PORT DE TOULON
que, appelé au commandement de l'armée du Nord, il veut laisser à ses anciens camarades un bon souvenir. » Il attaque donc l'ennemi le 17 mai; il est battu et part pour la frontière du Nord, où, trouvant l'armée dans un état qui ne lui permettait de secourir ni Gondé, ni Valenciennes, il dut consacrer ses soins à la réorganiser sans rien entreprendre.
Qu'un entassement de fautes ne fournisse pas matière à accuser un général de trahison, même lorsque ces fautes sont qualifiées « d'incompréhensibles » par des hommes du métier, et qu'elles correspondent à des négociations clandestines avec l'ennemi, il est permis à la rigueur de le soutenir; mais, quand on songe qu'après avoir exagéré h langage du
la Révolution, Gustine en était venu à la décrier; quand on songe que, mis par la Convention à la tète d'uue armée, il en était venu à ne se servir de sa position militaire que pour inspirer le mépris de la Convention à ses troupes, est-il donc si difficile de comprendre ces mots de Danton dans la séance du 22 juillet : « La nation a des doutes sur Custine ; il faut qu'il soit jugé ?» — « A la vue des pièces qui déterminèrent mon vote il y a trente-six ans, écrit l'honnête et consciencieux Levasseur, ma conviction reste la même. »
Quoi qu'il en soit, l'arrestation de Gustine avait excité des mouvements séditieux parmi ses troupes, dont il s'était fait aimer, et qu'irritait la subordination du pouvoir militaire au
pouvoir civil. Carnot mande sur-le-champ le Montagnard Levasseur et lui dit: « L'armée du Nord est en pleine révolte ; il nous faut une main ferme pour étouffer la rébellion, c'est toi que nous avons choisi. » Levasseur était chirurgien; avec une âme fortement trempée et le goût des armes, il n'avait nul maniement du soldat; d était, en outre, de petite taille : c'est ce qu'il pria Carnot de considérer. Mais celui-ci : « La fermeté de ton caractère et ton dévouement pour la République nous répondent de tout. — Eh bien donc, j'accepte. Quand faut-il partir? — Demain. — Je serai prêt. El mes instructions? — Elles sont dans ta tête et dans ton cœur. Tes pouvoirs sont illimités. Pars et réussis. »
Levasseur arrive au camp. Quarante mille hommes étaient sous les armes. « Vous allez me faire passer devant les lignes, » dit-il au général. Le générai obéit. Mais point d'honneurs militaires. « Général, pourquoi ne bat-on pas aux champs? » Les tambours battent et les trompettes sonnent. Levasseur passe devant une enseigne. Point de salut. « Nouvel oubli, général ! » Les drapeaux s'inclinent Les visages étaient sombres; on le suivait d'un œil farouche. Les uns murmuraient : « S'il ne nous rend pas Custine, nous le ferons descendre de cheval ; » d'autres . « Si Custine ne nous est pas rendu, nous Tirons chercher à Paris. » Levasseur fait former le bataillon carré, se place au centre, et d'une voix forte : « Soldats de la République, le Comité de salut public a fait arrêter le général Custine » Un cri terrible l'interrompt : « Qu'on nous le rende ! » Lui, sans s'émouvoir, fait le signal d'un roulement, les tambours battent et les clameurs cessent : « Général, faites ouvrir les rangs. » Et le voilà qui parcourt la ligne, l'œil en feu, la pointe du sabre basse, prêt à étendre à ses pieds quiconque prononcera le nom de Custine. Immobiles et comme pétrifiés d'étonnement, les soldats regardaient cet homme qui, seul, venait braver dans son camp toute une armée. Il reprit: « Si Custine est innocent, il vous sera rendu. Sinon, point de grâce pour les traîtres Je suis votre chef, vous me devez une obéissance aveugle. Pardon et oubli à qui respectera la voix d'un représentant du peuple ! Malheur à qui la méconnaîtra! » Chacun se tut. La sédition était domptée.
Cet heureux résultat, on l'ignorait encore à Paris, que déjà l'esprit du temps s'y révélait dans l'attitude indomptable des Jacobins. L'armée en pleine révolte ! Les soldats de la République devenus «les soldats d'un homme! » Était-ce donc là le fruit des leçons de Custine à ses troupes ? Etait-ce ainsi qu'il les avait dressées au respect des magistrats et des lois? L'ère du despotisme des généraux allait -elle commencer? Allons! place aux légions d'Espagne, des Gaules, de Germanie: l'empire romain est à saisir, à partager ou à vendre ! Ah! plutôt périr. Puisque les soldats osaient redemander Custine, l'épée à la main, une seule réponse était possible: frapper! Tel était le sentiment des Jacobins, celui de Robespierre surtout. Ce morne génie pressentait que la Révolution serait étouffée par un homme des camps, il l'avait prédit, et sa politique à l'égard des généraux était de les faire trembler pour n'avoir pas à trembler devant eux. Aussi nul n'insistat— il plus vivement que lui sur la nécessité de juger Custine, et de le juger promptement.
Ce fut le 15 mai que s'ouvrirent les redoutables assises, et elles ne se fermèrent que le 27, de sorte que les débats durèrent près de deux semaines ; plus de cent témoins furent entendus . généraux, commissaires, représentants du peuple, agents du pouvoir exécutif, employés aux bureaux de la guerre; la plus grande latitude fut laissée à la défense; le tribunal se montra si scrupuleux observateur des règles pro-
tectrices de l'accusé, qu'il encourut, de la part de Robespierre, le reproche de s'être « entortillé à dessein dans des formes avocatoires ; » et le compte rendu de ce procès, qui ferait la matière d'un volume, suffit pour prouver avec quel soin on y chercha la vérité. •
Les accusations étaient nombreuses, diverses ; et, comme il arrive souvent en pareil cas, il y en eut de puériles, il y en eut d'injustes, et d'autres qui ne furent pas suffisamment établies.
Custine, étant à souper dans Mayence, avait paru affecté à la nouvelle de la mort de Louis XVI, et avait dit qu'il eût mieux valu le garder en otage : était-ce un crime ? Il avait empêché dans son armée la distribution du Père Duchesne : noir forfait, vraiment ! Il avait mal parlé de Marat et de Robespierre : Robespierre et Marat étaient-ils inviolables ou impeccables? Il avait licencié la gendarmerie de Landau; mais parce qu'elle s'était insurgée, et sur la réquisition même des représentants du peuple en mission • Merlin (de Thionville) l'attesta. Il avait fait fusiller, sans forme de procès, et sans qu'aucune loi l'y autorisât, des soldats coupables de pillage ; mais, sur ce point, l'approbation de l'Assemblée nationale était venue couvrir sa conduite. Dans un moment où les Allemands attendaient partout les Français à bras ouverts, il avait négligé de s'emparer d' Manheim, de Louisbourg, de Rhense, de Saint-Goar, de Dannstadt; mais pouvait-il, avec dix-neuf mille hommes, occuper cent lieues de terrain? Il avait laissé prendre Valenciennes et Condé, sans faire un pas pour les secourir ; mais l'espoir incertain de sauver deux places fortes valait il qu'on aventurât une armée désorganisée par de récents désastres, et que le moindre revers eût anéantie? Quant au mot d'ordre, Condorcet, Paris, la Constitution., il avait été donné en l'absence de Custine, à son insu, par le général Leveneur. Que, dans une conférence tenue à Mayence, et à laquelle prit part, à côté d'officiers prussiens, un nommé Boze qui se donnait pour un agent de Custine, ce Boze eût remis au général Doyré un billet port nt invitation de livrer la place aux Prussiens, c'est ce qui fut établi péremptoirement; et il faut ajouter que Custine déclara ne pas connaître Boze, ne pas savoir « s'il existait,» déclaration fausse et imprudente, puisque c'était précisément en faveur de cet homme, et pour le réclamer, que Custine avait écrit au roi de Prusse et au duc de Brunswick des lettres d'une politesse étudiée. Toutefois, le doute ici était permis ; car le billet, signé Custine, n'était pas de son écriture, et beaucoup jugèrent la signature contrefaite, « la trouvant trop allongée. »
Malheureusement, l'accusation n'était pas confinée dans le cercle qui vient d'être parcouru ; et l'on disait à Cus tine :
« La recommandation faite par vous à Houchard de ménager les Prussiens, éclaire toute votre conduite d'un jour sinistre. C'est vous qui leur avez livré Francfort, que vous saviez incapable de résister, et que vous n'avez ni voulu sauver par un combat, ni voulu couvrir. Tandis que, dégarnissant Strasbourg d'une grande partie de son artillerie, vous entassiez les canons dans Mayence, vous laissiez cette ville sans vivres et sa garnison sans autre ressource que de manger des souris et du cuir, rendant ainsi la reddition de la place inévitable, après y avoir préparé une riche proie militaire à l'ennemi ! Vous ne pouviez ignorer que Mayence, si on l'abandonnait à ses propres forces, succomberait, et ses défenseurs déclarent qu'un mouvement des armées de la République eût été funeste aux assiégeants: comment expliquer votre inaction sur le haut Rhin? C'est peu: pour paralyser les secours et endormir la Convention, vous
SUPRÊME EFFORT
lui écriviez qu'on n'avait rien à craindre sur le sort de la ville de Mayence; qu'elle tiendrait bon; qu'il était inutile d'y envoyer l'armée de la Moselle avant le 12 mai. Et vous mandiez aussi que la place était approvisionnée pour longtemps, sachant le contraire Si bien qu'enfin Mayence a dû se rendre, au grand désespoir d'une garnison héroïque, et après des flots de sang versé. En ce qui touche l'abandon de Condé et de Yalenciennes, vous assurez que l'armée du Nord, désorganisée, était hors d'état de les secourir, mais au moins pouviezvous ne pas dégarnir de son artillerie l'importante cité de Lille, que menaçait un nouveau siège ! Pourquoi donc avezvous tant insisté sur le transport au camp de la Madeleine de soixante bouches à feu crue le général Favard, commandant de Lille, jugeait indispensables à la sûreté de cette place? Voilà pour le soldat ; voyons pour le citoyen. Lorsque vous osiez vous vanter de faire des papillotes avec les décrets qui ne vous plaisaient pas, était-ce afin d'apprendre à vos troupes à respecter la République? Lorsque vous donniez le signal de fusiller des volontaires et épargniez des soldats de la ligne, coupables les uns et les autres du même délit, était-ce afin de mieux effacer toute distinction entre le citoyen et le soldat ? Lorsque vous menaciez de la corde le docteur Hoffmann, président de la Convention mayençaise, et excellent patriote, ou qu'en réponse à certaines réclamations, fort innocentes, des Mayençais, vous ordonniez qu'on dressât dans leur ville cinq potences, était-ce dans l'intention de faire aimer la liberté? Et de quels hommes se composait votre entourage? Devrigny, votre agent de confiance, nommé par vous commandant de Landau, avait figuré aux Tuileries le 28 février 1791 ; c'était un chevalier du poignard.... »
A cet ensemble de charges, grave assurément, et que rendait plus grave la situation exceptionnelle de la République, Custine fut loin de répondre d'une manière satisfaisante.
Les préférences pour les Prussiens s'expliquaient par leur conduite à l'égard de nos troupes, plus humaine que celle des Autrichiens et des Hessois. — Si Francfort eût résisté trois ou quatre heures de plus, il arrivait à temps. — Le soin d'approvisionner Mayence ne le regardait pas. — Il avait cru que cette ville pouvait tenir. — C'était d'après l'avis d'un homme de l'art qu'il avait tiré de Lille soixante seize bouches à feu. — Les habitants de Mayence réclamaient des indemnités qu'on ne pouvait leur accorder, du moins pour le moment; de là les poteaux qu'il avait fait dresser sous leurs yeux. — H était plein de respect pour la Convention. — A l'égard des troupes de ligne et des volontaires, il leur portait une affection égale, et n'avait puni que ceux qui lui étaient dénoncés par la rumeur publique. — Lorsqu'il avait menacé de la corde le docteur Hoffmann, il ignorait que ce fut un bon patriote, et ne l'avait appris que depuis. — Il ne savait pas que Devrigny fût un chevalier du poignard, etc., etc
Tronçon-Ducoudrai, défenseur de l'accusé, prit à son tour la parole ; et le 27 août, à neuf heures du soir, le tribunal, d'après la déclaration du jury, condamna Custine à la peine de mort, comme ayant coopéré à des manœuvres dont le but était de livrer aux ennemis de la République les villes et les magasins appartenant à la France. Un peuple immense remplissait l'auditoire. Avant que l'accusé fût introduit, Coffinhal, qui présidait, recommanda aux spectateurs de ne donner aucun signe, soit d'approbation, soit d'improbation, leur faisant remarquer que le général Custine n'appartenait plus désormais qu'à la loi, et qu'il le fallait plaindre de ne s'être pas mieux conduit. Custine entra, marchant d'un pas grave. La clarté des bougies, qu'on n'avait pas encore allumées, depuis le commencement des débats, et le profond silence qui régnait dans
la salle, parurent lui causer une vive émotion. S'étant assis, il promena ses regards autour de lui, et écouta sa sentence d'un air assez indifférent, après avoir dit : « Ma conscience ne me reproche rien; je meurs innocent et calme. » Conduit au greffe, il se jeta à genoux et resta longtemps en prières, voulut passer la nuit avec un prêtre, écrivit à son fils de se rappeler sa mémoire dans les beaux jours de la République, et marcha au supplice, ayant à ses côtés un confesseur qui lui lisait quelques passages d'un livre de piété et lui faisait embrasser un crucifix. Au lieu de l'exécution, il s'agenouilla, .les yeux pleins de larmes, sur les premiers degrés de l'échelle ; puis, se relevant, il subit la mort avec fermeté.
Il avait commencé à l'âge de sept ans sa rude carrière de soldat, et, en rapprochant de sa fin tragique le souvenir de ses services, de ses talents et de sa bravoure, beaucoup le plaignirent, même parmi ceux qui ne pouvaient l'absoudre ; d'autres se félicitèrent d'un acte qui avertissait les généraux qu'à chaque trahison ou menace de l'épée, la Révolution répondrait par un coup de hache.
Mais, plus elle se montrait implacable, plus ses ennemis semblaient prendre à tâche de l'exaspérer. Convaincus que la France révolutionnaire allait périr étouffée par l'Europe, et semblables à des enfants qui, se trouvant dans une enceinte fermée autour d'un taureau furieux, s'amuseraient à le piquer de l'aiguillon, les royalistes se répandaient en étourderies provocantes. Dans un moment de misère extrême et d'extrême péril, ils se mirent à affecter des airs de triomphe. Le luxe de l'ancien régime reparut soudain. Aux abords des salles de spectac'e, de longues files de voitures somptueuses fendirent les flots d'une multitude affamée. Les muscadins,— on les désignait déjà par ce terme, — se concertèrent. Pour troubler les séances du club des Jacobins, l'aristocratie eut soin d'y entretenir des agents ; leur mot était : A lions chez le cousin Jacques. Plus particulièrement, les théâtres devinrent pour les royalistes des lieux de rendez-vous. Là, ils applaudissaient avec emportement tout ce qui tendait à flétrir la Révolution ; et tout ce qui lui était favorable, ils le sifflaient à outrance. Forts de leur majorité dans une lice occupée à prix d'argent, ils y faisaient la loi ; si quelque Jacobin s'avisait de protester, une avalanche d'injures roulait sur lui du haut des loges. Au Théâtre-Français , les acclamations enthousiastes des royalistes accueillirent une pièce intitulée Parnéla, monument élevé à la gloire de ce même gouvernement britannique qui, pendant ce temps, envoyait le duc d'York ravager notre territoire et se faisait livrer Toulon ! Au théâtre du Lycée, l'histoire de Marie-Antoinette et de son fils, enfermés au Temple, fut mise sur la scène, dans une pièce intitulée Adèle de Sacy. La tour du Temple y était figurée de manière que personne ne pût. s'y méprendre, et le drame se dénouait, non-seulement par la délivrance des captifs, mais par leur victoire. De pareilles provocations, au moment où Paris en deuil recevait toutes sortes de nouvelles sinistres, et, entre autres, celle de l'entrée des Anglais dans le plus beau port de la République, n'étaient que trop de nature à amener un régime de terreur. Le Comité de salut public s'abstint de sévir contie le Lycée: mais l'auteur de Parnéla et les comédiens du Théâtre-Français furent arrêtés.
La situation allait s'assombrissant de jour en jour : les faubourgs aux abois demandaient du pain; les Jacobins demandaient une armée révolutionnaire et le Maximum; les royalistes, par machiavélisme, poussaient à une émeute populaire. Tous les cris de douleur, d'indignation ou d'effroi qui s'éle ■ vaient de chaque point de nos frontières ravagées et de nos provinces en révolte venaient retentir dans le cœur de Paris.
qu'ils remplissaient de rage. Le 4 septembre, dès cinq heures du matin, les ouvriers sont appelés du fond de leurs ateliers, et des groupes nombreux se forment sur les boulevards, aux environs de la maison de guerre. Du pain! du pain! La foule grossit, et, comme un torrent, envahit la place de Grève. Une table est posée au milieu de la place, un bureau formé, une pétition rédigée, une députation envoyée au corps municipal. Que veut le peuple? Du pain. Pendant que Chaumette courtprévenir la Convention de ce qui se passe, la foule, répandue autour de l'Hôtel de Ville, y pénètre, s'yamoncelle, et pousse les olficiers municipaux jusque dans la grande salle, remplissant banquettes, tribunes, parquets, couloirs, et criant toujours: Du pain! du pain! A la Convention, Chaumette avait représenté le mouvement comme peu à craindre, ajoutant que les ennemis de la République ne cherchaient que des prétextes pour égarer le peuple. De retour à l'Hôtel de Ville, il y donne lecture d'un décret portant que le Maximum des objets de première nécessité sera fixé. " Des promesses ! s'écrie-t-on ; ce qu'il nous faut, c'est du pain, et tout de suite ! » Chaumette rappela que lui aussi avait été pauvre, tonna contre les riches, requit le transport à la halle d'une quantité de farine suffisante pour le lendemain, et qu'on provoquât l'établissement par décret d'une armée révolutionnaire destinée à parcourir les campagnes, à favoriser les arrivages, à assurer les levées, à déjouer l'égoïsme des riches, à le punir. Il n'avait point parlé de faire suivre cette armée révolutionnaire parla guillotine : Hébert en parla! Le Conseil généra1, aya it ensuite ouvert sa séance, décida que les anciens administrateurs des subsistances, parmi lesquels l'exministre Garât, seraient mis provisoirement sous la garde de trois sans-culottes, avec indemnité de cinq livres par jour. L'arrivée d'une députation envoyée par les Jacobins au peuple, pour lui donner l'assurance d'une sympathie vigilante, compléta cette scène et la termina. Il était dix heures : la foule s'écoula satisfaite.
Que ce mouvement populaire, dont les conséquences allaient être formidables, ait été le résultat d'une double impulsion, c'est ce que les documents de l'époque prouvent de reste. Déterminé par la misère, il fut excité par ceux qui prétendaient sauver la Révolution en la précipitant dans les extrêmes, et par ceux qui brûlaient de la perdre en la précipitant dans le chaos. Robespierre le comprit bien; mais il comprenait aussi le danger de toute action énervante en de tels moments; et ce conflit de préoccupations se révéla dans l'indécision de son langage. Partagé entre le désir de modérer la fougue des Jacobins et la crainte de glacer leur énergie, il se plaignit vaguement des « moyens qu'on employait pour égarer le peuple, » fit valoir la nécessité de parer « les coups qu'on s'apprêtait à porter aux autorités constituées, » conseilla au club d'avoir l'œil sur les intrigants et les traîtres. Mais tant de prudence ne parut pas de saison aux Jacobins. Sans s'écarter d'une manière directe du sentiment de déférence que Robespierre leur avait toujours inspiré, ils applaudirent violemment à une violente sortie de Royer, et résolurent d'aller, le lendemain , à la Convention en passant par l'Hôtel de Ville.
Ce fut une séance mémorable, mais bien sombre, que celle du 5 septembre 1793. Elle s'ouvrit par un rapport de Merlin (de Douai), qui concluait à ce qu'on mît le tribunal révolutionnaire en état de juger plus vite ; le moyen était de le divber en quatre sections: décrété sur-le-champ. Et ce n'était que le prélude. Par une de ces fatalités qui, trop souvent, se cachent, comme pour les empoisonner, au fond des choses humaines, une dépêche fut apportée qui annonçait des horreurs; les Autrichiens, maîtres de Sierk, y avaient pillé les ha-
bitants, incendié les maisons, égorgé de pauvres pères de famille, mutilé des prisonniers, ceux-ci en leur coupant les pieds et les mains, ceux-là en leur arrachant la langue. Sur une assemblée encore tout émue des secousses de la veille, l'effet se devine ! L'orage commençait à gronder.
Est-il vrai que, ce jour-là, Robespierre, quoique président de la Convention depuis le 26 août, s'abstint de paraître? Et doit-on supposer qu'il fut retenu chez lui par la prudence alarmée de ses amis, de son garde du corps Nicolas, de son hôte, des dames Duplay surtout, « vives, tendres , impérieuses?» Rien de tel. Non-seulement Robespierre parut à la séance, mais il la présida; et, si quelqu'un eut à « recevoir le choc de la foule, » ce fut lui.
Elle ne tarda pas à venir se heurter aux portes, à la suite d'une députation de la Commune que conduisaient deux hommes bien différents l'un de l'autre, le maire Pache et le procureur général Chaumette. Très-froidement et en peu de mots, Pache exposa que le peuple craignait de manquer de subsistances; que le mal venait des accapareurs. Alors, Chaumette : « Les tyrans de l'Europe persistent dans leur affreux système d'affamer le peuple français; ils veulent le forcer à
changer sa souveraineté contre un morceau de pain C'est
ce qu'il ne fera jamais. — Non ! non! » s'écrie-t-on de toutes parts. Lui, continuant d'un ton de plus en plus animé : « Une classe non moins criminelle que la noblesse s'est emparée des denrées de première nécessité. Vous l'avez frappée, mais vous ne l'avez qu'étourdie. — Vous remettez aux administrations les clés des greniers et le livre infernal du calcul de ces monstres ; mais où est le poignet robuste qui tournera cette clé fatale aux traîtres ? — Montagne ! soyez le Sinaï des Français ! — Plus de quartier aux traîtres ! — Jetons entre eux et nous la barrière de l'éternité ! — Le jour de la justice et de la colère est venu.... Que l'armée révolutionnaire se forme; qu'elle parcoure les départements; qu'elle se grossisse de tous les hommes qui veulent la République une et indivisible; qu'elle soit suivie d'un tribunal incorruptible, redoutable, et de l'instrument qui tranche d'un seul coup les complots ; qu'elle porte sur ses enseignes : « Paix aux « hommes de bonne volonté, guerre aux affameurs ! Protec- « tion aux faibles ! Guerre aux tyrans ! Point d'oppression, « mais la justice !...» Cette harangue farouche, Chaumette la termina par un trait inattendu : pourquoi dans le jardin des Tuileries tant d'objets qui ne pouvaient servir qu'à alimenter l'orgueil des rois? pourquoi ces fleurs de lis en buis, pourquoi ces statues ? Ne valait-il pas mieux faire croître là les plantes dont manquaient les hôpitaux?
Il achevait à peine, qu'un cortège immense, composé d'hommes et de femmes, entre dans la salle, se répand sur les gradins de la droite, et, bientôt, couvre tout le parquet. Ils agitaient des écriteaux menaçants pour les accapareurs, et, avec un formidable ensemble, ils criaient : Vive la République ! En cet instant, vous eussiez dit un nuage chargé d'électricité qui se déchire. Les motions se succèdent, et, comme autant de coups de tonnerre, retentissent. Moyse Rayle demande que les mesures proposées soient formulées en décrets; Rillaud-Varenne, qu!on arrête les suspects, et que, séance tenante, on organise l'armée révolutionnaire; Dazire, qu'on publie le décret qui déclare la France en révolution ; Léonard Rourdon, que l'armée révolutionnaire parte, accompagnée d'un tribunal chargé de juger les conspirateurs dans les vingt-quatre heures. Et un homme était là, un homme au teint pâle, au front morne, au regard vacillant, qui répétait d'une voix brève: « Agir, agir, agir! » C'était Billaud- Varenne. Quoi! sans même laisser au Comité de
SUPRÊME EFFORT
salut public le temps de respirer! faisait observer Saint-André. Quoi! en courant les aventures de l'enthousiasme! objectait Bazire. Remontrances vaines ! Chacun pensait ce que Gaston avait dit : « Nous sommes dans une salle d'armes. » Danton se leva, et lui dont la popularité ne jetait plus que
de rares lueurs, lui dont on croyait lame domptée, il éclata à faire frémir. Le tribunal révolutionnaire était trop lent ; il fallait que, « chaque jour, un aristocrate, un scélérat, payât de sa tête ses forfaits.» Les sections ne pouvaient attirer le pauvre; il fallait décréter en sa faveur une indemnité de qua-
rante sols par assemblée. Ce qu'il fallait surtout, c'était l'armement des citoyens. Que n'y avait-il autant de fusils et presque autant de canons que de patriotes! Il ajouta: «Qu'on perde plutôt la vie que son fusil! » Un mort se débarrassant de son suaire, et, debout sur la pierre de son tombeau, parlant ainsi, n'eût pas produit plus d'effet. Ravi de retrouver m
Danton, le Danton d'autrefois, le peuple donna libre cours à ses transports. L'enceinte fut ébranlée par le bruit des clameurs. On jetait les chapeaux en l'air. Ce que Danton proposait fut moins voté qu'acclamé. Romme ayant exprimé la crainte que payer le patriotisme du pauvre n'aboutît à le dégrader, l'Assemblée n'hésita pas à se ranger de l'avis de
Fabre d'Églantine, qui soutenait, l'opinion contraire Et telle était la disposition des esprits, que Bazire, accusé depuis quelque temps de trop d'indulgence, et dont on disait qu'il « était capable de blanchir un nègre, » ne serait peut-être point parvenu à se faire entendre, si Robespierre ne lui eût avec fermeté maintenu la parole. Ce qu'il venait proposer, cependant, ne péchait certes point par excès d'indulgence ; partant de ce point de vue que les gros commerçants, les agioteurs, les anciens procureurs, les valets insolents, les hommes d'affaires et jusqu'aux boutiquiers pouvaient fournir, aussi bien que les nobles et les prêtres, leur contingent de suspects, il conclut à l'épuration des comités révolutionnaires par le Conseil général de la Commune. Survint une députation de Jacobins réclamant le prompt jugement des membres de la Gironde détenus. Thuriot, auquel Robespierre venait pour un moment d'abandonner le fauteuil, promit que justice serait faite et que « tous les scélérats périraient sur l'échafaud. » Puis, parut à la barre une députation de la section de l'Unité. Ceux-ci insistaient pour la destitution des nobles et des prêtres encore dans les emplois ; pour une exécution plus sévère des lois contre l'agiotage, et pour que l'Assemblée restât à son poste jusqu'à ce que. la Constitution se trouvât fortement établie. Pobespierre avait repris le fauteuil; il répondit : «.... La Convention sera digne du peuple. S'il ne faut, pour son bonheur, que le sacrifice de notre vie, nous nous dévouerons tous. Notre récompense sera son amour et son estime »
Le maître de poste de Varennes, Drouet, avait demandé la parole; dans un accès de délire, il s'écrie : « A quoi vous a servi jusqu'ici votre modération?... Voici le moment de verser le sang des coupables De tous côtés ne vous appelle-
t-on pas des scélérats, des brigands, des assassins? Eh bien, puisque notre vertu, puisque nos idées philosophiques ne nous ont servi de rien, soyons brigands pour le bonheur du peuple. » A ces mots, de violents murmures s'élèvent; et Thuriot, s' élançant à la tribune, prononce, aux applaudissements de l'Assemblée entière, cette belle parole : « La France n'est pas altérée de sang; elle n'est altérée que de justice. » Il parla ensuite de la nécessité de ne marcher qu'avec la loi ; et Drouet de s'écrier amèrement : « Je demande qu'on ne puisse assommer un Prussien que la loi à la main. »
Restait à résumer et à convertir en décrets les diverses pétitions; ce fut Barère qui présenta le rapport, et il le fit en termes d'une violence inouïe : «... Plaçons la terreur à l'ordre du jour. — Les roya'istes veulent du sang; eh bien, ils auront celui des conspirateurs, des Brissot, des Marie-Antoinette. — Ils veulent troubler les travaux de la Convention.... Conspirateurs, elle troublera les vôtres! — Ils veulent faire périr la Montagne ... eh bien, la Montagne les écrasera. ..»
Ainsi s'ouvrit l'ère de la Terreur.
Une force armée, composée de six mille hommes, de douze cents canonniers, et commandée par Ronsin, eut mission de comprimer les contre-révolutionnaires et de protéger les subsistances partout où besoin serait.
La peine de mort fut prononcée contre quiconque achèterait ou vendrait des assignats.
Le tribunal révolutionnaire fut divisé en quatre sections, comme moyen d'accélérer les jugements.
Un décret ordonna que Brissot, Gensonné, Glavière et Lebrun seraient traduits immédiatement au tribunal révolution-
naire.
On rapporta un décret rendu autrefois sur la motion de Gensonné, et qui interdisait les visites domiciliaires pendant la nuit.
Bazire avait fait décréter l'épuration des comités révolutionnaires par le Conseil général de la Commune : Billaud-Varenne fit décréter que les membres de ces comités recevraient une indemnité de trois livres par jour.
Le nombre des séances, dans les sections, fut fixé à deux par semaine, et une indemnité de quarante sols mise à la disposition de ceux des membres qui n'auraient pour vivre que le travail journalier de leurs mains.
Les puissances ennemies de la République entretenaient en France une foule d'agents chargés d'y semer le désordre : un décret d'arrestation frappa tout étranger qui n'obtiendrait pas des officiers municipaux un crrlificat d'hospitalité.
La débauche, cachée sous le manteau de la liberté, pouvait empoisonner les sources de la morale et de la santé publiques : sur la proposition de Jean-Bon-Saint-André, on confia au Comité de salut public le soin de pourvoir à ce que les femmes de mauvaise vie fussent bannies d'une République à laquelle il fallait des âmes austères et des corps vigoureux.
Enfin, pour couper court aux séductions de la beauté, la Commune ferma l'accès des bureaux de la police aux jolies solliciteuses.
Mais ce qui dépassa la rigueur de toutes ces mesures, déjà si rigoureuses, ce fut la loi relative aux suspects, telle qu'on l'adopta le 17 septembre, sur le rapport de Merlin (de Douai, au nom du Comité de législation, présidé par Cambacérès. Cette loi réputait suspect quiconque se serait montré partisan de la tyrannie ou du fédéralisme ; suspect, quiconque ne pourrait justifier de l'acquit de ses devoirs civiques ; suspects, ceux des ci-devant nobles qui n'auraient pas constamment manifesté leur attachement à la Révolution; suspects, les fonctionnaires publics suspendus ou destitués, soit par la
Convention, soit par ses commissaires, et non réintégrés
Quel vague effrayant! pousserait-on jusqu'aux gens suspects d'être suspects?
Cette formidable politique, sortie des profondeurs de la situation, exigeait, comme instruments, des hommes d'une trempe peu commune. L'adjonction de Danton au Comité de salut public fut proposée. Mais lorsque Danton avait demandé qu'on érigeât le Comité de salut public en gouvernement provisoire, il avait fait serment de n'y point entrer, et il persista, soit pour déjouer tout soupçon malveillant, soit que son génie paresseux se refusât au tracas des affaires. Ils étaient si puissants d'ailleurs, et si doux, les liens dont il vivait alors enlacé! Veuf de sa première femme dès le mois de février 1793, il s'était remarié, peu de temps après, à une jolie fille de seize ans, Mlle Louise Gély, pieuse personne, née de parents royalistes, royaliste elle même, et qu'il lui fallut conquérir, le dirons-nous? en passant par le confessionnal, en s'agenouillant sous la main d'un prêtre réfractaire, lui Danton, « le vrai fils de Diderot. » On conçoit qu'il ait voulu savourer un bonheur obtenu à ce prix!
Quoi qu'il en soit , Danton s'effaç.ant , les deux hommes appelés à remplir la place que son refus laissait vide, furent Billaud-Varenne et Gollot-d'Herbois : l'un, âme froide et morne, esprit organisateur, concentré, implacable; l'autre, au contraire, nature exubérante, impressionnable à l'excès, mais capable de toutes le- fureurs que peut produire une sensibilité malsaine à l'état d'ivresse. Unis à Barère dans le Comité de salut public, Billaud-Varenne et Gdlot-d'Herbois y tonnèrent ce qu'on appela le parti des gens révolutionnaires, par opposition à celui des gens d'examen, nom sous lequel on désigna Prieur, Carnot. Lindet, et à celui des gens de la haute main, Robespierre, Couthon et Saint-Just.
Quant au Comité de sûreté générale, il avait moins besoin
SUPRÊME EFFORT
JÛ7
d'être complété que resserré. Le 14 septembre, on le réorganisa, sur la proposition de Drouet et de Maure, et les nouveaux membres élus furent : Vadier, Panis, Lebas, Boucher- Saint-Sauveur, David, Guffroy, Lavicomterie , Amar, Ruld, Lebon, Vouland et Moyse Bayle.
Ainsi :
Un club infatigable, celui des Jacobins, animant Paris de son souffle;
Paris, divisé en comices populaires, sous le nom de sections, exprimant sa pensée;
La Commune, centre des sections, portant à l'Assemblée nationale l'expression de la pensée de Paris;
L'Assemblée formulant cette pensée en loi;
Le Comité de salut public lui donnant la vie partout : dans l'administration, par le choix des agents; dans les armées, par les représentants en mission ; dans chaque partie de la République, parles comités révolutionnaires;
Le Comité de sûreté générale s'occupant d'épier la désobéissance ;
Le Tribunal criminel extraordinaire se hâtant de la punir....
Tel se présentait le mécanisme révolutionnaire.
Il était conçu de façon à imprimer une force et une unité irrésistibles à l'action de Paris, considéré comme le brûlant foyer des idées nouvelles, comme le point d'où la France, ramassée sur elle-même, devait prendre son élan.
Mais, pour que l'énergie du gouvernement fût au niveau du péril, il importait que celle de la nation y répondit. Grâce au ciel, la France ne se manqua pas à elle-même. On avait courage, bras et fer, mais point de poudre. Soudain, chaque particulier descend dans sa cave ; on fouille le terrain ; pas de cuisine dont on ne retourne les pavés, pas de foyer dont on n'enlève les cendres. On remue en tous sens les décombres, afin d'en extraire les terres imprégnées de salpêtre, « On lèche chaque mur, dit Mercier et des milliers de pelles amènent le sol humide aux rayons du soleil. » Le zèle avec lequel chaque citoyen travailla à cette patriotique besogne tint du prodige. Dans plusieurs quartiers de Paris, on vit sur les portes des inscriptions conçues en ces termes : « Pour donner la mort aux tyrans, les citoyens logés dans cette maison ont fourni leur contingent de salpêtre. » Et l'observateur qui a transmis ces détails à l'histoire s'écrie : « Qui eût dit que Paris contenait en ses caves de quoi repousser la
ligue des rois?