CHAPITRE XII
TRAVAUX, AU BRUIT DES COMBATS
EPOSONS un instant nos regards sur des ta-
P bleaux moins sombres. Aussi bien, nous avons
v.\ à venger la Révolution d'une foule d'omissions
la.'t? iniques où s'est complue la haine de ses détrac-
teurs. Oui, que la postérité le sache et ne l'oublie jamais: la Révolution eut cela de caractéristique qu'au déchaînement des passions elle associa l'exercice des vertus les plus sereines , ensemençant d'une main , tandis qu'elle frappait de l'autre.
A quoi, par exemple, la vit-on employer les courts moments de repos que lui laissa l'orageuse histoire des mois d'août, septembre et octobre 1793?
Elle pose le principe que toute société doit à ses membres le pain de l'âme comme celui du corps et jette les bases d'un magnifique système d'éducation nationale.
Elle prépare l'établissement de l'École polytechnique et de l'École normale.
Elle s'occupe du développement des sciences et des arts.
Elle s'étudie à universaliser en France l'usage de la langue française.
Elle travaille à l'établissement des télégraphes sur les grandes lignes de communication.
Elle décrète la rédaction du Code civil, en commence la discussion et en assoit les fondements.
Elle institue le Grand -Livre.
Elle inaugure le système décimal.
Elle établit l'uniformité des poids et mesures.
Elle réforme le calendrier.
Nobles choses, que les tragédies de la Révolution nous ont trop fait perdre de vue et qui valent bien qu'on s'y arrête.
Dès le 26 juin 1793, Lakanal, au nom du Comité d'instruction publique, était venu soumettre à la Convention un plan d'éducation nationale; mais ce n'était encore qu'une ébauche informe. Établissement d'une école primaire par mille habitants ; intervention financière de l'État en faveur des enfants peu fortunés qui auraient prouvé, dans les écoles primaires, leur aptitude à acquérir des connaissances supérieures; droit reconnu à chaque citoyen d'ouvrir une école et de la diriger à son gré : telle était l'économie du projet. Il était loin de suffire aux aspirations de l'époque et se ressentait à peine de l'influence des idées alors dominantes. Toutefois il renfermait quelques dispositions fort belles, celle-ci entre autres : « L'instituteur portera, dans l'exercice de ses fonctions, et aux fêtes nationales, une médaille avec cette inscription : Celui qui instruit est un second père »
Le 13 juillet, au moment même où Charlotte Corday assassinait Marat, Robespierre parut à la tribune de la Convention, tenant un manuscrit à la main, et prononça ces touchantes paroles : « Michel Lepeletier a légué à son pays un plan d'éducation que le génie de l'humanité semble avoir tracé.
Celui qui disait : «Je meurs content; ma mort servira la « Liberté, » avait raison de se réjouir : il ne quittait pas la terre sans avoir préparé le bonheur des hommes. » Et il lut :
« Former des hommes, propager les connaissances humaines, voilà les deux parties du problème à résoudre.
«La première constitue I'éducation ; la seconde, Instruction.
« Celle-ci, quoique offerte à tous, devient, par la nature même des choses, la propriété exclusive d'un petit, nombre de membres de la société, à raison de la différence des professions et des talents.
« Celle-là doit être commune à tous et universellement bienfaisante....
« Je vous demande de décréter que, depuis l'âge de cinq ans jusqu'à douze pour les garçons, et jusqu'à onze pour les filles, tous les enfants, sans exception, seront élevés en commun, aux dépens de la République, et que tous, sous la sainte loi de l'égalité, recevront mêmes vêtements, même nourriture, même instruction, mêmes soins.
« La portion de la vie qui s'écoule depuis cinq ans jusqu'à douze est vraiment décisive pour la formation de l'être physique et moral de l'homme : il faut la dévouer à une surveillance de chaque instant.
« Jusqu'à cinq ans, on ne peut qu'abandonner l'enfance aux soins des mères ; c'est le vœu, c'est le besoin de la nature.
« A cinq ans donc, la patrie recevra l'enfant des mains de la nature.
« A douze , elle le rendra à la société , parce que c'est alors l'âge où les enfants sont en état de gagner leur subsistance, l'âge où leur corps, déjà robuste, peut commencer à se plier aux travaux de l'agriculture, et où leur esprit, déjà formé, peut se livrer avec fruit à l'étude des lettres, des sciences ou des arts.
« L'éducation commune est bonne, tant qu'il s'agit de former, non des laboureurs, non des artisans, non des savants, mais des hommes.
« L'âge des professions arrivé, l'éducation commune doit cesser, parce que l'instruction doit être différente.
« Je propose que, pour les filles, le terme de l'institution publique soit fixé à onze ans, leur développement étant plus précoce, et les métiers auxquels elles sont propres exigeant moins de force.
« L'instruction publique des enfants sera-t-elle obligatoire? En principe, oui; car il y a ici intérêt public du premier ordre, et, de la part des parents, devoir civique.
«.... La mesure la plus douce, comme la plus efficace de corriger la bizarre disparité que le hasard de la propriété jette entre les citoyens, se trouve dans le mode de répartir les charges publiques. La théorie est simple : elle consiste à épargner le pauvre et à faire contribuer le riche. Eh bien, que dans chaque canton l'entretien des enfants soit payé par les habitants du canton, au prorata delà contribution directe de chacun d'eux, de telle sorte que l'homme aux trois journées de travail paye une livre dix sous ; le citoyen à mille livres de revenu, cent livres, et celui qui est riche de cent mille livres de revenu, dix mille livres. Ce sera un dépôt commun formé de la réunion de plusieurs mises inégales ; le pauvre mettra très-peu, le riche beaucoup; et, le dépôt une fois formé, chacun en retirera même avantage, l'éducation de ses enfants. »
Ainsi, selon Michel Lepeletier, il fallait que l'éducation fût commune, obligatoire, gratuite. Il fallait, suivant ses pro-
HISTOIRE DE LA RÉ\ OLUTIOi/ FRANÇAISE
près expressions, (pue « l'enfant du pauvre fût élevé aux dépens du riche, » proposition magnanime, venant d'un riche! Ah! quelle ne dut pas être l'émotion de l'Assemblée, — tout entière en ce moment au souvenir de ce grand homme assassiné, — lorsque Robespierre en vint au passage suivant du manuscrit :
«Jetez les yeux sur les campagnes, portez vos regards dans l'intérieur des chaumières; pénétrez dans les profondeurs des villes, où une immense population fourmille, couverte à peine de haillons.... Là le travail apporterait l'aisance, mais la fécondité y ramène le besoin.... La naissance d'un enfant y est un accident. Les soins que la mère lui prodigue sont mêlés de regrets et d'inquiétude. L'enfant est mal nourri, mal soigné; il ne se développe point, ou se développe mal, et, faute de culture, cette jeune plante est avortée. Quelquefois même, le dirai-je, un spectacle plus déchirant m'a navré; je vois une famille affligée, j'approche : un enfant venait d'expirer, il était là.... La nature arrachait, d'abord, au couple infortuné quelques pleurs; mais bientôt l'affreuse indigence lui présentait cette consolation, plus amère encore que ses larmes : c'est une charge de moins ! Utiles et malheureux citoyens, cette charge cessera d'être pour vous un fardeau ; la République bienfaisante viendra l'alléger un jour; peutêtre, rendus bientôt à l'aisance et aux douces impulsions de la nature, vous pourrez donner sans regrets des enfants à la patrie. Elle les recevra tous également, les élèvera tous également sur les fonds du superflu de la richesse, les nourrira et les vêtira tous également ; et, lorsque vous les reprendrez, tout formés, de ses mains, ils feront rentrer dans vos familles une nouvelle source d'abondance, puisqu'ils y apporteront la force, la santé, l'amour et l'habitude du travail. »
Nous voudrions que le cadre de cet ouvrage nous permît de reproduire, sans en rien retrancher, l'admirable texte qui est sous nos yeux : forcé d'abréger, léguons du moins au souvenir reconnaissant des générations futures les dispositions principales d'un projet qu'elles auront à reprendre en le complétant:
« Tous les enfants seront élevés aux dépens de la République, depuis l'âge de cinq ans jusqu'à douze pour les garçons, et jusqu'à onze pour les filles.
« L'éducation nationale sera la même pour tous. Dette de la patrie envers tous, tous y ont droit, et nul n'en peut refuser la jouissance à ses enfants.
« L'objet de l'éducation nationale sera de fortifier le corps des enfants, de le développer par des exercices de gymnastique, de les accoutumer au travail des mains, de les endurcir à la fatigue, de leur élever le cœur, et d'orner leur esprit des connaissances nécessaires à tout citoyen, quelle que soit sa profession.
Lorsque les enfants seront parvenus au terme de l'éducation nationale, ils seront remis entre les mains de leurs parents ou tuteurs, et rendus aux divers travaux de l'agriculture et de l'industrie.
« Les connaissances humaines et les beaux-arts seront enseignés publiquement et gratuitement par des maîtres qui recevront de la nation leur salaire. Les cours où les enfants ne seront admis qu'après avoir reçu l'éducation nationale, seront partagés en trois degrés d'instruction: les Écoles publiques, les Instituts, les Lycées.
«Pour l'étude des bel'es-lettres, des sciences et des arts, il sera choisi un enfant sur cinquante, parmi ceux qui auront annoncé des aptitudes particulières ou des talents supérieurs. Les enfants choisis seront entretenus aux frais de la Répu-
blique, auprès des Écoles publiques, pendant le cours d'études qui sera de quatre ans.
« Parmi ces derniers, ceux dont les talents se seront développés davantage seront également entretenus, aux frais de la République, auprès des Instituts, pendant les cinq ans que durera ce second cours d'études.
« Enfin, moitié des pensionnaires qui auront parcouru avec le plus de distinction la carrière des Instituts, seront choisis pour être entretenus auprès du Lycée et y suivre le cours d'études pendant quatre années.
« Lorsqu'une femme conduira un enfant âgé de cinq ans à l'établissement de l'éducation nationale, elle recevra de la République, pour chacun des quatre premiers enfants qu'elle aura élevés jusqu'à cet âge, la somme de 100 livres; le double, pour chaque enfant qui excédera le nombre de quatre jusqu'à huit, et pour chaque enfant au delà, 300 livres. Aucune mère ne pourra refuser l'honneur de cette récompense ; elle n'y aura droit qu'autant qu'elle justifiera par une attestation de la municipalité qu'elle a allaité son enfant.
«Durant le cours de l'éducation nationale, le temps des enfants sera partagé entre l'étude, la gymnastique et le travail des mains. Le dixième du produit de leur travail leur sera remis ; les neuf dixièmes seront appliqués aux dépenses de la maison.
« Aucun domestique ne sera employé dans les maisons d'éducation nationale. Les enfants les plus âgés, chacun à son tour, rempliront les diverses fonctions du service journalier de la maison.
« Les enfants recevront une nourriture saine mais frugale, un habillement commode mais grossier ; ils seront couchés sans mollesse ; de telle sorte que, quelque profession qu'ils embrassent et dans quelques circonstances qu'ils se trouvent plus tard, ils puissent se passer des superfluités et mépriser les besoins factices.
« La surveillance de chaque établissement d'éducation nationale sera confiée à un conseil de pères de familles. »
Telles étaient les lignes principales du plan que Michel Lepeletier avait tracé, et que Robespierre lut dans la séance du 13 juillet 17 93, en déclarant qu'il l'adoptait.
Le 30, la discussion s'étant ouverte, l'abbé Grégoire, après avoir rendu hommage à l'élévation des vues de Michel Lepeletier, combattit le projet, en se fondant :
Sur l'énormité de la dépense, qu'il évaluait à 300 millions au moins ;
Sur le besoin qu'ont les pauvres habitants des campagnes du travail de leurs enfants ;
Sur l'inconvénient de porter atteinte aux douceurs de la vie de famille ;
Et enfin, sur ce que c'étaient là des inconvénients certains, tandis que 'le danger de livrer les enfants en proie aux préjugés et au fanatisme des parents n'était que problématique.
Ces objections n'avaient rien de décisif.
Et d'abord, quant à la dépense, Lakanal prouva plus tard que, si l'on avait soin de grouper les communes de manière à former, dans le plus petit espace possible, des ensembles de population approchant de deux mille personnes, le budget de vingt- six mille écoles primaires, c'est-à-dire d'une école primaire par mille habitants, n'excéderait pas 54 millions, ou le sixième des contributions de ce temps-là.
A l'objection tirée de la misère du paysan, qui lui rendait précieuse la ressource du travail de ses enfants même en bas âge, Michel Lepeletier avait répondu d'avance : « L'homme aux trois journées de travail, moyennant une surtaxe de
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trente sols, se verrait affranchi, suivant mon projet, du poids d'une famille souvent nombreuse. Avec ce faible sacrifice de trente sous, il pourrait avoir jusqu'à sept enfants à la fois, élevés aux frais de la République. » C'est ce que fit avec raison remarquer Robespierre, lorsque, le 3 août, la discussion fut reprise. « On objecte, dit-il, que le père indigent ne voudra point se priver des services de ses enfants ; mais comment regretterait-il ces services, nuls en bien des cas, lorsque par l'instruction de son fils il en recevra dont l'importance est incomparable ? »
A l'égard du dernier motif exposé par l'abbé Grégoire, il ajouta : « Il n'est point vrai que, dans le plan de Micbel Lepeletier, l'enfant soit éloigné de sa famille. Il y reste pendant les cinq premières années de sa vie, et, pendant les sept années qui suivent, il vit près d'eux, sinon avec eux. N'oubliez pas, d'ailleurs, cette idée sublime par où Lepeletier reconnaît et consacre les droits de la nature : la création du conseil des pères de famille pour juger et surveiller les instituteurs. »
Il conclut par ces paroles péremptoires • « Je vois d'un