ROM M E
ment en janvier, il est dû, en nivôse, plus de cent cinquante mille francs pour impressions par le Tribunal révolutionnaire, tandis que moi, qu'il accuse, je n'ai pas accru mon pécule d'un denier? C'est ainsi que moi, je suis un aristocrate qui frise la guillotine, et que M. Nicolas est un sans-culotte qui frise la fortune. — Déjà on ne se reconnaît plus à la Mon-
tagne. Si c'était un vieux cordelier comme moi, un patriote rectiligne, Billaud-Varenne , par exemple, qui m'eût gourmande si durement, suslinuissem ulique, j'aurais dit : « C'est « le soufflet du bouillant saint Paul à saint Pierre qui avait péché. » Mais toi, mon cher Barère ! .. attends-moi. Hébert, je suis à toi dans un moment. . Bientôt j'aurais mis le dé-
nonce et le dénonciateur chacun à leur véritable place, malgré les grandes colères du Père Duchesne, qui prétend, dit Danton, que « sa pipe ressemble à la trompette de Jéricho, « et cjue, lorsqu'il a fumé trois fois autour d'une réputation, k elle doit tomber.... » Est-ce toi qui oses parler de ma for- :une, toi que tout Paris a vu, il y a deux ans, receveur de contre-marques, à la porte des Variétés, dont tu as été rayé, pour cause dont tu ne peux pas avoir perdu le souvenir?... Ce qui est certain c'est que tu n'étais pas avec nous, en 1789, dans le cheval de bois...; c'est que, comme les goujats, lu ne t'es fait remarquer qu'après la victoire, où tu t'es signalé en dénigrant les vainqueurs, comme Thersite, en emportant la plus forte part du butin, et en faisant chauffer ta cuisine et tes fourneaux de calomnies avec les cent vingt mille francs et la braise de Bouchotte.... Cent vingt mille francs à Hébert pour louer Georges Bou hotte! Pas si Georges, monsieur Bouchotte! Il n'est, ma foi, pas si Georges!... »
Ainsi allait Camille DesmouKns, frappant d'estoc et de taille. Puis, tout d'un coup saisi d'une mélancolie sublime :
0 mes collègues! cette vie mérite L elle donc qu'un représentant la prolonge aux dépens de l'honneur? Il n'est aucun de nous qui ne soit parvenu au sommet de la montagne de la vie. Il ne nous reste plus qu'à la descendre à travers mille précipices, inévitables même pour l'homme le plus obscur. Cette descente ne nous offrira aucuns paysages, aucuns sites qui ne se soient offerts mille fois plus délicieux à ce Salomon qui disait, au milieu de ses sept cents femmes, ci en foulant tout ce mobilier de bonheur : « J'ai trouvé que les « morts sont plus heureux que les vivants, et que le plus heu- « reux est celui qui n'est jamais né. »
Hébert écumait de rage. Le 11 nivôse (31 décembre), ■• court aux Jacobins, y dénonce de nouveau Bourdon de l'Oise), Fabre d'E iantine, Camille Desmoulins, ce dernier surtout, et il insiste pour que chacun fasse connaître ce qu'il sait sur leur compte.
Le 16 nivôse (5 janvier), nouvelle mêlée aux Jacobins. Gollot d'Herbois s'y élève contre l'hilippeaux, dont il veut l'exclusion, mais, quant à ce qui est de Camille : a N'ou blions pas, dit-il, ce qu'a l'ail pour le bien public le vieux patriote. >• Ce vieux patriote avait trente-trois ans, tant on vivait vite alors ! Le président lit une lettre de Camille Desmoulins, annoi çant son cinquième numéro. Un des amis d'Hébert, Momoro, reprend les attaques d'Hébert contre Philippeaux, au sujet duquel un autre membre s'écrie ■ << Il n'a rien vu; il a toujours voyagé en voilure! » A son tour, Hébert se lève : « Justice! justice! Je suis accusé dans un libelle d'être un spoliateur de la fortune publique. » — « En voici la preuve, » répond une voix pénétrante, i 'est celle de Camille Desmoulins. Il ajoute : •• Je tiens à la main l'extrail des registres de la trésorerie nationale qui porte que, le i juin, il a été payé à Hébert, par Boucholte, une somme de cent vingt-trois mille livres pour son journal: que, le k octobre, il lui a é'té payé une somme de soixante mille livres, pour six cent mille exemplaires du Père Duchi'Sne, tandis que ces six cent nulle exemplaires ne devaient coûter que dix-sept mille livres. • — Héberl . * Je suis heureux d'être accusé en face: je vais répondre. »
En ce moment, Robespierre jeune, qui revenait de Toulon, prend la parole et marque son étonnement du triste spectacle déroulé sous ses yeux : « Depuis cinq mois que je suis absent, dit-il avec amertume et gravité, la Société des Jacobins me paraît étrangement changée. On s'y occupait, à mon départ, des grands intérêts de la République; aujourd'hui, ce sont de misérables querelles d'individus qui l'agi-
tent. Eh! que nous importe qu'Hébert ait volé en donnant ses contre marques aux Variétés?... » Un rire moqueur s'éleva.
Hébert, à la tribune, levait les yeux au ciel, frappait du pied. « Veut-on m'assassiner aujourd'hui? » s'écria-t-d, désespéré. Et ce cri ne soulève que murmures. Robespierre jeune, en soufflant sur la flamme, l'avait attisée au lieu dt l'éteindre.
Robespierre aîné s'efforça de ramener le calme en disanl que son frère était absent depuis longtemps de la Société : que cela se voyait à son langage; qu'il avait rendu de grands services à Toulon, mais ne paraissait pas assez comprendre combien il était dangereux d'alimenter de petites passions qui se heurtaient avec tant de violence, que ces discussions prenaient un temps dû à la chose publique; que le devoir des républicains était d'empêcher tout acte d'oppression; que, lui, n'accusait personne et attendait la lumière pour se décider : « Je parierais que les pièces démonstratives que Camille a montrées ne prouvent rien. » Il conclut en demandant qu'on passe à la discussion du libelle de Philippe?) ux.
Danton parle dans le môme sens. Il s'afflige de ces débats personnels qui font oublier la chose publique; il insiste pour qu'on éclaire le peuple, pour qu'on laisse quelque chose à faire à « la guillotine de l'opinion; » et, fidèle à son habitude d'envelopper d'expressions violentes même ses appels à la modération, il termine en ces ternies . c< Subordonnons nos haines particulières à l'intérêt général, et n'accordons aux aristocrates que la priorité du poignard. » On décida que Philippeaux serait entendu à la prochaine séance.
Ainsi, d'une commune voix, Robespierre et Danton pro- I estaient contre des querelles dont le caractère peu élevé el le but personnel tendaient, non-seulement à énerver la République, mais à l'avilir. Vains efforts ' Trop de passions subalternes étaient en jeu pour que la voix de la raison se fit seule entendre. Philippeaux, tout entier aux préoccupations qu'il avait rapportées de la Vendée, brûlait de pousser les choses jusqu'au bout: Camille Desmoulins l'y encourageait par les éclats d'une admiration irréfléchie; Bourdon (de l'Oise) n'entendait pas renoncer de sitôt à saper les bises sur lesquelles reposait le pouvoir du Comité de salut public; et derrière Bourdon de l'Oise), l'excitant, le dirigeant, avec une ardeur voilée, se tenait Fabre d'Eglantine-.
Le .8 nivôse (7 janvier], jour fixé par les Jacobins poui les explications de Philippeaux, celui-ci, courant d'une âme éperdue au-devant des chocs que Robespierre et Danton voulaient éviter, lança du haut de la tribune de la i onvention, contre Ronsin, Rossignol et « les autres agents du ministère, » une des dénonciations les plus aventurées et les plus violentes dont elle eût jamais retenti. Son acte d'accusation fourmillait d'erreurs, émises de très-bonne foi sans doute, mais d'autant plus déplorables, que, dans ce moment, la grande armée vendéenne (fui avait passé la Loire se trouvant entièrement détruite, et les prétendues trahisons affirmées par Philippeaux ayant abouti, après tout, à un triomphe, la nécessité de l'attaque n'était pas là pour en couvrit la légèreté ou en justifier l'acharnement. Choudieu, qui avait vu de ses propres yeux beaucoup de choses dont Philippeaux ne pouvait parler que sur ouï-dire, Choudieu éclata. Lié à ce parti de Saumur que Philippeaux avait tant foulé aux pieds, il s'était longtemps résigné au silence, soit crainte de diviser les patriotes, soit dédain ; mais, las enfin de ce redoublement d'attaques dont, mieux que personne, il connaissait le côté faible . « Si Philippeaux n'est pas fou, s'écria-t-il, il est le plus grand A^< imposteurs.... Il ment à sa conscie ce <n ;:r
LE PRETOIRE DES JACOBINS
cu.sanl Rossignol de lâcheté. Ce qui l'a engagé à cetle déinarche, c'est la crainte d'être accusé lui-même, pour avoir provoqué la mesure désastreuse du 2 septembre. » Et, sans plus de délai, Choudieu mit la main à l'écrasante réponse qui devait être si fatale à Philippeaux.
De son côté et dans la même séance, Bourdon (de l'Oise) avait sonné la charge contre le gouvernement, et conclu à ce qu'on en finît a\ee un ministère monarchique; à ce que le pouvoir fut réorganisé ; et, provisoirement, à ce que les ministres ne pussent tirer aucun fonds du trésor puhlic sans un décret préalable
C'était paralyser tout, au moment où, sans une action prompte, la République périssait.
Danton, chose étrange, appuya Bourdon (de l'Oise), demandant qu'on « décrétât le principe ; » mais non sans renvoyer les détails à l'examen du Comité de salut puhlic, • afin. dit-il, de ne pas ralentir le cours de vos succès. » La Convention vota dans ce sens.
Mais l'amendement proposé par Danton ne faisait que masquer la portée de l'attaque. En réalité, un vote pareil, dans les circonstances extraordinaires où l'on se trouvait, n'allait pas à moins qu'à désorganiser le gouvernement. Et les résultats se produisirent dès le lendemain : la machine administrative s'arrêta tout d'un coup; les réclamations retentirent; les dangers s'accrurent, elle service des armées allait manquer absolument, si le Comitéde salut public n'avait pris le parti de violer le décret, pour conserver la Républi pie.
La séance de la Convention du 18 pluviôse (7 janvier) était un triste prélude à celle qui, le soir, devait avoir lieu aux Jacobins. Les passions venaient d'être de nouveau déchaînées A peine les Jacobins sont ils réunis, que Bour on (de l'Oise), Fabre d'Églantine, Camille Desmoulins et Philippeaux sont appelés. Point de réponse. Trois fois la sommation se fait entendre ; trois fois elle reste sans effets. Les accusés sont absents. « Puisque ceux qui ont provoqué cette lutte, dit Robespierre, fuient le combat, que la Société les cite au tribunal de l'opinion publique, qui les jugera. » Puis, comme pour détourner la Société de tous ces pugilats où serait l'écueil de sa dignité, et peut-être de son importance, il lui propose de mettre à son ordre du jour une question de politique étrangère : « Les crimes du gouvernement anglais, et les vices de la constitution britannique. »
Mais les pensées étaient ailleurs. Les passions qui bouillonnaient au fond des âmes entendaient si peu qu'on leur donnât le change, qu'un mot, un seul mot, produisit une tempête. Un membre, en parlant de la Convention, ayant laissé échapper 1 épithète de coupa1 h •■, appliquée à la décision qui avait envoyé Goupilleau (de Fontenay) en Vendée, voilà le désordre au comble. Plusieurs voix crient que la Convention est avilie, le bruit devient immense; le président est obligé de se couvrir « Une insulte à la Convention ! » crie Bentabolle, profitant d'un moment de silence. « Non, non, » lui est-il répondu de toutes parts. Affligé et irrité, Robespierre se plaint de cet empressement de certains membres à profiter de la moindre circonstance pour empêcher la Société de jouir du calme dont elle a tant besoin. « La Convention, ajoule-t-il avec hauteur, n'est pas aussi aisée à dégrader qu'on semble le craindre.... Celui qui manifeste à chaque instant cette crainte n'a nul respect de lui-même, de la Convention et du peuple. La Convention ne tient que d'elle l'honneur dont elle est couverte ; elle n'a au-dessus d'elle que le peuple français, et, quant à ceux qui désireraient peutêtre que la Convention fût dégradée, qu'ils voient ici le pré-
sage de leur ruine ; qu'ils entendent l'oracle de leur mo^l certaine, ils seront exterminés. »
A ces mots, l' Assemblée se lève tout entière, et, violemment émue, proclame à grands cris la ruine des traîtres et le triomphe du peuple français.
Cependant un pâle jeune homme vient de minier à la tribune. Juste ciel, quel trouble est le sien! et comme la parole tremble sur ses lèvres ! Est-ce bien là le Juvénal du Vieux Corrlelier? « Tenez, s'écrie-t il, je vous avoue que je ne sais plus où j'en suis : de toutes parts on m'accuse, on me calomnie. Sur le fait de Philippeaux, je vous confe franchement que j'ai cru de bonne foi ce qu'il a consigné dans son mémoire.... Je vous avoue que je ne sais plus où j'en suis. Qui croire? Quel parti prendre? J'y perds la tète.... »
Robespierre vint en aide à son ancien camarade de collège. Apres l'avoir raillé lourdement, mais sans âpreté, de son admiration excessive pour Philippeaux, il l'absout sur ce qu'il a quelque chose de la naïveté de la Fontaine. Ses écrits sont condamnables, mais on ne doit pas confondre sa personne avec ses écrits Camille est un enfant gâté, qui avait d'heureuses dispositions, et qu'ont égaré les mauvaisi s compagnies. « Il faut, ajoute Robespierre, sévir contre ses numéros, que Brissol lui même n'eût pas osé avouer, et le conserver au milieu de nous Je demande, pour l'exemph , que les numéros de Camille soient brûles dans la Société. »
Il y avait quelque chose de dédaigneux mais de fort habile dans ce ton de protection à la fois ami et grondeur. Quoi de plus propre à atténuer la faute que d'en amoindrir la portée? Et, quant à la proposition de brûler les numéros réputés dangereux, elle venait de Camille Desmoulins, qui lui-même avait écrit en propres termes, après avoir cité l'illustre exemple de l'humilité de Fénelon : « Je suis pi et à brîrler mon numéro trois. »
Qu'on juge de l'irritation de Robespierre, lorsque, au moment où d tendait la main à Camille, il r. eut de lui cette flèche, visée au cœur . « Fort bien dit, Robespierre ; mais je te répondrai comme Rousseau . Brûler n'est pas répondre. » Ce cri amer semblait transformer Robespierre en inquisiteur. Profondément blessé, il réplique . « Gomment oser encore justifier des ouvrages qui font les délices de l'aristocratie? Apprends, Camille, que, si tu n'étais pas C ■mill -, on ne pourrait avoir autant d'indulgence pour toi. La manière dont tu veux te justifier me prouve que tu as de mauvaises intentions Brûler n'est pas répondre ! Mais cette citation peut-elle trouver ici son application?
— Mais, Robespierre, je ne te conçois pas, reprend Camille. Comment peux-tu dire qu'il n'y ait que les aristocrates qui lisent ma feuille? La Convention, la Montagne ont lu le Vieux Cordelier. La Convention, la Montagne ne sont donc composées que d'aristocrates? Tu me condamnes ici; mais n'ai-je pas été chez toi? Ne t'ai-je pas lu mes numéros, en te conjurant, au nom de l'amitié, de vouloir bien m'aider de tes avis, et me tracer le chemin que je devais tenir? »
Ce que Camille Desmoulins oubliait, c'est que les deux seuls numéros que Robespierre eût vus étaient les deux premiers, ceux qui précisément ne contenaient contre la Révolution ni allusions équivoques, ni rapprochements dont ses ennemis pussent triompher. « Tu ne m'as pas montré tous tes numéros, dit-il, je n'en ai vu qu'un ou deux. Comme je n'épouse aucune querelle, je n'ai pas voulu lire les autres : on aurait prétendu que je les avais composés. »
Camille Desmoulins se tut.
Al>rs Danton, se levant . « Camille ne doit pas s'effrayer des leçons un peu sévères que l'amitié de Robespierre vient
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de lui donner. Citoyens, que la justice et le sang-froid président toujours à vos décisions. En jugeant Camille, prenez garde de porter un coup funeste à la liberté de la presse. »
On lut ensuite le quatrième numéro du Vieux Cordelier, lecture que les tribunes écoutèrent attentivement, en silence, et, selon Camille "Desmoulins, « avec une défaveur très-peu sensible. »
La lecture du troisième numéro n'eut lieu que le lendemain; ce fut Momoro qui la fit. Même silence que la veille. On propose de lire le numéro cinq. Robespierre fait observer que c'est inutile ; que l'opinion doit être fixée sur l'auteur. Il voit dans les écrits dénoncés un composé bizarre de vérités et de mensonges, de politique et d'absurdités, de vues saines et de projets chimériques et particuliers. Il blâme Camille ; il blâme Hébert. Mais il demande qu'au lieu de discuter le premier, on discute la chose publique Ardent à dérober le spectacle de querelles purement personnelles à l'at tention des Jacobins, il s'efforce de la diriger plus loin et plus haut. ïl montre la ma n de l'étranger dans l'existence de deux factions qui, parties de points opposés, se rencontrent en de communs efforts pour ruiner la République. Soudain, apercevant Fabre d'Églantine qui se lève et descend de sa place, il invite la Société à le retenir, et celui ci montant à la tribune ; « Si Fabre, dit-il avec hauteur, a son thème tout prêt, le mien n'est pas encore fini. Je le prie d'attendre. » Et il continue. Son langage est vague; le soupçon y gronde d'une manière sourde ; un mot redoutable s'en échappe : « Il n'y a plus que quelques serpents à écraser. » Ces serpents, qui sont-ils? De toutes les parties de la salle on applaudit à la menace. Mais aucun nom n'a été prononcé encore. Le nom que Robespierre avait sans doute au fond de sa, pensée tombe enfin de ses lèvres. Détournant les colères de la tête de Camille : « J'invite, dit-il, la Société à ne s'at- Idcher qu'à la conjuration, sans discuter plus longtemps les numéros du Vieux Coi'delier ; » et, l'œil fixé sur Fabre d'Églantine • « Je demande que cet homme, qu'on ne voit jamais qu'une lorgnette à la main, et qui sait si bien exposer des intrigues au théâtre, veuille bien s'expliquer; nous verrons comment il sortira de celle-ci.... »
Fabre d'Églantine déclara qu'il attendrait, pour répondre, qu'on précisât les accusations, et se défendit, non-seulement d'avoir influencé Camille, mais d'avoir jamais fréquenté publiquement, soit Bourdon (de l'Oise), soit Philippeaux.
Un cri l'interrompt, un cri barbare : A la guillotine! Sur quoi Robespierre demande que l'interrupteur soit chassé de la Société, séance tenante, ce qui est exécuté.
Fabre reprend la parole ; mais son discours est trouvé peu satisfaisant; et, les membres se retirant un à un, on lève la séance.
C'était un homme remarquable à divers titres que ce Fabre, qui, tout jeune encore, ayant obtenu aux jeux Floraux de Toulouse le prix de l'églantine, se para du nom d'une fleur. Nous avons parlé de la création du calendrier républicain, dont il partagea l'honneur avec Romme : heureux s'il n'eût laissé que ce souvenir 1 Mais sa déposition contre les infortunés Girondins, qu'il ne rougit pas de présenter comme ayant pris part au vol du garde-meuble, comment l'oublier jamais? Au reste, il touchait au moment d'expier cette calomnie, lui qui fut tué par une calomnie semblable, il avait coutume de dire « Je ^r:..„ un suspect d'un quart de lieue; » quelle fatali'é 'i m tomber lui-même dans la catégorie des suspects? Ce qui est certain, c'est qu'aux yeux de Robespierre il avait l'importance néfaste d'un chef de faction, et d'un chef cauteleux, plein de ressources cachées, s'effaçanl
toujours derrière ceux qu'il conduisait, ne frappant que par la main d'autrui, ne combattant qu'à la faveur des ténèbres, et faisant de la politique une intrigue de théâtre. Chose à noter! dans son projet de Rapport sur la faction des Indulgents, Robespierre semble s'étudier à écarter le nom de Danton, dont Fabre avait été le secrétaire ; et, quant à Camille, dont Fabre était l'ami, il ne le peint que comme un agent secondaire et trompé. Le chef, le vrai chef du complot qu'il croit avoir découvert, c'est l' ex comédien de province devenu auteur dramatique, et passé maître dans l'art de connaître « le ressort qu'il faut toucher pour imprimer tel mouvement aux différentes machines politiques dont l'intrigue peut disposer; » l'ennemi à vaincre, c'est l'auteur du Philinte de Molière, blotti dans l'ombre des coulisses, et, de là, dirigeant les effets de scène ; c'est le moqueur aussi, l'homme à la lorgnette Et Robespierre n'est pas seul à porter ce jugement de Fabre d'Églantine. Bientôt, nous entendrons Saint Just dire de lui : « Il joua sur les esprits et sur les cœurs, sur les préjugés et les passions, comme un compositeur de musique sur les notes d'un instrument. » Danton, en parlant de Fabre, disait que « sa tête était un répertoire de choses comiques. » Mais, en même temps, Danton lui attribuait de la bonhomie, et il en donnait pour preuve que, se trouvant chez Camille Desmoulins au moment où celui ci lisait à quelqu'un son plaidoyer en faveur d'un Comité de clémence, Fabre s'était mis à pleurer. Mais, après avoir rappelé ce fait, Saint-Just ajoute durement • « Le crocodile pleure. »
Ceci était le cri de la haine, sans doute; et la haine n'est pas toujours juste. Mais que, précisément à la même époque, Fabre d'Eglantine versât des larmes d'attendrissement en entendant prononcer le mot clémence, et publiât l'éloge de Marat , cela devait certes paraîtra étrange à des hommes aussi soupçonneux que Robespierre et aussi raides que Saint- Just.
Parmi les pièces trouvées chez Robespierre après sa mort, il en est .une où la probité de Fabre d'Eglantine est cruellement mise en question On y lit : « Lorsque d'Eglantine était secrétaire du département de la justice , il fit faire dix mille paires de souliers, à raison de cinq livres la paire ; il les vendit ensuite huit livres dix sous et neuf livres.... Ce sont ces fameux souliers qui ne duraient que douze heures à nos volontaires dans les plaines de la Champagne.... C'est avec raison qu'on reproche à d'Eglantine d'étaler un luxe qui fait rougir les mœurs républicaines. N'est-il pas incroyable que cet homme, qui avait à peine des souliers au 10 août, et qui mettait en gage un habit pour en retirer un autre, afin d'avoir le plaisir de changer de costume, se trouvât tout à coup avoir un brillant équipage et des domestiques pour le service de la citoyenne Réiny, sa maîtresse?... »
A ces accusations, voici ce que Fabre répondait :
« On dit que je suis riche : je donne tout ce que je possède dans l'univers, hormis mes ouvrages, pour moins de 40 000 livres ; et c'est le fruit de seize pièces de théâtre, dont le succès, dû à la bienveillance du public, a été si grand, qu'il y a eu telle de mes comédies qui a eu cent soixante représentations de suite. Qu'on lise les registres de tous les théâtres de France, et l'on verra qu'ils m'ont rendu plus de 150 000 livres. Voilà ce qui peut m'en rester. — On dit que je suis luxueux. L'amour de tous les arts est dans mon âme. Je peins, je dessine, je fais de la musique, je modèle, je grave, je fais des vers, j'ai composé dix- sept comédies en cinq ans. Mon réduit est orné de ma propre main. Voilà ce luxe. »
Quoi qu'il en soit, autant Robespierre était porté à s'exa-
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gérer les torts ou les vices de Pabre d'Églantine, autant il se sentait disposé à jeter un voile complaisant sur les fautes de Camille Desmoulins. Et cette disposition lui avait créé une situation fort embarrassante. Habiles à miner sa popularité, les Hébertistes s'autorisaient de la protection dont il avait, à deux reprises, entouré Camille pour le rendre comptable, à mots couverts, des allusions violentes dirigées par celui-ci contre le régime révolutionnaire. Comment était-il possible qu'un bomme qui avait comparé ce régime aux règnes de Tibère et de Néron eût trouvé dans un membre du Comité de salut public un juge si indulgent? Quel mystère cacbait cette tolérance d'un esprit vanté comme inflexible, à l'égard
d'un écrivain dont les contre-révolutionnaires se disputaient les productions avec des tressaillements de joie ? Nul doute, et on en aura bientôt la preuve, nul doute que la forme dédaigneuse donnée par Robespierre à son intervention protectrice n'eût blessé Camille Desmoulins jusqu'au fond de l'âme ; mais ceux qui voulaient les perdre l'un et l'autre , l'un au moyen de l'autre, affectaient de ne voir dans ce dédain qu'une ruse de l'amitié, qu'un procédé ingénieux pour soustraire le coupable à la responsabilité de ses actes. Ah ! il fallait distinguer la personne de Camille de ses écrits ! Et pourquoi donc ce privilège ? Parce que Camille était un enfanl ? Admirable, en vérité! Mais quel homme aurait jamais porté I