LE DUC D ORLEANS CONDUIT AU SUPPLICE
côté la classe des riches, qui repousse cette loi; de l'autre, le peuple qui la demande. Je n'hésite plus : elle doit être adoptée. »
L'Assemblée se montra moins convaincue ou moins hardie que Robespierre. Non que le principe de l'éducation commune et gratuite la fît reculer; au contraire, elle couvrit Danton d'applaudissements, lorsque celui-ci s'écria : « Quand vous semez dans le champ de la patrie, ne comptez pas le priv de la semence. Après le pain, l'éducation est le premier besoin du peuple. . Mais irait-on jusqu'à la rendre obligatoire, au risque de troubler les joies du foyer et d'offenser
l'amour maternel? Danton, qui sous des airs impétueux cachait beaucoup de finesse, s'aperçut qu'à cet égard la Convention flottait incertaine, et soit qu'il partageât cette incertitude, soit qu'il craignît de ne pas obtenir assez en demandant trop , il proposa de tolérer, à côté des établissements nationaux où les enfants seraient nourris, instruits et logés gratuitement, des classes où les citoyens qui désireraient garder leurs enfants chez eux seraient libres de les envoyer s'instruire. Ce système fut celui qui prévalut.
C'était s'arrêter aux deux tiers du chemin; c'était permettre que la lutte des intérêts individuels contre l'unité sociale
continuai autour du berceau des générations futures. Et, toutefois, quel pas immense en avant ! Que de grandeur dans cette déclaration que la France faisait au monde armé contre elle : « Une société doit à chacun de ses membres du pain et l'éducation! »
Un fait digne de remarque, c'est qu'à aucune époque de l'Histoire, la propagation des lumières ne fut l'objet d'une préoccupation plus générale et plus passionnée. Emanciper l'intelligence humaine, voilà ce que voulaient d'une égale ardeur, et à quelque prix que ce fût, les Jacobins, les Cordeliers, la Commune, la Convention.
Et à ce désir répondait, chez le peuple, une envie de s'instruire qu'il regardait comme le complément de son amour pour la liberté. « J'ai vu dernièrement aux Champs-Elysées, écrivait Anacharsis Glootz, deux jeunes sans-cuiottes couchés sur l'herbe avec un livre à la main, et se servant mutuellement de répétiteurs. Je m'approche , en louant leur zèle. « Citoyen, me répondirent ces enfants, on n'est pas libre « sans cela.» Nous criâmes tous trois à tue-tête : Vive la République ! »
De cette disposition générale on eut une preuve bien frappante, lorsque, le 13 septembre, Dufourny vint, à la tête d'une députation des sociétés populaires, presser la Convention d'instituer trois degrés d'instruction publique; requête que Lakanal convertit aussitôt en motion, et dont l'Assemblée fit un décret , ainsi conçu : a Indépendamment des écoles primaires, dont la Convention s'occupe, il sera établi dans la République trois degrés progressifs d'instruction : le premier, pour les connaissances indispensables aux artistes et aux ouvriers ; le second, pour les connaissances nécessaires à ceux qui se destinent aux autres professions de la société ; le troisième, pour les objets dont l'étude difficile n'est pas à la portée de tous les hommes. »
Le Comité d'instruction publique conçut dès lors le projet d'une Ecole polytechnique. Mais comment former de bons élèves, sans avoir formé d'abord de bons professeurs? De là l'idée d'une École normale, heureuse et féconde idée qui, comme la première, ne tarda pas à être réalisée.
Que de combats livrés à l'ignorance, et dans l'espace de quelques mois ! Tantôt, c'est la Convention qui consacre les presbytères à l'instruction ; tantôt c'est le Club des Jacobins qui invite tous les Français à recueillir les traits dignes de mémoire; tantôt c'est le Comité de salut public qui fait tirer à cinquante mille exemplaires et envoie aux municipalités , aux armées, aux sociétés populaires, aux éco'es, le récit des actions héroïques et civiques. Un décret charge le Comité d'instruction publique de faire une nouvelle grammaire et un vocabulaire nouveau. On met au concours la confection de livres élémentaires. Un jury spécial a mission de prononcer sur les ouvrages qui traitent de l'éducation physique et morale des enfants. Non, jamais tant d'ardeur n'avait été mise à dissiper les ténèbres. Ils savaient, ces hardis lutteurs, qu'aux républicains encore plus qu'aux aigles il convient de regarder le soleil en face, et que le culte de la nuit n'est bon que pour les hiboux et les tyrans !
Mais la cho-e pressante, c'était d'universaliser en France l'usage de la langue française. Quel espoir de faire accepter la Révolution là où elle ne pouvait se faire comprendre ? N'était-ce pas au moyen du bas-breton, parlé presque exclusivement dans le Morbihan, le Finistère, les Côtes-du-Nord , une partie d'Ille-et-Yilaine et de la Loire-Inférieure, que les prêtres retenaient sous leur empire le peuple de ces contrées.' N'était-ce pas en se servant de la langue italienne que Paoli avait réussi à détacher les Corses d'une révolution, dont ils
ne pouvaient ni saisir la propagande ni connaître les lois? En Alsace, la retraite des Allemands n'avait-elle pas entraîné l'émigration de près de vingt mille villageois , tant avait de puissance l'identité du langage entre les habitants des deux rives du Rhin? Et le peuple des Pyrénées occidentales, quelle langue parlait-il? Celle de l'inquisition! « La superstition et le fanatisme, disait Rarère, parlent bas-breton; l'émigration et la haine de la République parlent allemand; la contrerévolution parle italien, et le fanatisme parle basque Rri-
sons ces instruments d'erreur. » C'est ce que la Convention essaya , et un instituteur de langue française fut donné à chaque commune étrangère à l'idiome national.
La Révolution n'eut garde de négliger les arts : la peinture, la sculpture et l'architecture reçurent des prix d'encouragement. Le soin d'inventorier les collections précieuses fut confié à une commission spéciale. Un décret ordonna et régla l'application du télégraphe. Enfin, l'attention des Comités où s'élaboraient les diverses questions à résoudre se porta sur ces deux belles créations de la période révolutionnaire : le Conservatoire des arts et métiers et l'Institut.
Puis, que d'étonnants synchronismes !
C'est au plus fort de l'émotion produite par le crime et l'exécution de Charlotte Gorday que, le 27 juillet, la Convention ordonne l'ouverture du Muséum, affecte une somme annuelle à l'achat de tableaux et statues dans les ventes particulières, et loge les arts dans le palais des rois !
C'est au moment du procès des Girondins qu'elle publie défense expresse de mutiler ou d'altérer, non-seulement les monuments publics^ mais les collections, cabinets, musées, soit publics, soit particuliers, sous prétexte d'en faire disparaître les signes de féodalité ou de royauté.
C'est dans la séance même où elle envoie Collot-d'Herbois et Fouché exterminer les Lyonnais qu'on la trouve occupée à organiser un jury pour les prix de peinture, de sculpture et d'architecture.
Souvent la sollicitude de l'Assemblée éclatait en scènes d'enthousiasme , comme le jour où la Commission des arts vint demander à la Convention l'achèvement du Louvre et qu'on ouvrît un concours aux artistes qui voudraient y célébrer les traits d'héroïsme et de vertu nés du génie de la Liherté. David présidait. Il répondit . « Les arts vont reprendre leur dignité, ils ne se prostitueront plus à illustrer les tyrans. » Et les pétitionnaires , admis dans la salle, la traversèrent au milieu d'applaudissements enflammés.
La Constitution avait fixé les droits politiques des Français : restait à déterminer leurs droits civils, tâche dont la difficulté pouvait seule égaler l'importance. Reaucoup de lois font une mauvaise république; leur multiplicité est un fardeau, et le peuple qui en est accablé souffre presque autant de ses lois que de ses vices. Plurimic leges, corruplis.sima Republica; ut olim vitiis, ila nunc legibus laboramus. Et, d'un autre côté, comment resserrer en un petit nombre de règles cette foule de cas auxquels donne lieu le développement d'une civilisation compliquée ? Comment prévenir les innombrables procès qu'enfante l'obscurité ou le caractère contradictoire des textes, et introduire dans la direction du corps social quelque chose de celte unité simple et forte qui préside à l'harmonie de l'univers? Le Comité de législation pensa que le mieux serait de poser une série de principes formulés très-succinctement, avec clarté, et de manière à écarter d'avance beaucoup de doutes, en laissant subsister peu de questions. Réduire le vaste ensemble des lois à un petit volume que chacun put non-seulement comprendre mais retenir par cœur, et qui devînt comme le manuel du peuple : voilà le
TRAVAUX, AU BRUIT DES COMBATS
problème que la Révolution se proposa de résoudre.... et résolut.
Dès 1791, il avait été décidé qu'il y aurait un Gode civil: le 2£août 1793, Cambacérès fit lecture à la Convention d'un imposant travail qui embrassait toutes les dispositions relatives aux naissances, aux mariages, aux divorces, aux adoptions, aux décès, aux donations entre-vifs ou héréditaires, aux contrats, aux successions, aux bypotbèques. Une discussion savante s'ouvrit, et le mois d'août n'était pas achevé , que déjà les titres suivants étaient votés : — Étal des personnes. — Mariage. — Droits des époux. — Rapports entre les pères et mères et les enfants. — Divorce. — Mode du divorce. — Le débat, plusieurs fois interrompu et repris, occupa soixante séances. Mais la Convention avait un idéal si élevé, qu'un travail tant admiré depuis lui parut encore au-dessous de ce que le peuple était en droit d'attendre ; et le projet de Cambacérès, attaqué comme sentant trop l'homme du palais, fut renvoyé à un Comité de philosophes.
Quoi qu'il en soit, l'Empire trouva, tout préparés et déjà mis en ordre, les matériaux d'une œuvre que son rôle se borna à compléter, et dont il gâta les parties principales en les modifiant au point de vue du despotisme. Quant à l'idée primordiale, on voit à quelle époque elle se rapporte. C'est donc à la Révolution que revient l'honneur d'avoir doté la France d'un « Code civil. »
Et c'est aussi la Révolution qui a fondé le Grand-Livre.
Jusqu'au mois d'août 1793, la dette publique avait été un véritable chaos, composée qu'elle était d'une foule d'obligations de nature, d'origine et de date différentes. Il y avait les anciens contrats souscrits au nom des rois. Il y avait les dettes des anciens pays d'État ; les dettes des communautés d'arts et métiers; les rentes dues par les corps particuliers du clergé ; toutes obligations que la nation avait prises à sa charge, en retirant l'actif de ces diverses corporations. Il y avait les titres provenant des divers emprunts remboursables, contractés sous le gouvernement de Louis XVI. Il y avait les litres résultant des privilèges achetés à prix d'argent sous l'ancien régime et que la Révolution n'avait abolis qu'en s'engageant à indemniser les possesseurs. Il y avait enfin les dettes dont l'origine se liait aux créations successives d'assignats.
De là des inconvénients énormes et des abus sans nombre, l'extrême diversité des titres ayant pour effets de compliquer la comptabilité d'une manière effroyable, de favoriser le manque de foi par l'excès de la confusion, d'alimenter l'agiotage, de multiplier outre mesure les parties prenantes, de discréditer les contrats nationaux, et d'introduire dans les payements un désordre ruineux. Telle était, souvent, la division d'une même créance, qu'un créancier de deux mille livres de rente ne pouvait recevoir son payement qu'après s'être adressé à quarante payeurs différents et s'être procuré quarante fois les pièces nécessaires.
Cet état de choses n'était pas moins funeste sous le rapport politique que sous le rapport financier. La dette contractée sous le despotisme restant distincte de celle qui datait de la Révolution, les capitalistes qui avaient un roi pour débiteur désiraient son rétablissement, de peur de perdre leur créance. Il importait donc de couper court à ces regrets el à ces espérances de l'égoïsme alarmé, en substituant à tant de titres divers un titre unique et fondamental, ou, comme on disait alors, il fallait républicaniser la dette.
En conséquence, il fut décidé, sur la proposition de Cambon, dont cela seul suffit pour illustrer à jamais la mémoire, que tous les contrats des créanciers de l'État, quels qu'ils
fussent, seraient convertis en une inscription uniforme conservée dans un registre appelé « le Grand-Livre de la dette publique, » et que le capital de chaque créance se transformerait en une rente perpétuelle, au taux de cinq pour cent.
Ainsi le créancier de 2000 fr. le devint d'une rente de 100 fr., avec faculté de la vendre sur place pour la valeur du capital qu'elle représentait, mais sans pouvoir exiger le remboursement de ce capital de l'État lui-même , lequel se réservait, de son côté, le droit de racheter les rentes au cours du marché , de façon à profiter de la baisse. Les créanciei s furent avertis d'avoir à remettre leurs titres , en échange de l'inscription, dans un délai donné, sous peine de perdre les intérêts s'ils laissaient s'écouler six mois sans se présenter, et le capital s'ils laissaient s'écouler un an. La dette publique avait été chargée jusqu'alors de plusieurs genres d'impôts : on les remplaça par une imposition foncière d'un cinquième, ce qui réduisit de 200 millions à 160 millions le service annuel des intérêts.
Le résultat de cette belle et vigoureuse opération fut de ramener l'ordre dans une branche importante des finances, de préparer le règne du crédit public, d'intéresser au mainiien du gouvernement révolutionnaire une classe nombreuse de capitalistes, de tarir mille sources obscures d'agiotage, de mettre au néant les parchemins et paperasses de l'ancien régime, et de simplifier la comptabilité à ce point, cpie Cambon pût dire : « Désormais toute la science des finances, en fait de dette publique, consistera dans une addition du Grand- Livre. » Mais ce qui valait mieux encore, c'était l'éclatante preuve que la République donnait de sa loyauté, en déclarant siennes les dettes provenant des abus qu'elle avait détruits, du despotisme qu'elle avait vaincu.
A quoi n'osa point s'attaquer l'impétueux génie de nos pères? Ils cherchèrent la loi de la pesanteur, celle de l'espace, celle du temps; et ils les trouvèrent.
Jusqu'alors, l'absence d'uniformité dans les poids et mesures avait livré les transactions industrielles à l'empire de la fraude et du hasard : où était le chaos, parut l'harmonie. Une quantité déterminée d'eau distillée fut prise pour unité de poids, une fraction donnée du méridien pour unité de mesure; et, en multipliant ou divisant par dix, à l'infini, ces quantités, qui ne présentaient aur.un caractère arbitraire et local, mais qu'avait fournies la mère commune des hommes, la nature, on eut le système décimal, système conçu de manière à être adopté par tous les peuples de la terre, et l'un des plus splendides hommages qui aient jamais été rendus à l'unité du genre humain !
Mais ce n'était pas encore assez d'avoir découvert la vraie mesure de la pesanteur et de l'espace : ils voulurent avoir la vraie mesure du temps, et Romme fut chargé de la réforme du calendrier, conjointement avec Lagrange, Monge, Pingre, Dupuis, Féri, et Guyton-Morveau.
Laissons-le expliquer lui-même les motifs qui décidèrent la Convention à abolir l'ère vulgaire. Aussi bien le langage de la science ne pouvait revêtir, sur les lèvres d'un mathématicien, plus de poésie et de grandeur:
« .... Le Temps ouvre un nouveau livre à l'Histoire, et dans sa marche nouvelle, majestueuse et simple comme l'égalité, il doit graver d'un burin neuf et pur les annales de la France régénérée
« Les Tyriens dataient du recouvrement de leur liberté.
« Les Romains dataient de la fondation de Rome.
« Les Français datent de la fondation de la liberté et da l'égalité.
« Jusqu'en 1564 la France a commencé l'année à Pâques.
Un roi imbécile et féroce, ce Charles IX qui ordonna le massacre de la Saint- Barthélémy, fixa le commencement de l'année au 1er janvier, sans autres motifs que de suivre l'exemple qui lui était donné. Cette époque ne s'accorde ni avec les saisons, ni avec les signes, ni avec l'histoire du Temps.
« Le cours des événements nombreux de la Révolution française présente une époque frappante, peut-être unique, par son accord parfait avec les mouvements célestes, les saisons et les traditions anciennes.
« Le 21 septembre 1792, les représentants du peuple, réunis en Convention nationale, ont prononcé l'abolition de la royauté : ce jour fut le dernier de la monarchie, il doit l'être de l'ère vulgaire et de l'année.
« Le 22 septembre fut décrété le premier jour de la République, et, ce même jour, à neuf heures dix-huit minutes trente secondes du matin, le soleil arrivait à l'équinoxe vrai d'automne en entrant dans le signe de la Balance.
« Ainsi l'égalité des jours et des nuits était marquée dans le ciel, au moment même où l'égalité civile et morale était proclamée sur la terre par les représentants du peuple français.
« Ainsi le soleil a éclairé à la fois les deux pôles et successivement le globe entier, le jour même où, pour la première fois, a brillé sur la nation française le flambeau qui doit un jour éclairer le monde.
« Ainsi le soleil a passé d'un hémisphère à l'autre, le même jour où le peuple, triomphant de l'oppression des rois, a passé du gouvernement monarchique au gouvernement républicain.
« C'est après quatre ans d'efforts que la Révolution est arrivée à sa maturité en nous conduisant à la République, précisément dans la saison de la maturité des fruits....
« Les traditions sacrées de l'Egypte, qui devinrent celles de tout l'Orient, faisaient sortir la terre du chaos sous le même signe que notre République, et y fixaient l'origine des choses et du Temps.
« Ce concours de tant de circonstances imprime un caractère religieux à l'époque du 22 septembre, qui doit être une des plus célèbres dans les fêtes des générations futures. »
En conséquence, la commission dont Romme fut l'organe proposait de décréter : L'ère des Français compte de la fondation de la République, qui a eu lieu le 22 septembre 1792.
Après avoir fixé le commencement de l'année, il y avait à en déterminer la longueur. Devait-on continuer de la faire de douze mois lunaires, c'est-à-dire de trois cent cinquantequatre jours, bien que la révolution de la terre autour du soleil, qui seule règle les saisons et le rapport des jours aux nuits, soit de trois cent soixante-cinq jours, cinq heures. quarante-huit minutes, quarante-neuf secondes? Les Égyptiens, les plus éclairés des peuples de la haute antiquité, faisaient l'année de trois cent soixante cinq jours, suivant de la sorte autant que possible le cours naturel des choses, et cherchant un point fixe dans les mouvements célestes : celle base, vraiment astronomique, fut celle que la commission adopta.
Restait à diviser et à subdiviser l'année. La commission rejeta l'idée de prendre pour divisions les quatre saisons : d'abord à cause de l'inégalité de leur durée, puisqu'on compte quatre-vingt dix jours de l'équinoxe d'automne au solstice d'hiver ; quatre-vingt-neuf du solstice d'hiver à 1 équinoxe dû printemps ; quatre-vingt-treize de l'équinoxe du printemps au solstice d'été; quatre vingt -treize du solstice d'été à l'équinoxe d'automne; et ensuite, « parce que l'esprit
ne saurait s'élever facilement de la petite unité du jour à la grande unité de l'année qu'à l'aide de plusieurs unités intermédiaires et croissantes, propres à lui servir à la fois d'échelle et de repos. » On pensa donc que, comme divisions de l'année, il valait mieux adopter les phases de la lune, dont chacune se répète douze fois dans l'année, à des intervalles égaux de vingt-neuf jours, douze heures et demie, ou, en compte rond, trente jours. La lune, d'ailleurs, est si utile au marin, au voyageur, à l'homme des champs, à l'habitant du Nord, surtout, pour qui elle supplée au jour dans les longues nuits d'hiver ! Ces considérations amenèrent à conserver les mois, qu'on fit tous égaux et de trente jours chacun. Mais, attendu que douze mois de trente jours chacun ne donnent que trois cent soixante jours, on compléta l'année en la terminant, comme chez les Égyptiens, par cinq jours épagomènes ou surajoutés.
La semaine ne mesurant exactement ni les lunaisons, ni les mois, ni les saisons, ni l'année, et ne rappelant d'autre souvenir historique que celui des combinaisons cabalistiques qu'y avaient attachées les astrologues et les mages, on la supprima, et l'on substitua aux quatre semaines dont le mois se composait trois décades ou fractions de di\ jours, ce qui avait l'avantage d'appliquer à la mesure du temps la numération décimale, adoptée déjà pour les poids et mesures, ainsi que pour les monnaies de la République.
Enfin, la division du jour en dix parties, et de chaque partie en dix autres, jusqu'à la plus petite portion commensurable de la durée, compléta la réforme que, dans la séance du 20 septembre, Pomme, au nom du Comité d'instruction publique, soumit à la Convention.
Outre les dispositions qui viennent d'être analysées, le projet contenait une nomenclature des mois et des jours, en vertu de laquelle chaque mois aurait porté un nom particulier ; l'un se serait appelé Régénération ; un autre, Réunion ; un troisième, Jeu de Paume; un quatrième, Bastille.... Et de même qu'on aurait donné aux mois certains noms commémoratifs des diverses époques de la Révolution, de même on aurait donné aux différents jours de la décade des noms symboliques se rapportant, soit aux idées révolutionnaires, soit aux instruments de leur triomphe, par exemple : le Niveau, le Bonnet, le Compas, la Pique, le Canon, la Charrue.... L'Assemblée ne rejeta du projet que la nomenclature, et préféra la dénomination ordinale, si bien que, le 6 octobre, elle datait son procès-verbal du quinzième jour du premier mois de l'an II de la République. Mais cette manière d'indiquer une date était trop vicieuse pour ne pas provoquer un nouvel examen. On se remit à l'étude, et, le 24 octobre, Fabre d'Eglantine vint proposer à l'Assemblée, l'adoption de ce calendrier charmant où l'histoire de l'année est comme racontée par les grains, les pâturages, les plantes, les fruits et les fleurs.
Il commença en ces termes :
« La régénération du peuple français et l'établissement de la République ont entraîné la réforme de l'ère vulgaire. Nous ne pouvions plus compter les années où les rois nous opprimèrent comme un temps où nous avons vécu.... Vous avez réformé lé calendrier, vous lui en avez substitué un autre où le temps est mesuré par des calculs plus exacts et plus symétriques. Ce n'est pas assez: une longue habitude du calendrier grégorien a rempli la mémoire du peuple d'un nombre considérable d'images qu'il a longtemps révérées, et qui sont encore aujourd'hui la source de ses erreurs religieuses; il es1 né( essaire de substituer à ces visions de l'ignorance les réalités de la raison, et au prestige sacerdotal la vérité de la
TRAVAUX, AU BRUIT DES COMBATS
nature Et ce n'est pas seulement à ce but que vous devez
tendre; en matière d'institution, il ne faut rien laisser pénétrer dans l'entendement du peuple qui ne porte un grand caractère d'utilité publique. Ce vous doit être une heureuse occasion à saisir que de ramener, par le calendrier, le livre le plus usuel de tous, le peuple français à l'agriculture. »
La puissance des images ! ah ! rien ne la constatait mieux que les succès du catholicisme; et c'est ce que Fabre d'Eglantine n'eut garde d'oublier, enfant de Voltaire qu'il était. Il lit remarquer avec quel art les prêtres avaient choisi, poul-
ies fêtes lugubres de la commémoration des morts, le moment de la fuite des heures riantes et de la chute des feuilles. Il rappela que c'était dans les jours les plus longs et les plus effervescents de l'année qu'avaient lieu ces triomphales cérémonies de la Fêle-Dieu, piège dévot tendu à la frivolité des femmes, et à l'indocilité domestique des jeunes amants. Il montra les hommes de Dieu, quand vient le joli mois de mai, quand le soleil naissant n'a pas encore absorbé la rosée et la fraîcheur de l'aurore, appelant à eux les peuplades crédules, les promenant à travers les campagnes, au bruit des
Il-S GIRONDINS AU SORTIR DU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE
Hogations, et semblant leur due : « C'est nous qui avons reverdi ces campagnes : c'est par nous que vos greniers se rempliront. »
De ces exemples, Fabre d'Églantine concluait à la nécessité d'agir vivement sur l'imagination du peuple, si on voulait l'arracher à cet empire des prêtres, auquel le pouvoir des images l'avait livré. Et quelles plus gracieuses, quelles plus instinctives images que celles qui se rapportent à l'économie rurale !
Fabre d'Eglantine proposa donc de nommer: Vendémiaire, Brumaire, Frimaire, le mois des vendanges, qui ont lieu de septembre en octobre ; celui des brouillards et des brumes basses, qui sont, d'octobre en novembre, une
torte de transsudation de la nature, et celui du froid qui se fait sentir de novembre en décembre ;
Nivôse, Pluviôse, Ventôse, le mois de la neige, qui blanchit la terre de décembre en janvier; celui des pluies, qui tombent généralement avec plus d'abondance de janvier en février, et celui du vent, qui vient sécher la terre de février en mars;
Germinal, Floréal, Prairial, le mois de la fermentation et du développement de la sève, de mars en avril; celui de l'épanouissement des fleurs, d'avril en mai, et celui de la récolte des prairies, de mai en juin ; »
Messidor, Thermidor, Fructidor, le mois des ondoyantes moissons, qui dorent les champs de juin en juillet; celui de
la chaleur, à la fois solaire et terrestre, qui embrase l'air de juillet en août ; et enfin celui des fruits, que le soleil mûrit, d'août en septembre.
Chaque dénomination devenait de la sorte un moyen de préciser et de décrire l'époque correspondante de l'année. Et quelle harmonie imitative dans la prosodie des mots adoptés, dans le mécanisme de leurs désinences! Pour l'automne, un son grave et une mesure moyenne ; pour l'hiver, un son lourd et une mesure longue ; pour le printemps, un son gai et une mesure brève ; pour l'été, un son sonore et une mesure large. Que l'on compare ces noms si admirablement appropriés aux choses qu'ils expriment, à ces mots inintelligibles et barbares : janvier, février, mars, avril, etc., ou à ceux-ci, plus ridicules encore : septembre, octobre, novembre, décembre, c'est-à-dire le septième mois quand il s'agit de désigner le neuvième, le huitième mois quand il s'agit de désigner le dixième, et ainsi de suite !
Les mots lundi, mardi, mercredi, etc., qui, dans le calendrier grégorien, servent à indiquer les divers jours de la semaine , ne méritaient pas davantage d'être conservés , n'ayant d'autre mérite que de rappeler les sottises de lastrologie judiciaire. Fabre d'Eglantine demanda qu'ils fussent supprimés, et qu'on baptisât les dix jours de la décade, qui remplaçait la semaine : primidi, duodi, tridi, quarlidi, quiniidi, sextidi, seplidi, octidi, nonidi, décadi. Le motif qui, à l'égard des dix noms de la décade, fit rejeter l'emploi des expressions figuratives, fut que les images, locales par essence, ne sauraient demeurer en rapport constant avec des appellations dont chacune revient trente -six fois l'an.
Les prêtres avaient assigné à chaque jour de l'année la commémoration d'un saint : Fabre d'Eglantine proposa de mettre dans le calendrier républicain, à la place de cette foule de canonisés, les objets qui composent la vraie richesse nationale, les fleurs, les fruits, les racines, les plantes, les arbres, les grains, les minéraux ; et cela, en les disposant de manière à leur faire indiquer, rien que par la place et le quantième, l'époque précise où la nature nous les donne. A chaque quinlidi devait être inscrit le nom d'un animal domestique , et à chaque décadi, le nom d'un instrument aratoire, avec rapport précis entre la date de l'inscription et l'utilité, à cette date, de l'animal ou de l'instrument. « Au moyen de cette méthode, disait l'ingénieux Fabre d'Eglantine , il n'y aura pas de citoyen en France qui, dès sa plus lendre jeunesse, n'ait fait insensiblement une étude élémentaire de l'économie rurale. Aujourd'hui, pas de citadin qui ne puisse en peu de jours apprendre dans ce calendrier ce qu'à la honte de nos mœurs il a ignoré jusqu'à cette heure , apprendre en quel temps la terre nous donne telle production, et en quel temps telle autre. J'ose dire ici que c'est ce que n'ont jamais su bien des gens très-instruits dans plus d'une science urbaine, fastueuse et frivole. »
On a vu que, pour compléter l'année, 'elle que Romme en avait déterminé la longueur, il restait cinq jours èpagomenes ou complémentaires ; on eut l'heureuse idée de les consacrer, comme fêtes nationales : le premier, au Génie; le second, au Travail; le troisième, aux Actions; le quatrième, aux Récompenses; le cinquième, à ['Opinion. La fête de l'Opinion étail destinée à châtier moralement les dépositaires fautifs de la loi cl de la confiance publique, en les abandonnant aux traits de la gaieté française. Chansons, allusions, caricatures, pasquiuades, tout, ce jour-là, devait être permis à ceux qui auraient souffert des abus du pouvoir^ contre ceux qui en auraient bassement profité.
Mais ces cinq fêtes, comment les nommer? Sans-Culottides*?
Et pourquoi non? Est-ce qu'anciennement la Gaule lyonnaise n'était point appelée la Gaule culottée, Gallia braccala? Le reste des Gaules, jusqu'aux bords du Rhin, était donc la Gaule non-culottée! « Et puis, ajoutait Fabre d'Eglantine, que cette dénomination soit antique ou moderne, qu'importe? Elle a été illustrée par la liberté, elle nous doit être chère; cela suffit. »
Tel fut ce projet, chef-d'œuvre de grâce, de poésie et de raison. Converti aussitôt en décret, il figurait dans le procèsverbal du lendemain, 25 octobre 1793, sous la date nouvelle. k Frimaire, an II de la République française; et c'est de ce décret, fondu avec celui du 5 octobre, que résulta l'établissement du calendrier républicain.
Pauvre Fabre d'Eglantine! Hélas! il ne lui fut pas donné de le voir finir, ce mois de l'épanouissement des fleurs pour lequel il avait trouvé un nom si doux.... Mais combien furent-ils qui survécurent ! Et, du reste, lorsque, la tête penchée et l'oreille ouverte au bruit des combats, ils méditaient le grand problème du monde à régénérer, ils savaient bien quel serait le prix de leurs travaux, et que la passion qui consumait leur âme était de celles dont on meurt. Mais ils savaient aussi que leur œuvre était d'essence immortelle ; que la terre où ils seraient ensevelis était féconde, et que leurs enfants moissonneraient sur leurs tombeaux.