‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 2)Chapitre 67 sur 146 · FIN DE L'HÉBERTISME · texte numérisé non relu

FIN DE L'HÉBERTISME

de perdre les sincères amis de la liberté. Hier encore, un membre fit irruption au Comité de salut public, et, avec une fureur impossible à rendre , demanda trois têtes. » Par qui avaient-elles été demandées, ces trois têtes? Robespierre ne nomma personne; mais il désigna le membre qu'il s'abstenait de nommer, comme appartenant à une faction impatiente de fonder sa domination sur les débris de la faction abattue, et cela aux dépens de la République. « Nous sommes pressés entre deux crimes 1 » s'écria-t-il; et de la Convention il se rendit aux Jacobins, où il ne lit qu'épancher, sous une forme plus sombre encore, l'inquiétude qui l'obsédait.

Ce jour-là commença le procès des Hébertistes. A Ronsin, Vineent, Hébert, Momoro, Bourgeois, Ducroquet, Mazuel, Ancar, Laumur, on avait joint le banquier Kock, l'amphitryon ordinaire d'Hébert ; Leclerc, du parti, mort maintenant, des enragés; Desfieux, accusé d'avoir reçu de l'argent de l'exministre Lebrun pour intercepter les dépèches des Jacobins; la femme du général Quétineau, Proly, Péreyra, Dubuisson, et enfin, ô deuil ! le plus dévoué des enfants adoptifs de la France, le pauvre Anacharsis Clootz. Des indices, d'ailleurs très -frivoles, semblaient suffisants à Fouquier-Tinville pour impliquer Pache dans cette affaire; mais le Comité de salut public en jugea autrement. Pourquoi Carrier, qui avait le premier parlé d'insurrection, ne fut-il pas traduit devant le Tribunal révolutionnaire, en compagnie d'Hébert? Dans le Comité de salut public, Carrier avait contre lui Robespierre, et pour lui Collot-d'Herbois, une affreuse solidarité liant les mitraillades de Lyon aux noyades de Nantes. Ce qui sauva sans doute alors le tyran de la Loire, ce fut la nécessité des concessions mutuelles au sein d'un pouvoir qui, divisé, périssait.

Le procès des Hébertistes dura trois jours, et ne présenta, comme presque tous les procès politiques, qu'une parodie de la justice. Les charges produites contre les accusés, sérieuses à l'égard des uns. furent, à l'égard des autres, d'une futilité scandaleuse. Clootz, par exemple, se vit imputer à crime d'avoir voulu savoir si une femme, à laquelle il s'intéressait, figurait sur la liste des émigrés. Pour établir l'existence de ce qu'on nommait la « conspiration de l'étranger, » on transforma en preuves de vains propos, des démarches imprudentes, d'anciennes relations avec des hommes déclarés traîtres depuis, et ces repas du banquier Kock où Camille Desmoulins avait montré « Hébert et sa Jacqueline buvant le vin de Pitt. » Même contre ceux des prévenus que la vérité condamnait, Fouquier-Tinville s'était arrné de la calomnie, leur supposant le dessein de substituer à la République un pouvoir monarchique. Mais ce qui fit l'horreur de ce procès, ce fut d'y voir des hommes de bien confondus avec des voleurs, et Clootz assis à côté d'un Ducroquet, auquel un membre du club des Jacobins reprocha le pillage d'une voiture chargée de comestibles ; sans parler d'Hébert, qui fut couvert d'ignominie, une femme étant venue raconter comme quoi, recueilli, en ses heures de détresse, chez une personne généreuse, il avait tout à coup disparu, emportant des cols, des chemises, et jusqu'à des matelas. Le malheureux! c'était lui qui avait fait décider qu'après trois jours de débats les jurés pourraient se dire éclairés suffisamment : il ne prévoyait guère alors que cette dure loi lui serait appliquée ! Marie-Anne Latreille, femme de Quétineau, se déclara enceinte et obtint un sursis. Laboureau, un des accusés, espion du Comité de salut public au Luxembourg, dut son acquittement à sa bassesse. Pour tous les autres, le châtiment fut la mort.

Clootz marcha au-devant de son destin, le sourire sur les lèvres, en vrai philosophe, aussi plein de foi que lorsqu'il

s'écriait à la tribune des Jacobins : « L'univers sera un temple qui aura pour voûte le firmament; » et aussi doucement moqueur que lorsqu'il répondait à ceux qui, de son culte enthousiaste pour l'humanité, concluaient à son peu d'attachement pour la France : « Beaucoup de têtes étroites ressemblent au locataire d'un appartement qui dirait à son propriétaire : «Tu « n'aimes pas ma chambre, car tu n'aimes que ta maison. Entendant ses compagnons d'infortune qui se reprochaient l'un à l'autre leur malheur, il leur cita gaiement les vers si connus :

Je rêvais ctte nuit que, de mal consumé, Côte à côte d'un gueux l'on m'avait inhumé ; Et que, blessé pour moi d'un pareil voisinage, En mort de qualité je lui tins ce langage....

Clootz avait le courage du philosophe : Ronsin déploya celui du soldat. A Momoro, il dit : « Qu'est-ce que tu écris là? c'est inutile. Ceci est un procès politique. Vous avez parlé, quand il fallait agir.... Mais le temps nous vengera; le peuple

victimera ses juges. J'ai un enfant que j'ai adopté quand il

sera grand, il poignardera ceux qui nous auront fait mourir, il ne faut pour cela qu'un couteau de deux sous. » A Hébert, qui se lamentait sur ce que la liberté était perdue : <■< Tu ne sais ce que tu dis ; la liberté ne peut périr. »

L'exécution des Hébertistes eut lieu , le 4 germinal (24 mars), sur la place de la Révolution. Un concours prodigieux de citoyens remplissait les rues par où le cortège devait passer. Quand il parut, des applaudissements retentirent mêlés au cri de Vive la République ! Livide et se soutenant à peine, Hébert s'avança vers la guillotine, au milieu des huées. On lui criait, par allusion à l'estampille de son journal : « Eh bien ! père Duchesne, où sont tes fourneaux? » Ronsin avait promis de ne pas broncher; il tint parole. Clootz fut admirable de sang-froid. Il voulut être exécuté le dernier, afin, disait-il, d'avoir le temps de constater certains principes, pendant qu'on ferait tomber les têtes des autres condamnés.

Des changements rapides suivirent cette exécution. L'armée révolutionnaire fut licenciée. A la Commune, reconstituée presque entièrement, Fleuriot Lescot remplaça Pache, tandis qu'à Payan, sous le nom (X agent national, étaient confiées les fonctions qu'avait exercées Chaumette. Quant aux Cordeliers, ils cherchèrent à se maintenir, en recourant à l'épreuve de l'épuration. Mais leur rôle politique était fini : ils disparurent de la scène.

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