‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 2)Chapitre 6 sur 146 · STOFFLET · texte numérisé non relu

STOFFLET

Gharette, il n'existait nul accord. La troupe de Vrignaud ayant peine à subsister dans le canton de Vieillevigne , alors trèspeuplé, Gharette, pour qui elle était un rempart, s'était engagé à la nourrir; et, au lieu de cela, il !a laissait sans pain, landis que lui, entouré de femmes galantes et de jeunes gens efféminés, passait son lem' ? en festins et en danses. De là

un mécontentement qu'avait soin d'enflammer la marquise de Goulaine , femme ambitieuse , fort influente , que Gharette avait mortellement blessée par l'ironique cadeau d'une quenouille, et qui s'en vengeait en intriguant contre lui à Vieillevigne.

La haine de la marquise eut un moment de triomphe. Les

républicains, sortis des Sables, s'étant un jour avancés brusquement jusqu'à Palluau, l'armée de Gharette fut saisie d'une terreur panique et se réfugia sur le territoire de Montaigu, où commandait Royrand. Celui-ci, homme probe et très-avare de réquisitions , vit arriver avec inquiétude des milliers de bouches à nourrir. Il fit mauvais accueil à Gharette , et alla jusqu'à lui dire que du moins il fallait voir l'ennemi avant de décamper. Gharette apprend , sur ces entrefaites , que le poste de Saint-Golombin n'est gardé que par quatre cents républicains , tirés d'anciens régiments de ligne : impatient de se relever , et la rage dans le cœur, il court sur ce poste, l'enlève, se concerte avec Royrand, reprend son campdeLégé, culbute une colonne envoyée contre lui de M achecoul, pousse droit à la ville et s'en empare.

Lescure était au château de la Roulaye , lorsque ces nouvelles lui parvinrent. Il écrivit aussitôt à Charette une lettre de félicitations , à laquelle celui-ci répondit par des compliments sur la prise de Saumur; et tel fut le point de départ d'une négociation ayant pour objet l'investissement de Nantes par les deux armées combinées. Il fut convenu que Gharette attaquerait Nantes par la rive gauche de la Loire, tandis que, passant le fleuve, l'armée de l'Anjou et du Haut-Poitou irait attaquer par la rive droite.

Grande entreprise! les Vendéens n'avaient encore osé rien de pareil. Aux paysans du Marais, surtout, le projet parut superbe. Que d'injures ils allaient pouvoir venger sur ces bourgeois nantais qui, si longtemps, les avaient tenus en échec, et qu'avec une animosité envieuse ils appelaient les culottes de soie! Et puis, de toutes les places maritimes qui communiquent avec l'Océan , Nantes n'était-elle pas , après Bordeaux, la plus commerçante? Que de trésors apportés là par les deux à trois mille navires qui, chaque année, entraient dans le port! Et qui sait ce que ne renfermaient pas les belles maisons qui le garnissent sur une longueur de près d'une demi-lieue ! Nantes , aux yeux du paysan vendéen des côtes, c'était le Pérou , et les soldats de Gharette se montraient, comme leur chef, assez légers de scrupules. lisse préparèrent donc gaiement à ce voyage de la terre promise, et firent provision de sacs.

Les mêmes motifs n'existaient pas pour l'armée de l'Anjou et du Haut-Poitou, plus morale, mieux disciplinée, et moins en contact avec ce qui aurait pu, soit envenimer son ardeur, soit éveiller sa convoitise. Aussi témoigna-t-elle peu d'empressement. Mais les chefs se déterminèrent par des considérations qui semblaient décisives. Les intelligences qu'ils avaient clans Nantes leur promettaient un succès, sinon certain, du moins très-probable. Et quel changement une conquête de ce genre n'eût-elle pas introduit dans leur fortune ! Une fois maîtres de Nantes, ils ne pouvaient manquer de s'emparer de Paimbœuf, ils tenaient le cours de la Loire jusqu'à son embouchure, ils avaient une communication ouverte avec les Anglais , et il leur devenait facile de mettre le feu à la Basse-Bretagne et à la Normandie, où couvait déjà l'incenclie. Bonchamps combattit le projet de marcher sur Nantes, nais en vain. L'expédition fut résolue, et l'armée s'ébranla.

Saumur établissant une communication entre les deux rives de la Loire, l'abandonner eût été dangereux; une garnison y lut laissée, sous les ordres de la Bochejaquelein. Mais comment y retenir des paysans qui, du champ de bataille, n'aspiraient qu'à retourner à leurs villages? Il fallut s'engager, non-seulement à les nourrir, mais à les payer . expédient qui tendait à modifier le caractère de cette guerre et à lui ôter ce qu'elle avait jusqu'alors puisé de force dans la sponta-

té, la soumission volontaire, l'élan.

Le 17 juin, les Vendéens occupaient Angers, que les habitants, frappés d'épouvante, s'étaient hâtés d'évacuer; et, le 21, on y lisait sur tous les murs une proclamation signée d'Elbée, d'Autichamp, de Fleuriot, de Boissy , Stofflet, de Hargues, de Fesque, laquelle menaçait de traiter comme criminel de lèse-majesté, au nom de Monsieur, régent du royaume, quiconque reconnaîtrait une autre autorité que celle de Louis XVII.

Il est à noter que ni Gathelinau , ni Bonchamps , ni Bernard de Marigny , ni Lescure ne signèrent cette proclamation, quoiqu'ils eussent mis leur signature à un manifeste beaucoup moins important, publié à Angers dès le 17. Étaientils absents? Quelque mésintelligence avait-elle éclaté entre eux et leurs collègues? Ou bien, Stofflet, qui affectait souvent d'agir sans consulter tout le monde, ou même sans consulter personne , avait-il pris sur lui de faire acte d'autorité, en s'entendant avec d'Elbée?

Quoi qu'il en soit , l'orgueil de leur langage semblait au moment d'être justifié par le succès de l'armée vendéenne. Car, à son approche, tout pliait, tout fuyait. Par suite de l'évacuation d'Angers, les postes de la Pointe, de Ghantocé, de Saint-Georges, d'Ingrande avaient été successivement abandonnés , ce qui mettait Ancenis dans l'impossibilité presque absolue de tenir : en vain Goustard était-il accouru dans cette ville , pour empêcher la garnison de battre en retraite : la terreur des habitants , arrivée au comble , s'était répandue parmi les soldats. Geux-ci reçurent l'ordre de se replier sur le chef-lieu du département, et, le lendemain, les bataillons d'Angoulême , de l'Orne , de la Mayenne , de Seine-et-Oise se retirèrent, suivis d'un grand nombre d'habitants. Ge départ était le signal qu'attendaient les royalistes, jusqu'alors cachés : ils firent nommer un comité composé de vingt citoyens , engagèrent ce qui restait de la population à proclamer Louis xVlI, et accueillirent sans opposition la première bande royaliste qui se présenta.

Le -22, un courrier apportait au conseil provisoire un exemplaire de l'arrêté suivant, pris la veille à Angers :

« De par le Roy et de Monsieur, régent du royaume, il est enjoint au conseil provisoire de faire cuire sur-le-champ, et autant que possible, du pain pour l'approvisionnement de l'armée , et de pourvoir à tout ce qui sera nécessaire pour le logement de quarante mille hommes, etc....

« Signé : d'ELBÉE , chevalier de Fleuriot, de Boissy, de Fksque. »

Le nombre des Vendéens qui marchaient sur Nantes s'éle vait donc à quarante mille hommes, sans compter l'armée de Gharette d'égale force!

Or la ville de Nantes, ouverte de tous côtés en deçà de la Loire , n'avait , pour défendre une contrevallation de près de deux lieues d'étendue , qu'une garnison d'environ dix mille hommes , composée en majeure partie de gardes nationales. Quelques bouts de fossé , quelques épaulements ou parapets faits à la hâte, voilà en quoi consistaient les fortifications. Au dehors, pas de positions, pas d'emplacements d'où l'artillerie pût jouer avec grand effet. Jamais situation , en apparence, plus désespérée.

Le 22 juin, une députation envoyée par cette grande ville en détresse se présenta à la barre de la Convention , qu'elle émut par la véhémence de ses supplications. Délaisserait-on Nantes? Ouvrirait- on toute grande aux émigrés et aux Anglais cette porte de la France? Ah! le temps était passé des

GUERRE DE LA VENDÉE

mesures ordinaires. II fallait que le tocsin de la liberté sonnât d'un bout à l'autre de la République. A quoi bon endormir les alarmes? Le péril n'était que trop imminent. Quant aux Nantais , ils avaient pris leur parti : hommes , enfants, vieillards travaillaient à préparer la défense ; et, si le sol leur manquait pour vivre, il ne leur manquerait pas pour mourir. L'adjuration des députés se résumait en ces mots : « Si nos malheurs n'obtiennent aucun soulagement, nous retournerons vers nos infortunés concitoyens.... peut-être ne trouverons-nous plus que leurs cadavres! »

Ils finissaient à peine que, d'un ton animé, Laporte s'écrie : « Je demande que la Convention fixe l'heure où le tocsin sonnera dans toute la République. » Cette motion est appuyée pai Legendre , mais combattue par Thuriot , comme tendant à mettre lu ^-ance en combustion. Tout à coup Rarère se lève , tenant à la main une dépêche , dont il s'empresse de donner lecture. Elle était du commissaire montagnard Choudieu et disait :

« J'arrive de Niort. Riron y est à la tête de vingt-cinq mille hommes, dont seize mille d'excellentes troupes, le reste composé de gardes nationales en réquisition. — H y a aux Sables douze mille hommes de troupes bien disciplinées, sous les ordres de Roulard. — On a eu à gémir à Niort de la négligence mise dans la construction des fours; on ne cuit que pour un jour , et l'armée ne peut se mettre en marche sans avoir du pain pour quatre ou cinq jours d'avance. — On organise à Tours une armée qui sera au moins de vingt-cinq mille hommes. Elle se compose des troupes qui nous arrivent de Paris et des débris d la garnison de Saumur. — On s'était d'abord réuni à Angers ; mais l'esprit est si mauvais , qu'on n'a pas même parlé de se défendre.... Malgré tout, ça ira, ou nous périrons. »

Le caractère rassurant de ce rapport venait contre-balancer mal à propos les salutaires appréhensions éveillées par la supplique des députés nantais : la nouvelle d'un brillant fait d'armes de Westermann acheva, peu de temps après, de distraire l'attention de l'Assemblée.

Lescure avait suivi l'armée vendéenne à Angers; mais, pour parer sans doute au danger d'une diversion du côté de Niort, il était revenu sur ses pas et occupait Parthenay , lorsque Westermann, alors à Saint-Maixent, quitte brusquement son poste, se présente, le 25 juin, aux portes de Parthenay, les enfonce à coups de canon , et entre au pas de charge dans la ville. Le lendemain, il écrivait aux représentants du peuple à Niort, en leur rendant compte de ce succès : « J'ai poursuivi l'ennemi jusqu'à près de trois lieues sur la route de Thouars.... Là, forêts et buissons m'ont arrêté.... J'ai bien cru tenir Lescure, mais je n'ai pu avoir que deux de ses chevaux. Je vous enverrai à Niort tous les bœufs que j'ai pris. Le pain , je m'en servirai pour ma troupe , et j'attendrai ici quelques heures de pied ferme cette armée prétendue catholique En ce moment, j'entends de toute;; parts sonner le tocsin pour le rassemblement . cela ne fait qu'animer davantage mes soldats, qui, quoique épuisés de fatigue, sont disposés à un nouveau combat, mais, comme les bœufs ne peuvent combattre, ils font mon avant-garde sur Saint-Maixent. — J'ai perdu peu de monde. — Mon premier lieutenant-colonel d'infanterie est entré le premier à Parthenay sabre en main et a tranché la tête à un ecclésiastique qui tenait une mèche, prêta mettre le feu au canon.... Pas une oboLe n'a été prise aux habitants. »

Le complément du compte rendu officiel se trouve dans une lettre du commissaire montagnard Goupilleau à son collègue Maignen. : « A Parthenay, il y a eu six cents Vendéens

tués; du côté des républicains, quelques blessés seulement. Si Westermann eût eu de bons guides, il s'emparait de Lescure , de Reaudry et de Reaurepaire , qui se sont sauvés en chemise par un endroit dont on ne se défiait point. On a pris vingt mille livres pesant de pain et quarante bœufs gras. »

Trois jours après, les républicains remportaient un avantage non moins signalé à Luçon, qu'une bande nombreuse de paysans était venue attaquer, à cinq heures du soir, sur quatre colonnes. La victoire sembla d'abord pencher du côté des paysans. Sandoz, qui commandait les républicains, croit tout perdu; il donne le signal de la retraite; et le bataillon de la Charente-Inférieure, recevant les ordres du général, les exécute; mais, par un hasard fortuné, ils ne parviennent pas aux autres corps, qui continuent de se battre avec intrépidité. Un bataillon, nommé le Vengeur, fut admirable. Enfin, Roissier, à la tête de ses dragons , tombe rudement sur les Vendéens, les refoule , leur tue quatre cents hommes , et les rejette au delà du pont de Mainclaye.

Malheureusement ces faits d'armes étaient trop isolés et avaient lieu sur des points trop éloignés de Nantes pour que cette ville en ressentît le favorable contre-coup. Abandonnée à ses propres forces, il ne lui restait plus de sauvegarde que le courage de ses habitants. Or ce n'était pas la première fois que cette cité puissante avait à témoigner glorieusement d'elle-même devant l'histoire. Elle pouvait se rappeler avec orgueil comment, en 1343, elle avait repoussé les Anglais, et quel siège terrible elle avait, dès 445, soutenu contre les Huns. Ce vieux château qui s'élève sur le bord de la Loire à l'extrémité du cours de Saint- Pierre, un souvenir fameux, demandait qu'à tout prix on le sauvât de l'invasion des hordes catholiques : c'était là que Henri IV avait rendu, en faveur de la liberté de conscience, l'immortel édit dont la révocation par son petit-fils inonda de sang les Cévennes.

Qu'allait-il arriver? Nantes avait eu longtemps dans son sein un ennemi cruel, la division. Deux clubs s'y étaient livré une guerre acharnée : l'un, celui de Saint- Vincent, composé de révolutionnaires pleins de feu, tels que Rachelier, Chaux, Goullin ; l'autre, celui des Halles, qu'appuyait un comité des trois corps administratifs.

D'un autre côté , les hommes naturellement appelés par leur position à diriger la défense ne présentaient à la Révolution que des garanties douteuses. L'impression que pouvait donner de lui à de francs jacobins l'ex-marquis Canclaux est curieuse à observer dans le passage suivant d'un rapport lu, quelques mois plus tard, à la Convention, par Nicolas Hentz, député de la Moselle : « Canclaux m'a paru un homme de l'ancien régime, moulé par l'ancien régime, mais non pas un traître. Seulement, de telles gens, liés avec les aristocrates, dont ils aiment les manières de cour, trahissent sans s'en apercevoir. Le plus sûr est de ne pas s'en servir. »

Reysser, commandant temporaire de la ville et du château de Nantes, ne pardonnait pas aux Montagnards leur récente victoire sur la Gironde , et couvait dans sa pensée le projet de soulever contre la Convention la ville qu'il avait à défendre contre les Vendéens.

Coustard , que nous avons vu figurer avec éclat dans l'affaire de Saumur, était un homme d'une bravoure aventureuse, mais d'opinions suspectes. Né dans l'île de Saint-Domingue et venu de bonne heure en France, ù il entra dans les mousquetaires, son mariage avec une Nantaise l'avait fixé à Nantes dès 1768, et on le citait pour l'audace avec laquelle, un des premiers, on l'avait vu, après la découverte de Montgolfier, monter en aérostat, aux acclamations d'une immense

multitude, attirée par la nouveauté du spectacle Élu membre de l'Assemblée législative, son attitude y avait été telle, qu'on le soupçonna d'avoir été gagné par Louis XVI ou par la reine; et, lorsque dans la Convention il se rallia à la Gironde, ce fut de manière à laisser craindre qu'il ne penchât secrètement pour la royauté. Toutefois il n'existait contre lui aucune preuve, et sa conduite à Saumur avait été celle d'un citoyen et d'un soldat.

Gomme Goustard, Baco, maire de Nantes, était un homme d'un courage bouillant, que relevaient enccre son âge avancé et sa chevelure blanche. Mais son cœur appartenait à la Gironde : circonstance fâcheuse, dans un moment où les Girondins cherchaient à se venger de leur délai e en attisant la guerre civile, et où l'anéantissement du royahsme était au prix d'un concours sans réserve au pouvoir de la Convention.

Les chefs vendéens n'ignoraient rien de tout cela, et fondaient sur l'aveugle emportement de l'esprit de pavti l'espoir d'une prompte réussite. Ils se trompèrent. L'esprit de parti, cette fois , se trouva moins fort , parmi les Nantais , que l'amour de la Révolution et le culte de la France. Les jalousies se turent, les dissidences s'ajournèrent. Peuple et bourgeoisie s'unirent dans une sainte résolution de sauver la ville ou de périr. Il n'y avait guère, pour la garder, que cinq bataillons de troupes régulières ; mais de quels miracles n'est point capable une grande cité dont chaque habitant a fait pacte avec la mort? On vit Baco, le maire aux cheveux blancs, le véhément vieillard, parcourir les rues, félicitant les uns, encourageant les autres, soufflant à tous son âme ardente. Merlin (de Douai), trop homme de loi pour être un guerrier, se laissa néanmoins porter de bonne grâce par l'élan général. Ganclaux, qui , comme tous les militaires n'avait de foi qu'aux militaires, songea sérieusement à organiser une défense qu'il avait d'abord jugée impossible. Que dire encore? Ceux du club de Saint- Vincent et ceux du club des Halles se tendirent noblement la main, rirent alliance pour le combat, et coururent confondre leurs rangs dans une église dont ils firent retentir les voûtes de ce cri, aussi girondin que montagnard, après tout : « Vive la République ! »

Le 28 juin au soir, Ganclaux fut averti par ses avantpostes qu'on apercevait au loin comme des fusées volantes et des ballons illuminés. Bientôt on entendit des bruits semblables au mugissement du taureau. C'était l'avant-garde des "Vendéens, qui arrivaient, en hurlant, faute de tambours, dans des cornes de bœuf, pendant que l' arrière-garde s'avançait au son des cantiques.

Il avait été convenu avec les chefs que l'attaque aurait lieu simultanément par l'armée d^ Gathelineau et celle de Charette, le 29 juin, pendant la nuit, à deux heures. A deux heures, en effet, Gharette était à Pont-Rousseau, d'où il tirait sur la ville à boulets rouges. Faire plus, il ne le pouvait guère ; car il lui eût fallu, pour cela, pénétrer, sur une longueur d'une demi-lieue, à travers une gorge étroite formée par les ponts de la Loire et de la Sèvre, sans pontons ni bateaux. Et cependant le caractère de ses soldats était si connu, on les savait si avides de meurtre et de butin, que d'un mouvement impétueux, et au nombre de vingt-cinq ou trente mille, les habitants se portèrent de ce côté, laissant dégarnies les routes de Vannes, de Rennes et de Paris. Si donc, en ce moment, l'armée de l'Anjou et du Haut-Poitou eût été à son poste, engageant le combat, c'en était fait de Nantes, sans doute. Mais l'ennemi ne parut de ce côté qu'à huit heures du matin, lorsque déjà tout était préparé pour le recevoir. Qui fut le sauveur de Nantes? un ferblantier nommé Meuris.

Cet homme, en qui le cœur d'un héros battait sous l'habil de l'artisan , s'était offert à aller, avec le 3e bataillon de la Loire-Inférieure qu'il commandait, défendre Nort, point trèsimportant que les Vendéens avaient à franchir, pour prendre à revers le camp de Saint-Georges, seul obstacle à leur attaque par les routes de Paris, de Rennes et de Vannes. Or, le 27 juin, à quatre heures du soir, un corps de quatre mille Vendéens s'était présenté devant Nort, prêt à traverser l'Erdre. Mais Meuris était là qui les attendait de pied ferme, bien qu'il n'eût à leur opposer que cinq cents hommes et deux pièces de campagne. Le feu commença et ne dura pas moins de quatorze heures. La rivière paraissait profonde ; les Vendéens, n'osant risquer le passage, cherchaient un gué, ne le pouvaient trouver, hésitaient : une femme, échappée de Nort, leur indiqua l'endroit favorable. Aussitôt des cavaliers vendéens, portant des fantassins en croupe, se jettent dans l'Erdre. Les volontaires de Meuris ont épuisé leurs munitions ; mais ils savent combien il importe au salut de Nantes que la marche de l'ennemi soit retardée : ils reçoivent, la baïonnette au bout du fusil, les premiers Vendéens qui ont passé la rivière. Le gros de l'armée suivait. Les volontaires, enveloppés, pressés de toutes parts, continuent de combattre avec un courage indomptable, le courage des trois cents Spartiates aux Thermopyles. Ceux qui tombaient servaient de rempart aux autres. Déjà, de ce bataillon héroïque, il ne reste plus que quarante-deux hommes. Meuris les serre autour du drapeau, et les ramène à Nantes, couverts de sang, de sueur et de poussière. Le but de l'expédition était atteint, la marche de l'ennemi avait été retardée ; et à ce premier résultat d'un prix inestimable se joignit l'effet électrique que produisit sur la population un exemple de dévouement sublime.

Le camp de Saint Georges levé, la ville fut attaquée sur sept points à la fois. Delà lande de. Ragon, les Vendéens de Gharette s'étaient portés en foule au faubourg des Sorinières, avec trois pièces de canon et deux pierriers, le faubourg ayant été abandonné, dès le commencement de l'attaque, par l'ordre même de Beysser, à cause « de l'inutilité de ce poste et de l'incivisme de la plupart de ceux qui l'habitaient. » Au reste, rien ne manquait aux préparatifs faits pour la défense de Pont-Rousseau : une pièce de dix-huit, mise en batterie dans la plaine d'Orillard, enfilait le village des Sorinières ; on avait abattu les arbres qui auraient pu protéger les assaillants ou nuire au jeu des pièces républicaines; et des postes nombreux gardaient tous les points menacés. L'artillerie des républicains, servie avec moins de vivacité, mais plus d'habileté et de succès que celle des ennemis, leur fit éprouver d'assez grandes pertes. Trois fois le drapeau blanc fut renversé.

Pendant ce temps , une colonne d'environ quatorze mille Vendéens arrivait par la route de Rennes, soutenue d'une grosse artillerie, et s'avançait jusqu'à une demi-portée de canon des barrières. Là commandaient Canclaux, du côté des Nantais, et, du côté des Vendéens, Cathelineau. Les batteries vendéennes furent placées sur une éminence, au milieu du grand chemin, et un corps nombreux se posta sur la gauche, tandis que, lancés sur les routes de Vannes et de Paris, de forts pelotons s'avançaient , à la faveur des blés, le long des haies, et s'emparaient de diverses maisons, d'où les assiégeants tiraient à couvert sur la ville. L'attitude des bataillons républicains fut admirable. Ils supportèrent le feu de l'ennemi avec une fermeté que rien ne put ébranler, et y répondirent sans relâche. Dirigée par l'adjudant général Billi, leur artillerie sema partout le ravage. Plusieurs canons appartenant aux assiégeants sont coup sur coup démontés; un

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