‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 2)Chapitre 59 sur 146 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

LE PRETOircE DES JACOBINS

e soir même du jour où Robespierre avait présenté son Rapport sur le gouvernement révolu- X3 t , j^- tionnaire , Camille Desmoulins écrivait le numéro cinq du Vieux Cordelier : acte de contrition à l'égard des uns, et satire sanglante à l'égard des autres

Il y traçait en vives couleurs le tableau de ses services; il y rappelait avec quel courage il avait su immoler à la République ses affections personnelles, renoncer à l'amitié de Barnave, et s'arracher à celle de Mirabeau, « qu'il aimait comme une maîtresse. » Que lui reprochait-on? N'avait-il pas dit que « le vaisseau de la République voguait entre deux écueils, le modérantisme et l'exagération? » N'avait- il pas ajouté que « outrer la Révolution avait moins de perd et valait mieux encore que de rester en deçà? » Pourquoi l'avoir jugé sur des phrases détachées? Lui, le patron des aristocrates 1 le patron des modérés ! Ah ! que le vaisseau de la République , lancé entre deux écueils, s'approchât trop de celui du modèranlisme, et l'on verrait de quel air il aiderait à la manœuvre, on verrait s'il était un modéré ! Un modéré! lui qui avait dit, comme Robespierre, et en termes non moins forts. « S'il fallait choisir entre l'exagération du patriotisme et le marasme du modérantisme, il n'y aurait pas à balancer ! » Lui qui était allé aussi loin que Marat en révolution! Lui qui avait écrit que « le Comité de salut public avait eu besoin de se servir, pour un moment, de la jurisprudence des despotes, et de jeter sur la Déclaration des droits un voile de gaze, il est vrai, et transparent! » On l'accusait d'avoir défendu Dillon. Depuis quand était-ce un crime de défendre quelqu'un? S il était criminel pour avoir défendu Dillon, Robespierre l'était pour avoir défendu Camille, qui avait pris la défense de Dillon! A la calomnie il opposait un témoignage décisif, celui de Robespierre, déclarant que Camille était un excellent républicain, qu'il l'était par instinct, par sentiment plutôt que par choix, et qu'il lui était même impossible d'être autre chose. De qui avait-on jamais fait un plus bel éloge? Au reste, puisque son dernier numéro avait été censuré par le Comité de salut public, il était prêt à le brûler, et à imiter Fénelon montant en chaire pour publier le bref du pape qui condamnait les Maximes des Saints, et les lacérant lui-même. Quant à son opinion sur l'anarchie, était-il donc si coupable d'avoir cru, après Caton et Brutus, que « l'anarchie, » en rendant tous les hommes maîtres, les réduit bientôt à n'avoir qu'un seul maître. « C'est ce seul maître que j'ai craint; c'est cet anéantissement de la République, ou du moins ce démembrement que j'ai craint. Le Comité de salut public, ce Comité sauveur, y a porté remède; mais je n'ai point le mérite d'avoir le premier appelé ses regards sur ceux de nos ennemis les plus dangereux, et assez habiles pour avoir pris la seule route possible de la contre-révolution. Ferez-vous un crime, frères et amis, à un écrivain, à un député, de s'être effrayé de ce désordre, de cette confusion, de cette décomposition du corps politique, où nous allions avec la rapidité d'un torrent qui nous entraînait, nous et les principes déracinés, si, dans son dernier discours sur le gouvernement révolutionnaire, Robespierre, tout en me remettant au pas, n' ût jeté l'ancre lui-

LE PRETOIRE DES JACOBINS

mèine aux maximes fondamentales de notre Révolution, sur lesquelles seules la liberté peut être affermie, et braver les efforts des tyrans et des temps? »

11 eût été difficile de faire plus complètement amende honorable. Mais par quelles cuisantes attaques dirigées contre

ses ennemis de tous les degrés il se dédommageait de l'effort ! Quelle verve étincelante ! quelle grâce dans sa manière de jouer du poignard! «En janvier dernier, j'ai vu M. Nicolas

dîner avec une pomme cuite, et ceci n'est point un reproche

— Or, croirait-on qu'à ce sans-culotte, qui vivait si sobre-

Page 1