‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 2)Chapitre 5 sur 146 · MARCEAU · texte numérisé non relu

MARCEAU

Ce succès des Vendéens n'avait rien , au reste , de surprenant ; car on avait eu l'imprudence de placer à Goncourson, à Vercher, à Doué, c'est-à dire aux avant-postes, une légion nommée Germanique, laquelle se composait en partie de déserteurs étrangers, et des compagnies franches de nouvelle réquisition qui n'avaient jamais fait l'exercice à eu.

Ces compagnies franches étaient celles dont on désigna dérisoirement les soldats sous le nom de Héros de cinq cents livrts, parce qu'ils avaient été levés à prix d'argent par la Commune de Paris. Et il est certain qu'au début leur conduite sembla justifier de tout point cette appellation flétrissante. Mais la suite prouva que l'armée parisienne comptait dans ses rangs un grand nombre de patriotes aussi intrépides qu'ardents, parmi lesquels une poignée de traîtres qui étendirent au corps infesté de leur présence l'infamie que seuls ils méritaient La manœuvre de ces misérables consistait, aussitôt le combat engagé, à mettre le feu à un caisson, . et à s'enfuir en criant : « On nous trahit ! Sauve qui peut ! » Doué fut le premier théâtre de leurs noires pratiques; et, à Saumur, où leur fuite les avait conduits, ils ne s'occupèrent qu'à semer le désordre. A les entendre, la trahison était partout, et il ne fallait s'en prendre de la dernière déroute qu'à la perfidie du général Leygonnier. La vérité est que Leygonnier avait le commandement à Doué; mais, ayant reçu des représentants du peuple réunis s en commission à Saumur l'ordre formel de se rendre dans cette dernière ville, il se trouva qu'il était parti de Doué quand l'ennemi s'y présenta. L'injustice, à son égard, se mariait donc ici à la fureur, fureur telle que, s'il eût paru, les héros de cinq cents livres l'égorgeaient sur place.

Aucune de ces cire nstances n'était ignorée des chefs royalistes, qui avaient à Saumur beaucoup de complices secrets. Le républicanisme des habitants de cette ville paraissait, en effet, si douteux, que, lors du procès de Louis XVI, Manuel, ayant opiné pour qu'on enfermât le monarque déchu dans la citadelle de Saumur, fut accu-é d'avoir voulu donner un roi aux rebelles. Toujours est-d que, dès le commencement des troubles, un garde-magasin avait mis le feu aux poudres, et tenté de faire sauter la ville ; et ce qui prouve assez que les habitants attendaient les Vendéens, c'est qu'à la première nouvelle de l'approche de l'armée rebelle « ils s'empressèrent d'ôter de dessus leurs portes les inscriptions républicaines consacrées par l'usage à cette époque. » Ajoutez à cela que le désordre était à son comble dans l'armée ; que les auberges regorgeaient de soldats ou d'officiers ivres, et que ceux du bataillon parisien remplissaient tout de leurs clameurs, jurant qu'on voulait les mener à la boucherie, qu'ils ne marcheraient pas sans canons.

Aussi, quoique la place fût défendue par une garnison nombreuse, et protégée tant par son fort que par de bonnes redoutes, pratiquées à droite et à gauche de la route de Doué et aux moulins de Bournan, les chefs royalistes se décidèrent à l'attaque.

Mais par où attaquer? On devait prévoir que le général Salomon, qui commandait, à Thouars, près de six mille hommes, s'empresserait de marcher au secours de Saumur : cette considération fit renoncer au projet de suivre la route directe ; et il fut résolu qu'on se porterait sur Montreuil- Bellay, de manière à couper la communication de Thouars à Saumur. pour attaquer ensuite par le côté naturellement le moins bien défendu. Le 8 juin, l'armée vendéenne était à Montreuil. Là, elle se divisa en deux colonnes, dont l'une marcha sur SauJiur, tandis que l'autre se préparait à rece-

voir les troupes venues de Thouars, qu'on attendait d'un moment à l'autre.

L'attente fut de courte durée. Ainsi que les chefs royalistes l'avaient prévu , le général Duhoux , qui commandait à Saumur , s'était hâté d'avertir le général Salomon , et celui-ci s'était mis en route sur-le-champ. Parti de Thouars à quatre heures du soir , il se trouvait à environ un quart de lieue de Montreuil, lorsque deux habitants de la paroisse de Saint - Martin-du-Sauzay le viennent prévenir qu'une petite bande de brigands est en train de rançonner le vidage. Il y envoie aussitôt vingt-cinq cavaliers , qui rencontrent effectivement cinq ou six brigands, et les tuent à coups de pistolet. Le bruit met en éveil l'armée des rebelles, peu éloignée. Une forte colonne accourt; les vingt -cinq cavaliers se replient, et la colonne , déployant un front qui annonçait de douze à quinze mille hommes, tombe rudement sur les troupes de Salomon, troublées de ce choc inattendu. Elles essayèrent de résister, mais en vain. Outre que la partie était trop inégale, la division de Bonchamps, irritée d'être arrivée trop tard à l'affaire de Doué , avait juré de prendre sa revanche; elle se montra terrible. La déroute des républicains fut donc complète , et ils abandonnèrent le champ de bataille, laissant à l'ennemi deux canons, cinq' barriques de cartouches, beaucoup de superbes chevaux d'artillerie,1 et neuf cents prisonniers. Quant au nombre des morts , il fut plus considérable du côté des vainqueurs, qu'une fatale méprise, due aux ombres de la nuit, fit se fusiller les uns les autres.

La victoire de Montreuil encourageant les paysans, les chefs eussent inutilement tenté de les retenir , et toute l'armée se mit en marche au cri, mille fois répété, de « Vive le roi! Nous allons à Saumur! »

Il avait été arrêté, parmi les chefs, que Lescure se présenterait par le pont Fouchard, en tournant les redoutes placées à l'embranchement des routes de Montreuil et de Doué; que la Rochejaquelein suivrait la rivière le long des prairies de Varin, et que Fleuriot, Stofflet, Desessarts iraient passer par les hauteurs au-dessus de Thoué, se dirigeant sur le château de Saumur.

Les trois attaques eurent lieu presque en même temps, dans la matinée du 10 juin. Une demi-heure avant l'action, trois pièces de canon- avaient été enclouées près de la salle de la Comédie par un canonnier qui, depuis, paya cette trahison de sa tête. L'attaque, du côté de Lescure, eut tout d'abord un rapide succès : on tourna les redoutes, et le pont fut franchi. Mais, une balle ayant atteint Lescure au bras, les paysans, l'apercevant couvert de sang, commencèrent à plier. Il s'efforce de les retenir: une vigoureuse charge des cuirassiers de Paris les refoule en désordre et les épouvante. Dommaigné accourt à la tète de la cavalerie vendéenne, et l'engagement devient formidable. Menou, Berthier, Bouvbotte se sont jetés dans la ville, dès' qu'ils l'ont vue en danger : le premier reçoit une balle dans la poitrine ; le second a deux chevaux tués sous lui; le troisième, renversé, allait périr, lorsqu'un jeune officier met pied à terre et lui donne son cheval. Ce jeune homme était Marceau. Enfin, un coup de mitraille emporte le général vendéen Dommaigné, sa troupe est culbutée, et, la déroute devenant complète, tous les gens de Lescure s'enfuient vers l'abbaye de Saint- Florent. Malheureusement, deux caissons, qui tout à coup vinrent à verser sur le pont de Fouchard, arrêtèrent les cuirassiers et permirent à Lescure de ramener ses soldats. Passant leurs fusils à travers les roues des caissons, ils visent aux chevaux et aux yeux des cuirassiers, et le combat est rétabli à l'avantage des Vendéens. Pendant ce temps, la Rochejaquelein forçait le camp républicain placé dans les

GUERRE DE LA VENDEE

prairies de Yarin. Il avait jeté son chapeau par-dessus les retranchements en criant : « Qui va me le chercher? » et s'était élancé le premier. Emporté par son ardeur, il pénétra au galop jusqu'à la grande place, sans regarder si on le suivait, un seul officier l'accompagnant en effet, et tous les deux courant, éperdus, sur les fusils dont les rues étaient jonchées, et que les pieds de leurs chevaux faisaient partir. Car déjà ce cri des traîtres s'était élevé du sein des bataillons de Paris : « Nous sommes trahis! Sauve qui pi ut! » et l'infanterie traversait la ville dans le plus effroyable tumulte.

Il était huit heures du soir. Le général Goustard, qui, sur une hauteur voisine , commandait quelques troupes fraîches, veut arracher la victoire aux rebelles, et forme le projet de les charger dans la ville. Voyant qu'ils se portaient sur les batteries de la droite pour s'emparer de la chaussée du pont de Fouchard, il ordonne à deux bataillons d'aller droit au pont avec quatre pièces d'artillerie. Mais quelques-uns de ses soldats le saisissent, l'appellent traître et le placent à la bouche d'un canon. D'autres le délivrent et promettent de lui obéir. Pendant ce temps, l'ennemi s'était emparé du pont et y avait établi une batterie; de sorte qu'il ne restait plus au général qu'un moyen de rentrer dans la ville, forcer le pont. Un détachement de cuirassiers , commandé par Weissen , reçoit l'ordre de charger. «Où nous envoyez-vous? » s'écrie-t-il. — « A la mort! » répond Coustard. Weissen part aussitôt, et ne revient que couvert de blessures , tandis que les héroïques cuirassiers, dont le corps presque tout entier fut détruit dans cette journée sombre, couvraient de leurs cadavres la place où ils avaient combattu.

Non moins admirable fut la conduite des soldats de Picardie : républicains dignes de ce nom , ils aimèrent mieux se précipiter dans la Loire et y périr que se rendre.

Les fuyards, au nombre d'environ quatre mille, se d rigèrent , les uns vers Tours , d'autres vers la Flèche , un petit nombre vers Angers. Saumur appartint aux royalistes.

Restait la citadelle , qui , quoique battue à boulets rouges, tint bon durant trois heures, et dont la garnison ne se rendit qu'aux supplications des dames de la ville , à condition toutefois qu'on lui accorderait les honneurs de la guerre , et qu'elle défilerait devant l'armée catholique avec armes et bagages, ce qui fut exécuté.

Cette victoire coûta cher aux Vendéens, et leurs chefs y coururent, presque tous, les plus grands périls. On a vu que Lescure fut blessé au bras dans le combat, et Dommaigné tué; la Rochejaquelein eut un cheval abattu sous lui; un coup de feu emporta l'habit de Beaugé , et un boulet de canon passa assez près de Desessarts pour lui appliquer sur la joue, par la commotion de l'air, le sabre qu'il tenait à la main.

Pour ce qui est des républicains , leur perte fut énorme : huit mille prisonniers et près de deux mille morts !

La fameuse Marie-Jeanne avait joué, au profit des Vendéens , de la façon la plus meurtrière , et les paysans n'oublièrent jamais comment, au siège de Saumur, elle tua neuf chevaux d'un seul coup. Ils lui donnèrent alors pour sœur une belle coulevrine faisant partie des quarante-six pièces de canon dont ils s'emparèrent, et ils baptisèrent celle-ci Marie- Antoinette.

Immense fut le butin; et toutefois la caisse du district échappa : SanU'rre l'avait emportée, et, pour assurer sa fuite, avait rompu en partie le pont de bois construit sur un des bras de la Loire.

Peu s'en fallut , du reste , que le triomphe des paysans ne fût souillé par d'abominables excès, comme le prouve la proclamation suivante, très-noble et très-indignée :

« Nous , commandant les armées catholiques et royales, pénétrés de la plus juste horreur pour la conduite infâme de quelques soldats de l'armée catholique et royale, qui se sont permis de commettre des dégâts et pillages dans les maisons honnêtes de cette ville , et encore plus indignés de la scélératesse de quelques habitants qui désignent eux-mêmes du doigt des maisons à piller et à dévaster, déclarons et proclamons hautement que tout soldat des armées catholiques et royales atteint et convaincu des délits susmentionnés sera passé aux verges pour la première fois , et , en cas de récidive , fusillé ; et que tout habitant convaincu d'avoir provoqué au pillage d'une maison quelconque de cette ville sera sujet aux mêmes peines.

«. A Saumur, le 13 juin 1793, l'an I" du règne de Louis XVII.

« Bernard de MARiGr^Y , chevalier Desessarts , de la

ROCHRJAQUELEIN, DE LESCURE, Du~HOUX d'HaUTERIVE,

Donnissan, Gathelineau, Deharque , d'Elbée, Stofflet, de BkaUVOLLIERS , DE Laugrenière, de Bonchamps, réunis en conseil général. »

La prise de Saumur donnait à la révolte une consistance qui appelait naturellement l'attention des chefs sur la nécessité d'une organisation plus complète et surtout d'un pouvoir militaire centralisé. Or, l'homme qui semblait désigné, dans ce cas, au commandement suprême, c'était d'Elbée. Nul, en effet, qui l'égalât au point de vue des talents qu'exige la direction d'une armée; nul qui eût mieux compris que lui le genre de tactique adapté à une guerre comme celle de la Vendée. Habile à déborder et à tourner l'ennemi, à placer en seconde ligne sa cavalerie, toujours trop fa:ble pour être engagée, et à rendre inutile ou emharrassante celle qui lui était opposée, employant peu d'artillerie, mais l'employant à propos, ne se laissant jamais attaquer même dans un poste favorable à la défense , parce qu'il savait qu'en un pays haché et couvert toutes les chances sont en faveur de l'attaque , et d'une attaque violente, imprévue, d'Elbée possédait, en outre, l'art d'inspirer aux siens beaucoup de confiance et d'attachement. « J'ai vu, écrit Turreau, un des généraux qui eut à le combattre, j'ai vu des prisonniers vendéens verser des larmes en entendant prononcer son nom. » Aussi était-ce lui qui, en réalité, se trouvait avoir dirigé, depuis la fin d'avril, les opérations des armées d'Anjou et du Haut-Poitou Mais nous avons déjà dit combien les chefs vendéens ressemblaient, par l'esprit d'indiscipline et la turbulence des ambitions privées, à la noblesse calviniste et féodale du seizième siècle : d'Elbée n'était pas sans exciter la jalousie de ses compagnons d'armes, gentilshommes; et un secret désir de l'écarter dirigea leur choix sur un généralissime plébéien. Ils sentirent d'ailleurs — et Mme de la Rochejaquelein en fait l'aveu naïf dans ses Mémoires — qu'il était d'une bonne politique de flatter chez le paysan cet esprit d'égalité dont la Révolution française répandit si puissamment la contagion. Gathelineau fut donc proposé par Lescure, et personne n'y contredit. Doué d'une éloquence sans apprêt, mais entraînante et forte ; honnête , courageux , plein de sens , et d'une piété telle que les paysans l'avaient surnommé le Saint de l'Anjou et se plaçaient auprès de lui , quand ils pouvaient , dans les combats, pensant qu'on ne courait pas risque d'être blessé auprès d'un si saint homme , Cathelineau méritait certainement l'honneur du choix. Mais ce qui le recommanda d'une façon plus particulière aux suffrages des nobles, ce fut son extrême modestie. Stofflet, sous des dehors timides, cachait une âme rude

et fière ; il se savait l'égal des nobles et ne s'en cachait pas : Cathelineau s'offrait comme un instrument moins indocile. Le fait est que le titre dont on le para fut purement fictif : l'héroïque paysan garda sa part des travaux, des fatigues et des périls de la guerre; mais à d'Elbée resta l'influence réelle. C'est à peine si le généralissime parut dans les Conseils, et, comme nous le verrons plus loin, des manifestes d'une importance majeure furent publiés sans sa signature.

La politique à laquelle Cathelineau dut l'éminence de son grade fut celle qui déterminale remplacement de Dommaigné, général de la cavalerie vendéenne, par Forestier, fils d'un cordonnier de village.

Ces arrangements terminés, les chefs vendéens songèrent à étendre leur empire, mais d'abord à mettre à profit les ressources nouvellement acquises. Pour employer la grande quantité de salpêtre trouvée à Saumur, ils établirent des moulins à poudre à Mortagne et à Reaupréau; complétèrent l'apothicairerie de l'armée , assez mal fournie jusqu'alors ; envoyèrent en lieu sûr les magasins de blé formés à Chinon par les républicains, et firent fabriquer un nombre considérable de mouchoirs rouges, ce qui tint à une circonstance assez singulière. La Rochejaquelein s'était mis à porter un mouchoir rouge autour de sa tête, et plusieurs à sa ceinture pour ses pistolets. Afin d'empêcher qu'on ne le reconnût à ce costume dans les combats, ses amis l'imitèrent, et, l'exemple gagnant de proche en proche , les mouchoirs rouges devinrent à la mode dans farinée. Or, raconte gaiement Mme de la Rochejaquelein : « Cet accoutrement , les vestes et les pantalons, qui étaient l'habit ordinaire des officiers, leur donnaient tout à fait la tournure de brigands, comme les républicains les appelaient. »

Au milieu de ces dispositions, le clergé rebelle ne s'oubliait pas; et l'imposteur qui figurait à sa tête affectait toute la hauteur, toute l'inflexibilité d'un véritable pontife romain. Parmi les prêtres des paroisses du pays conquis, — ils appelaient ainsi la France! — plusieurs avaient humblement rétracté leur serment à la Constitution, et demandaient à rentrer dans le giron de l'Église papale : cette amende honorable de leur part ne fut pas jugée suffisante; et ils furent avertis, par mandement solennel, «qu'aucune rétractation de serment ne serait admise, » à moins que le prêtre repentant ne commençât par se soumettre aux censures ecclésiastiques. Le mandement était signé Brin, doyen de Saint-Laurent; Rodier , vicaire général du diocèse de Luçon ; Bernier , curé de Saint-Laud ; Doussin , prieur de Saint-Marie de l'île de Ré ; et , en première ligne , Gabriel , évêque d'Agra. En d'autres termes, c'était sous l'invocation d'un titre usurpé, c'était au nom d'un pouvoir frauduleux, que l'abbé Guyot de Folleville suspendait les foudres du sacerdoce sur les prêtres coupables d'avoir obéi à la loi !

La situation devenait de plus en plus difficile pour les républicains en Vendée. D'une part, le Comité de salut public ne pouvait y envoyer qu'un nombre limité de troupes régulières, enchaîné qu'il était par la nécessité de garder les frontières, qu'on menaçait alors sur tous les points. D'autre part, l'abandon prolongé du foyer , la longue incertitude des événements , les cris des enfants redemandant leurs pères , les gémissements des femmes implorant le retour de leurs maris, n'étaient que trop de nature à lasser le zèle des volontaires venus de loin. Déjà les représentants du peuple en mission avaient dû, par arrêté spécial, renvoyer le quart des gardes nationaux mis en réquisition; mais cette mesure n'avait fait qu'aggraver le mal, ceux qui restaient enviant le sort des autres et se répandant en plaintes amères. Non que le pa-

triotisme fît défaut : quoi de plus admirable que l'aspect de Niort, le lendemain de la prise de Fontenay? Mais l'enthousiasme qui affronte la mort n'est pas la persévérance qui se plie jusqu'au bout à la fatigue d'un éternel qui-vive et triomphe des douleurs morales de l'absence. Nous avons sous les yeux une lettre autographe adressée aux représentants du peuple en mission près de l'armée de la Rochelle par les officiers du district de Citray; il y est dit, en substance :

« Les volontaires sous nos ordres ne veulent plus servir. Fils de métayers pour la plupart, ayant des biens à faire valoir, se trouvant d'ailleurs ici soumis à toutes sortes de maux, n'ayant pas' de chemise , n'ayant pas de souliers , réduits à coucher sur la dure, souvent même insultés par les hussards des troupes régulières qui leur crient : « Vous n'êtes bons «qu'à manger notre pain, » ils attendent avec anxiété que vous décidiez de leur sort. »

Autre lettre, celle-ci des administrateurs du département de la Haute-Vienne au général Biron :

« Général, dès que le département de la Haute-Vienne eut appris que les révoltés s'étaient emparés de Bressuire et de Thouars, il arrêta la formation d'une légion à cheval composée de tous les officiers des gardes nationales du département. On pensait que des hommes qui devaient leur grade au choix de leurs camarades étaient les plus propres à former une troupe d'élite. On a vu avec regret le vœu des compagnies se porter en bien des endroits sur des pères de famille que leur âge et leurs habitudes rendent peu propres aux fatigues d'une campagne. On voulut faire un triage; mais les plus âgés furent les plus ardents à demander qu'on les menât contre les brigands. Ils croyaient qu'il s'agissait d'un coup de main et non d'une campagne entière. Maintenant voilà que les femmes et les enfants réclament leurs maris et leurs pères. Chacune de nos séances se passe à écouter leurs lamentations. »

C'est peu : l'effort des Girondins proscrits pour soulever la province s'était fait sentir en Vendée comme ailleurs; et plusieurs départements qui avaient fourni des volontaires nationaux leur mandaient secrètement de regagner leurs foyers, afin de se coaliser avec ceux dont l'intention sacrilège étaitde marcher sur Paris. Les bataillons de Bordeaux, par exemple, qui avaient combattu avec tant d'intrépidité, ne parlèrent plus, après le 31 mai, que de revenir chez eux. Boulard, commandant la division des Sables, donne, à cet égard, à Biron des détails navrants, dans une lettre datée de la fin de juin, et où s'exhale la tristesse d'une âme héroïque. Vers la même époque, Samuel Gainer écrivait, de Marans, que plusieurs volontaires de la Charente-Inférieure et de la Corrèze venaient de déserter; que le bataillon de l'Egalité, excellent jusqu'alors, se montrait ébranlé par l'exemple de ceux de la Corrèze; que, de plusieurs municipalités , arrivaient des encouragements à la désertion ; que la malveillance était à l'œuvre, prompte à débaucher les troupes, et, dans cette honteuse mission, infatigable.

Tout semblait donc sourire à la cause royaliste, et il est à remarquer que, tandis que l'armée de l'Anjou et du Haut- Poitou se signalait par la prise de Saumur, la fortune de la guerre, dans le Marais, ne se montrait pas moins favorable à Charette.

Animé du désir de singer le général d'armée, ce hardi mais présomptueux chef de bandes avait eu l'idée de convertir en

GULRRE DE LA VENDÉE

une vaste plaine le poste qu'il occupait à Légé, poste auquel de grands arbres et des haies touffues servaient de retranchements naturels. Il fit donc abattre les arbres, raser les buissons, et, de la sorte, finit par demeurer exposé de toutes parts aux attaques des républicains.

Toutefois il se trouvait protégé, du côté de Nantes, par une autre bande royaliste, qui, réunie aux insurgés des communes voisines de Nantes, formait un corps avancé, et avait à soutenir les sorties presque journalières des Nantais. Mais, entre cette bande, que commandait Vrignaud , et celle de

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