LE DAUPHIN
naturellement représenter en Vendée un tout autre principe et un tout autre esprit que Rossignol. Philippeaux, en opposant le premier au second, contribua, plus que personne, à constituer ce qui, en dehors des opinions propres aux diverses catégories de la population nantaise, put être appelé le parti de Nantes.
Que Rossignol fût doué de qualités estimables, c'est certain. Turreau, dans ses Mémoires, se fait gloire d'avoir été son ami. Hentz, très-prévenu contre lui en arrivant à Saumur, fut charmé de sa franchise, de la sincérité de son patriotisme et de la simplicité de ses mœurs républicaines. Le 19 août, Santerre écrivait au ministre de la guerre: «J'ai trouvé en Rossignol l'homme de la nature, brave et dont l'es-
prit est rare. Il craignait le fardeau de sa place. J'ai du plaisir à servir sous ses ordres. » A la même époque, les commissaires Besson et Brûlé mandaient au Comité de salut. public que Rossignol avait la confiance de son armée, les soldats étant bien sûrs que celui-là du moins ne les trahirait pas. Il est juste aussi de remarquer que, loin d'avoir ambitionné la dignité de général en chef, Rossignol la refusa d'abord, puis ne l'accepta qu'avec une louable défiance de lui-même. Et jamais l'envie n'approcha de son cœur, comme le prouve de reste sa conduite envers Boulard, dont nul ne sut mieux que lui respecter les vertus, louer les talents et recommander les services.
Malheureusement c'était une nature confiante et faible.
« Je tremble, lui avait écrit de Paris, en lui annonçant sa nomination, une dame P.... de ses amies, je tremble que ta trop grande confiance ne te fasse tomber dans les pièges de certains hypocrites.... Tu vas avoir autour de toi des hommes politiques, et par cela même artificieux.... » Ces mots étaient sans doute à l'adresse de Ronsin, devenu meneur révolutionnaire d'auteur dramatique qu'il avait été. et dont l'ascendant sur Rossignol s'expliquait par beaucoup d'intelligence, d'audace et de courage, présents du ciel qui, chez lui, servaient de voile à une politique sans scrupule unie à des penchants sanguinaires.
L'amitié d'un tel homme ne pouvait que décrier Rossignol, et sa mauvaise santé, qui trop souvent le tint éloigné de la scène, ajoutait à cet inconvénient ; mais l'injuste aversion dont il fut l'objet de la part d'une certaine fraction du parti républicain avait une cause plus profonde. En réalité, sa nomination n'avait été qu'un coup d'État révolutionnaire; elle avait eu pour but avoué de saper l'ancienne routine des camps, de poursuivre jusque sous la tente ce qui restait encore des vieux prestiges, d'affaiblir la dangereuse confiance des soldats pour leurs généraux titrés, et de bien faire comprendre que la Révolution n'entendait point composer avec le passé monarchique, de quelque façon que ce pût être. Rossignol eut donc naturellement contre lui, même dans le parti républicain, toutes les convictions chancelantes, tous les cœurs au fond desquels la puissance des idées nouvelles luttait contre le culte des souvenirs, tous ceux enfin qui ne croyaient pas absolument nécessaire que la Révolution brûlât ses vaisseaux.
Il fallait en finir, cependant, avec « cette inexplicable Vendée, » comme l'appelait Earère. Et par quels moyens? Les plus violents ne pouvaient guère paraître excessifs, là où les plus chimériques ne parurent pas ridicules. «Je me rappelle, raconte Savary, qu'un adepte, se prétendant physicien et alchimiste, présenta aux députés qui se trouvaient à Angers une boule de cuir remplie, disait-il, d'une composition dont la vapeur, dégagée par le feu, devait asphyxier tout être vivant fort loin à la ronde. On en fit l'essai dans une prairie où se trouvaient quelques moutons que la curiosité attira vers le lieu de l'expérience, et personne n'en fut incommodé! » Il est probable que c'est à des procédés de ce genre que Santerré t'a sait allusion, lorsqu'il écrivait au ministre de la guerre : « Des mines, des mines à force! des fumées soporatives ! Et puis, tomber dessus ! »
Hâtons-nous de dire que l'idée d'asphyxier les Vendéens, ou de les endormir pour mieux les battre, "n'empêcha pas de recourir à des moyens un peu plus sûrs.
Jusqu'alors, dans la guerre de Vendée, les républicains avaient frappé au hasard, selon l'inspiration du moment ou la convenance accidentelle des lieux : on reconnut enfin qu'au système îles attaques partielles et incohérentes il était temps de substitue, celui des attaques combinées. Sur ce point, pas de difficulté. Mais quel plan de campagne adopterait-on ? Le parti de Nantes et le parti de Saumur se disputant l'armée de Mayence, il en résulta que deux plans de campagne t'Mit à fait opposés se produisirent. Car, bien souvent, la différence des idées ne naît que de l'antagonisme des passions.
La commission centrale de Nantes était d'avis que l'armée de Mayence se rendit à Nantes et s'y réunît aux troupes commandées par Ganclaux. A un jour donné, elle en serait partie, pour s'emparer du Port-Saint-Père, de Machecoul, de Légé, avant comme points de contact, à droite l'intrépide armée de Eoulard, et à gauche la garnison de Nantes; puis,
elle aurait percé jusqu'à Mortagne, centre de la rébellion, de manière à diviser les forces de l'ennemi, tandis que, combinant une attaque environnante, les divisions républicaines d'Angers, de Luçon, de Niort, des Sables se seraient avancées en se donnant la main, contraignant l'ennemi à faire face sur tous les points à la fois, le resserrant de plus en plus, et le refoulant sur lui-même, jusqu'à ce qu'il pérît comme étouffé.
Selon la commission centrale de Nantes, ce plan valait mieux que celui qui aurait consisté à opposer aux Vendéens une grande et unique armée. Quelle était, en effet, la tactique des rebelles ? Maîtres d'une vaste surface, ils se divisaient en plusieurs noyaux composés de gens audacieux, très-propres à former des têtes de colonnes, et distribués à une assez grande distance les uns des autres. Y avait-il une expédition à tenter, la division qui en était chargée faisait sonner le tocsin dans toutes les paroisses à quarante-huit lieues de marche, désignait les lieux de rassemblement où chacun devait porter ses vivres et son fusil. Ce noyau se transformait de la sort,e, comme par enchantement, en une armée nombreuse, en tête de laquelle marchaient quelques centaines d'hommes aguerris, la plupart braconniers ou garde-chasses et excellents tireurs. Ils attaquaient alors en poussant de grands cris. Et quel était le résultat? Vaincus, ils perdaient quelques canons, et chacun de retourner chez soi, sauf à recommencer. Vainqueurs, ils se multipliaient en progression effrayante, et menaçaient de tout inonder. Dix mille avant un combat, ils pouvaient être cinquante mille après une victoire. N'élait-il pas manifeste que des paysans, qui n'avaient ni train ni bagages, qui se dispersaient en un clin d'œil, et dont chacun portait ses vivres, auraient bon marché d'une lourde masse constamment en peine du soin de ses subsistances, et forcée, en cas d'urgence, d'aliéner par le pillage les populations laissées derrière elle ? Le plan proposé avait, d'ailleurs, l'avantage de couper toute relation entre les rebelles et l'Angleterre ; de tenir en respect la Rretagne, où l'insurrection fermentait; de rendre disponible l'artillerie de Nantes, qui n'aurait plus besoin de canons dès qu'en avant de la rive gauche elle aurait un redoutable corps d'armée pour la protéger.
A cela, ceux de la commission centrale de Saumur répondaient . que la question étant de détruire les rebelles sans retour, il convenait de leur laisser le moins d'échappées possible ; qu'appeler de divers points très-éloignés l'un de l'autre les corps qui devaient former l'attaque environnante n'était pas le moyen d'empêcher les trouées ; que, de Mortagne, l'ennemi pouvait se porter, à son choix, sur chacune des colonnes destinées à le cerner, et en vaincre une, deux ou même trois en un jour, précisément parce qu'il n'était embarrassé ni de vivres ni de bagages; que, dans ce cas, les opérations de l'armée de Mayence seraient irrévocablement compromises ; qu'il était absurde de faire faire à cette armée une marche de quarante-sept lieues pour atteindre Mortagne, d'où, à Saumur, elle n'était éloignée que de douze lieues; que, le pays occupé par les rebelles présentant une espèce de carré dont deux barrières naturelles, la Loire et la mer, dessinent deux des côtés, on devait chercher à acculer l'ennemi dans l'angle formé par la Loire et la mer, c'est-àdire l'attaquer en masse par l'angle opposé.
Ainsi le parti de Nantes proposait d'attaquer les Vendéens par l'Ouest, de les diviser au moyen d'une pointe de l'armée de Mayence sur Mortagne, et de les détruire en les cernant.
Le parti de Saumur, au contraire, proposait de concentrer
LA VENDEE VAINCUE
toutes les troupes en cette dernière ville, d'attaquer par l'Est, et en masse.
Or, dans le premier cas, l'armée de Mayence passait sous le commandement du comte de Canclaux, et promettait, par les prodiges qu'on attendait d'elle, d'assurer en Vendée la prépondérance du parti aristocratique et militaire.
Dans le second cas, l'armée de Mayence était mise sous les ordres du plébéien Rossignol, et l'honneur d'avoir fini la guerre de Vendée appartenait au parti civil et démocratique
Le premier plan était du général Grouchy, alors chef de l'état-major de l'armée des côtes de Brest; il avait été adressé, le 14 août, au Comité de salut public par le représentant Cavaignac ; et Philippeaux l'avait adopté jusqu'à se l'approprier en quelque sorte. Heureux d'avoir cette flèche à lancera travers le cœur de Ronsin, il se rendit auprès du Comité de salut puhlic pour appuyer les vues du parti de Nantes, et ne craignit pas de dire : « Si l'on suit cette marche, la guerre ne durera pas un mois, j'en réponds sur ma tète. » Tant d'assurance entraîna le Comité de salut puhlic, qui envoya l'ordre à l'armée de Mayence de se diriger sur Nantes.
Mais ce n'était pas assez pour Philippeaux , nature agressive et inflammable à l'excès. Dans son opposition à ce qu'il nommait par dérision la cour de Saumur, il déploya la même passion qui, à Chartres, lui avait fait donner aux Girondins vaincus le titre « d'alliés de l'ennemi extérieur, » et il employa le même langage dont il s'était servi en définissant Louis XVI : « La grosse et vilaine bête qu'on appelait le roi. » Non content de se déchaîner contre Ronsin, sans avoir à articuler d'autre fait que de l'avoir vu en compagnie de courtisanes, il accueillit avec une légèreté déplorable, à l'égard de Hossignol, des accusations qui se trouvèrent être des calomnies. De l'armée de Saumur, il disait, par une irritante affectation de dédain : « Elle fera beaucoup en ne faisant point de mal, » et une de ses expressions favorites était : « Le cloaque fangeux de Saumur. »
Richard et Choudieu n'étaient pas gens à dévorer patiemment de telles insultes. Une paraît pas, néanmoins, qu'ils y aient dabord répondu autrement qu'en s'efforçant d'entraver l'exécution du plan appuyé par Philippeaux. Ils n'eurent pas de peine à prouver au Comité de salut public que la décision qu'on lui avait arrachée était hâtive, qu'il convenait d'écouter les opinions diverses et de les peser. La lettre qu'ils écrivirent à ce sujet semblait si raisonnable, qu'elle obtint la signature de Rewbell et de Merlin (de Thionville) , commissaires près de l'armée de Mayence. Irrité, Philippeaux appela cette démarche une intrigue, reçut un cartel de Choudieu, et refusa de se battre, déclarant que son sang appartenait à la République.
Ces funestes querelles avaient rempli les derniers jours du mois d'août : enfin, le 2 septembre, un grand conseil de guerre fut tenu à Saumur, où les deux partis vinrent, sur la question en suspens, se mesurer une dernière fois.
Prirent part à la délibération onze représentants du peuple, qui étaient : Richard, Choudieu, Fayau , Philippeaux, Ruelle, Meaulle, Cavaignac, Turreau, Rewbell, Merlin (de Thionville', Rourbotte; et onze généraux, savoir : Rossignol, Canclaux , Aubert Dubayet, Menou, Santerre, Mieszkouski, Dembarrère, Salomon, Rey, Duhoux et Chalbos. Le débat fut très -vif, et le résultat singulier. Rourbotte s'étant abstenu, et Chalbos ayant proposé un système mixte, il arriva que, sur les onze représentants, sept se prononcèrent pour le plan de Nantes, et trois pour le plan de Saumur, tandis que, sur les onze généraux, sept donnèrent la préférence au plan de Sau-
mur, et trois au plan de Nantes : de sorte que le parti qui représentait en Vendée l'esprit militaire se trouva avoir contre lui, en cette occasion, la majorité des généraux, et pour lui la majorité non militaire ! Les votes se balançaient d'une manière exacte : dix d'un côté, dix de l'autre ; ce qui fit pencher la balance, ce fut la générosité de Rossignol. S'apercevant que la difficulté venait uniquement de la répugnance que certains généraux nobles, tels que Aubert Dubayet, avaient à servir sous lui, il proposa noblement à Canclaux de lui abandonner le commandement s'il voulait entrer en campagne par Saumur; et, sur le refus de Canclaux, qui n'eût pu accepter l'offre sans indélicatesse, il déclara faire à son collègue le sacrifice de son opinion particulière. Cette conduite pleine de grandeur termina tout, et l'armée de Mayence prit la route de Nantes.
Cependant le décret du Pr août avait répandu l'alarme, et le bruit courait , accrédité par quelques paroles irréfléchies de Rossignol, que ce décret allait avoir dans ceux du parti dt Saumur des exécuteurs inflexibles et aveugles ■ un fait éclatant démentit ces rumeurs Santerre s'était hâté d'écrire au ministre de la guerre sur la nécessité de prendre des mesures pour que l'exécution ne frappât que les rebelles ; le ministre, lui répondit : « Mon opinion est conforme à la vôtre. » Et les représentants près l'armée des côtes de la Rochelle publièrent aussitôt un arrêté portant qu'il ne fallait pas confondre avec les véritables repaires des brigands les pays envahis par eux, et dont les habitants étaient en majorité restés fidèles à la patrie ; qu'il était défendu à tout officier, sousofficier ou soldat, de mettre le feu à une ville, à un bourg, à un village, à un hameau, même à une maison particulière, sous prétexte que les brigands y avaient logé ; qu'un tel acte serait puni comme acte de rébellion à la loi; que, dans les pays occupés par les brigands, les généraux seuls auraient le droit de déterminer l'exécution du décret du l'r août; qu'en tout cas, nul ordre d'incendier ne serait donné que lorsque les commissaires attachés aux armées auraient fait retirer les bestiaux et les subsistances. Ces mesures, qui, selon l'expression de Savary, « semblaient réduire la guerre à ses fléaux ordinaires, » et pour lesquelles on créa des commissions spéciales, calmèrent l'effervescence.
Mais à la sagesse il fallait joindre l'énergie, et, comme nous l'avons déjà dit, ce qui distinguait le parti de Saumur du parti de Nantes, c'était une foi absolue dans la puissance de l'élan populaire. De là, la levée en masse, ordonnée par les représentants près l'armée des côtes de la Rochelle. La réponse à cet appel du patriotisme fut prodigieuse. Le tocsin, sonné le 11 septembre dans le district de Saint-Maixent, réunit dix mille hommes en six heures. Les levées en masse encombrèrent Angers, Saumur, Thouars , Niort et Fontenay. Rien de tel ne s'était vu depuis les Croisades. Il est vrai cpi'on ne pouvait pas compter ces volontaires comme autant de soldais ' N'y avait-il point à les armer, à les discipliner, à les habituer au feu? Sous ce rapport, il y eut certainement illusion de la part de ceux de Saumur; mais l'illusion ici n'en donna pas moins lieu à un de ces grands spectacles qui sont la gloire d'un peuple libre.
Pendant ce temps, l'armée de Mayence arrivait à Nantes. La renommée qui marchait devant ces valeureux guerriers leur avait préparé dans Nantes une réception digne de leurs hauts faits. Ils furent accueillis, ils furent fêtés avec transport. Aussi impatiente de les montrera l'ennemi que fière de les posséder, la ville se plut à les faire ranger en bataille dans la prairie de Mauves, presque sur le bord de la Loire, pour que, des postes opposés, les Vendéens pussent voir à
quels rudes combattants il leur faudrait désormais tenir tète. Là était Merlin (de Thionville), aussi brave que le plus brave. Au moment où les troupes rentraient, il lui prend envie d'aile reconnaître un poste ennemi aux environs de Saint-Sébastien. Suivi de quelques officiers généraux, il part, est accueilli par un beau feu de file, met pied à terre, saute dans la canonnière établie pour défendre le passage de la Loire, et riposte par quelques coups de canon. Jouer un moment avec la mort, et, comme un banquet l'attendait dans la ville, gagner appétit, c'est tout ce qu'il avait voulu.
Voici quel était l'état des forces qui composaient l'armée des côtes de Rrest. Ganclaux avait sous ses ordres deux généraux, Beysser et Grouchy, le premier occupant le camp des Naudières, à une lieue de Nantes, avec six mille hommes, et le second formant l'avant-garde, au camp des Sorinières, à la tête de deux mille hommes. Quant aux Mayençais, Aubert Dubayet commandait la division; Kléber, l'avant-garde; Vimeux, la 1" brigade; Beaupuy, le i" brigade; Haxo, la réserve.
Pour ce qui est de l'armée des côtes de la Rochelle, pla • cée sous les ordres de Rossignol, elle comptait cinq divisions : celle de Saumur, commandée par Santerre; celle d'Angers, commandée par Duhoux ; celle de Niort, commandée par Ghalbos ; celle de Luçon, commandée par Tuncq, et enfin celle des Sables, où Boulard, que l'épuisement de sa santé avait contraint de donner sa démission , venait d'être remplacé par Mieszkouski.
Or. d'après le plan concerté à Saumur, les opérations devaient avoir lieu de la manière suivante :
L'armée des côtes de Brest, partant de Nantes, devait descendre la rive gauche de la Loire, balayer la Vendée inférieure, remonter vers Machecoul, arriver le 11 ou le 12 devant Légé; le 13 ou le 14, vis-à-vis d'Aigrefeuille, et le 16, devant Mortagne.
De son côté, l'armée des côtes de la Rochelle devait régler ses mouvements de telle sorte, que la division des Sables prenant poste à Saint-Fulgent le 13, et celle de Luçon balayant tout le pays entre Ghantonnay et la Roche-sur- Yon, les trois autres divisions de Niort, de Saumur et d'Angers se trouvassent le même jour, c'est-à-dire le 14 : la première à la Châtaigneraie ; la seconde à Vihiers, et la troisième sur les hauteurs de Beaulieu. C'était le 15, autour de Mortagne, que devait s'opérer la jonction de toutes les colonnes parties des divers points du théâtre de la guerre; et, si cette jonction avait lieu suivant les dispositions convenues, la destruction de l'ennemi paraissait chose certaine.
Mais n'y avait-il rien de hasardé en un système qui faisait dépendre le succès de la campagne d'une précision mathématique dans chacun des mouvements indiqués? Et pouvait-on raisonnablement espérer que les Vendéens ne mettraient obstacle à la marche d'aucun des corps dont la coopération étail requise ?Ghoudieu, dans le conseil de guerre de Saumur, avait signalé le danger avec beaucoup de force; et l'événement ne lui donna que trop raison.
Avant même que la campagne fût commencée, les armes républicaines essuyèrent un revers qui menaçait de tout compromettre. Tuncq, que nous n'avons pas vu figurer au conseil de guerre, s'était rendu à la Rochelle sous prétexte de se faire guérir d'une chute de cheval, laissant le commandement delà divisi n de Luçon au jeune Lecomte, récemment créé général de brigade, et qui, à la tète du fameux bataillon L Vengeur, s'était couvert de gloire. Lecomte était de la race des héros, et une autre nature héroïque, Marceau, le secondait en qualité d'adiudant général. Mais, soit mauvaise volonté, soit
négligence, Tuncq était parti, sans laisser ni renseignements, ni ordres, ni cartes, ni registres, pas même le cachet de l'état-major et la note des espions. Attaqué à Ghantonnay, le 5 septembre, par trente mille Vendéens, et attaqué à l'improviste, Lecomte fut battu après des prodiges de valeur, et à la suite d'un combat qui dura de cinq à neuf heures du soir. Le bataillon le Vengeur y fut admirable, et se fit exterminer presque en entier. Le désastre eût été complet sans les ténèbres, qui favorisèrent la retraite. « Je me dirigeai à travers des bois qui m'étaient inconnus, » écrivit Lecomte après la bataille. Il y avait été atteint d'une blessure qu'on crut d'abord mortelle, et le premier cri qu'il poussa de son lit de douleur fut pour accuser Tuncq et le maudire.
Au nombre des prisonniers républicains était Monet, commandant du bataillon le Vengeur. On lui apprit que lui et ses compagnons devaient se préparer à mourir. Fils unique, Monet frémit en songeant au désespoir de sa mère, et Mme de Sapinaud raconte qu'elle reçut de lui une lettre où il lui rappelait qu'elle avait des enfants. Elle ajoute qu'elle envoya cette lettre, accompagnée de sa recommandation, à M. de Gumont, qui répondit : « La mort la plus affreuse serait encore trop douce pour un pareil homme. » Telle était la mansuétude vendéenne ! Monet fut conduit à la mort . qu'il subit avec fermeté ; et, comme si ce n'était pas assez de lui avoir ôté la vie, les Vendéens cherchèrent à déshonorer sa mémoire, en publiant un bulletin où ils lui faisaient dire : « J'ai violé, volé, assassiné, incendié, blasphémé, commis toutes sortes de crimes et de scélératesses. Le supplice que je vais subir est trop doux. Je demande publiquement pardon à Dieu. Malheur à qui m'imitera! » Pour savoir jusqu'à quel point une relation, si peu vraisemblable en elle-même, mérite confiance, il suffit de remarquer qu'elle venait d'un conseil dirigé par ces deux grands imposteurs, l'évèque d'Agra et le curé Bernier.
Tandis que ces choses se passaient du côté de Luçon, Gharette, du côté de Nantes, attaquait sans succès le camp des Naudières ; et, laissant dans ce camp une forte réserve sous les ordres d'Haxo et de Grouchy, Ganclaux ouvrait la campagne.
Les Mayençais , dont Kléber conduisait l'avant-garde . s'emparèrent d'abord du Port- Saint-Père, dont l'attaque fut signalée par des traits de bravoure extraordinaires. On y vit des soldats républicains, à la suite d'un lieutenant nommé Targe, se jeter à la nage, le sabre entre les dents, aller saisir, sous un feu terrible, des bateaux vendéens, et les ramener pour faire passer le détachement.
De là, les vainqueurs marchèrent dans la direction de Légé, chassant tout devant eux. Savary nous a conservé des notes de Kléber où on lit ces touchantes paroles : « En passant devant le beau lac de Grand-Lieu, nous avions des paysages charmants et des échappées de vue aussi agréables que multipliées. Je ne pus m'empêcher de gémir sur le sort de ces paisibles citoyens qui, égarés et fanatisés par les prêtres, couraient à une destruction certaine. » D'après le plan d'opérations, les Mayençais auraient dû se trouver devant Légé le 12 septembre, et ce fut le 14 seulement que leur avant-garde se déploya dans la plaine en forme de glacis qui domine cette ville. Elle y fut rejointe par l'armée de Beysser, qui, faisant le circuit de la basse Vendée, s'était emparée successivement de Pornic, de Bourneuf et de Machecoul. Les Vendéens, qui occupaient Légé, se hâtèrent de l'évacuer, et les troupes de Beysser pillèrent la ville ; après quoi, on se remit en marche.
Le conventionnel Merlin (de Thionville), devenu cher aux
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soldats de l'armée de Mayence par une intrépidité qu'on eut admirée même chez un vieux guerrier, était de l'expédition. \ Port- Saint-Père, il avait commandé l'artillerie volante et pointé lui-même plusieurs canons La lettre suivante, adressée à Goupilleau (de Montaigu), et dont l'autographe est sous nos yeux, donnera une idée de l'homme. «J arrive de Montaigu, d'où nous venons de chasser vingt mille coquins.
Entré le premier dans la ville, j'ai protégé tes propriétés et ta femme. La ville ayant été prise à la baïonnette, je crois qu'elle sera totalement pillée. L'armée des brigands est en pleine déroute. S'ils n'avaient pas jusqu'ici eu affaire à des j.. f , ils n'auraient pas pris nos canons avec des bâtons. J'ai juré de n'écrire à la Convention qu'après que cette malheureuse guerre sera terminée Ne soyez donc pas éton-