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CHAPITRE II

AGONIE ET MORT DE L'ARMÉE CATHOLIQUE

Endant que Paris voyait se dresser le spectre de la Terreur, la Révolution se montrait partout l'épée à la main , et partout elle écrasait ses ennemis.

La grande armée catholique, rejetée violemment sur la rive droite de la Loire, était vaincue, elle fuyait, mais on la voulait anéantie. Qu'importait en effet que la Vendée apparût « fumante de sang, jonchée de cadavres, livrée aux flammes, o si la guerre civile n'abandonnait le haut Poitou que pour aller remplir de ses fureurs le Maine, la Bretagne, la Normandi >, et si dans le Marais, si du côté de Ghallans. de Machecoult, de la Roche-sur-Yon el des Sables, Charette continuait à tuer, au nom.de Dieu et du roi?

D'ailleurs, tous les vaincus de Ghollet n'avaient point passé le fleuve. La rive gauche gardait ceux d'entre eux que consumait l'amour du sol natat, inextinguible passion du Poitevin. Les têtes de l'hydre, à peine coupées, menaçaient de renaître.

Suivons, d'abord, l'émigration militante des Venrléi jusqu'au jour qui en dévora les débris.

Avant la bataille de Ghollet, le prince de Talmont et d'Aulniiamp avaient été chargés de courir, avec quatre mille Bretons et Angevins, surprendre Varades sur la rive droite de la Loire, afin qu'on pût, sans être inquiété, passer le fleuve en cas de défaite. Le poste de Varades, maigre la faiblesse de sa garnison, n'était pas, selon Kléber, impossible à défendre: mais nul ordre n'avait été donné par le général en chef, nulle précaution prise : on avait même négligé de faire descendre sur Nantes les bateaux de la rivière droite qui pouvaient servir à transporter des troupes fugitives. Varades fut emporte.

et c'est ce qui permit aux Vendéens, battus à Ghollet d'effectuer le célèbre passage dont nous avons déjà tracé le tableau. Il eut lieu à Varades, le 18 octobre, et, le 19, un corps de 1 armée de Lyrot ayant pris possession d'Ancenis, un gué fut assuré à l'artillerie vendéenne. Ce fut seulement dans la nuit du 19 au 20 que Choudieu sut, par des espions envoyés a la découverte, qu'une colonne de brigands traversait le fleuve devant Ancenis. Il en informe aussitôt le général Bèaupuy, qui, à la pointe du jour, lance de ce côté un parti de cavalerie. Merlin (de Thionville;, toujours avide de combats, part, à la tête d'un second détachement, pour soutenir le premier. On s'empara de onze pièces de canon : mais, si les -el dais de l'armée de Brest qui défendaient Varades el Ancenis eussent fait résistance, l'armée catholique était noyée dans la Loire.

Pendant-ce temps, il se tenait à Beaupréau, où se trouvait reunie l'armée des républicains, victorieuse, un conseil de guerre dont la décision fut que l'avant-garde harcellerait l'ennemi, soit en passant la Loire à Saint-Florent, soil eu se portant sur Angers par la rive gauche, dans le cas où cette ville serait menacée. Quant au corps d'armée, fallait-il le faire marcher sur Nantes, alors sans défense, ou bien se mettre à la poursuite des fugitifs avec l'armée tout entière? Celte dernière opinion était celle du général en chef, l'Échelle; mai. la majorité du conseil opina que le passage de la Loire présenterait des difficultés, entraînerait des lenteurs, et que, dans 1 intervalle, Nantes et Angers risquaient de tomber au pouvoir des brigands : l'Echelle céda.

En conséquence, le 19 octobre, le corps d'armée partit pour Nantes, où il arriva le 20, et qu'il quitta, le lendemain même, sur deux colonnes, dont l'une fut dirigée vers Penne., l'autre, aux ordres de l'Échelle, sur Ancenis. On ne savait pas bien encore quelle direction les Vendéens avaient prise: mais on ne tarda pas à être informé qu'ils marchai:', il sur Gondé. Chàteau-Gonlhier et Laval.

Leur nombre ne s'élevait pas à moins de soixante mille combattants, dont trente mille armés, sans compter un cortège innombrable et désordonné de femmes, d'enfants, de vieillards, de prêtres, de moines, de religieuses. Ils avaient de douze à quinze cents chevaux, six cents voitures, vingt- deux caissons pleins, trente pièces de canon, et une grande quantité de balles; car, de l'aveu d'un des leurs, ils ne s'étaient pas contentés, pour avoir du plomb, de faire découvrir le. châteaux, dépouillant sans scrupule jusqu'aux églises, el ne se croyant en cela coupables ni de vandalisme ni d'impiété.

Arrivés sur la rive droite de la Loire, leur premier soin avait été de se donner un chef. D'Elbée, blessé, avait été transporté à Noirmoutiers ; Bonchamps était mort ; Lescure était mourant. Ge fut la Rochejaquelein qui, malgré son extrême jeunesse, fixa les suffrages. Il était moins l'homme du conseil que l'homme de la bataille; il le sentait, el n'accepta ([n'en pleurant. Mais à des soldats décourages il fallait un chef plein d'audace; et, quoique la Rochejaquelein. depuis le combat de Martigné, portât toujours le bras droit en éi harpe, nul n'était plus propre que lui à pousser les siens droit au péril.

Lamentable et tragique fut cette marche des paysans vendéens, que chaque pas éloignait des tombeaux de leurs pères et île leurs chers villages. Une partie des gens armés, traînant après eux quelques canons, formait l' avant-garde. Puis venaient, >ans aucun ordre et remplissant tout le chemin, les bagages, les prêtres, les blessés, les femmes portant leurs enfants, un tumultueux pêle-mêle d'hommes moitié pèlerins.

moitié soldats. La confusion était immense, irréparable. « Souvent, écrit Mme de la Rochejaquelein. traversant cette foule la nuit à cheval, j'étais obligée, pour me frayer un passage, de nager en quelque sorte entre les baïonnettes, les écartant de chaque main, et ne pouvant me faire entendre pour prier que l'on me fit place. » A l'arrière-garde, dans un vieux fauteuil surmonté de cerceaux que recouvraient des draps bien ou mal ajustés, on portait Lescure, à qui sa plaie arrachait, de loin en loin, des gémissements douloureux.

Un trait donnera une idée de l'insuffisance des vivres. « Nous arrivâmes tard à GhâteaurGronthier, raconte Mme de la Rochejaquelein. En route, j'avais donné mon pain à des blessés; dans tout le jour, jusqu'à minuit, je n'avais mangé que deux pommes. Bien des fois, pendant ce voyage, j'ai souffert de la faim. »

De Château-Gonthier, qu'on avait trouvé sans défense, on se rendit à Laval, qui n'était pas en état de résister davantage. Là, vinrent se joindre aux Vendéens, en criant Vive le roi! et en agitant un mouchoir blanc au bout d'un bâton, beaucoup de paysans bretons, sortis de diverses paroisses, et dont le rassemblement fut désigné sous le nom de Petite-Vendée. On les distinguait à leurs longs cheveux et à leurs vêtements , la plupart de peaux de chèvre garnies de leur poil.

L'armée catholique, qui avait grand besoin de repos, comptait passer quelque temps à Laval. Mais, dès le soir du second jour, le bruit se répandit que les Mayençais arrivaient.

Et en effet, des deux colonnes parties de Nantes le 21 octobre, la première, commandée par Westermann et Beaupuy, atteignait ChSteau-Gonthier le 24. De faux rapports annonçant que les Vendéens évacuaient Laval, l'impétueux Westermann veut attaquer sur le-champ. Beaupuy est d'une opinion contraire. Il y avait six lieues à faire, et l'on ne pouvait arriver à Laval qu'au milieu de la nuit : était-il prudent de conduire au combat des soldats harassés? Westermann insista. Il avait le commandement par ancienneté : l'ordre d'aller en avant est donné aux troupes ; il faut obéir. Malheureusement, il arriva que le capitaine Hauteville, envoyé pour faire une simple reconnaissance, fit une charge. Les Vendéens, avertis par leurs premiers postes, qui se replient, sortent de Laval et marchent à la rencontre de Westermann. Le choc fut terrible. La nuit était si noire, que les Vendéens prenaient des cartouches dans les caissons des Bleus, et ceux-ci dans les caissons des Vendéens. Relier, chef des Allemands an service de la Vendée, venait de donner la main à un républicain pour l'aider à sortir d'un fossé : soudain, "à la lueur du canon, il reconnaît l'uniforme, et tue l'homme. Cette mêlée nocturne ayant tourné à l'avantage des Vendéens, les républicains reculèrent, mais en bon ordre, sans avoir perdu ni canons ni caissons. Le lendemain, le corps d'armée était à Château-Conthier , et l'on s'y préparait à reprendre l'offensive.

Le pays qui séparait les républicains de l'ennemi se. présentait borné, à leur gauche, par la rivière la Mayenne, et coupé de ravins, de ruisseaux, de bois fourré ; de sorte que, s'il en faut croire un rapport ultérieur de l'Echelle, le terrain n'offrait de débouché militairement praticable que par la grande route, très-belle du reste et très-spacieuse.

Selon le récit de Kléber, au contraire, la position des Vendéens pouvait être assaillie de divers côtés, si l'on portait une partie de l'armée sur l'autre rive de la Mayenne ; et l'Echelle aurait dû, après avoir laissé aux troupes le temps de se reposer, attaquer sur tous les points à la fois, au lieu de faire filer ringt mille hommes sur une colonne pour forcer un poste

accessible par plusieurs grandes routes, et cela sans tenter ni diversion ni fausse attaque. Ainsi pensaient les généraux mayençais, et Savary, qui connaissait Laval.

Mais elle existait toujours, et plus envenimée que jamais, au sein de l'armée républicaine, cette lutte que nous avons précédemment décrite : la lutte qui avait mis aux prises Canclaux et Rossignol, Ghoudieu et Philippeaux, le parti de Nantes et le parti de Saumur, l'esprit purement militaire et l'esprit démocratique.

Kléber était sans nul doute un homme éminent et un grand capitaine. Mais en lui le soldat dominait tout. Intérieurement, il se tenait pour offensé du pouvoir que le Comité de salut public prétendait exercer sur les gens d'épée. L'exécution de (Justine, en faveur duquel il témoigna, lui avait laissé une irritation profonde. Ce qu'il avait vu dans ce coup de hache frappé sur un général, c'était l'humiliation de l'armée, c'était l'affirmation sanglante d'une suprématie devant laquelle il frémissait d'avoir à s'incliner. Peu propre, d'ailleurs, à mesurer la portée des élans révolutionnaires, il suffisait, pour qu'il les condamnât, que la svmétrie de ses calculs militaires en fût dérangée. Esprit naturellement frondeur, on juge quel fonds d'aigreur se vint ajouter à ces motifs d'hostilité, lorsqu'on lui préféra deshommes dont le principal mérite était un dévouement passionné à la Révolution. Ainsi s'explique cette opposition sous les armes dont il fut l'âme, et dans laquelle Marceau, quoique soumis à l'ascendant de son amitié, ne le suivit que d'un pas timide. Nous avons assisté à la naissance de cette opposition, qui eut dans l'armée de Mayence son point d'appui et son foyer : les conséquences ne devaient pas se faire attendre. Quiconque, parmi les officiers, refusa de passer sous les drapeaux de cette opposition, fut traité d'incapable, et, à la grande joie des royalistes, attaqué sourdement comme sans-culotte : témoin les généraux Canuel et Muller cpie poursuivent toulcs sortes d'accusations injustes.

Quoique l'Échelle ne fût pas un nouveau venu sur les champs de bataille, quoiqu'il eût quatorze ans de service comme soldat et comme officier, les meneurs mayençais ne lui pouvaient pardonner d'appartenir au parti dont le but avoué ('■lait de soumettre au pouvoir civil la puissance de l'épée. Leur orgueil blessé se révoltait contre le crédit que lui valait auprès du Comité de salut public son patriotisme exalté, cl. de même qu'ils avaient frémi de voir Rossignol opposé à Canclaux, de même ils frémissaient de voir que l'Echelle, à eux inconnu, l'eût emporté sur Aubert Dubayet. Ces dispositions, propagées parmi les soldats qui leur obéissaient directement, avaient eu d'autant moins de peine à se répandre, qu'elles cadraient à merveille avec le sent ment de rivalité qui animait les soldats de Mayence contre le reste des troupes. On en aura bientôt la preuve.

De son côté, furieux de la guerre sourde qui l'enveloppait, l'Échelle y cherchait volontiers des symptômes de trahison ; et plus d'une fois, lui qui traitait familièrement les soldats venus de Niort, d'Orléans et de Luçon, il affecta d'apostropher les Mayençais d'une manière mortifiante et dure.

Souvent, mieux que toutes les raisons stratégiques, ces faiblesses du cœur humain expliquent le sort des batailles!

Celle qui se livra sur la route qui mène de Château Gonthier à Laval commença vers onze heures du matin. L'avantgarde républicaine, commandée par Beaupuy, était soutenue par la division Kléber. Venait ensuite la division de Ghalbos. L'avant-garde, composée de quatre mille hommes d'élite, s'empare d'abord d'une hauteur qui dominait la position de l'ennemi, et le combat ne tarde pas à s'engager vivement. L'Échelle fait avancer à pas pressés les troupes, dont la tête

n'était distante que d'un quart de lieue, et ordonne qu'on se déploie à droite et à gauche de la route. Dans cet état de choses, les républicains avaient l'avantage de la position, puisqu'ils occupaient les crêtes du terrain , et que l'ennemi ne pouvait avancer, sans être foudroyé en flanc et de front. Aussi les Vendéens réunirent-ils leurs efforts contre la batterie placée sur la hauteur dont l'avant-garde républicaine s'était emparée. Cette batterie fut prise et sur-le-champ retournée contre les républicains. Elle était jugée si importante, que la Rochejaquelein, Royrand et d'Autichamp s'y tinrent continuellement avec Reaugé, poussant les pièces en face des républicains qui reculaient, et faisant marcher à coups de fouet, tant le feu était vif, les conducteurs épouvantés.

Selon le récit de Mme de la Rochejaquelein, le succès aurait été dû à la ténacité et au courage de cette attaque.

Selon le récit de Kléber, la déroute se serait mise, sans que l'auteur explique comment, non dans sa division qui se battait, mais dans celle de Ghalbos, qui ne se battait pas, et comme le soldat a toujours un œil dans le dos, la fuite de la seconde division aurait entraîné celle de la première.

De ces deux versions, peu conciliables.il faut avouer que la version vendéenne est la seule qui présente une explication naturelle ou, même, compréhensible. Comment, en effet, la déroute put-elle se mettre dans la division de Chalbos, « qui ne se battait pas? » Et d'où vient que ces guerriers de Mayence, si braves, si accoutumés au feu, si pleins du sentiment de leur supériorité militaire, lâchèrent pied aussitôt que, derrière eux, des troupes qu'ils affectaient de mépriser se débandèrent? C'est 6e qui aurait mérité de recevoir une plus satisfaisante explication que celle-ci : le soldat a toujours un œil dans le clos; et, si l'affaire s'est passée comme Kléber la décrit, on conçoit que l'Échelle ait été amené à voir dans sa défaite le fruit de cet esprit de désorganisation qui, suivant lui, travaillait l'armée; d'autant qu'au plus fort de la déroute il entendit pousser le cri, étrange en pareille circonstance, de Vive Dubayel!

Maintenant, qu'il ait donné lui-même l'exemple de la Fuite, Kléber le dit, et les historiens royalistes l'ont répété en chœur, heureux d'une si belle occasion de décrier les choix du Comité de salut public. Le mal est que Kléber a fourni dans son propre récit, sans y prendre garde, la réfutation de ce fait si terriblement accusateur. Car il raconte qu'en se retirant à Château-Gonthier l'Échelle s'écriait : « Qu'ai-je donc fait pour commander à de pareils lâches? » à quoi un soldat mayençais, blessé, aurait répondu : « Qu'avons-nous fait pour être commandés par un pareil J. F. ? » Or, la réponse du soldat mayençais, soit qu'elle lui ait été arrachée par une apostrophe injurieuse, soit que des préventions ultérieures et dont on a déjà la clé l'aient dictée, ne change rien à la signification de ce cri de reproche, d'indignation et de désespoir : « Qu'ai-je donc fait pour commander à de pareils lâches? » Est-ce là le cri d'un homme qui s'enfuit à la tête de son armée et donne à tous l'exemple de la lâcheté? N'est-ce pas plutôt l'exclamation désolée d'un général luttant en vain contre le torrent de la défaite, qui l'enveloppe et l'emporte? A qui persuader que l'Échelle, fuyant à bride abattue, eût osé crier à ceux qui n'auraient fait que l'imiter et le suivre : « Vous êtes des lâches! » Il écrivait, quelques jours après, au ministre de la guerre, dans une lettre empreinte de la tristesse qui le conduisit au tombeau : « Je m'estimerais 1 plus heureux des républicains si j'avais le talent de fdire battre des soldats malgré eux, et soufflés sans doute par des désorganisateurs et des envieux, qui existent encore dans etto armée, puis-

qu'au plus fort de la déroute on entendait des cris de : Vive Dubayct! »

Ce qui est certain, c'est que le désordre était tel, que rien ne fut capable, de l'arrêter. Merlin (de Thionville) et Turreau y firent d'incroyables et d'inutiles efforts. Rloss, le brave des braves, avait reçu l'ordre de se porter à Villers et sortait d( Château-Gonthier pour s'y rendre : les fuyards arrivent, el Rloss lui-même avec ses grenadiers est entraîné par le torrenl au delà de la ville. Si vive fut la poursuite, que les républicains avaient à peine passé le pont de Château-Gonthier, (pie déjà l'ennemi était dans la ville, tirant des coups de fusil par les fenêtres. Tout à coup se présente pour défendre le pont, avec cinq ou six chasseurs qui l'accompagnent, un homme sans chapeau et la tête ceinte d'un mouchoir imbibé de sang. C'est l'héroïque Rloss, qui a reçu un coup de feu, mais qui veut combattre encore, parce qu'il veut mourir. Savary court à lui : « Viens, et tâchons de rétablir quelque ordre dans la retraite. <> Lui ; « Non, il n'est pas permis de survivre à la honte d'une pareille journée. » Il fait quelques pas sur le pont et tombe mort. Plus loin, on transportait dans une cabane, à peu de distance de Château-Gonthier, Reaupuy, dont le corps avait été traversé d'une balle. « Qu'on me laisse ici, dit-il, et qu'on porte ma chemise sanglante à mes grenadiers. » Il fut conduit à Angers. De la hauteur qui dominait la route, l'ennemi ne cessait de tirer à boulets et à mitraille. La nuit était très-obscure ; une effroyable confusion régnait parmi les fuyards, qui ne s'arrêtèrent que là où ils- n'entendirent plus le canon.

A la suite de ce désastre d'Entrames, qui ne fut point di' aux mauvaises dispositions de l'Echelle, s'il est vrai, comme cela résulte du récit de Kléber, qu'il fut causé par une incroyable panique, l'armée républicaine prit, au delà du Lion d'Angers , une position avantageuse , couverte par la rivière d'Oudon. Mais on avait perdu dix-neuf pièces de canon, autant de caissons, plusieurs chariots d'eau-de-vie et de pain; plus de mille hommes de la division de Kléber étaient restés sur le carreau, et le soldat était nu, sans souliers, livré à un découragement amer.

Les ennemis du général en chef n'épargnèrent rien pour le rendre responsable de tout, aux yeux du soldat; et Westermann, toujours insubordonné, toujours jaloux de ses supérieurs, toujours prêt à verser sur leur conduite le mépris à pleines mains et à se rendre l'écho des accusations lancées contre eux ; Westermann s'en allait disant bien haut qu'il n'obéirait plus à un lâche. L'Échelle écrivit au ministre, en parlant des généraux qui avaient succombé : « Ils sont morts pour la République; qui ne porterait envie à leur destin?... S'il m'était possible de vous peindre tous mes chagrins, vous

verriez combien ils doivent être cuisants » L'inexorable

Comité de salut public, si prompt à sacrifier les généraux qu'il croyait coupables , n'hésita pas à répondre à l'Échelle par l'organe du ministre : « Nous avons toujours la même confiance en vous. » Mais sa santé était profondément atteinte, et il sentait bien qu'une partie de l'armée lui échappait ; il obtint des représentants l'autorisation de céder pour quelque temps le commandement au général Chalbos, le plus ancien de l'armée, et il se rendit à Nantes, où il mourut, non point comme Philippeaux le prétendit, du poison qu'il pril pour échapper au supplice, mais , comme Choudieu l'assura , du chagrin de se voir imputer les revers de la République.

Ce fut à l'occasion de ces événements que le Comité de salut public ordonna l'amalgame du corps des Mayençais avec les autres corps : mesure très-sage et au sujet de laquelle Kléber fait cet aveu, aussi important que loyal : « La mesure

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était utile, sous le rapport de la jalousie et de la haine qui s'introduisaient dans les différentes divisions. ->

Tandis que l'année républicaine reculait jusqu'à Angers, où la retint quelque temps le manque presque absolu de souliers, l'armée catholique, ayant la route libre devant elle, hésitait sur la direction à prendre. Le prince de Talmont aurait voulu qu'on marchât sur Paris, à quoi la Rochejaquelein objectait l'impossibilité d'une pareille marche, quand on avait à tramer après soi tant de femmes, d'enfants et de blessés. On aurait dû chercher à pénétrer dans la basse Bretagne, trèsfanatiquement royaliste, et où l'on aurait eu, pour recevoir les Anglais, une grande étendue de côtes et beaucoup de havres. Mais l'opinion générale était qu'il eût fallu, dans ce cas, s'emparer de Rennes; or, on croyait cette ville sur Un pied de formidable défense, ce qui n'était pas, puisque le nombre des forces disponibles n'y dépassait point cinq mille hommes, assez mal organisés et formant, sous les ordres de Rossignol, ce qu'on appelait l'armée de Brest. Quelques-uns parlèrent de pénétrer en Normandie et d'aller assiéger Granville. De la prise dé Granville dépendait le succès de l'expédition de lord Moira, chargé de porter secours aux royalistes en passant par Jersey, et qui était à la veille de mettre à la voile, des ports de l'Angleterre. Le débat fut d'autant plus vif, qu'il fournissait un aliment aux jalousies et aux cabales qui div's.ient les chefs loyalistes. Enfin, l'on prit le parti de se rendre à Fougères, d'où l'on pouvait également se porter à Rennes ou vers la côte.

Ge fut entre Ernée et Fougères que Lescure expira. Près de la voiture où il agonisait, Mme de la Rochejaquelein s'avançait à cheval, et fit une partie de la route sans savoir cjue la voiture escortée par elle ne contenait plus que le cadavre de son mari. C'est elle-même qui a écrit : « J'avouerai que ce jour-là, trouvant sur la route les corps de plusieurs républicains, une sorte de rage secrète et involontaire me faisait, sans rien dire, pousser mon cheval de manière à fouler aux pieds ceux qui avaient tué M. de Lescure. » — Du côté des républicains aussi il y avait des veuves !

Mme de la Rochejaquelein raconte avec de grands détails ce cpii se passa pendant le séjour de l'armée catholique à Fougères : qu'on y composa un conseil de guerre de vingtcinq personnes; que Donissan y fut nommé gouverneur des j'ays conquis; qu'on y fit une nouvelle distribution des grades; qu'on y désigna, comme marque distinctive des officiers admis au conseil, une ceinture blanche avec un nœud de couleur propre à indiquer la différence des grades : un nœud noir pour la Rochejaquelein, un nœud rouge pour Stofflet, etc.; mais ce que Mme de la Rochejaquelein oublie de raconter, c'est que, « à Fougères, les Vendéens se conduisirent avec une barbarie capable de leur faire conserver le nom de brigands jusque dans les siècles les plus reculés. » Car telles sont littéralement les expressions dont se sert un témoin oculaire et irrécusable : l'officier du génie Obenheim, un des leurs.

Où aller en quittant Fougères? à Rennes ou à Granville? Les chefs hésitaient; une circonstance les décida. Deux émigrés, déguisés en paysans, arrivèrent d'Angleterre, portant les dépêches cachées dans un bâton creux. Ces dépèches consistaient dans une lettre encourageante du monarque anglais et dans une missive où Dundas, son ministre, annonçait des secours, et comme point de réunion nommait Granville. Ce qu'il y a de curieux, c'est que Dundas, tout en offrant l'aide de l'Angleterre aux Vendéens, leur demandait : « Quelle est votre opinion politique? quel est votre but? » Si l'Angleterre ignorait le but des Vendéens, son but, à elle, en appuyant la rébellion, ne pouvait donc être que de pousser de plus en plus

la France à se déchirer de ses propres mains! De sorte qu'accepter cet ignominieux appui, c'était commettre le crime de lèse-patrie. Les Vendéens reculèrent-ils devant une semblable extrémité? Non : il ne leur vint même pas à l'idée que 1 alliance avec l'étranger, au milieu de tant de périls qui enveloppaient la France, fût un crime. Une seule chose les préoccupa : devaient-ils compter sur la bonne foi. du moins sur l'activité de l'Angleterre à les servir? Le langage des (Jeux émigrés porteurs des dépèches donnait des doutes à cet égard, et l'on douta bien plus encore, lorsqu'en cassant le bâton creux dont ils s'étaient munis on y trouva une lettre d'un des principaux émigrés bretons, lequel recommandait la défiance.... Mais la position de l'armée catholique était bien grave ; et puis la tentation était forte d'obtenir, à l'aide des Anglais, un port où l'on pût déposer l'encombrante multitude des femmes, des enfants, des blessés ; le siège de Granville fut résolu. La ville prise, un drapeau blanc hissé encre deux drapeaux noirs devait avertir les Anglais.

Le 20 brumaire (10 novembre), les Vendéens entraient à Dol, sans résistance, et le surlendemain ils gagnaient Avranches, qu'ils quittèrent pour marcher sur Granville, en laissant derrière eux, avec une forte garde, les bouches inutiles et les bagages.

On était à la veille de l'attaque, lorsque, vers dix heures du soir, deux marins se présentent, demandant à parler au prince dejTalmonl. Introduits, ils lui remettent une lettre écrite par une personne qui lui était chère, et, comme preuve de la réalité du message, un bijou de prix. Il était supplié de se confier aux deux marins qui, ayant une barque prête, avaient charge de le transporter à Jersey et de l'y mettre en sûreté. Il s'y refusa noblement..., alors.

A la nouvelle de l'approche des Vendéens, une partie de la garnison de Granville avait été envoyée sur la route en observation. Elle rencontre les Vendéens qui la repoussent, la poursuivent, et la refoulent dans la ville, dont ils occupent les faubourgs. Ils n'avaient pas une hache, pas une fascine, pas une échelle, pas un pétard; mais, ne trouvant devant eux que des palissades, ils auraient pu en avoir raison : ils se bornèrent à engager une fusillade inutile et perdirent beaucoup de monde, les assiégés répondant à des coups de fusil par des coups de canon. La nuit venue, quatre cents Vendéens environ restèrent dans le faubourg, où ils s'enivrèrent. Le rest3 s'éparpilla, pour chercher des vivres, du feu et un gîte. Le lendemain, les assiégeants placent quelques pièces de campagne sur les hauteurs environnantes, et préparent une attaque hardie le long d'une plage que la marée laissait découverte. Deux petits bâtiments, arrivés de Saint-Malo, couvrirent ce point de leur feu et firent avorter la tentative. D'un autre côté, on espérait que les Anglais, qui, de Jersey, pouvaient entendre le canon, enverraient quelques secours; mais non. Tout à coup, par ordre du représentant Lecarpentier, le feu est mis au faubourg, et cela d'un élan si téméraire, qu'on craignit un instant de voir la flamme portée sur la ville même par le vent, qui s'était, élevé tout à coup et soufflait avec violence. Se maintenir dans le faubourg devenait impossible : ceux des A'endéens qui l'occupaient en sortent à pas pressés. Alors, sans consulter les chefs, chacun reprend la route d'Avranches. Ce fut un étrange spectacle que celui de tous ces hommes épars courant à travers champs pour regagner la même route. En un moment, elle se trouva couverte de près de vingt mille fuyards; et c'est à peine si, pour le siège, les chefs avaient pu réunir autour d'eux mille combattants. Un trajet de six lieues fut fait en moins de quatre heures. Les républicains de Granville. qui avaient perdu environ cent cin-

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