‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 2)Chapitre 43 sur 146 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

RÉGIME DE LA TERREUR

n lil dans les Considérations sur la Révolution française > par lame de Staël :

« Pendant les quatorze années de l'histoire d'Angleterre, qu'on peut assimiler à celle de France sous tant de rapports, il n'est point de période comparable aux quatorze mois de la Terreur. Qu'en faut-il conclure?

Qu'aucun peuple n'avait été aussi malheureux depuis cent ans que le peuple français. Si les nègres à Saint-Domingue ont commis bien plus d'atrocités encore, c'est parce qu'ils avaient été plus opprimés »

De son côté, Charles Nodier a écrit :

« En vérité, j'ai compris, depuis, que les événements sont bien plus forts que les caractères, et que si certains hommes ont brisé les peuples dans leur passage, c'est qu'ils ont été poussés par une puissance non moins irrésistible que eelle qui déchire les volcans et précipite les cataractes. »

Reportons-nous en effet aux circonstances d ou sortirent les plus terribles journées de la Révolution.

Au mois de juillet 1792, l'ennemi s'avance à pas presses. Jarry, créature de Lafayette, a fait incendier, saus un vain prétexte, les faubourgs de Courtray ; et, laissant pour adieux aux Belges, nos frères, un monceau de ruines fumantes, l'armée française a repassé la frontière, sur l'ordre exprès de

REGIME DE LA TERREUR

Luckner. De son côté, Lafayette, quittant ses troupes, est venu montrer, en pleine assemblée, aux représentants du peuple, la pointe de son épée et les menacer d'un autre Monk. Dumouriez, dans une lettre où il annonce l'occupation d'Orchies par l'ennemi, se plaint de manquer de vivres, d'argent, d'instructions. Vers le Rhin, quarante mille hommes vont avoir à soutenir le choc de deux cent mille Autrichiens, Prussiens et Hongrois, sans compter vingt-deux mille émigrés. A l'intérieur, la révolte court secouer ses torches de ville en ville. Sur quatre-vingt-trois directoires de département, la contre-révolution en possède trente-trois. C'est l'époque où, le sourire du triomphe sur les lèvres, Marie-Antoinette dit à Mme Campan: « Dans un mois, le roi sera libre, les princes seront à Verdun tel jour, tel autre jour le siège de Lille commencera. » Mais ils ont retenti, les mots effrayants, les mots sauveurs : La patrie est en danger, et voilà la France entière debout. Paraît un manifeste de Brunswick, déclarant que « les hahitants qui oseraient se défendre seront punis comme rebelles; » ah! on prétend imposer un roi à la France! Le soleil du 10 août 1792 se lève, et la royauté tombe renversée sur une montagne de morts.

Au mois de septembre de la même année, les périls n'ont lait que se multiplier, ils sont immenses; Dumouriez, montrant sur la carte la forêt de l'Argonne, dit à Thouvenot : " Voici les Thermopyles de la France. » A Paris, Roland, dans un conseil rassemblé à la hâte, déclare qu'il faut partir, el Kersaint, qui arrive de Sedan, s'écrie : «Oui, oui; car il est aussi impossible que dans quinze jours Brunswick ne soit pas ici, qu'il l'est que le coin n'entre pas dans la bûche quand on frappe dessus. » Aussi a t-on vu des royalistes, le compas à la main, mesurer la distance qui sépare Verdun de la capitale. Or, pendant que les ministres agitent des projets de fuite; pendant que, du haut de la guillotine, des condamnes s'annoncent comme allant être vengés par le soulèvement des prisons, regorgement des sentinelles et l'incendie de Paris ; pendant que les cachots se transforment en fabriques de iaux assignats ; pendant que des proclamations ministérielles d'un vague effroyable l'ont passer devant les yeux du peuple, à la fois épouvanté et furieux, le fantôme de la trahison ; pendant que Gorsas, révélant le plan des forces coalisées, et sonnant pour ainsi dire la trompette du jugement dernier, crie aux Parisiens : « Vous serez conduits en rase campagne, et là on fera le triage : les révolutionnaires seront suppliciés, les autres (voile jeté sur leur sort); » un grand cri s'élève : L'ennemi est à Verdun. Alors, saisis de cette idée fatale que la liberté entre dans son agonie; que le flambeau porté par la Franc0, pour illuminer la terre, va lui être arraché et va s'éteindre sous les pieds des chevaux prussiens ; que la Révolution n'a plus de quartier à attendre; que la justice se meurt, cpie la justice est morte, les esprits tombent dans un noir délire, qui se formule, ô deuil éternel! par ces trois mots pleins de sang : « Gourons aux prisons !... »

Et maintenant, tournez un petit nombre de feuillets : quels événements déterminèrent les mesures formidables qui marquent le mois d'août et les premiers jours du mois de septembre 1793? Des événements dont le concours forme la situation la plus inouïe et la plus affreuse que l'histoire ait jamais léguée à la mémoire des hommes. Le midi de la Fiance en feu, la Bretagne et la Normandie soulevées par les Girondins, la Lozère au pouvoir des royalistes, la Corse appelant les Anglais, Toulon à la veille de les recevoir, ! yon s' armant contre Paris et lui jetant comme gage de bataille la tête de Gbalier, les Vendéens victorieux, les Autrichiens nriîtres de Gondé, les Prussiens maîtres de Mayence, le duc

d'York maître de Valencienncs, la coalition partout, et la Révolution se tordant à demi étouffée entre la guerre civile et la guerre étrangère, voilà ce qui amena, non pas tel ou tel homme, mais les huit mille députés des assemblées primaires à venir dire à la Convention: «Il n'est plus temps de délibérer, il faut agir; nous demandons que tous les suspects soient mis en arrestation. » A quoi le président répondit : « Que les mots que vous venez de proférer retentissent dan-, tout l'empire comme le tonnerre de la vengeance et de la destruction ! » Danton ne fit donc que constater un fait impossible à nier, lorsqu'il s'écria dans cette même séance : « Les députés des assemblées primaires viennent d'exercer parmi vous l'initiative de la Terreur. »

Non, non, le gouvernement de la Terreur ne fut point le produit d'un système; il sortit, tout armé et fatalement, des entrailles de la situation : les injustices du passé l'avaient conçu, les luttes prodigieuses et les périls sans exemple du présent l'engendrèrent.

Et voici ce qui arriva.

Ceux dont la Terreur servait les passions ou flattait le caractère farouche y cherchèrent un abominable point d'appui. Ainsi firent Hébert, Ronsin, Fouché, Collot-d'Herbois, Carrier.

Ceux en qui un penchant naturel à la clémence s'associait à des convictions fatiguées reculèrent, pour fuir la vue de l'échafaud, jusqu'à la contre-révolution. Ainsi firent Danton et Camille Desmoulins.

Enfin, il y eut ceux qui, voulant que la Révolution di vorçât avec la fureur sans rien perdre de son énergie, se prononcèrent à la fois, et contre « le modérantisme, qui est. à la modération ce que l'impuissance est à la chasteté, et contre l'excès, qui ressemble à l'énergie comme l'bydropisie à la santé.» J'ai nommé Robespierre, Saint Just et Couthon.

Les faits vont mettre en lumière ces points, qu'on s'est trop plu à obscurcir.

Au premier rang des grandes agences de la Teneur se place le Comité de sûreté générale, qui avait la direction de la police et le redoutable maniement de la loi des suspects.

Ses membres étaient Moyse Bayle, Elie Lacoste, la Vicomterie, Dubarran, Jagot, Amar, Vadier, Vouland, David, Lebas, Louis (du Bas-Rhin).

Selon Senar, qui fut admis au Comité de sûreté générale en qualité de secrétaire-rédacteur, ce Comité se divisait en trois partis :

Celui des gens d'expédition, composé de Vadier, Vouland, Amar, Jagot, Louis (du Bas -Rhin) ;

Celui des écouteurs, composé de David el Lebas;

Celui des gens de contre-poids, composé de Moyse Bayle, la Vicomterie, Élie Lacoste et Dubarran.

Or, le premier de ces trois partis appartenait sans réserve au génie de la Terreur.

Jagot, homme d'une brutalité effrayante, appelait la prison un habit de pierres de tailla. «C'était, dit Senar, un fagot d'épines qui se délie. » .

Amar, sous un extérieur faux et un langage insidieux, cachait une âme cruelle. Il avait à ses ordres la voiture du comité; son principal soin était d'aiguillonner l'ardeur du tribunal révolutionnaire. Dans son salon, transformé en sérail, se réunissaient chaque matin un groupe de jolies femmes, dont l'une lui présentait un placet, une autre des fleurs, et devant lesquelles il se montrait tour à tour grave, sensible et badin.

Un odieux mélange d'orgueil, de barbarie et de lâcheté caractéi isait Vadier. Il plaidait contre l'admission des moyens justificatifs comme une partie intéressée, avait baptisé la guillotine le vasistas, et prenait plaisir à y entendre èternuer dans le sar,

Quand la colère, à laquelle il était sujet, prenait Vouland, on le voyait frapper du poing sur la taLle, sauter en l'air; on eût dit un pantin furieux. Le mot qui, sur ses lèvres, exprimait un vote de sang, était : tête rasée, lêle yrippée. Le jour d'une exécution, apercevant le convoi, il dit à ses voisins : « Partons, allons voir célébrer la messe rouge. »

Louis (du Bas-Rhin) était implacable et hypocrite.

Tels furent peints de la main de Sonar, rédacteur-secrétaire du Comité, les hommes en qui la Terreur eut ses suppôts les plus actifs, et Robespierre ses plus dangereux ennemis.

La faiblesse est presque toujours complice de la violence. Les Vadier, les Amar, les Vouland, les Jagot n'eurent donc pas de peine à dominer Moyse Bayle, la Vicomterie, Elie Lacoste, Dubarran, de sorte que, dans ses efforts pour faire prévaloir une politique également exempte de pusillanimité et de violence, Robespierre se trouva avoir contre lui tout le Comité de sûreté générale, à l'exception de deux membres, le peintre David et Lebas.

Encore Lebas était-il le seul par qui la pensée de Robespierre pût être représentée d'une manière sérieuse. Car David, nature volcanique, se laissait volontiers emporter aux extrêmes ; quel que fût son respect pour le grave génie du premier des Jacobins, le grand et véritable objet de son admiration avait toujours été Y Ami du peuple; et lorsqu'il s'écriait : « Broyons, broyons du rouge, » c'était évidemment le souvenir de Marat qui l'obsédait.

Un fait montre jusqu'où allait l'animosité du Comité de sûreté générale contre Robespierre. Senar se plaignant un jour de ce qu'on n'avait pas fait arrêter Tallien, Moyse Bayle lui répondit : « Tallien a commis tant de crimes, que de cinq cent mille têtes, s'il les avait, il n'en conserverait pas une; mais il suffit qu'il ait été attaqué par Robespierre, pour que nous gardions le silence.»

La guerre continua ainsi jusqu'au 9 thermidor, guerre sourde et pleine d'hypocrisie, mais d'autant plus dangereuse. Robespierre ne pouvait s'y méprendre; il sentit que le Comité de sûreté générale travaillait ardemment à le renverser, et il essaya de conjurer le péril en opposant au pouvoir de ses ennemis un « Bureau de police générale; » mais lorsqu'il eut recours à cette mesure, il était trop tard ; déjà s'entr'ouvrait sous ses pieds l'abîme où lui et la Révolution, qu'il tenait étroitement embrassée, disparurent engloutis.

L'assassin privilégié du Comité de sûreté générale était Héron. Chargé des arrestations et toujours accompagné de sbires qu'on désignait sous le nom de héronisles, cet homme était l'effroi des familles. Il se souilla, s'il en faut croire Senar, de toutes sortes de cruautés et de rapines. Il portait un couteau de chasse que maintenait, un ceinturon blanc et qu'il cachait quelquefois sous son habit ; une rangée de petits pistolets brillait à sa ceinture ; des espingoles portatives sortaient de ses poches de côté ; lorsqu'il marchait, c'était une artillerie complète. On l'appelait le chef. Fils d'un fourrier des écuries de la mère de Louis XVI, lui-même avait été fourrier des écuries du comte d'Artois. La Révolution, qui lit tant de héros et de martyrs, fit aussi des tyrans : Héron fut du nombre des tyrans subalternes. En lui s'incarna, sous sa forme la plus brutale et la plus grossière, l'esprit qui animait les meneurs du Comité de sûreté générale. Héron fut le bras de Vadier.

Loin d'être, comme Senar le dit quelque part, le bouledogue de Robespierre, Héron n'eut jamais aucune espèce de relation ni avec Robespierre ni avec ses amis. Lorsque, le 20 mars 1794, Bourdon (de l'Oise) attaqua Héron, dans le but de rendre les Comités odieux, ses défenseurs furent Va-

dier et Moyse Bayle. Gouthon s'exprima en ces termes : « Je ne connais point Héron, je ne l'ai jamais vu; le Comité de sûreté générale, instruit de l'arrestation que vous aviez décrétée, est venu en faire part au Comité de salut public, et nous a déclaré que la République devait à Héron d'avoir découvert, et atteint de grands conspirateurs.» A son tour, après avoir annoncé qu'il ne parlerait pas de Héron personnellement, Robespierre déclara qu'il ne résultait rien contre lui des informations qu'on avait prises auprès de l'accusateur public. Si donc Héron échappa, cette fois, à un décret d'arrestation, ce fut à la suite d'une démarche spéciale du Comité de sûreté générale, et précisément parce que Robespierre et Gouthon furent trompés sur le compte de cet homme, qu'ils ne connaissaient pas, son despotisme s'exerçant dans les bas-fonds de la police»

Au-dessous du Comité de sûreté générale et soumis à sa surveillance, fonctionnaient les Comités révolutionnaires.

Créés par la Convention, le 22 mars 1793, sur la motion de Jean Debry, et investis, le 17 septembre de la même année, du droit de faire arrêter les suspects, ils étaient nommés par le peuple dans les sections. Le nombre de ces Comités dans toute la France devait s'élever, d'après la loi, jusqu'à quarante-cinq mille: le nombre de ceux qui furent en activité atteignit le chiffre, déjà bien assez considérable, de vingt et un mille cinq cents.... Vingt et un mille bras donnés au gouvernement de la Terreur !

Mais telle était la fatalité de la situation, que Barère put dire: « Il n'y a pas eu de décret plus franchement voté, plus unanimement consenti, que celui par lequel la Convention ordonna, le 17 septembre, aux comités révolutionnaires de faire arrêter les gens suspects. »

Un pareil pouvoir était un levier trop puissant pour que les divers partis qui divisaient la République ne cherchassent point à s'en emparer. Les Hébertistes, qui dominaient la Commune de Paris, tentèrent à cet égard un effort désespéré. Le 1" décembre, sous prétexte que Paris ne pouvait se sectionniser sans inconvénient, et qu'il fallait mettre un frein aux excès de l'arbitraire local, Chaumette, dans un véhément réquisitoire, demanda qu'il fût enjoint aux comités révolutionnaires de communiquer avec le Conseil de l'Hôtel de Ville en tout ce qui tenait aux mesures de police et de sûreté. C'était demander que la direction des coups à frapper passât du Comité de sûreté générale à la Commune, et qu'on mît aux mains de celle-ci un pouvoir qui, en l'ait, lui eût subordonné, non-seulement la Convention, mais le Comité de salut public. C'est ce que chacun comprit. Vainement Chaumette s'était-il étudié à masquer son but en exaltant la Montagne, en protestant de son respect pour elle, et en s'écrianl: « Rallions-nous autour de la Convention ! » L'habile humilité de ces hommages ne fit que provoquer, de la part du gouvernement, un acte de vigueur qui coupa court à toute entreprise ultérieure.

Donnant suite au réquisitoire de Chaumette, le Conseil de la Commune avait convoqué pour le 4 décembre (14 frimaire) tous les membres des comités révolutionnaires : ce jour-là Billaud-Varenne paraît à la tribune de la Convention, y fait ironiquement l'éloge de la sensibilité qui a inspiré à Chaumette son réquisitoire, et conclu t à l'annulation d'un arrêté qu'il déclare à la fois pernicieux et contraire au décret du 17 septembre. Ses conclusions sont adoptées. Puis, sur la proposition de Barère, l'Assemblée prononce défense expresse à toute autorité constituée de convoquer les comités révolutionnaires, et, sur la proposition de Gharlier, décrète dix ans de fers contre les délits de cette espèce. Pendant ce

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temps, les comités révolutionnaires se réunissaient à l'Hôtel i apporté; et aussitôt, prenant la parole, Gliaumette invite Les île Ville. Le décret que la Convention vient de rendre y est ] membres convoqués à se retirer par obéissance à la l"i. Toul

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