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de 1 insuffisance des premières mesures prises; que les démolitions avaient été jusqu'alors conduites lentement; que la Commission militaire avait trop souvent employé à juger ceux contre qui elle n'avait pas de preuves, et qu'elle avait élar-
gis, des moments dont chacun eût dû être un jugement terrible prononcé contre les coupables; que, quant au Tn1 son action, quoique plus ferme, était encore trop languissante, et qu'il avait peu opéré. 11 ajoutait, pour adoucir ce
que cette attaque à la politique robespierriste avait de personnel et pouvait avoir d'irritant : « Il est convenu que Laporte ira se reposer une décade à la campagne. Les fatigues qu'il a eues sont infinies. Les miennes disparaissent, lorsque je songe que Gouthon en a supporté de plus grandes. >^
Il convient de dire, pour être juste envers tous, que le mal, à Lyon, semblait appeler l'emploi de remèdes énergiques. La modération extrême de Gouthon, loin de gagner les contre-révolutionnaires, les avait enhardis. Les lieux publics retentissaient de bravades. Plusieurs s'en allaient disant : « Nous avons perdu la partie, mais nous aurons notre revanche. » D'autres attachaient hautement leur espoir à l'apparition d'un nouveau Précy. Pour jeter l'indécision parmi les membres du Tribunal populaire, on parlait d'une amnistie prochaine. Les détenus s'évadaient. Les riches, auxquels le pauvre était asservi par la féodalité des besoins, poussaient en secret à des attroupements séditieux. L'accusateur public, qui avait fait condamner Ghalier, se promenait en levant la tête. Enfin, les femmes étaient employées à ébranler par d'artificieuses caresses , quelques-unes par la prostitution, l'attachement du soldat au drapeau.
Nul doute qu'un semblable état de choses ne réclamât l'action d'un pouvoir ferme. Mais le remède consistait-il donc, comme l'affirme Collot-d'Herbois, « à imprimer à la faux de la mort un tel mouvement qu'elle moissonnât à la fois tous les coupables? » L'imbécillité sauvage de cette théorie d'extermination, Collot-d'Herbois la dénonçait lui-même, à son insu, lorsqu'il écrivait, le 17 brumaire, au Comité de salut public : « La prolongation du siège et les périls que chacun a courus ont inspiré une sorte d'indifférence pour la vie, si ce n'est tout à fait le mépris de la mort. Hier, un spectateur, revenant d'une exécution, disait : « Cela n'est pas trop dur : « que ferai-je pour être guillotiné? » La fusillade effrayeraitelle ceux que n'effrayait point la guillotine? Plus tard, Collotd'Herbois fut amené à déclarer lui-mêaae que l'attente d'une exécution militaire produisait moins d'effet sardes condamnés que la perspective de l'échafaud!
Trois jours après l'arrivé,' :1c F.hirhé à Lyon, le '20 bru- . maire (10 novembre/, les °pro"c.(ms,td:s- donnèrent au peuple là spectacle d'une fête en l'honneur? de Çhalû r. I e buste de cet ami des pauvres fut placé, couronne' de" fleurs, sur tm ]i;.l.niquin que recouvrait un tapis tricolore. A côté de l'urne où avaient été déposées ses cendres, on voyait, non sans attendrissement, la colombe qui consola le prisonnier. Au milieu de la place des Terreaux, où son sang avait coulé, s'élevait un autel de gazon. Ce fut vers ce lieu consacré, qu'au bruit d'une musique funéraire, interrompue de temps en temps par des cris de vengeance, le cortège se dirigea.... Commémoration touchante et terrible à la fois, s'il n'y avait eu là, pour la rendre scandaleusement burlesque, deux des grands prêtres de l'Hébertisme : Collot-d'Herbois et Fouché! C'était le moment où l'orgie hébertiste étourdissait Paris de ses éclats; et Robespierre n'avait pas encore invoqué la raison contre cette déesse de la Raison qu'on promenait ornée des grelots de la Folie. On fit donc à «l'ombre de Ghalier» l'injure d'encadrer dans la cérémonie, qui devait la « satisfaire, » de véritables scènes de mascarade ; et Baigne put écrire aux Jacobins de Paris : «Le plus beau personnage de la fête était un âne décoré des harnais pontificaux, et portant la mitre sur la tête. »
Ce jour-là même fut formée, sous le titre de Commission temporaire de surveillance républicaine, une Commission de vingt membres, divisée en deux sections, dont l'une devait rester en permanence à Lyon, et l'autre parcourir le départe-
ment. Aux termes de l'arrêté qui la créa et de celui qui la définit, elle était appelée à former un supplément révolutionnaire à toutes les autorités constituées , avec mission d'accélérer leur mouvement et de leur communiquer plus d'énergie.
A peine installée, cette Commission adressa à toutes les municipalités des villes et des campagnes, et à tous les comités révolutionnaires, une Instruction où l'on trouve, associées à des hyperboles haineuses et aux élans d'un enthousiasme farouche, des vérités que met vivement en relief un langage empreint de toute l'exaltation de l'époque, mais quelquefoi plein d'éloquence et de force.
Les signataires de ce document, que nous regrettons de nepouvoir reproduire intégralement à cause de sa longueur, étaienl Duhamel, Perrottin, Guyon, Sadet, Boissière, Agar, Marcillat, Théret, Fusil, Vauquois, Richard, Lafaye, Verd.
Ils commençaient par poser ce hardi principe : «Tant qu'il y aura un être malheureux sur la terre, il y aura encore des pas à faire dans la carrière de la liberté. »
Sans aller jusqu'à affirmer qu'une égalité parfaite de bonheur fût possible entre les hommes, ils admettaient la possibilité de rapprocher de plus en plus les intervalles et proclamaient le devoir d'y travailler.
Ils assignaient pour but suprême à la Révolution d'empêcher que ceux qui produisent la richesse manquassent de pain, et, que la misère restât fiancée au travail.
Ils montraient l'aristocratie bourgeoise, si on en laissait une s'établir, produisant bientôt une aristocratie financière; celle-ci conduisant à une noblesse; cette noblesse ayant besoin d'un trône qui lui lût un centre et un appui; ce trône ramenant par degrés le régime des roues, des cachots, des mainmortes, des dîmes, des tailles, et donnant ainsi à parcourir de nouveau à la société, affaiblie par des efforts sanglants, toutes les étapes de l'ancienne oppression. •
Ils ne motivaient l'ai restation des suspects sur le désir d'un' vengeance légitime, que parce que ce désir était devenu une affaire de salut public.
■ dis recommandaient aux républicains de ne jamais oublier la ''devise : Paix aux chaumières, guerre aux châteaux, s'ils ne voulaient pas que la foudre s'égarât dans leurs mains.
Partant de ce point de vue que la taxe à imposer aux riches était une mesure extraordinaire qui devait porter le caractère des circonstances, ils conseillaient aux membres des municipalités et comités révolutionnaires d'examiner, dans la sincérité de leur âme, et après s'être dépouillés de tout esprit de faveur, de partialité et de haine, quels étaient les besoins réels de chaque famille; de les déterminer eu égard au nombre des enfants et des employés nécessaires ; de peser les gains et les profits, et de regarder l'excédant comme un tribut de justice dû à la Révolution militante, à la patrie menacée.
La patrie ! voilà comment ils demandaient qu'on la servît •
« Il faut que chaque citoyen éprouve et opère en lui-même une révolution égale à celle qui a changé la face de la France. Il n'y a rien, absolument rien de commun entre l'esclave et l'habitant d'un État libre : les habitudes de celui-ci, ses principes, ses sentiments, ses actions, tout doit être nouveau. Vous étiez opprimés ; il faut, que vous écrasiez vos oppresseurs. Vous étiez esclaves de la superstition; vous ne devez plus avoir d'autre culte que celui de la liberté, d'autre morale que celle de la nature. Vous étiez étrangers aux fonctions militaires; tous les Français sont désormais soldats. Vous viviez dans l'ignorance ; il faut vous instruire. Vous ne connais-
LES PROCONSULS
siez pas de patrie; aujourd'hui, vous ne devez plus connaître qu'elle, vous devez la voir, l'entendre et l'adorer partout — Vive la République! vive le peuple! Voilà le cri de ralliemenl du
citoyen, l'expression de sa joie, le dédommagement de ses douleurs. Tout homme à qui cet enthousiasme est étranger, qui connaît d'autres plaisirs et d'autres soins que le bonheur du peuple, tout homme qui ouvre son âme aux froides spéculations de l'intérêt; tout homme qui calcule ce que lui vaut une terre, une place, un talent, et peut un instant séparer cette idée de celle de l'utilité générale; tout homme qui ne sent pas son sang bouillonner au seul nom de tyrannie, d'esclavage, d'opulence ; tout homme qui a des larmes à donner aux ennemis du peuple, et ne réserve pas sa sensibilité poulies martyrs de la liberté... . tous les hommes ainsi faits, et qui osent se dire républicains, mentent à la nature et à leur cœur : qu'ils fuient le sol de la liberté ; ils ne tarderont pas à être reconnus et à l'arroser de leur sang impur. La République ne veut plus dans son sein que des hommes libres; elle est déterminée à exterminer tous les autres, et à ne reconnaître ses enfants que dans ceux qui, pour elle seule, sauront vivre, combattre et mourir. »
La question religieuse était abordée en ces termes :
« Les rapports de Dieu à l'homme sont des rapports purement intérieurs, et qui n'ont pas besoin, pour être sincères, du faste du culte et des monuments apparents de la superstition. Citoyens, vous enverrez au trésor de la République tous les ornements d'or et d'argent qui peuvent flatter la vanité des prêtres, mais qui sont nuls pour l'homme vraiment religieux et l'Etre qu'il prétend honorer. Vous anéantirez les symboles extérieurs de la religion qui couvrent les chemins et les places publiques, parce que les chemins et les places publiques sont la propriété de tous les Français, et que, tous les Français n'ayant pas le même culte, en flattant inutilement la crédulité des uns, vous attaqueriez les droits et choqueriez les regards des autres.... Lorsque la France n'était qu'un royaume, il fallait peut-être à vos âmes, ardentes et sensibles, un aliment extraordinaire, et vous le trouviez dans la pratique superstitieuse de quelques vertus que vous vous étiez forgées.... Mais il est pour le républicain des jouissances invincibles qui attachent l'imagination, qui remplissent l'âme, et qui, par de nobles sensations, l'élevant au-dessus d'elle-même, la rapprochent réellement de cette essence suprême dont elle déroule. Le républicain n'a d'autre divinité que sa patrie, d'autre idole que la liberté. Il est essentiellement religieux, car il est juste, courageux et bon. Le patriote honore la vertu, respecte la vieillesse, console le malheur, soulage l'indigence et punit les trahisons : quel plus bel hommage pour la Divinité ! Le patriote n'a pas la sottise de l'adorer par des pratiques inutiles à l'humanité et funestes à lui-même : il ne se condamne pas à un célibat apparent, pour se livrer plus librement à la débauche; disciple de la nature, membre utile de la société, il fait le bonheur d'une épouse vertueuse, il élève des enfants nombreux dans les principes de la morale et du républicanisme; et, lorsqu'il touche au terme de sa carrière, il lègue à ses enfants, pauvres comme lui, les exemples de vertu qu'il leur a donnés, et à la patrie l'espérance de le voir renaître dans des enfants dignes de lui. »
Cri de guerre! cri d'amour!
Ce manifeste, considéré dans son ensemble, était un résumé aussi animé qu'énergique des enseignements de la philosophie révolutionnaire ; et une émotion sincère en colore le style ; mais il manquait évidemment de mesure ; en baptisant l'opulence du nom de tyrannie, ce qui d'ailleurs était injuste, i] aliénait mal à propos les riches; il ne ménageait pas
assez des croyances qui ne pouvaient que se détourner du chemin de la Révolution, pour peu qu'on les effarouchât. Il faisait appel à l'esprit de vengeance et encourageait à tout oser ceux qui agissaient dans !■ sens de la Révolution. En un mot, c'était une œuvre trop violente, trop peu mûrie, comme déclaration de principes, et impolitique, comme acte émanant de l'autorité. Cependant Collot-d'Herbois el Fouché n'hésitèrent pas à l'approuver, ce qu'il est certainement permis de mettre au nombre de leurs torts, mais odieux de mettre au nombre de leurs crimes.
Le plus difficile problème à résoudre , pour Collot-d'Herbois, dès son arrivée à Lyon, avait été celui des subsistances, la ville n'ayant pas au delà de deux jours de vivres. Et il est tristement curieux de voir dans les lettres de Collot-d'Herbois en quoi consistait à ce1 égard son chagrin. « Les subsistanci s! écrivait-il à ses collègues du Comité de salut, public, vous ne pouvez comprendre combien cet objet nous fait perdre de temps; il énerve, il dissipe les forces à réserver pour les plus énergiques mesures. » Mais il n'eut pas longtemps à souffrir de cette impatience sanguinaire.
Le drame que Fouché et lui venaient jouer à Lyon se composait de trois actes : guerre aux fortunes , guerre aux murs, guerre aux hommes. Ils établirent en conséquence , et coup sur coup, un Comité de séquestre, un Comité de démolition, une Commission révolutionnaire de sept juges; -jt l'œuvre de vengeance, devant laquelle avait reculé Gouthon, commença.
Un châtiment qui embrasse une population tout entière a cela d'horrible, que les ressentiments particuliers, se cachant dans la vindicte publique, la déshonorent. Collot-d'Herbois et Fouché n'eurent pas plutôt frappé du pied la terre, qu'il en sortit une armée de dénonciateurs. A ceux qui, animés d'un sincère et violent amour de la Révolution, ne voulaient que la justice, mais la voulaient inexorable, se joignirent ceux dont les haines secrètes rongeaient le cœur. Le patriotisme servit, en les masquant, les fureurs de l'envie et mit un glaive acéré aux mains des hommes de proie. Avaiton un ennemi à frapper, une basse convoitise à satisfaire? On prenait le titre cTami de Chalier. Ces prétendus amis de, Chalier, qu'il n'eût regardés, vivant, qu'avec horreur, pullulèrent. L'ardeur des proconsuls à trouver des coupables une fois connue, il se fit un commerce infâme de dénonciations. Le séquestre pesa sur une foule de ménages dont les gardiens dilapidaient tout. Même parmi les citoyens que la rébellion avait moins entraînés qu'enveloppés, beaucoup durent se cacher ou s'enfuir. Vaine ressource bien souvent! Il était peu de repaires où la persécution ne pénétrât , et le nombre fut grand des nobles dont l'orgueil descendit en vain à revêtir les noirs vêtements du ramoneur ou à jouer le rôle du marchand de pourceaux. « C'est sous la bure, racontait triomphalement Collot-d'Herbois, que nous avons découvert le satellite Eournissac, conduisant sa femme sur un âne dans une retraite obscure. »
Couthon, qui, comme on l'a vu. n'envisageait pas sans douleur et sans effroi la ruine de la seconde ville à? France, avait admis à l'œuvre de démolition des enfants et des femmes, moyen adroit de faire traîner les choses en longueur ci de laisser s'amortir le feu des premières colères : Col1 d'Herbois et Fouché s'en plaignirent; ils blâmèrent hautement des mesures qui, disaient-ils, semblaient avoir été dirigées en sens contraire des décrets de la Convention. On avait donc choisi exprès des bras de femme, des bras d'enfant, pour abattre des « bâtiments infâmes » qu'il fallait « faire tomber sous des coups redoublés et avec des bras robustes!»
Ah ! ce dut être un poignant spectacle que celui de ces
édifices condamnés à mort, de ces démolisseurs couvrant les toits, de ces meubles encombrant les escaliers, de ces murailles s'écroulant au milieu de tourbillons de poussière et au bruit d'acclamations vandales! Qu'on eût détruit, sans égard pour sa situation pittoresque, le eh.', t eau de Pierre Scise, cette Bastille de Lyon, passe encore : l'art n'a point à porter le deuil des monuments qui ne rappellent que l'humanité outragée ; mais combien peu philosophiques les transports d'une vengeance exercée sur les façades de Bel'ecour, sur les maisons du beau quai Saint-Clair! Et quel agréab'e retentissement chaque coup du marteau destructeur ne dut-il p s avoir dans le cœur jaloux de l'étranger! Lorsqu'avec ce mélange d'inflexibilité républicaine et de sensiblerie pastorale qu'aujourd'hui l'on a peine à comprendre, Gollot-d'Herbois et Fouché disaient : « Sur les débris de cette ville superbe et rebelle qui fut assez corrompue pour demander un maître, le voyageur verra avec satisfaction quelques monuments simples, élevés à la mémoire des martyrs de la liberté, et des chaumières éparses que les amis de l'égalité s'empresseront de venir habiter pour y vivre heureux des bienfaits de la nature, » que ne songèrent-ils à la satisfaction de William Pitt!
Par bonheur, le résultat fut très-loin de répondre aux in tentions que de tels mots annonçaient; et l'on est frappé de l'exagération des récits royalistes, quand on en vient à passer des descriptions vagues aux faits précis. Dans la défense pu bliée par Gollot-d'Herbois, — car, à son tour, il eut à se défendre ! — on lit : « Les démolitions ont été dirigées vers leremparts et les forts. Il n'y a pas eu quarante maisons de démolies; mais le feu de l'artillerie et des bombes en oui écrasé ou endommagé un grand nombre. >> D'un autre côté. l'ultra-révolutionnaire lyonnais A char d, dans une lettre à son ami Gravier, gémissait de ce que « l'ouvrage ne paraissaii pas, » bien qu'on dépensât quatre cent mille livres par décade pour démolitions et autres objets. « L'indolence des dé molisseurs, ajoutait-il, démontre clairement que leurs bras ne sont pas propres à bâtir une république. » Enfin, il est bien certain que les deux proconsuls ne réalisèrent, pas les effroyables menaces contenues dans les lignes suivantes. qu'accompagnent leurs signatures : « Les démolitions son! trop lentes. Il faut des moyens plus rapides à l'impatience républicaine. L'explosion de la mine et l'activité dévorante de la flamme peuvent seules exprimer la toute-puissance du peuple; »
Ce style d'énergumène doit-il être pris à la lettre? Ces exa gérations de langage n'avaient-elles rien de calculé? Lorsqu'après avoir précipité, la réaction thermidorienne, Gollol d'Herbois fut réduit à l'humiliation de la fléchir, il écrivit, pour sa justification : « Il est vrai que nous avons donné un grand caractère de sévérité à notre correspondance publique et particulière. En proclamant, conformément aux décrets. que Lyon n'existerait plus, nous avons, j'en suis sûr, réprime des rébellions naissantes dans plusieurs communes; et l'insertion de nos lettres dans le Bulletin, ordonnée par la Convention, lui a épargné la douleur d'employer des moyens plus violents »
Cette explication, admissible jusqu'à un certain point en ce qui touche les édifices abattus, ne l'est pas en ce qui concerne les têtes moissonnées. Ici, les actes ne lurent que trop conformes aux paroles.
Ronsin ayant fait son entrée à Lyon à la tète de l'armée révolutionnaire, le 5 frimaire (25 novembre), Gollot-d'Herbois et Fouché publièrent, dès le surlendemain, un arrête qui transportait le jugement des citoyens réputés coupables à une
Commission de sept membres, attendu « que chaque moment de délai est un outrage à la toute-puissance du peuple, et que l'exercice de sa justice n'a besoin d'aucune autre forme que l'expression de sa volonté. » C'était précisément l'opposé de la doctrine que l'équitable Couthon avait donnée pour base à l'établissement de sa Commission de justice populaire. El ce qui complétait cette différence, c'était la phrase farouche qui terminait l'arrêté : « Les condamnés seront conduits en plein jour, en face du lieu même où les patriotes furent assassinés pour y expier, sous le feu de la foudre, une vie trop longtemps criminelle. » Si ies Lyonnais avaient pu douter du sens de ces mots, sous le feu de la foudre, leur incertitude ne dura pas. La foudre, c'était le canon.
Il est à remarquer qu'à la veille d'épouvanter Lyon par un massacre solennel, les deux proconsuls ne purent se défendre d'une sourde inquiétude. Ils se demandèrent si la Convention approuverait ce supplice nouveau, sans avoir été consultée ; ils pressentirent que le cœur de Couthon serait contre eux, et la ligure irritée de Robespierre leur apparut. Deux lettres de Gollot-d'Herbois, l'une à Robespierre, l'autre à Couthon, le prouvent.
Le 3 frimaire (23 novembre), Collot-d'Herbois écrit à son cher Robespierre, qu'il flattera jusqu'au moment de le tuer, une lettre doucereuse, habile, dont il est manifeste que chaque expression a été pesée, et où il cherche à se justifier d'avance, par un sombre tableau des obstacles et des périls. « Crois-moi, mon ami, mesure les difficultés.... » Il s'étudie à gagner Robespierre, en lui rappelant que c'est sur son invitation qu'il s'est décidé à partir. Il ne parle de Couthon qu'avec des ménagements infinis : « ....Les premiers instants qui devaient accomplir ayant été perdus, ce que nous avons fait est beaucoup. Il ne faut pas cependant croire que le respectable Couthon mérite aucun reproche ; je répète que j'admire son courage. Mais est-il possible qu'il ne soit pas trompé dans la situation où il se trouve? » Deux choses sont à noter dans celle lettre, si tragiquement diplomatique : la forme enveloppée cpie suu auteur emploie pour annoncer les funèbres mesures qu'il médite : « Nous nous occupons à forger la foudre, » et son désir d'amener Robespierre à en partager la responsabilité, sans néanmoins lui présenter d'une manière directe d'autre idée que celle de la substitution d'une colonie de républicains à une population serviie, et en ayant soin de lui renvoyer l'honneur de la réalisation : « Le décret sur Lyon, bien que nous ayons doublé et triplé les apparences, n'est réellement qu'une hypothèse : il t'appartient de le rendre ce qu'il doit être. »
La lettre à Couthon est dans le même esprit. On cherche à s'assurer d'avance, sinon son approbation, au moins sa neutralité; on l'appelle respectable ami! on le cajole; on lui parle de mesures sévères à prendre, mais on se garde bien de les spécifier. On lui donne même à entendre qu'elles se rapportent au projet de disséminer graduellement et avec précaution la population lyonnaise sur toute la surface de la France : « Il t'appartient, Couthon, de développer ces idées; j'en ai déjà parlé à Robespierre. » De substituer le canon à la guillotine. pas un mot.
Pour ce qui est de l'Assemblée, il fallait la préparer à l'étonnement qu'on lui réservait; les deux proconsuls lui écrivirent : « Nous vous envoyons le buste de Chalier et sa tète mutilée, telle qu'elle est sortie pour la troisième fois de il essous la hache de ses féroces meurtriers. Lorsqu'on cherchera à émouvoir votre sensibilité, découvrez cette tête sanglante. »
Puisqu'ils étaient si incertains sur l'effet du coup qu'ils
voulaient frapper, puisqu'ils avaient si peur de faire horreur, quel démon les poussa? La rébellion était, domptée: pourquoi chercher des raffinements à la politique de la terreur, dans une ville qui tremblait? Mais le cœur humain a d'insondables abîmes. Le besoin de se prouver monstrueusement à euxmêmes l'excès de leur pouvoir est la maladie des tyrans. Et où s'arrêtera un tyran qui se croit la liberté, qui se croit le peuple? Il y a une profondeur qui consterne dans ces paroles de Fouché et Collot-d'Herbois : « Les rois punissaient lentement , parce qu'ils étaient faibles et cruels ; la justice du peuple doit être aussi prompte que l'expression de sa volonté. Nous avons pris des moyens efficaces pour marquer sa toutepuissance. » t
Voici quels furent ces moyens :
Le 4 frimaire (4 décembre), dans la plaine des Brotteaux, sur une levée d'environ trois pieds de large, entre deux fossés parallèles, propres à servir de sépulture, et que bordait en dehors, le sabre à la main, une double haie de soldats, vous eussiez vu, garrottés deux à deux, et à la suite les uns des autres, soixante jeunes gens qu'on venait d'extraire de la prison de Roanne. Derrière eux, dans la direction du plan horizontal qu'ils couvraient, des canons chargés à boulets.
La vérité exige que tout soit dit, absolument tout. Parmi ces victimes et les victimes des jours suivants étaient ceux qui, dans l'expédition de Montbrison, avaient pendu les repu blicains à leurs fenêtres, ou plongé des familles entières sans nourriture au fond des souterrains de Pierre-Scisc, ou brûlé chaumières et récoltes ; ceux qui avaient mis la Convention hors la loi, et illuminé en l'honneur de la guerre civile ; ceux qui avaient fait prêter à leurs enfants des serments d'immortelle haine; ceux qui, pendant le siège, en violation de trêves conclues, avaient tiré à mitraille sur des soldats républicains, désarmés. Mais des jugements sommaires ne sont pas des jugements, et la justice, dès qu'elle devient vindicative et féroce, cesse d'être la justice.
Au moment de mourir , les soixante condamnés avaient entonné le chant girondin : le bruit du canon les interrompit.... Les uns tombent pour ne plus se relever; les autres, blessés, tombent et se relèvent à demi; quelques-uns sont restés debout. 0 spectacle sans nom 1 les soldats franchissent les fossés et réparent à coups de sabre les erreurs commises par le canon. Ces soldats étaient des novices : regorgement dura....
Pendant ce temps, une nombreuse et gémissante armée de femmes en deuil se dirigeait vers la demeure des proconsuls, que gardaient des artilleurs, la mèche fumante à la main. Repoussées et menacées, elles se retirèrent. Deux d'entre elles étaient soupçonnées d'avoir provoqué l'attroupement — « on les distingua, dit Collot-d'Herbois, à leur parure recherchée et à leur audace : » — elles furent arrêtées, et le Tribunal les condamna à une exposition honteuse de deux heures sur l'échafaud.
Un fri,sson d'horreur avait parcouru la ville : Fouché se hâta d'insulter à l'émotion publique par une proclamation où il adjurait les républicains de ne pas souffrir qu'une vaine pitié brisât le ressort de leurs âmes et les livrât à l'empire de ees ombres qui semblaient sortir du néant pour les effrayer. « Quelques décombres, quelques destructions individuelles, quelques cadavres, qui n'étaient plus dans l'ordre de la nature et qui allaient y rentrer, » qu'importait cela? L'affranchissement de la terre était au bout! Quant à eux, représentants du peuple, ils tenaient de lui le tonnerre, et ils ne le quitteraient que lorsque tous les ennemis du peuple seraient foudroyés. La régénération du monde était devant eux : ils y marche-
raient à travers les ruines et les tombeaux. Collot-d'Herbois, Laporte, Albitte mirent leurs noms à côté de celui de Fouché. Lyon, comme Paris dans les journées de septembre, sentit le froid de la mort.
Mais qu'allait penser Robespierre, et comment l'amener à se compromettre par un acte qui rendît d'avance, de sa part, toute désapprobation impossible? Collot-d'Herbois, qui n'avait pas reçu de réponse de Robespierre et que ce silence inquiétait, eut recours à Duplay : « Dis à Robespierre de nous écrire. Nos frères jacobins vont à merveille ; une lettre de lui leur fera grand plaisir et sera d'un bon effet. » Suivaient mdle assurances de tendre affection. Artifices inutiles ! La démarche que Collot désirait si ardemment, Robespierre ne voulut jamais la faire, et sa réponse à Collot fut, comme nous le verrons, l'arrestation de Ronsin!
Il était resté dans les prisons de Roanne deux cent neuf Lyonnais. Le 15 frimaire (5 décembre), on va les chercher et on les traîne devant la Commission révolutionnaire. Ordre avait été donné au Tribunal de juger vite : il eut peur, et obéit. Cette fois, les condamnés furent conduits dans une prairie longeant le chemin de la grange de la Part-Dieu. Ils avaient les mains liées derrière le dos : les cordes sont attachées à un long câble, fixé, de distance en distance, à chaque arbre d'une rangée de saules; un piquet de soldats est placé à quatre pas de chacun des condamnés, et l'on donne le signal. Ce fut une horrible boucherie. Les uns ont le bras emporté, les autres la mâchoire fracassée , les plus heureux furent les morts. Les agonisants criaient d'une voix lamentable, qui retentit longtemps jusque sur la rive opposée du Rhône : « Achevez-moi, mes amis, ne m'épargnez pas ! » Une balle, en emportant le poignet à Merle, ex-constituant, l'avait débarrassé de ses liens, et il fuyait : un détachement de la cavalerie de Ronsin le poursuivit, l'atteignit, le tua. Le nombre de ceux qui imploraient le dernier coup prolongea cette affreuse exécution. Les corps furent dépouillés, couverts de chaux et jetés dans de larges fosses. En les comptant, l'on s'étonna d'en trouver deux cent dix, au lieu de deux cent neuf, ou, plutôt, de deux cent huit, car un des prisonniers s'était échappé. On se souvint alors que, dans la cour de la prison de Roanne, deux malheureux prétendant n'être que des commissionnaires venus auprès des prisonniers pour les servir, on avait refusé de les croire.... Est-il vrai que Fouché était à sa fenêtre pendant l'exécution, et dirigeait de ce côté une lunette à longue vue?
Il y eut, jusqu'au départ de Collot-d'Herbois, deux autres fusillades du genre de celle qui vient d'être décrite : l'une, le 18 frimaire, et la seconde le 21, ce qui porte à trois cent' vingt-neuf le nombre total des personnes qui périrent par ce nouveau genre de supplice, dans l'espace d'une semaine. Et cela, sans préjudice de la guillotine, qui abattit huit têtes le 18 et treize le 19.
Mais ce qu'on a toujours omis systématiquement dans le récit de cette horrible tragédie, c'est que la Commission révolutionnaire prononça de très-nombreux acquittements. Le chiffre des rebelles qui, dans le cours du siège, avaient été désignés par Dubois-Crancé, ou, pour mieux dire, s'étaient désignés eux-mêmes en signant le programme d'une guerre à mort, ne s'élevait pas à moins de vingt mille. Or, le chiffre de ceux qu'on mit en jugement fut de trois mille cinq cents environ , parmi lesquels plus de dix-huit cents furent acquittés.
Il devait y avoir sept juges : deux de ceux qu'on nomma ayant refusé, le Tribunal resta composé de cinq membres, qui furent : Parrein, un des épauletiers de Ronsin, cruel en-
LES PROCONSULS
nerai des prêtres, habitué des salles d'armes, caractère irrésolu; Corchand, esprit ombrageux et sévère, ami-des arts, protecteur des artistes; Fernex, ouvrier lyonnais, tout entier à son fanatisme révolutionnaire ; Lafaye, homme intelligent et doux, à physionomie ouverte ; et enlin, Brunière, lequel, malgré sa taille haute, ses épaisses moustaches rousses et son air imposant, était plus indulgent encore que Lafaye, et ne condamnait presque jamais à mort.
Les juges s'assemblaient le matin de neuf heures à midi, le soir de sept heures à neuf, dans une salle de l'Hôtel de ville, très-décorée, et dont le plafond représentait des Jeux folâtres, des Grâces, des Amours. Au delà d'une longue tahle, qui partageait la salle et supportait huit flambeaux, on apercevait les cinq juges: Parrein, président, au centre; à sa droite, Lafaye et Brunière, qui opinaient pour l'indulgence; à sa gauche, Fernex et Corchand, qui opinaient pour la rigueur. Ils siégeaient tous en uniforme, en épaulettes, la tête couverte d'un chapeau à panaches rouges. Ils portaient des sabres suspendus à un large baudrier noir ; et, sur leur poitrine, un ruban tricolore en sautoir soutenait une petite hache étincelante. Quand ils touchaient la hache, cela signifiait la guillotine; quand ils mettaient la main à leur front, cela voulait dire la fusillade ; leur bras, étendu sur la table, c'était la liberté : signes équivoques qui, mal compris, pouvaient donner la mort et, quelquefois, la donnèrent. Il y avait deux caves à l'Hôtel de ville, la bonne et la mauvaise : c'était dans la seconde qu'étaient conduits, au sortir de l'audience, ceux qui devaient mourir. On frémit en pensant à quel iil fragile tenait la vie d'un accusé, lorsque entre les deux juges humains, placés à sa droite, et les deux juges implacables, siégeant à sa gauche, Parrein hésitait ! Malheur à qui cherchait son salut dans l'hypocrisie ou le mensonge ! Un accusé, interrogé sur ce qu'il pensait de Jésus, ayant répondu qu'd le soupçonnait d'avoir trompé les hommes : « Jésus tromper les hommes, lui cria-t-on du haut du Tribunal, Jésus tromper les hommes ! Lui, qui prêcha l'égalité; lui, le premier sans-culotte de la Judée! Cours au supplice, scélérat. » A un prêtre, on demanda s'il croyait en Dieu. « Peu, répondit-il. — Meurs, infâme, reprend Parrein, et va le reconnaître. »
Tout démontre que la Commission des cinq eût épargné beaucoup de victimes, si elle ne se fût trouvée sous la pression de la Commission révolutionnaire, aiguillonnée elle-même par Fouché et Collot-d'Herbois. Mais il advint, chose bien remarquable ! que la férocité des deux proconsuls eut pour résultat de tuer la Révolution dans le cœur de ce même peuple, au nom duquel ils prétendaient agir. Vainement s'étudièrent-ils à le gagner en proscrivant d'une part le pain de fleur de farine, d'autre part le pain de son, et en ordonnant aux boulangers de ne plus faire qu'une seule et bonne espèce de pain, le pain de l'égalité ; vainement décidèrent-ils que les citoyens infirmes, les vieillards, les orphelins seraient logés, nourris et vêtus, aux dépens des riches ; que des instruments de travail et du travail seraient fournis aux ouvriers valides, sur le produit de la taxe révolutionnaire : ces arrêtés avaient été pris avant le 3 frimaire (23 novembre 1793); et, le 28 nivôse (17 janvier 1794), Achard écrivait à Gravier, avec désespoir : « Ici le peuple n'a aucun esprit révolutionnaire. Il semble mort pour la Révolution. »
Collot-d'Herbois, rappelé à Paris par des rumeurs menaçantes, quitta Lyon dans les derniers jours de décembre; mais Fouché restait.... Pourquoi? La réponse est dans ces mots d'une lettre de lui, en date du 21 ventôse : « Il existe encore quelques complices de la révolte lyonnaise, nous allons les lancer sous la foudre. »
Il ne savait pas, le malheureux, quel adversaire allaient lui donner ses violences. Avant son départ de Paris, il s'était fait présenter à Charlotte Robespierre. Aimable, quand il le voulait, sans être beau, et doué d'un esprit insinuant, il eut le désir de plaire et y réussit. Bientôt il parla de mariage. Robespierre fut consulté, et, trompé par l'hypocrisie de Fouché, ne se montra nullement contraire à cette union ; si bien qu'en quittant Lyon, Fouché se voyait déjà le beau-frère de Robespierre. Mais qu'arrivar-t-il ? Cédons la parole à Charlotte :
« Je fus présente à l'entrevue que Fouché, à son retour, eut avec Robespierre. Mon frère lui demanda compte du sang qu'il avait fait couler, et lui reprocha sa conduite avec une telle énergie d'expression, que Fouché était pâle et tremblant. 11 balbutia quelques excuses, se rejetant sur la gravité des circonstances. Robespierre lui répondit que rien ne pouvait justifier les cruautés dont il s'était rendu coupable. A dater de ce jour, Fouché fut l'ennemi le plus irréconciliable de mon frère et se joignit à la faction qui conspirait sa perte. » Inutile d'ajouter que le projet de mariage fut rompu ce jour-là même.
Passer de Lyon à Nantes, de Collot-d'Herbois et Fouché à Carrier, c'est enfoncer dans le sang.
Carrier, procureur à Aurillac avant la Révolution, avait été envoyé à Nantes au commencement du mois d'octobre. Un portrait du temps, que .nous avons sous les yeux, donne tout d'abord de lui une idée effrayante. Le buste est celui d'un homme de haute taille ; la face est lisse, allongée, et respire l'audace ; la longueur du nez dépasse la mesure ordinaire ; la bouche a je ne sais quoi de violent ; le front, très-découvert et fuyant, présente le caractère que les physionomistes assignent à l'exaltation; l'œil est égaré.
Carrier arrivait au plus fort de l'émoi causé par le passage de la Loire, et trouvait Nantes dans une situation extraordinaire. L'accaparement, l'agiotage, le fanatisme monarchique s'y disputaient l'agonie d'une population mourant de faim. A la foule des malheureux qui, réduits à une demi-livre de mauvais pain par jour, se pressaient en frémissant autour des boulangeries, les malveillants disaient : « C'est aux administrateurs qu'il faut aller demander du pain. » Les royalistes masqués du dedans entretenaient avec les Vendéens armés du dehors une correspondance suivie. On parvint à faire sortir de la ville, pour ces derniers, une grande quantité de munitions et de numéraire. Les craintes étaient si vives, de la part des révolutionnaires , que la municipalité dut ordonner la fermeture en maçonnerie de tous les soupiraux des caves-, de manière à empêcher l'effet des mèches inflammables qu'on aurait pu y jeter. Et ces craintes n'avaient rien de chimérique : elles étaient alimentées par l'insolence que déployaient, jusque dans les prisons, beaucoup de royalistes, lesquels ne se cachaient pas pour dire qu'au premier jour ils dîneraient avec Charette. Au poste Saint- Jacques , on arrêta des envois d'assignats et de panaches aux rebelles vendéens.
Or, ces rebelles, leur image se peignait en traits épouvantables dans l'esprit des républicains de Nantes. On savait par quelles horreurs le royalisme armé avait signalé son passage ; on se rappelait les barbaries de Machecoul , presque surpassées depuis; on croyait les voir encore, ces Vendéens, que la guerre civile avait enfiévrés, versant la mort goutte ;ï goutte aux républicains prisonniers ; enterrant les uns pleins de vie, entassant les autres par centaines dans des puits, ou les clouant aux portes de leurs maisons, ou les suspendant par les pieds à des arbres, et, après leur avoir enfoncé dans la bouche des cartouches, y mettant le feu! Les corps de femmes et d'enfants qu'on rencontrait fixés aux portes des
villages abandonnés, les cadavres sans mains ou sans pieds épars le long des haies, les lambeaux, à demi brûlés, de républicains qui pendaient aux branches des arbres dans les bois, racontaient d'une manière trop saisissante pour qu'on l'ignorât l'histoire lugubre des représailles vendéennes.
Mais à cause de cela même, et parce que les âmes n'étaient que trop disposées à suivre l'impulsion de la fureur , lien de plus fatal que de livrer Nantes à la dictature d'un furieux. Ce fut Carrier en effet qui embrasa tout : « Il nous montra, s'écriait plus tard Goullin irrité, il nous montra le gouffre où nous nous jetâmes aveuglément à sa voix. »
Ce Goullin, en qui Carrier allait avoir un coadjuteur terrible, était une nature nerveuse à l'excès et en quelque sorte vibrante, une ébauche de scélérat et de héros. Connu, avant 1789, par ses talons rouges, ses plumets, sa longue rapière, il passait alors pour un roué : la Révolution lui alluma le sang, et le, contact de Carrier fit de lui un énergumène. Sa conviction était aussi profonde que sauvage : elle lui avait dicté, même avant 1' rrivée de Carrier, la lettre que voici, qu'il adressait, comme secrétaire de la Commission nationale, au Comité de surveillance à Nantes : « Examinez, et, surtout, agissez vite et raide. Frappez en vrais républicains. Sinon, je vous réprouve. Le carreau populaire vous est dévolu : sachez
en user, ou nous sommes f Vous manquez, me dites vous
hier, de bras exécuteurs ; parlez, demandez, et. vous obtiendrez tout : force armée, commissaires, courriers, commis, valets, espions, de l'or. Pour le salut du peuple, rien ne vous manquera. »
Carrier était capable de dissimulation, et de trembler en faisant trembler : Goullin ne connaissait ni la ruse ni la peur. Quand il eut à rendre compte de ses actes devant le Tribunal révolutionnaire, à deux pas du bourreau, il prit généreusement la responsabilité entière des attentats reprochés à ses coaccusés, affirmant que c'était lui qui avait dirigé les travaux du Comité révolutionnaire, lui, lui seul, qu'il fallait frapper. Accusé d'avoir dit qu'on ne devait admettre dans la Société de Sainte-Croix que des patriotes assez courageux pour boire, au besoin, un verre de sang humain, il répondit avec une franchise farouche : « On a empoisonné mes paroles ; mais , au reste , je me fais gloire de penser comme Marat, qui aurait voulu pouvoir s'abreuver du sang de tous les ennemis de la patrie. » Il accabla Carrier, qui se réfugiait dans le mensonge. Quant à lui, il ne nia rien, et dit fièrement. : « Si l'on me juge d'après mes actes , certes je suis coupable, et j'attends mon sort avec résignation; mais, si l'on juge mes intentions, je le déclare : je ne redoute ni le jugement des jurés, ni celui du peuple, ni celui de la postérité. » Son défenseur avait pris la parole et rappelait quelle avait été jusque dans son délire la hauteur de son âme, lorsque tout à coup des sanglots retentissent. Gallon, un des accusés, se lève éperdu, et, fondant en larmes, il s'écrie d'une voix qui fit tressaillir tous les assistants : « C'est mon ami, c'esl un honnête homme; c'est mon ami; je le connais depuis neuf ans; il a élevé mes enfants; tuez-moi, mais sauvez -le... » On ne put se résoudre à le condamner.
Tel était le créole Goullin. Dans le Comité révolutionnaire de Nantes, qu'il domina et entraîna, il y avait des hommes bassement féroces, un Giandmaison, un Pinard; mais il y en avait d'autres qui ne firenf que céder au cours orageux des événements.
Bachelier , président du Comité , était un père de famille de mœufs pures, d'un caractère naturellement doux, dont la vie privée fut jusqu'au bout irréprochable et qui se montra tô '•' '- ptèi à încllre au service des pauvres, des oppri-
més, ses connaissances d'homme de loi et son expérience de praticien.
Chaux était l'intrépide patriote, compagnon de Philippeaux dans le voyage héroïque que celui-ci fit de Tours à Nantes. Il existe de la bienfaisance de Chaux des témoignages irrécusables. Un des certificats qui, lors de son procès, furent produits en sa faveur, constate qu'il recueillit chez lui et prit à sa charge deux enfants orphelins dont les parents avaient péri en Vendée.
Proust, cloutier, jouissait à Nantes de l'estime générale. On le savait si plein d'humanité, que les Nantais l'appelaient le bon ange du Comité. Quand il fut poursuivi, après le 9 thermidor, il eut pour défenseurs une foule de détenus qui lui devaient leur salut, et qui opposèrent à l'acte d'accusation des certificats dont un porte plus de trois cents signatures. On raconta de lui nombre de traits touchants, et, par exemple, qu'il avait logé dans sa maison et nourri pendant deux ans une pauvre veuve infirme, presque centenaire. Sa femme, vraie sœur de charité, employait, pour secourir et consoler les détenus dans les prisons, toutes sortes de fraudes pieuses, comme de les aller voir avec des paquets de lin à filer sous le bras, afin qu'on crût qu'elle allait leur donner de l'ouvrage. Elle ne cessait de réclamer en faveur des victimes. Un jour, transporté de colère, Carrier lui cria : « Je ne vois que
toi venir faire des réclamations pour ces b de négociants.
Si tu reviens, je te ferai mettre dedans toi-même. » Et il la poussa d'un mouvement si brutal , qu'elle se froissa violemment la tête contre la porte.
Un des premiers actes qui signalèrent la politique de Carrier à Nantes fut la formation de la Compagnie de Marat. chargée d'opérer des visites domiciliaires et d'arrêter les suspects. On a prêté à cette Compagnie des dilapidations et des vols qu'une procédure ultérieure prouva être autant d'impostures ; mais on se représente aisément les excès d'arbitraire auxquels dut s'emporter une armée de fanatiques qui avaient « reçu les pouvoirs les plus étendus , » qui se paraient du nom de Marat, et à qui Carrier disait : « Marchez ferme, et songez que vos têtes me répondent de l'exécution de mes ordres. »
Bientôt les prisons furent encombrées ; non pas toutefois en vertu des décisions du Comité, dont la règle était que, si, sur cinquante membres dont il se composait, une réclamation appuyée par trois voix s'élevait, le suspect n'était point porté sur la liste.
Aussi les arrestations n'atteignirent-elles pas plus de six cents individus domiciliés, en des heures d'extrême péril, et sur une population de près de cent mille âmes, dans les rangs de laquelle les Vendéens avaient de nombreuses sympathies et les royalistes de nombreux complices. Ce qui est vrai, c'est qu'à chaque instant la force armée amenait du dehors des rebelles faits prisonniers, et voilà ce qui produisit l'engorgement des prisons.
Lorsque Carrier ordonna l'incarcération de tous les acheteurs et revendeurs de denrées de première nécessité, qui avaient transgressé la loi du maximum, ce qui pouvait s'appliquer à dix mille citoyens, le Comité ne fit arrêter que les plus coupables : soixante sur dix mille.
Ah ! s'il n'avait jamais fléchi ! Mais Carrier l'emporta enfin. La frénésie de cet homme était-elle de la démence? On serait tenté de le croire. Il prononça des paroles et il eut des emportements qui ramènent la pensée à Caligula ou à Commode. Il parlait de jeter à la mer la moitié de la ville de Lorient. A ses yeux, tous les riches étaient des contre-révolutionnaires, tous les marchands des accapareurs, et il s'engageait à faire
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rouler leurs têtes sous le rasoir national. On le vit, un jour qu'il pérorait à la Société populaire, s'interrompre soudain et se mettre à couper des chandelles avec son sabre. La Commission militaire s'opposant à des extractions par lui ordonnées, il mande le président, et, transporté de rage, il lui crie : « Tu veux juger, vieux J. F.... : eh bien, juge; mais, si l'entrepôt n'est pas vide dans deux heures, je vous fais tous guillotiner. » L'autre en mourut de saisissement.
Qu'il ait appelé le meurtre au secours de ses débauches ; qu'il ait fait fusiller sans jugement des maris qui gênaient ses amours; qu'il ait autorisé ou ordonné les matiages républicains, supplice qui aurait consisté à lier un jeune homme nu sur une jeune fille et à les précipiter ainsi dans les flols, c'est ce qu'on lit dans un Rapport de Romme, mais ce qui ne fut nullement établi au procès. Une fois Carrier mis en jugement, toutes les haines, toutes les passions, toutes les terreurs prirent à la fois la parole pour l'accabler; et on le calomnia , comme si cela eût été nécessaire! Contre lui, ce qui est certain suffit, et au delà !
On lit dans Tacite : « .... Alors Anicetus apprend à Néron que l'on pouvait fabriquer un vaisseau construit de manière qu'une partie du bâtiment, s'abîmant sous l'eau, engloutirait sa mère à l'improviste.... L'invention plut à Néron. » Elle plut aussi à Carrier.
Cette affreuse idée des noyades avait été émise, à Strasbourg, devant Saint-Just, qui la repoussa avec horreur. Mais Carrier n'était pas Saint-Just. Lui, n'hésita pas. Seulement, il résolut de ne se compromettre par aucun ordre écrit. Fidèle en cela aux maximes de Hérault de Séchelles, avec lequel il était en correspondance et qui lui adressait l'étrange recommandation que voici : « Quand un représentant est en mission, et qu'il frappe, il doit frapper de grands coups, et laisser toute la responsabilité aux exécuteurs. Il ne doit jamais se compromettre par des mandats écrits. » L'avis avait d'autant plus de chance d'être bien accueilli par Carrier, que la terreur qu'il répandait autour de lui, il la portait en lui. Cet homme qui faisait peur avait peur.
Les noyades commencèrent à la fin de brumaire. Des piètres devaient être déportés. On les conduit, dans un bateau à trappe ou à coulisse, jusqu'à la hauteur de Paimbœuf. Là, on les dépouille, on leur lie les mains derrière le dos, la trappe s'ouvre, ils sont engloutis. Cela fut appelé, dans le style de Carrier, la déportation verticale.
Le proconsul en écrivit à la Convention , en termes qui pouvaient lui faire croire qu'il s'agissait d'un événement naturel. « Pourquoi faut- il que cet événement (un avantage remporté par les républicains) ait été accompagné d'un autre qui n'est plus d'un genre nouveau? Cinquante-huit individus, désignés sous le nom de prêtres réfractaires, sont arrivés d'Angers à Nantes. Aussitôt ils ont été enfermés dans un bateau sur la Loire. La nuit dernière, ils ont tous été engloutis dans cette rivière. Quel torrent révolutionnaire que la Loire! »
Le 7 frimaire (27 novembre), cent trente-deux Nantais furent envoyés au Tribunal révolutionnaire de Paris par le Comité de Nantes. Quatre-vingt-quatorze seulement comparurent devant le Tribunal qui les acquitta. Leurs compagnons étaient morts sur la route de chagrin, de maladie et de fatigue.
Cependant, le 13 frimaire (3 décembre), les Vendéens ou, comme on disait alors, les brigands ayant attaqué Angers, l'alarme fut vive à Nantes. Les rebelles pouvaient tout aussi bien se porter sur Nantes que sur Angers ; et, le 14, on ignorait dans la première de ces deux villes ce qui s'était passé
dans la seconde. Tout ce qu'on savait, c'est que les brigands étaient là. L'encombrement des prisons y avait produit une épidémie qui déjà envahissait la ville. En outre, un mouvement insurrectionnel fut tenté parmi les prisonniers, dont plusieurs avaient été condamnés précédemment à des peines afïïictives. Dans cette extrémité, un seul remède se présente à l'esprit de Carrier : il fait assembler, dans la nuit du 14 au 15 frimaire (4-5 décembre), les Corps administratifs de Nantes, la Société populaire, le Comité, et les appelle à délibérer sur la question de savoir si l'on procéderait, oui ou non, à une exécution en masse des prisonniers. C'était, selon lui, tuer d'un coup la révolte intérieure et la peste. A cette motion inattendue, plusieurs frissonnent. Bachelier proteste; Phélippes Tronjollv, président du Tribunal révolutionnaire de Nantes, combat l'horrible proposition, et avec tant de véhémence, que Goullin le traite de contre-révolutionnaire. Le résultat de la délibération fut qu'une liste serait dressée, et, le lendemain, 15 frimaire (5 décembre), l'ordre de fusiller cent trente-deux prisonniers reçut la signature de trois membres du Comité : Goullin, Grandmaison et Mainguet. Ce jour-là même avait lieu, à Lyon, la seconde des fusillades prescrites par Fouché et Collot-d'Herbois ! Heureusement, en cette occasion, les victimes nantaises désignées en furent quittes pour la menace, l'ordre ayant été révoqué.
Mais la proie qui lui échappait, Carrier ne larda pas à la ressaisir.
Parmi ses satellites figurait un misérable, nommé Lambertye, moitié espion, moitié bravo. Le 17 frimaire (7 décembre), Carrier remit à Lambertye et à un autre de ses complices un ordre adressé au commandant de la force armée, et conçu en ces termes : « Je vous requiers, au nom de la loi, de fournir à Fouquet et à Lambertye de la force armée à suffisance pour une expédition que je leur ai confiée, et de les y laisser vaquer de jour et de nuit. » Quelle expédition?... Carrier se rend au Comité révolutionnaire, où viennent le rejoindre, avertis par lui, Colas, lieutenant de port, et Affilé, charpentier de navire. Avec eux, il passe dans une chambre séparée du bureau du Comité, y reste quelque temps comme en consultation, mande Goullin, lui donne des instructions secrètes, rentre au bureau, et, sans s'expliquer, invite Goullin à rédiger les réquisitoires, qui sont signés et délivrés, séance tenante.
Un grand nombre de détenus occupaient une maison d'arrêt dite du Boun'ay : dans la nuit du 24 au 25 frimaire (14- 15 décembre), des soldats de la Compagnie de Alarat s'y présentent, portant des paquets de cordes, et demandant qu'on leur livre cent cinquante-cinq détenus. Sur le refus du gardien, deux soldats partent et, bientôt après, reparaissent avec un ordre signé... de Carrier? Non, il n'avait pas voulu qu'on pût s'armer contre lui d'une preuve écrite : le papier fatal ne s'élevait en témoignage que contre Goullin et Lévêque, un de ses collègues. Les prisonniers sont amenés et on les attache deux à deux, les mains liées derrière le dos. Grandmaison et Goullin arrivent, très-animés l'un et l'autre. La liste de cent cinquante-cinq ne pouvait être complétée, quelques uns de ceux qui la composaient ayant été mis en liberté ou étant morts. « Je t'en ai envoyé quinze ce soir, dit Goullin au concierge, qu'en as-tu lait? — Us sont dans les chambres d'en haut. — Eh bien! fais les descendre. » La liste fut plus que complétée, elle fut portée à cent cinquante -neuf. Goullin semblait livré à un noir vertige :« Allons, dit-il, dép.'chons-nous, la marée baisse.... »
Carrier avait fait répandre le bruit qu'il s'agissait d'un transfèrement à B^lle-Isle. Les prisonniers furent conduits à une
gabare, où se trouvait Affilé. On les fait entrer dans la gabare; des soldats de la Compagnie de Marat y montent. Goullin était, resté sur le quai. On ferme l'entrée avec des planches qu'on cloue, ainsi que les panneaux ou sabords, et la gabare est démarrée. On disait tout bas : A l'île Chaviré. Mais voilà que des cris lamentables retentissent : Sauveznous, sauvez-nous! lien est temps encore et quelquesuns de ces malheureux, ayant rompu leurs liens, passaient leurs bras entre les planches. Or, Grandmaison, — la plume hésite à retracer tant d'horreurs, — Grandmaison était là, complètement ivre, et abattant, à coups de sabre, l'infâme I les mains tremblantes qui se tendaient vers lui ! Il y eut un moment où des soldats qu'on n'avait prévenus de rien et qui étaient restés à bord, se crurent perdus : des charpentiers, placés dans des batelets, frappaient la gabare à grands coups de hache, et elle enfonçait....
Sur la date exacte de chacune des noyades et sur leur nombre, impossible d'accorder les documents. Ce qui est certain, c'est qu'il y en eut plusieurs où figura, comme bourreau, à côté de Lamhertye, un nommé Robin, à peine âgé de vingt et un ans. C'est ce Robin qui, traduit plus tard devant lj Tribunal révolutionnaire , disait : « Je conviendrai des noyades qui m'ont été commandées par Carrier, avec la même franchise que je les ai exécutées. » 0 souvenir qui consterne! il figura aussi dans ces expéditions abominables, 0' Sullivan, ce Nantais de race irlandaise, le compagnon de Meuris, un des héros de Nore, un des sauveurs de Nantes, cet intrépide et beau jeune homme, dont M. Michelet a pu dire « qu'il était aimé des hommes, adoré des femmes, et très-doux, avec une têtj prodigieusement exaltée. » Il avait empêché qu'on fusillât, les cent trente -deux Nantais : par quelle fatalité faut-il qu'on le rencontre au nombre des convives, dans un dîner que décrit en ces termes un témoin oculaire, Jean Sandroz : « Laloi m'engagea à dîner avec lui, et me conduisit dans une galiote hollandaise. Je descends dans le fond de cale; je vois une table de quinze à vingt couverts; je demande ce que c'est que ce dîner, quelle est la galiote où je me trouve? C'est la grande tasse des piètres, me répond Laloi ; et, comme Lambertye a fait l'expédition, Carrier, pour l'en récompenser, lui a donné cette galiote. On se met à table, Lambertye était à la droite de Carrier, Laloi à sa gauche. Foucauld, Robin et O'Sullivan étaient au nombre des convives. Le dîner fut fort gai ; Lambertye fit le récit de ses belles expéditions ; il raconta qu'il faisait sortir ses victimes deux à deux, les fouillait, les attachait, les faisait descendre dans la gabare, les précipitait ensuite dans l'eau. » Et les assistants d'applaudir.
Cependant la ville était aux abois. Le typhus, sorti des prisons, l'avait envahie. Une contagion morale plus affreuse encore s'étant répandue, la Loire offrait continuellement le spectacle de cadavres noyés, descendant de Saumur, d'Angers, de Château-Gonlhier. Douze cents pères de famille étaient morts empestés, à la descente des gardes. La Commission militaire, établie à l'entrepôt, faillit y périr tout entière. D'un autre côté, les troupes de la République, victorieuses, refoulaient vers Nantes les Vendéens, vaincus. Il y entrait chaque jour des bandes de rebelles aux vêtements déchirés, à la figure hâve, à l'aspect cadavéreux, qui disaient : « Nous venons nous rendre. » Mais le peuple, les sachant traqués, ne croyait pas à leur repentir. Il ne voyait dans leur démarche que l'hypocrisie du désespoir ; et leur présence ne servait qu'à faire repasser devant ses yeux toutes ces funestes images des républicains cloués aux portes, écorchés vifs, brûlés à petit feu.... Enfiévré d'ailleurs et tremblant pour lui-même, il les accu-
sait d'apporter la peste. Que ne prenait-on le parti de les fusiller? Goullin fut d'avis qu'il fallait, au contraire, les traiter humainement; que c'était le moyen d'engager les rebelles à se rendre. Mais Carrier ne l'entendait pas ainsi. A un général qui lui disait : « Nous savons battre l'ennemi, non l'assassiner, » il répondit : « Voulez-vous que je me fasse guillotiner? Il n'est pas en ma puissance de faire grâce à ces gens-là. » Et deux listes, qu'il signa, furent dressées, l'une du 27 frimaire (17 décembre), contenant l'ordre de fusiller sans jugement vingt-quatre brigands, l'autre du surlendemain, contenant l'ordre d'en fusiller vingt-sept. Phélippes Tronjolly ne se sentit pas le courage de désobéir : l'exécution eut heu. Parmi les victimes se trouvaient deux enfants et sept femmes, qu'on guillotina. Quatre de ces malheureuses, Mlles de la Métayrie, portaient un titre fatal ; elles étaient cousines germaines de Gharette.
Hâtons-nous de clore ce poignant récit. Nous retrouverons Carrier, dans ses rapports avec les généraux républicains ; nous le retrouverons lorsque, sur les dénonciations de Julien, Robespierre, indigné, provoqua son rappel. Quel plus mortel ennemi en effet pouvait avoir la République que celui qui la montrait égalant la férocité vendéenne! Ah! il eut beau demander à la nuit de couvrir ce qu'il appelait des expéditions secrètes : ne fallut-il pas afficher dans Nantes une ordonnance qui défendait de boire l'eau de la Loire que les cadavres avaient infectée? Et puis, les flots gardèrent mal le secret qui leur était confié ; et ces victimes que la Loire courait porter à la mer, une épouvantable marée, grossie par un vent d'ouest, se hâta, dit-on, de les lui renvoyer.
Où sont-ils, où sont-ils, sombres dans les nuits noires?
0 flots! que vous savez de lugubres histoires!
Flots profonds, redoutés des mères à genoux !
Vous vous les racontez en montant les marées,
El c'est ce qui vous fait ces voix désespérées,
Que vous avez le soir quand vous venez vers nous.
Mais ne l'oublions pas, ne l'oublions pas : les républicains, à leur tour, eurent des fleuves pour tombeaux, quand les royalistes triomphèrent. Pendant la réaction qui suivit le 9 thermidor, on ne pouvait traverser le Rhône sans entendre la chute de quelque Mathevon qui tombait dans les flots ! Il n'y eut qu'une différence : la Révolution se chargea elle-même de châtier ceux qui se souillèrent à son service ; et les Schneider, les Tallien, les Fréron, les Collot-d'Herbois, les Fouché, les Carrier, n'eurent pas de juge plus inexorable que Robespierre; tandis que le royalisme, au contraire, dressa des couronnes pour les auteurs des crimes dont il profita. A Lyon, après regorgement en masse des prisonniers républicains dans la soirée du 16 floréal (5 mai) 1795, une quinzaine de jeunes gens, héros sinistres du massacre, avaient été traduits pour la forme devant le Tribunal de Roanne. Ils furent acquittés, cela va sans dire; et, le jour où ils entrèrent à Lyon, des femmes, accourues au-devant d'eux, jetèrent des fleurs sur leur passage. Le soir, au spectacle, on les couronna !