement confiées à ceux qui marcheront à l'ennemi , le service de l'intérieur se fera avec les fusils de chasse et l'arme blanche.

« Les chevaux de selle seront requis pour compléter les corps de cavalerie; les chevaux de trait, autres que ceux employés à l'agriculture, conduiront l'artillerie et les vivres....

« Nul ne pourra se faire remplacer. Les fonctionnaires publics resteront à leur poste.

« La levée sera générale ; les citoyens non mariés ou veufs sans enfants, de dix-huit à vingt-cinq ans, marcheront les premiers. Ils se rendront sans délai au chef-lieu de leur district, où ils s'exerceront tous les jours au maniement des armes, en attendant l'ordre du départ..., Le bataillon, organisé dans chaque district, sera réuni sous une bannière portant cette inscription . « Le peuple français debout contre les tyrans ! . »

La précision des mesures administratives répondit à la grandeur de l'élan. Tout fut prévu, tout fut réglé; et, pour la prompte exécution du décret, il fut mis à la disposition du minisire de la guerre une somme de cinquante millions, à

prendre sur près de cinq cents millions que contenait la caisse à trois clés

C'était le 25 août que furent adoptées ces mesures de salut publie; et, le 25 août, Garteaux entrait à Marseille. Là, comme à Lyon, le soulèvement des Girondins n'avait profité qu'au royalisme. Rébecqui, un des plus ardents à remuer la ville, sentit bientôt qu'il n'avait fait que livrer aux ennemis de la République le pouvoir de l'égorger, à l'ombre de son propre étendard. Un jour, un corps fut aperçu flottant dans le port de Marseille : c'était le cadavre de Rébecqui. Le malheureux s'était noyé de désespoir. Heureusement, l'approche de Garteaux ranima les patriotes opprimés. Dès le -/3, cinq sections sur trente-deux se déclarent pour la Convention, et donnant rendez-vous sur la place des Prêcheurs à tous les vrais républicains, demandent à grands cris que la Constitution soit proclamée, l'armée de la Convention admise, l'administration contre-révolutionnaire punie, et son tribunal de sang supprimé. Les corps administratifs répondirent en braquant des canons dans les rues; et, le 24, à quatre heures du soir, les sections fidèles avaient à soutenir un feu meurtrier. Mais, pendant ce temps, le général Doppet, arrivé avec l'avant-garde de Carteaux aux gorges de Septèmes, les emportait après un engagement assez vif. Vainement les meneurs contre-révolutionnaires imaginèrent-ils de faire publier à son de trompe que les troupes conventionnelles avaient été battues à Septèmes; ce mensonge ne pouvait avoir et n'eut d'autre résultat que de donner aux plus compromis le temps de s'enfuir à Toulon; et, le 25 août, Carteaux, accompagné des représentants du peuple Albitte, Salicetti, Escudier, Nioche et Gasparin, fit son entrée solennelle dans la ville, au milieu d'acclamations passionnées. Parmi les nombreux patriotes qui remplissaient les prisons, il y avait deux membres de la Convention, Ro et Antiboul; ils purent dire à leurs collègues, à leurs libérateurs, sous quelle pression contre-révolutionnaire avait vécu la puissante cité d'où les vainqueurs du 10 août étaient partis, et dont le nom brillait associé à jamais au chant sublime que le génie de la Révolution inspira.

A son tour, et vers la même époque, Bordeaux fit sa soumission. A Barbaroux , à Guadet, à Louvet, à Meillan, la Gironde était apparue de loin comme une terre promise. Ils ne doutaient pas qu'une fois là, il ne leur fût donné de faire sortir du sol, rien qu'en le frappant du pied, une armée de défenseurs et de vengeurs Seul, parmi les illustres fugitifs, Buzot avait fermé son cœur à ce doux espoir, et il se trouva que lui seul eut raison. Les administrateurs de la Gironde avaient bien pu entraîner le peuple dans leur révolte, à force de répéter que la Convention était asservie à une poignée de monstres; que l'ambition du duc d'Orléans avait à sa solde les Montagnards, et que le Maratisme , qui suait le crime, couvait précisément la royauté.... Mais, pour soutenir longtemps un pareil échafaudage de calomnies, il eût fallu des prodiges d'adresse. D'ailleurs, Bordeaux ne tarda pas à manquer de subsistances, les commissaires répandus dans les départements voisins ayant soin d'arrêter les grains au passage. Les administrateurs eurent donc contre eux, à la fois, et la détresse du peuple, et le mécontentement né de sa crédulité abusée. Beaucoup d'honnêtes républicains, un instant égarés, finirent par comprendre qu'il y avait folie à ne voir qu'un rainas d'imbéciles subjugués par quelques hypocrites aux gages d'un usurpateur, dans cette étonnante assemblée qui préparait à la démocratie son lendemain, résumait Paris et ébranlait toute la terre. Aussi, de quelle douleur poignante ils se sentirent l'âme serrée, ceux des Girondins proscrits qui,

SUPREME EFFORT

en ces heures de revirement subit, fuient aineués sur les rivages de la Gironde par leurs illusions et une destinée moqueuse ! « Nos amis, raconte Meillan, nous conseillèrent de ne pas nous montrer Ils nous donnèrent des secours, nous distribuèrent en diverses maisons; après quoi il fut résolu que chacun de nous prendrait des mesures individuelles pour son salut. Je résolus de passer en Amérique ...»

C'était un rude coup pour les ennemis de la France que la prise de Marseille et la soumission de Bordeaux, mais les royalistes gardaient un dédommagement à la coalition, et quel dédommagement, grand Dieu!

La vdle de Toulon s'était tout d'abord donnée à la Révolution avec cette véhémence qui caractérise l'âme brûlante des enfants du Midi. Mais l'opulence de cette importante cité, sa situation, son beau port, ses magasins, ses arsenaux, le matériel immense rassemblé dans son enceinte , n'étaient que trop de nature à fixer les regards de Pitt. Toulon s'était donc rempli peu à peu d'agents secrets par qui fut préparée, entre le royalisme et l'Angleterre, une alliance au fond de laquelle était une trahison. Bientôt, «la cupidité se mettant du complot, beaucoup de bourgeois égoïstes et de marchands avides, dont la Révolution gênait les calculs ou troublait la quiétude, se rapprochèrent de leurs ennemis de la veille, les nobles et les prêtres. Une ligue se forma, obscure, monstrueuse, mal définie, mais puissante néanmoins, et dans laquelle entrèrent, après le 31 mai, presque sans le savoir, les aveugles partisans de la Gironde. Le pain manquait , l'assignat perdait : on pressa sur cette double corde de manière à exaspérer l'ouvrier et le ma'elot.

Pour comble de malheur, la Révolution, ne pouvant improviser des marins aussi facdement que des soldats, avait dû laissera la tête de nos. escadres une foule d'officiers attachés à l'ancien régime ; de sorte qu'à Toulon, par exemple, les hommes qui commandaient la flotte républicaine étaient les contre -amiraux royalistes Trogoff et de Grasse, et le capitaine de vaisseau baron d'Imbert, l'un des agents des princes dans le Midi. Ajoutez à cela une complicité décisive, celle de Puissand, ordonnateur civil de la marine

Un pareil ensemble d'éléments rendait la contre-révolution inévitable à Ton m. Aussi, la municipalité patriotique cassée, la société populaire fermée, la tête de tout démocrate influent abattue, les honneurs du triomphe décernés aux ossements de quelques royalistes qu'on déterra; le jour d'ouverture des sections célébré comme l'avènement d'un pouvoir nouveau ; les commissaires de la Convention , Beauvais et Pierre Bayle, raillés, conspués, traînés à la grand'messe un cierge à la main : tels furent les préludes d'une révolte qu'allait couronner un exécrable attentat. A cette époque, on lisait dans un papier réactionnaire publié à Marseille « Les Toulonnais sont mille fois plus chauds contre les anarchistes et les brigands qu'on ne l'est à Marseille. On trouve la guillotine trop douce. Les sections sont permanentes. Il y a une proclamation portant que quiconque troubleia l'acte souverain du peuple réuni en sections, sera puni dans les vingtquatre heures, militairement. On a imprimé partout et affiché le manifeste de Wimpfen, » etc., etc.

Du reste, ici comme à Lyon, la violence était doublée d'hypocrisie; cai tout cela se faisait au nom de la République, et ce que les royalistes affectaient d'abhorrer dans la Convention, c'était un indigne Sénat à la solde de Pitt et Cobourg. Les vrais salariés de Pitt et Cobourg ne se déclarèrent que trop tôt. barras et Fréron, envoyés dans le Var par le Comité de salut public, y avaient déployé une vigueur inutile et attiré sur eux des périls auxquels la fuite même avait pu à peine

les soustraire. La prise de Marseille précipita le dénouaient.

Sous prétexte d'un échange de prisonniers, une négociation est ouverte avec l'amiral Hood, qui commandait la flotte anglaise de blocus. Un comité général s'était saisi des affaires. L'amiral anglais lui envoie une déclaration conçue en ces termes : « Si l'on se prononce en faveur du gouvernement monarchique, si l'on se décide à mettre le port à ma disposition, le peuple aura tous les secours que l'escadre anglaise pourra lui fournir. Je déclare qu'd ne sera touché ni aux propriétés ni aux personnes ; nous ne voulons que rétablir la paix. Lorsqu'elle aura heu, nous remettrons le port et la Hotte à la Fiance, d'après l'inventaire qui en sera fait. » Dans une proclamation adressée à tous les habitants du Midi, l'amiral disait : « ...Vous êtes livrés à une révolution qui vous a fait plier sous le joug de quelques factieux. .. Ils ont renversé les lois, préconisé le crime, et cherché à propager dans toute l'Europe leur système antisocial.... Votre commerce est anéanti, la famine vous menace. Une position aussi affreuse a dû affliger les puissances coahsées ; elles n'y ont vu de remède que dans le rétablissement de la monarchie. Je viens vous offrir les forces qui me sont confiées pour écraser les factieux et rétablir la royauté. Prononcez-vous.... » Chose infâme! cet appel à la trahison fut écouté, et l'amiral anglais put consigner cet excès de honte dans une seconde déclaration portant : « Attendu que les sections de Toulon.... ont proclamé Louis XVII, fils de Louis XVI, leur légitime roi.... je prends possession de Toulon, et le garde uniquement comme un dépôt pour Louis XVII. Donné à bord du vaisseau de Sa Majesté Britannique le Viclory, à la hauteur de Toulon, le 28 août »

A cette nouvelle, dans la ] artie de la flotte française aux ordres du contre-amii al Saint-Julien, une indignation profonde s'em are de toutes les âmes où restait une étincelle d'honneur. Trogoff, un étranger que la Fiance avait comblé de bienfaits et qui payait ainsi sa dette de reconnaissance, Trogoff se tenait prêt à recevoir les Anglais. Le souffrirait on? des matelots français permettraient ils que l'ennemi vînt tranquillement désarmer dans le port une escadre française forte de dix -huit vaisseaux? Les marins fidèles se rangent autour de Saint-Julien, le proclament leur chef, et lui se hâte de hisser à son bord le pavillon de commandement, pour s'opposer à l'entrée de la flotte anglaise, qu'accompagnaient deux escadres, l'une espagnole, l'autre napolitaine. Mais déjà les traîtres, maîtres du fort Lamalgue, faisaient chafiffer les boulets qui devaient incendier les vaisseaux de Saint- Julien ; plusieurs de ses capitaines l'abandonnent; il est obligé de fuir suivi d'un petit nombre de matelots; et les Anglais, pénétrant dans la rade, prennent possession de la ville, où flotte désormais le drapeau blanc. Ce grand crime était consommé.

Est -il besoin dédire que les conditions stipulées par l'amiral Hood ne présentaient aucune garantie? Quelle apparence que les Anglais, une fois saisis d'une aussi riche proie, consentissent jamais à l'abandonner, par dévouement chevaleresque à la légitimité de Louis XVII! « A peine, écrit le prince de Hardenberg, la cour de Londres apprit-elle l'heureux événement qui lui livrait, sans coup férir, avec la plus forte place de la France, une grande partie de sa marine, que les ministres éprouvèrent le regret de n'avoir pas donné à Hood des instructions préalables. » Toutefois, craignant de désavouer d'une manière prématurée « une politique de circonstance, qui ne répondait pas tout à fait à leurs vues ultérieures, » ils nommèrent, à Toulon, une commission royale, composée de

l'amiral lui-même, de sir Gilbert Elliot et du major-général O'Hara.

Quant à la Convention et au Comité de salut pubhc, loin de se laisser abattre , ils ne songèrent qu'à redoubler d'énergie.

Le siège de Lyon, dont on trouvera plus loin l'iiistoire, durait depuis le 8 août ; Kellermann, chargé de réduire cette ville, n'avait obéi qu'avec une secrète répugnance, et, quoique placé sous l'œil sévère des représentants du peuple Dubois- Crancé et Gauthier, il s'était étudié à retarder autant que possible les progrès « d'une expédition qui répugnait à ses principes. >> Le Comité de salut public lui-même s'était abstenu de presser l'attaque, dans l'espoir que les Lyonnais se soumettraient volontairement, auquel cas il voulait qu'on les épargnât, citant en leur faveur la maxime romaine : Parcere subjeclis et dtbellare superbos. Mais c'est un des caractères de la Révolution française d'avoir, à chaque revers nouveau, tendu plus fortement les ressorts de son indomptable politique. La remise de Toulon aux Anglais eut pour résultat de hâter, comme nous le verrons plus loin, la prise de Lyon rebelle. On envoie en toute hâte des commissaires agiter l'Ar- Jèche, le Cantal; et, dans le Puy-de-Dôme, Couthon, le paralytique Gouthon , s'apprête à prendre « les rochers de l'Auvergne pour aller les précipiter dans le faubourg de Vaize. »

Rien de plus frappant que le compte rendu de cette mission par Maignet, qui accompagnait Couthon. Lorsqu'ils entrèrent à Clermont-Ferrand, tout y semblait marqué au coin de l'indifférence. Si l'esprit révolutionnaire était là, il sommeillait. Ils parlèrent des Lyonnais, et la réponse fut : «Nous ne nous battrons pas contre nos frères de Lyon. » Eux ne se découragèrent pas. Le lendemain était jour de marché. Ils font annoncer aux habitants des campagnes qu'ils veulent se mettre en communication avec eux, le dimanche, dans la cathédrale. On s'y rassemble, ils s'y transportent, et leur parole électrise le peuple. L'imminence du danger, proclamée avec émotion, éveille un sentiment d'enthousiasme sombre, qui va se répandant de proche en proche. L'ébranlement fut prodigieux. On était aux premiers jours de septembre, et déjà, dans le seul département du Puy-de-Dôme, près de trente mille hommes s'étaient levés. On les voyait accourir de leurs hameaux, descendre de leurs montagnes, demandant l'ennemi et apportant des vivres pour quatre jours. Des femmes armées de piques montaient la garde. Châteauneuf-Randon, un des commissaires, se chargea de l'organisation militaire de cette masse; Gouthon et Maignet pourvurent aux approvisionnements; puis les rudes phalanges marchèrent sur Montbrison, qu'occupait un détachement de Lyonnais. Elles ne devaient pas s'y arrêter, et nous les retrouverons, frémissantes, à l'entrée de ce faubourg de Yaize, où Couthon s'était promis de précipiter les rochers de l'Auvergne.

Par une coïncidence fortuite, le jour même où la trahison de Toulon s'accomplissait, un général célèbre était frappé, à Paris, comme traître.

Nous avons parlé de l'arrestation de Custine : son jugement et sa condamnation ayant été, de la part de presque tous les historiens nos prédécesseurs, l'objet d'une censure passionnée, il importe, pour bien faire apprécier cet épisode de la dévolution, de récapituler d'abord en quelques mots les actes de Gustine, soit comme soldat, soit comme citoyen.

Dans la campagne de 1792, sur le Rhin, Gustine, chargé d'une division de l'armée, voit venir à lui, le front rayonnant d'enhousiasme et le cœur plein d'amour pour la France, tous les

révolutionnaires allemands; ils le demandent, ils l'appellent à grands cris, ils l'entraînent, et successivement lui donnent Spire, Worms, Mayence. Dans ce moment décisif, les Prussiens, qui, affaiblis par une campagne désastreuse, se traînaient avec lenteur, eux, leurs bagages et leurs malades, à travers un pays montueux et par des chemins abîmés, les Prussiens étaient à trente lieues de Coblentz, et l'on s'attendait si bien, dans cette ville, à l'apparition des Français, qu'au premier bruit de la prise de Mayence, l'électeur, son ministre, son gouvernement, ses employés, tout s'était enfui. Si donc Custine, d'un pas rapide, eût marché sur Coblentz, il s'en emparait sans coup férir, forçait les Prussiens, qu'il aurait pressés d'une part tandis que Kellermann les pressait de l'autre, de se rejeter en Westphalie par Wesel, facilitait la conquête de la Belgique, rendait possible celle de la Hollande, et offrait au monde l'imposant spectacle de la République maîtrisant, à peine à son berceau, tout le cours du Rhin, depuis la Suisse, par l'armée de Biron, jusqu'à Worms ; par les armées de Custine et de Kellermann, jusqu'à Bonn; par l'armée de Dumouriez, jusqu'à Dusseldorf. Mais non, c'est en vain que les amis de Gustine, son état-major et ses généraux le conjurent de porter à la ligue des rois ce coup mortel , c'est en vain que le ministre de la guerre le lui ordonne. Custine préfère courir à Francfort, où semble l'attirer l'espoir d'une proie opulente ; car il n'a pas plutôt été admis dans cette ville républicaine et neutre, qu'il lui arrache une somme de quinze cent mille florins : admirable moyen de reconnaître et d'entretenir la brûlante sympathie qui poussait l'Allemagne dans nos bras 1 Toutefois, à ce point de sa carrière, ce n'est point par défaut de zèle révolutionnaire que Gustine pèche, loin de là : il répand des proclamations enflammées ; il apostrophe le landgrave de Hesse en ces termes : « Monstre I tes soldats, dont tu as fait un usage abusif, te livreront à la juste vengeance des Français, tu ne leur échapperas pas ! » Il fonde un laboratoire de propagande, dont la direction est confiée à l'adjudant Stamm ; il renverse, à Mayence, et l'institution de la régence et le vicariat électoral ; il menace, il gronde, il agite autour de lui toute chose. Pendant ce temps, les Prussiens sont parvenus à Coblentz, se sont répandus sur la rive droite du Rhin, ont franchi la Lahn et se préparent à reprendre Francfort, au nombre de cinquante mille hommes, commandés par le roi de Prusse et le duc de Brunswick, ce duc de Brunswick auquel le fils de Gustine était allé offrir secrètement , à une autre époque, la couronne de Louis XVI. Si le général français se jugeait en état d'accepter la bataille, il devait aller au-devant de l'ennemi, ou du moins établir sa ligne de façon à se lier à Francfort, sinon se replier sous le canon de Mayence ; au lieu de cela, il se retranche derrière la Nidda, prêtant ainsi le flanc aux Prussiens, et faisant face à la ville, au lieu de la couvrir. D'où cet arrêt sévère de Jomini : « Il prit toutes ses mesures comme s'il avait voulu sacrifier la garnison. «Était-ce son dessein? Ce qui est sûr, c'est que sa conduite, en cette occasion, fut pleine de mystère ; c'est que son fils, rompu de longue main aux démarches clandestines, eut avec le duc de Brunswick, à Kœnigstein, une conférence secrète; c'est que, ce jour-là même, le jeune diplomate se rendit à Francfort pour conseiller, en son propre nom, au commandant de la place, Van Helden, de se retirer pendant la nuit; c'est que ce conseil jeta le malheureux Van Helden dans une perplexité horrible, parce qu'en écoutant le fils il se rappelait cette injonction du père : « Menacez du feu la ville de Francfort, désarmez les habitants et réalisez si elle bouge , » c'est, enfin, que la ville fut prise, n'ayant qu'une garnison de deux mille hommes, aventurée au milieu de quatre-vingt mille habitants,

SUPREME EFFORT

et si bien abandonnée par Gustine, qu'il avait été jusqu'à retirer toute l'artillerie de la place, sauf deux pièces de bataillon. Après l'abandon de Francfort, celui de Mayence ; Gustine laisse dix mille hommes de garnison dans cette dernière ville et repasse le Rhin. Bientôt le roi» de Prusse, se disposant à le rejeter en Alsace, il se replie sur Landau, ne s'y croit pas en sûreté, quoique à la tête de trente-cinq mille combattants, se retire derrière la Lauter, et parle même de se réfugier sous le canon de Strasbourg : précipitation d'autant plus extraordinaire, qu'il n'était poursuivi que par le corps du prince de Hohenlohe , et le savait. Quel soudain changement dans un

général connu pour sa présomption et sa témérité! Il n'a pas devant lui plus de trente mille hommes, et il écrit : « j'ai cent quatre mille Allemands sur les bras. » On ne lui en donne pas moins le commandement de l'armée de la Moselle, grâce au patronage des Girondins, qui, en avril 1793, dominaient encore la Convention. Et que fait-il de cette armée? Il perd tout le mois d'avril à inspecter sa ligne dans le Porentruy, où il n'y a ni opération à diriger, ni ennemi à combattre, tandis que Mayence, qu'il pourrait sauver, reste livrée aux coups des Prussiens. Il se décide, enfin, à faire un « simulacre d'attaque en sa faveur, mais sans projet sérieux de la délivrer, et parce

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