‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 2)Chapitre 68 sur 146 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

PROCÈS ET MORT DES DANTONISTES

ENDANT la lutte engagée contre les nouveaux Cordeliers, lesDantonistes avaient poursuivi leur mouvement agressif avec une ardeur de nature à émouvoir le Comité de salut public. Le jour où Fabre d'Églantine fut décrété d'accusation, Danton avait demandé que l'accusé et ses compagnons d'infortune fussent entendus à la barre, demande à laquelle Billaud-Varenne répondit par cette exclamation terrible : « Malheur à celui qui a siégé à côté de Fabre et qui est encore sa dupe! Il a trompé les meilleurs patriotes. » On sait quelle fut la décision de l'Assemblée. Ce vote était resté comme un

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trait empoisonné dans lu cœur de Danton, et Camille avait laissé échapper à cette occasion une parole amère : « Le Comité de salut public met la Convention en coupe réglée. »

Calmer la Révolution était certes une courageuse et noble entreprise, mais qui exigeait beaucoup de prudence tant que la prolongation du combat laissait la victoire incertaine. Rien de mieux que de mettre le gouvernement révolutionnaire en garde contre ses propres excès ; mais il y allait alors du salut de la Révolution et du salut de la France, qu'on s'abstînt de tout ce qui pouvait affaiblir l'unité de l'action révolutionnaire, et désarmer ou décrier un pouvoir aux prises avec l'Europe entière.

Là fut l'écueil de l'opposition dantoniste. On vit Rourdon (de l'Oise) s'acharnera la suppression immédiate du ministère de la guerre, au risque de désorganiser le service des armées; on vit Philippeaux, dont Choudieu avait pulvérisé les dénonciations, les reproduire avec une obstination lamentable ; et, pendant ce temps, Camille Desmoulins reprenait, non pas la plume à demi repentante d'où était sorti le numéro V du Vieux Cordelier, mais la plume aussi téméraire qu'éloquente, hélas! qui avait tracé le fatal numéro III.

Quant à Danton, il semblait vouloir se tenir à l'écart, fréquentait peu la tribune, et se montrait, tantôt fatigué de la tourmente, tantôt incertain sur la route à suivre. Mais, en appuyant les attaques de Rourdon (de l'Oise) ; en provoquant l'examen de la conduite des fonctionnaires publics ; en appelant les Comités révolutionnaires à rendre compte de leurs opérations, il avait éveillé des alarmes qu'enflaient sa renommée, son importance révolutionnaire et le souvenir de son audace. Autour de lui, d'ailleurs, se groupaient tous ceux qui, sur la Montagne, inquiétaient le Comité de salut public, les Thuriot, les Lacroix, les Merlin (de Thionville). Moins circonspecte, son influence eût été jugée moins dangereuse. Il avait beau chercher un doux abri dans l'amour que lui inspirait. sa jeune femme, et parler de vie paisible, de repos, d'heures pleines d'oubli parmi les arbres et les fleurs : ce qu'avait de réel et de profond cette lassitude d'une nature fougueuse échappait à ses adversaires, combattants non encore fatigués; et ses amis rendaient sa sincérité suspecte, en courant audevant d'une lutte qui, sans son appui, eût été insensée et semblait impossible. La vérité est qu'ils comptaient sur lui : «Danton dort, disait Camille Desmoulins, c'est le sommeil du lion; mais il se réveillera pour nous défendre. »

Et puis, par une conséquence naturelle de la situation, ce qui était arrivé déjà aux Girondins arrivait aux Dantonistes. Charmés d'avoir de tels hommes à opposer au gouvernement révolutionnaire, les royalistes se pressaient derrière eux, les encourageaient, les poussaient en avant, les compromettaient sans retour. Ils se répandaient en folles démonstrations de joie sur ce que la fin de l'âge de fer approchait; sur ce que la Révolution pesait à ses premiers, à ses plus impétueux apôtres, à l'énergique Danton, par exemple, et à cet ardent Camille, qui avait pris le nom — ils s'en souvenaient — de Procureur général de la lanterne. Quel triomphe pour eux que d'entendre ce dernier comparer le régime nouveau, que luimême, pensaient-ils, avait tant contribué à établir, au règne exécrable et exécré de Tibère ! Aussi les sollicitations affluaient, mêlées à des témoignages de gratitude. Que ne poursuivait-il sa glorieuse entreprise? Quoi! la suite de ce Credo politique, promise à la fin du mois de décembre, on l'attendait encore! Pourquoi ce long silence, dont s'affligeaient les honnêtes gens? Allons, courage, courage! Et lui, qui, parce que son libraire Desenne ne pouvait suffire à la vente de ses numéros, se croyait appuyé de toute la France, lui, troublé, exalté, fas-

ciné, n'apercevait bien distinctement que l'honneur du rôle fatidique proposé à son enthousiasme !

Non que les avertissements sévères manquassent.

De tous les amis de Camille, pas un qui lui fût plus tendrement attaché que Fréron, lequel correspondait avec lui et avecsabien-aiméeLucile, dans les termes d'une intimité charmante. Ils avaient un langage à eux, et des noms inventés par l'amitié. Fréron, qui, à la maison de campagne deMmeDuplessis, belle-mère de Camille, prenait plaisir à jouer avec des lapins, s'appelait Lapin; Rouleau, c'était Lucile; Melpomène, c'était Mme Duplessis ; Marius, c'était Danton; Rouli- Roula, c'était Camille. Or voici ce que Lapin écrivait, de Toulon, à Rouleau : « Je m'aperçois qu'on vous chagrine, et que Camille est dénoncé par les hommes qui m'ont poursuivi aux Jacobins. J'espère qu'il triomphera de ces attaques. J'ai reconnu sa touche originale dans quelques passages de son journal; et moi aussi, je suis un des vieux Cordeliers. Adieu, Lucile, méchante diablesse. Votre serpolet est-il cueilli? Je ne tarderai pas, malgré toutes vos injures, à implorer la faveur d'en brouter dans votre main. — Postscriptum : Mille choses à ton vieux loup-loup.... Dis-lui qu'il tienne un peu en bride son imagination relativement à des comités de clémence; ce serait un triomphe pour les contre- icvoluHonnaires. »

Rrune, ami de collège de Camille Desmoulins, fut du nombre de ceux qui coururent le supplier de mettre plus de modération dans le tableau des malheurs du temps. Gomme il ne répondait que par des plaisanteries : « Je ne saurais m'empêcher de t'admirer, lui dit le futur maréchal de l'Empire. Cependant sois certain qu'avec plus de modération tu feras un bien véritable, tandis qu'en continuant tu te livres et ne sauves rien....» Rrune avait été invité à déjeuner. On se mit à table. Camille était très-animé. Il comptait sur l'opinion publique, sur ses amis : « N'avez-vous pas entendu la voix éloquente de Philippeaux? Danton dort, mais il se réveillera.» Et Lucile de l'embrasser, de l'encourager par toutes sortes de paroles douces sorties d'une âme intrépide : « Laissez -le faire, Rrune, laissez-le faire, il doit sauver son pays; laissezle remplir sa mission. » Camille, tenant son petit Horace sur ses genoux, disait gaiement : « Edamus et bibamus; cras enim moriemur. »

Le sort en était jeté. Il remit à son libraire le manuscrit du numéro VII du Vieux Cordelier. Quel fut l'effroi de Desenne! La première partie de cet écrit, suite à la profession de foi de l'auteur, contenait des attaques d'une violence extrême, non plus seulement contre Hébert, — il vivait encore, — mais contre Collot-d'Herbois, contre Rarère, contre le « pouvoir exorbitant » du Comité de salut public, contre les comités révolutionnaires : « La liberté, c'est la justice, et jamais Néron ne brava la pudeur jusqu'à faire colporter et crier dans les rues l'arrêt de mort de Riitannicus. La liberté, c'est l'humanité, et je crois qu'elle ne condamne pas la mère de Rarnave, après un voyage de cent lieues fait malgré son grand âge, à frapper en vain pendant huit jours à la porte de la Conciergerie pour parler à son fils. — Je crois que la liberté ne confond point la femme ou la mère du coupable avec le coupable lui-même; car Néron ne mettait point Sénèque au secret, il ne le séparait point de sa chère Pauline. — Je crois que jamais Commode, Héliogabale, Caligula n'avaient imaginé, comme les comités révolutionnaires, d'exiger des citoyens le loyer de leur prison, et de leur faire payer, comme à mon beaupère, douze francs par jour les six pieds qu'on leur donnait pour lit. — Je crois que Tibère et Charles IX allaient bien voir le corps d'un ennemi mort, mais qu'ils ne faisaient pas au

PROCÈS ET MORT DES DANTONISTES

moins trophée de son cadavre, et ne disaient pas, le lendemain, comme Hébert: « Enfin, j'ai vu le rasoir national sépa- « rer la tête pelée de Gustine de son dos rond. »

Tout cela était noblement senti, écrit en caractères de l'eu ; et quelle âme honnête pourrait ne pas être en tout cela de l'opinion de Camille? Mais, pour être juste et ne pas fournir aux ennemis de la Révolution des armes empoisonnées, il aurait dû rapprocher du tableau des crimes qu'elle couva celui de ses impérissables bienfaits et des actes héroïques dont elle fut la source. Pour être jusle, il aurait dû rappeler quels transports sacrés excitait alors, soit dans la Convention, soit au sein même du Tribunal révolutionnaire, le triomphe de l'innocence reconnue, et avec quelle spontanéité attendrissante, avec quelle effusion de cœur, l'Assemblée venait d'abolir l'esclavage. Et il aurait dû ajouter que les caprices gratuitement féroces de Commode, d'Héliogabale , de Caligula n'eurent d'autres causes qu'un égoïsme dévorant, l'orgueil en délire, la frénésie du pouvoir absolu, tandis que les excès révolutionnaires naquirent d'une résistance qui, légitime dans son principe, ne devint furieuse que par l'immensité de l'attaque et du péril.

D'aiileurs, Camille Desmoulins ne pouvait ignorer la consternation où son éloquence, généreuse, mais trop peu mesurée, jetait les patriotes. Lui-même a raconté comment, à la fausse nouvelle qu'il avait été rayé du club des Jacobins, les trois quarts de ses abonnés étaient allés chez Desenne effacer leurs noms, de peur d'être suspects d'avoir lu. Et c'est lui aussi qui nous apprend que le numéro V, contenant sa justification, ne fut pas lu par ceux auxquels il s'adressait, les patriotes pauvres, parce que, impatient de mettre à profit la vogue extraordinaire du journal, Desenne faisait payer chaque numéro vingt sous. Et,, dès lors, il ne restait à l'auteur qu'un public royaliste !

Dans le numéro VII, intitulé le Pour et le Contre, ou Conversation de deux vieux Cordcliers, Camille Desmoulins rendait à la liberté de la presse un hommage immortel. Mais quel redoublement d'amertume dans ses attaques! Quel mélange d'inspirations magnanimes et de provocations ! Quels funèbres défis lancés coup sur coup, et à ce Comité de sûreté générale qui « embastille la tiédeur, » et aux membres qui le composent, « figurants euménides, » et aux « frères terribles » du Comité, Yadier, Vouland, Amar, Jagot ; et à ce Héron, '■Lumeur de pavés, commis officieux dans la Sainte-Hermandad, qui, comme la Dubarry, ne fait pas sauter deux oranges n disant : Saute, Choiseul! saute, Praslin! mais prend, en guise d'oranges, des poignées d'assignats et dit : Saute, d'Éqlantine ! saule , Camille!» et à ce David auquel « une éruption d'orgueil a mis la joue de travers, grand peintre à l'âme le Louis XI, qui n'a entassé tant de monde dans les prisons que pour parvenir à asseoir son c. sur un fauteuil de maroquin vert. »

Robespierre, du moins, est-il ménagé? Celui-là, C uni lie Desmoulins ne l'appelle, il est vrai, ni un écumeur de pavés, ni un Louis XI ; mais il le classe dans la catégorie des gens à propos desquels Cicéron disait : « Si tu ne vois pas ce que les temps exigent ; si tu parles inconsidérément ; si tu te mets en évidence ; si tu ne fais aucune attention à ceux qui t'environnent,.je te refuse le nom de sage, ineptus esse dicitur, » Il le compare à Caton, qui, en poussant le Jansénisme de républicain plus loin que les temps ne le permettaient, ne contribua pas peu au renversement de la liberté. 11 se reproche de ne lui avoir pas fait tête : « Robespierre fit preuve d'un grand caractère, il y a quelques années, à la tribune des Jacobins, un jour que, daii3 un moment de violente défaveur, il se cram-

ponna à la tribune et s'écria qu'il fallait l'y assassiner ou l'entendre; mais toi, tu fus un esclave, le jour où tu souffris qu'il te coupât si brusquement la parole dès ton premier mot : «Erûler n'est pas répondre » Robespierre avait mis à l'ordre du jour des Jacobins la discussion des vices du gouvernement anglais ; Camille Desmoulins se moque de l'inutilité de pareils débats : « Qu'est-ce que tout ce verbiage?... » Et, s' attachant au discours prononcé à cette occasion par Robespierre : « Quoi! c'est Robespierre qui s'est tant moqué de Glootz, voulant municipahser l'Europe, qui se charge de son apostolat et veut démocratiser le peuple anglais ? Car, enfin, tout peuple dans ce cas, et surtout une nation fière comme l'Angleterre, quels que soient les vices de sa Constitution, dit, comme la femme de Sganarelle à Robert : « Et moi, si «je veux qu'il me batte? » Et c'est Robespierre qui oublie ainsi le discours profondément politique, entraînant, irréfutable, qu'il prononça au mois de décembre 1791, lorsqu'il opinait contre la guerre ! C'est Robespierre qui oublie ce mot énergique qu'il disait alors : « Est-ce quand le feu est à notre « maison qu'il faut l'aller éteindre chez les autres?... » Pitt dut bien rire en voyant que cet homme, qui l'appelait, lui, Pitt, imbécile et une bête, à la séance du 10 pluviôse, aux Jacobins, est celui-là même, Robespierre, qui s'y prend si bien pour l'affermir dans le ministère et donner un pied de nez à Fox, à Shéridan et à Stanhope ! »

La logique de Camille Desmoulins était ici en défaut : il n'y avait nulle contradiction à vouloir, en 1791, qu'on fit tout pour éviter la guerre, et à demander, en 1794, — la guerre une fois engagée et poussée par Pitt avec fureur. — qu'on fît tout pour accabler l'ennemi. Mais Robespierre avait humilié son ancien camarade de collège Camille par des formes de protection trop hautaines, et Camille ne l'avait pas oublié : « Oserais-tu bien faire de semblables rapprochements, et rendre à Robespierre le ridicule qu'il verse sur toi à pleines mains depuis quelque temps ? » Une chose étonne et contriste dans ce numéro VII du Vieux Cordelier, où se font entendre si souvent les battements d'un noble cœur : c'est l'éloge de Guffroy, éditeur de l'affreux journal intitulé le Rougijf. Est-ce que ce Guffroy, sur l'autorité de qui Camille Desmoulins marque Héron d'un fer rouge, et qu'il appelle « motre cher Rougiffet, cet excellent patriote à cheveux blancs ; » est-ce que ce Guffroy n'avait pas écrit, en parlant de Charlotte Corday : « Les complices de cette guenon n'ont pas tous été rasés comme elle : ils le seront; pas vrai, Chariot? » Est-ce que de sa plume, trempée dans le sang, n'étaient pas tombées des phrases telles que celle-ci : « Allons, dame guillotine, rasez de près tous ces ennemis de la patrie. Allons, allons, pas tant de contes ! Tête au sac ! » Qu'avait dit de plus le Père duchesne?

Si Danton fut consulté sur l'écrit dont nous venons de présenter une rapide analyse, rien ne le prouve, bien qu'on lise dans des notes fournies par Robespierre à Saint-Just : « Danton a corrigé les épreuves du Vieux Cordelier ; il y a fait des changements de son aveu. » Ce qui est certain, c'est que Desenne recula devant la publication d'un manifeste qui ressemblait si fort à une déclaration de guerre. Il n'osa imprimer la suite du Credo politique, et, quant au septième numéro, il en retrancha ou y modifia tout ce qui avait rapport, soit aux Gomités, soit à Robespierre. C'est peu : ce numéro aurait dû paraître, à en juger par sa date, le 15 pluviôse (3 février), et il ne vit le jour qu'après la mort de l'auteur. Si le secret de ce qu'il contenait fut gardé ou trahi, on l'ignore; et qu'importe ? Camille n'avait fait qu'exprimer la pensée d'un parti dont les tendances et les projets ne pouvaient plus être un mystère.

La plupart des historiens ont mentionné la fameuse phrase de Desmoulins à Saint-Just : « On voit dans sa démarche et son maintien qu'il regarde sa tète comme la pierre angulaire de la République, et qu'il la porte sur ses épaules avec respect comme un saint sacrement. » Prudhomme, en citant cette épigramme, ne parle pas du mot prêté à Saint-Just : « Et moi, je lui ferai porter sa tète comme un saint Denis. » Il n'en est pas davantage question dans les notes que Camille Desmoulins rédigea lui-même au fond de sa prison, bien qu'il y rappelle son propre mot, et qu'il dise : « J'ai mis Saint-Just dans un numéro rieur; il me met dans un rapport guillotineur. »

Il serait puéril de nier la part que prirent aux événements de la Révolution les passions humaines déchaînées ; mais ne pas mettre en relief le lien qui si souvent y fit dépendre le choc des passions de la lutte, bien autrement profonde, des idées, serait indigne d'un historien sérieux et philosophe. Entre Camille et Saint-Just, il y avait toute la distance qui, chez les anciens, sépara la doctrine d'Épicure de l'austère philosophie que professèrent Zenon, Ghrysippe, Athénodore de Tarse, Épictète, parmi les Grecs, et, à Rome, Caton, Sénèque, Thraséas, Marc Aurèle.

«Je crois, écrivait Camille, — et en ceci la grâce charmante de son style n'était que l'ornement de la raison, — je crois que la liberté n'est pas la misère; qu'elle ne consiste pas à avoir des habits râpés et percés aux coudes, comme je me rappelle avoir vu Roland et Guadet affecter d'en porter, ni à marcher avec des sabots. » Il voulait que la République tint à la France cette promesse de la poule au pot pour tout le monde que la monarchie lui avait faite en vain depuis deux cents ans. Il souhaitait que la Convention pût se rendre ce témoignage : «■ J'ai trouvé la nation sans culottes, et je la laisse culottée. » Déjà, dans sa Lanterne aux Parisiens, il s'était écrié : « Couinent ! plus de Palais-Royal! plus d'Opéra! plus de Méot? Test là l'abomination de la désolation prédite par le prophète Daniel; c'est une véritable contre révolution. » Et, comme il aimait à revenir sur ces idées riantes ! «A Athènes, Solon fut proclamé par l'oracle le premier des sept sages, quoiqu'il ne fit aucune difficulté de confesser son penchant pour le vin, les femmes et la musique.... Et ce divin Socrate, un jour rencontrant Alcibiade sombre et rêveur, apparemment parce qu'il était piqué d'une lettre d'Aspasie : « Qu'avez-vous, lui « dit le plus grave des Mentors? Auriez -vous perdu votre bou- « cher à la bataille ? Avez-vous été vaincu dans le camp à la « course ou à la salle d'armes? Quelqu'un a-t-il mieux chanté « ou joué de la lyre que vous à la table du général? » Ce trait peint les mœurs. Quels républicains aimables! »

Loin d'être anti- républicaine en soi, cette douce philosophie ne pouvait que gagner à la République beaucoup de ses adversaires, tous ceux qui donnent pour but à la vie la poursuite du bonheur ; mais, aux yeux du sombre Saint-Just, elle avait le tort irrémissible de ne pas tenir assez compte de ce qui, selon lui, constituait la véritable base d'un gouvernement républicain : la vertu. D'autant que Camille n'était pas homme à s'arrêter sur la pente de ses pensées, témoin cette attaque violente dirigée contre Chaumette : « Je crois que c'est l'adroite politique du parti de l'étranger, qui, se parant d'un beau zèle pour la régénération des mœurs, sous l'écharpe d'Anaxagoras , fermait les maisons de débauche en même temps que celles de la religion, non par un esprit de philosophie qui, comme Platon, tolère également le prédicateur et la courtisane, les mystères d'Eleusis et ceux de la bonne Déesse, qui regarde également en pitié Madeleine dans ses deux états, à sa croisée ou dans le confessionnal; mais pour multiplier les

ennemis de la Révolution, remuer la boue de Paris, et soulever contre la République les libertins et les dévots. S'est ainsi qu'une fausse politique ôtait à la fois au gouvernement deux de ses plus grands ressorts, la religion et le relâchement des mœurs. »

Il y avait loin d'une doctrine qui faisait du relâchement des mœurs un des plus grands ressorts du gouvernement aux principes que professait Saint-Just, lorsqu'il disait :

« La République n'est point un sénat, elle est la vertu. — Rronzez la liberté. — Nous vous parlâmes du bonheur: l'égoïsme abusa de cette idée pour exaspérer les cris et la fureur de l'aristocratie ; on réveilla soudain les désirs de ce bonheur qui consiste dans l'oubli des autres et dans la jouis • sance du superflu. Le bonheur! le bonheur! s'écria-t-on. Mais ce ne fut point le bonheur de Persépolis que nous vous offrîmes: c'est celui des corrupteurs de l'humanité; nous vous offrîmes le bonheur de Sparte et d'Athènes dans ses beauxjours, le bonheur de la vertu, de l'aisance et de la médiocrité. Nous vous offrîmes pour bonheur la haine de la tyrannie, la volupté d'une cabane et d'un champ fertile cultivé par vos mains.... Le bonheur que nous vous offrîmes n'est pas celui des peuples corrompus. Ceux-là se sont trompés, qui attendaient de la Révolution le privilège d'être aussi méchants que la noblesse et les riches de la monarchie. Une charrue, un champ, une chaumière à l'abri du fisc, une famille à l'abri de la lubricité d'un brigand, voilà le bonheur. »

De son côté, Robespierre avait dit : « Le ressort essentiel du gouvernement démocratique, c'est la vertu. » Et toutefois l'idéal rigide de Saint-Just n'était pas tout à fait celui de Robespierre ; car ce dernier ajoutait : « Nous ne prétendons pas jeter la République française dans le moule de Sparte; nous ne voulons lui donner ni l'austérité ni la corruption des cloîtres. »

On voit en quoi ces trois hommes différaient. Difficilement la morale tolérante et facile de Camille Desmoulins se seraitelle conciliée avec l'âpre ascétisme de Saint-Just ; mais, contenue dans les limites de la décence et soumise a son contrôle, elle eût pu trouver grâce devant Robespierre.

Malheureusement, il faut le dire, l'extrême légèreté de Camille Desmoulins n'était que trop de nature à laisser voir le côté dangereux de cet épicuréisme qui, dans les pages littéraires du Vieux Cordelier, n'apparaissait que vêtu de pourpre et d'or. Un jour que Robespierre était absent de la maison de Duplay, Camille y entre. Il avait un livre sous la bras Au moment de se retirer, il le remet à la plus jeune des filles du menuisier, en la priant de le serrer et de le lui garder. Lui parti, Elisabeth entrouvre curieusement le livre; c'était l'Arélin, orné de gravures obscènes. A son rek ur, Robespierre remarqua que la jeune fille était troublée. R l'interroge, et, apprenant ce qui s'était passé, il pâlit : « Oublie cela, dit-il d'une voix émue à la fille de son hôte, à la sœur de sa fiancée. Ce n'est point ce qui entre involontairement par les yeux qui souille la chasteté, mais les mauvaises pensées qu'on a dans le cœur. J'avertirai Camille. «

Or, il y avait un homme qui, bien plus encore que ce dernier, compromettait la cause de la tolérance : c'était Danton Capable des sentiments non-seulement les plus nobles, mais les plus tendres, Danton ne pouvait manquer de passer pour vicieux, par cela seul que, comme Mirabeau, il était un « fanfaron de vices. » La licence énorme de ses propos le décriait naturellement aux yeux de quiconque ne voyait pas que cet étalage de corruption, tout en paroles, n'avait rien d'absolument inconciliable avec un cœur généreux, une intelligence élevée; et cela, nul n'était moins en état de lf comprendre

PROCÈS ET .MORT DES DANTON ISTES

que Robespierre, esprit sans souplesse, quoique sagaee, et étroit à force de rectitude. Le passage suivant d'un de ses manuscrits explique de reste l'éloigné ment qu'il dut éprouver pour Danton : « Quand je montrais à Danton, écrit-il, le système de calomnie de Roland et des Brissotins développé dans

tous les papiers publics, il me répondail : ■< Que m'importe?

« l'opinion publique est une p , la postérité une sottise »

Le mot de vertu taisait rire Danton. Comment un homme à qui toute idée de morale était étrangère pouvait-il être le défenseur de la liberté? » Cette conclusion, si sévère, tirée il"

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quelques boutades auxquelles il est peu probable que Danton attachât un sens littéral, quoi de plus caractéristique? Une assertion de lui qui choquait aussi beaucoup Robespierre, et dont son extrême puritanisme lui faisait mépriser la valeur pratique, c'était celle-ci : « Ce qui rend notre cause faible, c'esl que la sévérité de nos principes effarouche beaucoup de

monde. » R est vrai que les imputations ne se bornent point la, et il en est de réellement graves, du moins en apparence comme quand Robespierre dit, -lui qui n'était certes pas un homme à inventer un fait de cette nature - . « Il y a un trait de Danton qui prouve une âme ingrate et noire..".. Dans ma dernière visite, il me parla de Desmoulins avec mépris . .1

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attribua ses écarts à un vice privé et honteux, mais absolument étranger à la Révolution. » Le trait eût été en effet d'une âme ingrate et noire, si Danton eut parlé sérieusement, mais qui ne sent que Robespierre a pu et dû prendre ici pour une accusation en règle ce qui, de la part de son interlocuteur, n'était, selon toute probabilité, qu'une plaisanterie cynique?

Quoi qu'il en soit, ces deux hommes étaient trop diversement remarquables pour se pénétrer l'un l'autre et s'entendre. Vers la fin de ventôse, leur éloignement était devenu tellement marqué, que leurs amis communs en prirent alarme. Sur l'initiative de Daubigny, adjoint au ministère de la guerre on songea à les rapprocher ; et Humbert, chef du bureau des tonds des relations étrangères, les invita l'un et l'autre à un dîner où se trouvèrent, indépendamment de Daubigny, Panis, Legendre, le ministre Deforgues, et Boursier, administrateur des subsistances militaires.

De ce qui se passa en cette circonstance, il existe deux récits différents : un de Prudhomme, qui ne paraît pas avoir été au nombre des convives, et un autre de Daubigny, qui, défendu dans une circonstance critique par Robespierre, et arrêté, après le 9 thermidor, comme Robespierriste, se déchaîna contre la mémoire de son protecteur dès qu'il le vit abattu, et se montra.Dantoniste exalté au plus fort de la réaction dantoniste.

Selon Daubigny, ce fut lui-même qui provoqua une explication entre les deux grands tribuns, en exprimant combien leur mésintelligence étonnait et désolait les amis de la patrie. Sur quoi Danton, prenant la parole, déclara que la haine avait toujours été étrangère à son cœur; qu'il ne pouvait, comprendre l'indifférence que Robespierre lui témoignait depuis quelque temps, indifférence provenant sans doute de la haine que lui portaient Saint-Just et Billaud-Varenne : le premier, parce qu'il lui avait reproché de professe)' à son âge des principes sanguinaires: le second, parce qu'il l'avait obligé autrefois. Il protesta contre les mensonges répandus concernant l'accroissement de sa fortune. Il se plaignit de la crédulité de Robespierre, entouré, dit-il, de sots et de commères qui lui assombrissaient l'imagination, à force de l'entretenir de complots, de poison et de poignards. ■ Je sais, poursuivit-il, qi sont les projets des deux charlatans dont je t'ai parlé; mais je connais aussi leur lâcheté. Ils n'oseraient!... Crois-moi, secoue l'intrigue, réunis-toi aux patriotes, serrons-nous.... — Mais, répondit Robespierre, avec ta morale et tes principes, il n'y aurait donc jamais de coupables? » S'il en faut croire Daubigny, Danton aurait répliqué vivement : « En serais-tu fâché? ■■> Daubigny ajoute : << La réconciliation néanmoins parut complète. On s'embrassa. Danton y mit de l'effusion. Nous étions tous émus. Robespierre seul resta froid comme le marbre. »

Ce récit présente des traces d'inexactitude. D'abord, la réponse attribuée à Robespierre . H n'y aurait donc jamais de coupabks à punir? ne se rapporte guère à ce que Daubignv ici dans la bouche de Danton. Ensuite, s'il est vrai que le nier resta froid comme le marbre, on ne s'explique pas (uniment la réconciliation put paraître complète.

La version de Prudhomme est celle-ci :

Les amis île Danton voulurent le réconcilier avec Robespierre, et l'ancien locataire de ce dernier fut chargé de donner, au Marais, un dîner de réunion. Ce fut Daubigny qui arrangea ce rapprochement. Danton dit : « Il faut comprimer les royalistes, mais non confondre l'innocent avec le coupable. » Robespierre, fronçant le sourcil . « El qui vous a dit qu'on ait envoyé un innocent à la mort? » Robespierre sortit

le premier. Danton dit alors : « F , il faut nous montrer;

il n'y a pas un instant à perdre. ■

Entre des récits aussi contradictoires, la vérité n'est pas facile à saisir; mais ce qui est hors de doute, c'est que la pensée de frapper Danton ne vint pas de Robespierre, elle vint de Billaud-Varenne, qui s'en est vanté depuis : « Si le supplice de Danton est un crime, je m'en accuse. J'ai été le premier à le dénoncer. — C'est moi qui, dans le Comité de salut public, ai dénoncé Danton. Voilà ce que je prends pour mon propre compte. » Mais quoi ! porter la main sur Danton, sur Camille Desmoulins, la Révolution le pouvait-elle sans s'ouvrir la poitrine et s'arracher le cœur? Rien qu'à l'idée d'un pareil suicide, qui n'eût frémi? La première fois que Billaud-Varenne émit cette proposition sanglante, « Robespierre se leva comme un furieux, en s'écriant : « Vous voulez o donc perdre les meilleurs patriotes? »

Chose étrange et pourtant bien explicable ! la ruine des Dantonistes, ce fut ce qui semblait assurer leur triomphe, c'est-à-dire l'exécution d'Hébert. Ils se méprenaient si complètement sur les conséquences, que, ce jour-là, Camille Desmoulins, rencontrant Prudhomme sur le Pont-Neuf, lui dit : « Je sors de la mairie pour savoir si l'on a pris les mesures nécessaires, afin que le supplice des Hébertistes ne manque pas. Ces coquins ont toute la canaille pour eux; mais je leur prépare un vilain tour pour animer le peuple contre eux : j'ai donné l'idée de porter au bout d'une pique les fourneaux du père Duchesne. » Gela était cruel et témoignait d'une singulière imprévoyance. Car enfin, Camille applaudissant au supplice de Clootz, c'était la Révolution riant à l'idée de ses propres funérailles. Les royalistes le comprirent bien ainsi; et, par leur triomphant concours sur la place de mort, leurs acclamations, leur curiosité railleuse et joyeuse, ils firent de l'exécution des Hébertistes une pièce à grand spectacle, une fête où le peuple servit à amuser le beau monde! Et, de leur côté, comment les patriotes ardents n'auraient-ils pas été saisis d'inquiétude? Danton ne leur parlait plus que d'indulgence à l'égard d'ennemis qu'ils savaient implacables; Camille Desmoulins ne les entretenait plus de la Révolution que sons la forme de l'anafhème; on tuait Ronsin, qui, après tout, avait combattu les Vendéens avec une bravoure passionnée ; on tuait Clootz. dont l'immolation faisait tressaillir d'allégresse les prêtres fanatiques : où prétendait-on en venir? A la nouvelle que Ronsin allait être livré au bourreau, les royalistes lyonnais prirent une altitude telle, que les amis de Ghalier crurent la Révolution perdue, et que quelques-uns se montrèrent prêts à se donner, comme Gaillard, d'un couteau dans le cœur. De sorte que, par une fatalité lamentable, le Dantonisme semblait être devenu l'avant -garde du royalisme.

Ajoutez à cela que Danton comptait beaucoup de partisans dans l'Assemblée; que Tallien, un des plus dangereux, venait d'être élevé à la présidence de la Convention, et Legendre, un des plus populaires, à la présidence du club des Jacobins.

Cette situation émut violemment le Comité de salut public. Rillaud-Varenne ne doutait pas que Danton, si on n'y avisait, ne devînt « le point de ralliement de tous les contre-révolutionnaires. » Parère avait la colère de la peur; Collot-d'Herliois, celle de la passion. Saint-Just, inexorable et calme, n'était pas homme à hésiter : abattre un adversaire qu'on regardait comme un colosse tentait irrésistiblement son orgueil. Restait à entraîner Robespierre, et, par lui, Couthon.

Ah! quel trouble ne dul pas être le sien, en ces moments funestes! Qu'il reculât devant l'horreur du sacrifie • proposé,

PROCÈS ET MOUT DES DANTONISTES

tout le prouve : l'agitation extraordinaire où le jeta la motion do. Billaud; le cri qu'elle lui arracha; l'empressement avec lequel il avait défendu Danton aux Jacobins ; ses efforts pour empêcher la radiation de Camille; le rapport dans lequel il s'était étudié si évidemment à écarter d'eux autant que possible la responsabilité des attaques dirigées contre le Comité de salut public; enfin l'intérêt manifeste et personnel qu'il avait à ce qu'on ne mit pas les grandes réputations révolutionnaires sous la main du bourreau.... Quelle tète paraîtrait trop haute pour que la hache du bourreau ne l'atteignit point, celle de Danton une fois abattue? Aussi bien, politiquement, qu'avait à leur reprocher Robespierre? Une exagération dangereuse de ses propres tendances ! Était-ce un crime digne de mort, e! n'y avait-il d'autre moyen de les tenir en échec que de les tuer? Leur sang versé était-il la seule preuve que le Comité de salut public pût donner de sa résolution de ne point mollir? La Révolution ne pouvait-elle enlever à ses ennemis l'espoir de la voir reculer qu'à la condition de renverser les siens et de leur passer sur le corps? Mais Saint-Just était là, disant : « Il y a quelque chose de terrible dans l'amour sacré de la patrie : il est tellement exclusif, qu'il immole tout sans pitié, sans frayeur, sans respect humain, à l'intérêt public. Il précipite Manlius, il immole ses affections privées, il entraine Régulus à Carthage. » Nous l'avons dit déjà : c'était un présent redoutable que l'amitié de Saint-Just; en l'acceptant, Robespierre avait revêtu la robe de Déjanire. Il céda devant qui ne céda jamais ; il consentit à abandonner Danton. Condamnable faiblesse, qui, parmi les enfants de la Révolution, sera l'éternelle douleur des âmes justes !

Il faut bien l'avouer, du reste : la carrière politique de Danton n'était pas sans présenter des côtés obscurs.

On a vu à l'aide de quels pourparlers clandestins et dans quel but de trahison Dumouriez, en 1792, avait tout fait aboutir à une simple évacuation du territoire par les Prussiens, au lieu de profiter de leur détresse et des circonstances pour les enterrer dans les plaines de la Champagne. Or, quels furent les agents de la négociation qui eut pour résultat de ménager au duc de Brunswick une retraite sûre? A leur tête figurent Westermann d'abord, créature de Danton, alors ministre, et qu'il envoya lui-même à Dumouriez; ensuite, Fabre d'Eglantine, confident intime de Danton, et également dépêché par lui au général, « sous prétexte de le réconcilier avec Kellermann, » mais dans le fait pour régler la marche à suivre dans la négociation prussienne sur la base d'une prompte évacuation du territoire. » Cependant Dumouriez n'aurait jamais osé prendre l'engagement de ne pas inquiéter la retraite des Prussiens, sans une secrète autorisation des ministres : quila lui fit avoir et la lui adressa ? Danton. Ainsi que nous l'avons raconté, l'arrêté du Conseil, tel que Danton l'obtint de ses collègues, en cette circonstance, était rédigé de manière à écarter tout soupçon ; il portait : « Le Conseil arrête qu'il sera répondu que la République ne peut entendre à aucune proposition avant que les troupes prussiennes aient évacué le territoire. » Mais, à cette dépêche officielle et ostensible, Danton avait joint une lettre particulière qui, au nom du Conseil, autorisait Dumouriez à éloigner l'armée prussienne sans s'obstiner à prétendre la détruire. Danton ajoutait que, sur trois commissaires de la Convention qui allaient se mettre en marche pour le quartier général des deux armées réunies, il en était deux, Sillery et Carra, plus particulièrement munis d'instructions relatives à l'exécution de la convention militaire qu'on jugerait à propos de conclure. Mais quoi! Sillery était l'homme du duc d'Orléans, et Carra le journaliste qui avait posé la candidature du duc de Brunswick au trône de France:

pourquoi leur accordait-on plus de confiance qu'à Prieur (de la Marne), le seul des trois commissaires dont le républicanisme fût sans nuage?

?\'Iaintenant, que Danton, en secondant la politique de ménagement de .Dumouriez à l'égard de la Prusse, n'ait fait qu'obéir à ses propres inspirations, et embrassé la politique, selon lui, la plus conforme aux intérêts de la Fiance, n'aya ni connu ni pressenti les projets ultérieurs île Dumouriez, on ne saurait, sur île simples présomptions, affirmer le contraire. Il est bien vrai que dans ses Mémoires, après avoir exposé son plan définitif, dont faisait partie l'idée de < dissoudre la Convention et d'anéantir le Jacobinisme,» Dumouriez ajoute: « Tel est le projet, qui a été connu seulement de quatre personnes,» et que, s'il faut en croire Miranda, trois de ces qui .■/,, personnes étaient Danton, Lacroix et Westermann. » Mais ce ne sont point là des preuves, surtout quand il s'agit d'une accusation aussi grave. Toutefois il importait de rappeler ces circonstances, parce qu'elles donnent la clé des soupçons qui purent conduire à une rupture sanglante quelques-uns des adversaires de Danton.

Mais des conjectures, des craintes, des inductions, des doutes, tout cela suffisait-il dans une question de vie ou de mort? Non; là fut l'iniquité. Et, quand l'homme se donne à l'iniquité, bien vainement se flatterait-il de pouvoir ne se livrer qu'à demi : elle le réclame tout entier. Que le bras soit pris dans l'engrenage meurtrier, le corps suivra. Le jour où Robespierre « consentit à abandonner Danton, » il se trouva contracter avec le démon des discordes civiles, qu'il s'en rendît compte ou non, l'engagement affreux de prouver aux autres et de se prouvera lui-même que Danton méritait la mort. Car, comment le poursuivre ? que dis-je? comment s'absoudre de n'avoir pas persisté à le défendre, si on ne le montrait pas coupable? Laisser faire les fureurs de Saint-Just, c'était se condamner à l'humiliation de les servir. De là les notes accusatrices que Robespierre dut rédiger pour l'usage de son implacable ami, notes dans lesquelles des faits anciens, réputés fort innocents quand ils eurent lieu, prennent soudain une importance démesurée, néfaste, et où l'on donne, entre autres preuves de conspiration, les thés de Robert auxquels on avait vu autrefois Danton assister en compagnie de Fabre et de Wimpfen, thés criminels sans contredit, puisque c'était le duc d'Orléans lui-même qui faisait le punch !...

Cependant les indices alarmants se multipliaient; on désignait à voix basse les victimes. L'hypocrite Vilate visitait Camille d'un air caressant, ce qui ne l'empêchait pas de dire à Rousselin : « Il faut que, sous huit jours, nous ayons les têtes de Danton, de Camille et de Philippeaux. » Ce dernier venait d'être impliqué, par Garnier (de Saintes), dans une prétendue conspiration, ourdie au Mans, assurait le proconsul. e1 dont il se vantait de tenir le fil. Vadier, à propos de Danton, laissait tomber ce mot, aussi ignoble que féroce : « Nous viderons bientôt ce turbot farci. » De toutes parts les avertissements arrivaient à Danton. Mais il montrait depuis quelque temps une faiblesse de caractère, une incertitude, une hésitation, qu'on aurait eu de la peine à lui soupçonner. Menacé, un engourdissement inconcevable sembla le saisir; et, s'il en sortait, ce n'était que pour éclater en paroles de mépris ou en bravades. A Thibaudeau, lui annonçant que Robespierre conspirait sa perte, il répondit avec un certain mouvement des lèvres qui, chez lui, annonçait la colère et le dédain : « Si je croyais qu'il en eût seulement la pensée, je lui mangerais les entrailles. » Il disait encore, en se servant d'une expression que la pudeur de l'histoire nous force de modifier un peu : « Robespierre! je le mettrai au bout de mon pouce, et

je le ferai tourner comme une toupie. » Il ne pouvait croire que Saint-Just osât; c'était bien mal le connaître!

Dans la nuit du 9 au 10 germinal (30 au 31 mars), Camille Desmoulins, au moment de se mettre au lit, entendit le bruit d'une crosse de fusil sur le pavé. «On vient m'arrêter, » s'écrie-t-il aussitôt. Il se jette dans les bras de sa chère Lucile, court au berceau où dormait son enfant, qu'il embrasse avec tendresse, et va ouvrir lui-même la porte aux envoyés du Comité de salut public. On le conduisit à la prison du Luxembourg. Il venait de recevoir la nouvelle que sa mère était morte.

L'arrestation de Danton n'offrit pas plus de difficultés. Peu de temps auparavant, pressé de fuir par un de ses amis, il avait répondu : « J'aime mieux être guillotiné que guillotineur ; » et encore : « Est-ce qu'on emporte sa patrie à la se melle de son soulier? »

A son tour, Philippeaux fut traîné au Luxembourg, d'où il écrivit à sa femme la touchante lettre que voici :

« Je te conjure, ma tendre et vertueuse amie, de soutenir le coup qui nous frappe avec autant de calme et de sérénité que j'en éprouve dans ma nouvelle demeure. Je crois y être aussi bien que peut l'être un prisonnier. La cause qui m'a valu cet acte de vengeance doit élever et agrandir les âmes. Sois digne de cette cause et de moi, en repoussant toute atteinte de douleur et de découragement. Il est beau de souffrir pour la République et le bonheur du peuple. Je te salue et te presse sur mon cœur.

« Philippeaux.

« Je viens d'apprendre que Danton, Camille et Lacroix sont également arrêtés ; j'en ignore la cause. »

Une seconde lettre de lui Unissait en ces termes : « Tous les égards de l'humanité me sont offerts; et, si tu viens me voir, tu seras contente de mon petit logement. »

Le mandat d'arrêt contre Danton, Lacroix, Desmoulins et Philippeaux fut le résultat d'une délibération qui eut lieu au sein des deux Comités réunis. Ce mandat, tracé négligemment, non sur le papier destiné aux minutes de ce genre, mais au haut d'une feuille de papier-enveloppe, reçut dix-huit signatures, dont aucune ne fut donnée de confiance. La première fut celle de Rillaud-Varenne, la seconde celle de Vadier, la troisième celle de Carnot. Saint-Just occupe la huitième place, et Robespierre l'avant-dernière. Robert Lindet refusa de signer.

Camille avait apporté au Luxembourg des livres sombres, tels que les Méditations d' Ht rvey, les Nuits d'Young. «Est-ce que tu veux mourir d'avance? » lui demanda Real. « Tiens, voilà mon livre, à moi : c'est la Pucellc d'Orléans. » Quand Lacroix parut, Hérault de Séchelles, qui jouait à la galoche, (fuitta sa partie et courut l'embrasser. La présence des nou veaux venus réjouit fort les prisonniers royalistes. Un d'eux, en voyant passer Lacroix, se mit à dire d'un air goguenard : « Voilà de quoi faire un beau cocher ! » l'insolence, chez certains nobles, ayant survécu à ce qui les rendait insolents. Camille et Philippeaux gardaient le silence; mais Danton, le rire sur les lèvres : « Quand les hommes font des sottises, il faut savoir rire. Je vous plains tous si la raison ne revient pas : vous n'avez encore vu que des roses » Rencontrant Thomas Payne, qui l'avait précédé dans le gouffre béant, il lui dit : « Ce que tu as fait pour le bonheur et la liberté de ton pays, j'ai en vain essayé de le faire pour le mien. .T'ai été moins

heureux, mais non pas plus coupable. On m'envoie à l'échafaud; eh bien! mes amis, j'irai gaiement. »

Grande fut la stupeur de Paris à la nouvelle que de tels hommes étaient arrêtés.

Le 11 germinal (31 mars), la Convention était à peine en séance, que Legendre monte à la tribune, et, d'une voix émue : « Citoyens, dit-il, quatre membres de cette assemblée ont été arrêtés pendant la nuit. Danton en est un. J'ignore les noms des autres ; et qu'importent leurs noms, s'ils sont coupables? Mais ce que je demande, c'est que, traduits à votre barre, ils soient accusés ou absous par vous. » Il déclare ensuite qu'il croit Danton aussi pur que lui-même, et il rappelle les services rendus par l'homme qui, en 1792, avait fait lever la France entière.

A ce discours, qu'ont interrompu quelques murmures, succède une agitation inaccoutumée. Fayau s'oppose à la demande de Legendre. Robespierre se lève, et, calme, solennel, il dit :

« Au trouble, depuis longtemps inconnu, qui règne dans cette assemblée, il estaisé d'apercevoir qu'il s'agit icid'un grand intérêt, qu'il s'agit de savoir si quelques hommes aujourd'hui

l'emporteront sur la patrie Legendre paraît ignorer les

noms de ceux qui sont arrêtés : toute la Convention les sait. Son ami Lacroix est du nombre des détenus : pourquoi feintil de l'ignorer? Parce qu'il sait bien qu'on ne peut sans impudeur défendre Lacroix. Il a parlé de Danton, parce qu'il croit sans doute qu'à ce nom est attaché un privilège; non, nous n'en voulons point de privilèges ; non, nous n'en voulons point d'idoles. Nous verrons, dans ce jour, si la Convention saura briser une prétendue idole, pourrie depuis longtemps, ou si, dans sa chute, elle écrasera la Convention et le peuple français.... On craint que les détenus ne soient opprimés ; on se défie donc de la justice nationale et des hommes qui ont obtenu la confiance de la Convention nationale; on se défie de la Convention qui leur a donné cette confiance, de l'opinion publique qui l'a sanctionnée? Je dis que quiconque tremble en ce moment est coupable ; car jamais l'innocence ne redoute la surveillance publique. »

On applaudit. Il continue :

« ...Et à moi aussi, on a voulu m'inspirer des terreurs; on a voulu me faire croire qu'en approchant de Danton le danger pourrait arriver jusqu'à moi.... Les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont obsédé de leurs discours Je déclare «pie, s'il était vrai que les dangers de

Danton dussent devenir les miens, je ne regarderais point cette circonstance comme une calamité publique. Que m'importent les dangers? Ma vie est à la patrie; mon cœur est exempt de crainte; et, si je mourais, ce serait sans reproche et sans ignominie. »

Les applaudissements ayant recommencé : « C'est ici, reprit-il, qu'il nous faut quelque courage et quelque grandeui d'âme. Les âmes vulgaires ou les hommes coupables craignent toujours de voir tomber leurs semblables, parce que, n'ayant plus devant eux une barrière de coupables, ils restent plus exposés au péril; mais, s'il existe des âmes vulgaires, il en existe aussi d'héroïques dans cette assemblée, puisqu'elle dirige les destinées de la terre! »

Ainsi, avec un singulier mélange d'habileté et de hauteur, Robespierre semblait associer sa destinée à celle de Danton et prendre sa part du péril. Mais il y avait un autre point à toucher, et fort délicat ; il fallait rassurer l'Assemblée contre la crainte, bien naturelle, de voir la hache levée sur de telles victimes s'arrêter, une fois rouge de leur sang, sur la tête de chacun. Robespierre alla au-devant de cette crainte en lui op-

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4til

posant la distinction que la Convention nationale et les patriotes savaient établir entre l'erreur et le crime, entre la faiblesse et les conspirations. (Tétait un mot de circonstance et très-frappant que celui-ci : « Il n'est pas si grand le nombre îles coupables! »

L'effet de ce discours fut considérable. Pas un des Dantonistes présents n'osa descendre dans l'arène. Legendre, terrifia , balbutia de lâches excuses. Saint-Just entra. C'était la mort .

Au milieu d'un silence de plomb, et de cette voix qui étonnait, qui glaçait, qui navrait les âmes, il commença par déclarer qu'après avoir abattu la faction des faux patriotes, on avait à abattre celle des modérés, «factions, dit- il, nées avec la Révolution et qui l'avaient suivie dans son cours comme les reptiles suivent le cours des torrents. » Sans que la parole tremblât sur ses lèvres, il dit ces mots m instrueux : « Je viens dénoncer les derniers partisans du royalisme. » Il parla du duc d'Orléans, de Mirabeau, des Lameth, de Dumouriez, de Rrissot, d'Hébert, de Chabot, de Fabre d'Églantine, ne voyant partout que noirs complots, trames infernales, intervention souterraine de l'étranger. Il raconta l'histoire du plus grand mouvement qui se soit jamais accompli au sein des sociétés humaines, comme s'il n'eût été qu'un prodigieux enchaînement de trahisons. Il donna des opinions qui avaient le malheur de n'être pas les siennes pour des attentats, stupéfait qu'on eût osé attaquer l'immortalité de l'âme, qui consolait Socrate mourant, et pénétré d'horreur à l'idée qu'on n'avait voulu bannir Dieu de la terre que pour y laisser le néant, la tyrannie et le crime. Avec un génie à la fois subtil et altier, avec une éloquence à faire frémir, avec une conviction brutale, farouche, dédaigneuse des preuves et prompte à se payer de cette fausse vraisemblance qui naît de l'art de grouper les faits, il présenta un réquisitoire où le vague des attaques n'était relevé que par l'énergique concision du mot et l'audace sans bornes de l'affirmation. De Fabre d'Églantine, il dit que c'était un nouveau cardinal de Retz, un de ces hommes qui conduisent une révolution à la manière d'une intrigue de théâtre. De Camille et de Philippeaux, qu'il n'attaquait qu'en passant, il fit des instruments de Fabre, de pauvres dupes amenées à devenir des complices. Puis, arrivant à Danton, il le peignit.... Mais quelle analyse pourrait ici suppléer au texte? Il faut citer :

« Danton, tu as servi la tyrannie.... Les amis de Mirabeau se vantaient hautement qu'il t'avait fermé la bouche. Aussi, tant qu'a vécu ce personnage affreux, tu es resté muet.... Dans les premiers éclairs de la Révolution, tu montras à la Cour un front menaçant; tu parlais contre elle avec véhémence. Mirabeau, qui méditait un changement de dynastie; sentit le prix de ton audace. Il te saisit; tu t'écartas alors des principes sévères, et l'on n'entendit plus parler de toi jusqu'au massacre du Champ de Mars. Alors tu appuyas aux Jacobins la motion de Laclos, qui fut un prétexte funeste, et payé par la Cour, pour déployer le drapeau rouge et essayer la tyrannie. Les patriotes qui n'étaient pas initiés dans ce complot avaient inutilement combattu ton opinion sanguinaire. Tu contribuas à rédiger, avec Rrissot, la pétition du Champ de Mars, et vous échappâtes à la fureur de la Fayette, qui lit massacrer deux mille patriotes. Rrissot erra depuis paisiblement dans Paris, et toi tu allas couler d'heureux jours à Arcis sur-Aube, si toutefois celui qui conspirait contre sa patrie pouvait être heureux... Quand tu vis l'orage du 10 août se préparer, tu te retiras encore à Arcis-sur-Aube; déserteur des périls qui entouraient la liberté, les patriotes n'espéraient plus te revoir; cependant, pressé par la honte, par les reproches, et quand

tu sus que la chute de la tyrannie était bien préparée, inévitable, tu revins à Paris le 9 août; tu voulus te coucher dans cette nuit sinistre; tu fus traîné par quelques amis ardents de la liberté dans la section où les Marseillais étaient assemblés ; tu y parlas, mais tout était fini, et l'insurrection était déjà en mouvement. Dans ce moment, que faisait Fabre, ton complice et ton ami? Tu l'as dit toi-même : il parlementait avec la Cour pour la tromper. Mais la Cour pouvait-elle se fier à Fabre sans un gage certain de son dévouement'.'... Quiconque est l'ami d'un homme qui a parlementé avec la Cour est coupable de lâcheté. L'esprit a des erreurs; les erreurs de

la conscience sont des crimes Tu eus, après le 10 août,

une conférence avec Dumouriez, où vous vous jurâtes une amitié, à toute épreuve, et où vous unîtes votre fortune. Tu as justifié depuis cet affreux concordat, et tu es encore son ami au moment où je parle.... Tu t'es efforcé de corrompre la morale publique en te rendant, en plusieurs occasions, l'apologiste des hommes corrompus, tes complices.... Tu consentis à ce qu'on ne fît point part à la Convention de la trahison de Dumouriez. Tu te trouvais dans les conciliabules avec Wimpfen et Orléans. Dans le même temps, tu te déclarais pour des principes modérés, et tes formes robusles semblaient déguiser la faiblesse de tes conseils Conciliateur

banal, tous tes exordes à la tribune commençaient comme le tonnerre, et tu finissais par faire transiger la vérité et le mensonge.... Tu t'accommodais à tout. Rrissot et ses complices sortaient toujours contents d'avec toi. A la tribune, quand ton silence était accusé, tu leur donnais des avis salutaires pour qu'ils dissimulassent davantage... « La haine, disais- « tu, est insupportable à mon cœur, » et tu nous avais dit : « Je n'aime point Marat. » Mais n'es-tu pas criminel de n'avoir point haï les ennemis de la patrie? P]st-ce par ses penchants privés qu'un homme public détermine son indifférence ou sa haine, ou par l'amour de la patrie, que n'a jamais senti ton cœur? Tu fis le conciliateur, comme Sixte-Quint lit le simple pour arriver au but où il tendait. Éclate maintenant devant la justice du peuple, toi qui n'éclatas jamais lorsqu'on attaquait la patrie!... Mauvais citoyen, tu as conspiré; faux ami, tu disais, il y a deux jours, du mal de Desmouhns, instrument que tu as perdu, et tu lui prêtais des vices honteux ; méchant homme, tu as comparé l'opinion publique à une femme de mauvaise vie ; tu as dit que l'honneur était ridicule, que la gloire et la postérité étaient une sottise. Ces maximes devaient te concilier l'aristocratie, elles étaient celles de Catilina. Si Fabre est innocent, si d'Orléans et Dumouriez furent innocents, tu l'es sans doute. J'en ai trop dit : tu répondras à la justice. »

Ces traits sont caractéristiques : ils suffisent. La fin était d'une grandeur sinistre : « Les jours du crime sont passés . malheur à ceux qui soutiendraient sa cause ! La politique est démasquée : que tout ce qui fut criminel périsse! On ne fait point des républiques avec des ménagements, mais avec la rigueur farouche, inflexible, envers tous ceux qui ont trahi. Que les complices se dénoncent, en se rangeant du parti des forfaits; ce que nous avons dit ne sera pas perdu sur la terre. On peut arracher la vie à des hommes qui, comme nous, ont tout osé pour la vérité : on ne peut point leur arracher les cœurs, ni le tombeau hospitalier sous lequel ils se dérobent à 1 esclavage et à la honte de voir laisser triompher les méchants. »

L'Assemblée donna les tètes qu'on lui demandait.

« Quand les détenus reçurent leur acte d'accusation, Camille remonta en écumant de rage, et se promena à grands pas dans sa chambre ; Phihppeaux, ému, joignait les mains, regardait le ciel; Danton revint en riant, et plaisanta beaucoup

Camille Desmoulins. Rentré dans sa chambre : « Eh bien I Lacroix, qu'en dis-tu? — Que je vais me couper les cheveux, pour que Samson n'y touche pas. — - Ce sera bien une autre cérémonie quand Samson nous démantibulera les vertèbres du cou. — Je pense qu'il ne faut rien répondre qu'en présence des deux Comités. — Tuas raison, il faut tâcher d'émouvoir le peuple. »

Camille écrivit à sa femme :

« Ma Lucile, ma Vesta, mon ange, la destinée ramène dans ma prison mes yeux sur ce jardin où je passai huit années à te suivre. Un coin de vue sur le Luxembourg me rappelle une foule de souvenirs de nos amours. Je suis au secret; mais jamais je n'ai été, par la pensée, par l'imagination, presque par le toucher, plus près de toi, de ta mère, de mon petit Horace.... Je vais passer tout le temps de ma prison à t'écrire; car je n'ai pas besoin de prendre la plume pour autre chose et pour ma défense. Ma justification est tout entière dans mes huit volumes républicains. C'est un bon oreiller sur lequel ma conscience s'endort, dans l'attente du tribunal et de la postérité Ne t'affecte pas trop de mes idées,

ma chère amie; je ne désespère pas encore des hommes et de mon élargissement; oui, ma bien-aimée, nous pourrons nous revoir encore dans le jardin du Luxembourg.... Adieu, Lucile! adieu, Daronne! adieu, Horace! Je ne puis pas vous embrasser ; mais, aux larmes que je verse, il me semble que je vous tiens encore contre mon sein. »

H envoya cette lettre, trempée de ses pleurs, à Lucile, qui, après l'avoir lue, s'écria en sanglotant : « Je pleure comme une femme, parce qu'd souffre, parce qu'il ne nous voit pas.... Mais j'aurai le courage d'un homme, je le sauverai.... Que faut-il faire? Lequel des juges faut il que je supplie? Lequel faut-il que j'attaque ouvertement? » Elle parla d'aller trouver Philippeaux; mais il était arrêté. Danton, arrêté aussi! Irait-elle aux Jacobins? Dans son trouble, elle court chez Mme Danton, pleure avec elle, veut l'entraîner chez Robespierre. Mais celle-ci refuse, disant qu'elle ne veut rien devoir à l'ennemi de son mari. Une lettre à Robespierre, pleine de touchants reproches et suppliante, fut commencée par Lucile, resta inachevée et ne fut pas envoyée.

Le 12 germinal (1" avril), Camille écrivait, à une heure du matin, sa troisième et dernière lettre à Lucile. Non, jamais cris plus déchirants ne s'échappèrent des profondeurs d'une âme que la mort dispute à l'amour.

« Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux. On est

libre quand on dort Le ciel a eu pitié de moi. Il n'y a

qu'un moment, je te voyais en songe; je vous embrassais tour à tour, toi, Horace et Daronne, qui était à la maison; mais notre petit avait perdu un œil par une humeur qui venait, de se jeter dessus, et la douleur de cet accident m'a ré veillé. Je me suis retrouvé dans mon cachot. Il faisait un peu jour.... Je me suis levé pour te parler et t'écrire. Mais, ouvrant mes fenêtres, la solitude, les affreux barreaux, les verrous qui me séparent de toi, ont vaincu toute ma fermeté.... Je me suis mis à sangloter en criant dans mon tombeau : Lucile ! Lucile ! ô ma chère Lucile ! où es-tu?.,. (Ici la trace d'une larme.) J'ai découvert une fente dans mon appartement : j';;i appliqué mon oreille, j'ai entendu la voix d'un malade qui souffrait. Il m'a demandé mon nom, je le lui ai dit, t< 0 mon « Dieu! » s'est-il écrié à ce nom, en retombant sur son lit, d'où il s'était levé, et j'ai reconnu distinctement la voix de Fabre d'Eglantine. « Oui, je suis Fabre, m'a t-il dit. Mais, « toi ici! La contre-révolution est donc faite?... » 0 ma chère Lucile! j'étais né pour faire des vers, pour défendre les malheureux, pour te rendre heureuse.... J'avais rêvé une république

que tout le monde eût adorée. Je n'ai pu croire les hommes si féroces et si injustes. Comment penser que quelques plaisanteries dans mes écrits contre des collègues qui m'avaient provoqué, effaceraient le Souvenir de Jnes services? Je ne me dissimule point que je meurs victime de ces plaisanteries et de mon amitié pour Danton.... Ma Lucile, mon bon Loulou, ma poule à Cachant, je t'en conjure, ne reste point sur la branche, ne m'appelle point par tes cris : ils me déchireraient au fond du tombeau. Va gratter pour ton petit, vis pour Horace, parle-lui de moi. Tu lui diras, ce qu'il ne peut pas entendre, que je l'aurais bien aimé! Malgré mon supplice, je crois qu'il y a un Dieu. Mon sang effacera mes fautes, les faiblesses de l'humanité; et ce que j'ai eu de bon, mes vertus, mon amour de la liberté, Dieu le récompensera. Je te reverrai un jour, ô Lucile! ô Annette ! Sensible comme je l'étais. la mort, qui me délivre de la vue de tant de crimes, est-elle un si grand malheur?... Adieu, Lucile, ma Lucile, ma chère Lucile! Adieu, Horace, Annette, Adèle! Adieu, mon père ! Je sens fuir devant moi le rivage de la vie. Je vois encore Lucile 1 Je la vois, ma bien-aimée ! Mes mains liées t'embrassent, et ma tête séparée repose encore sur toi ses yeux mourants. »

Folle de douleur, la malheureuse jeune femme songea, dit-on , à soulever le peuple ; et même elle aurait adressé un billet à Legendre , le suppliant d'aller poignarder Robes pierre.

Dans la nuit du 12 au 13 germinal (1-2 avril), Danton, Lacroix, Camille Desmoulins et Fabre d'Eglantine furent transférés du Luxembourg à la Conciergerie.

« Danton, raconte Riouffe, placé dans un cachot à coét de Westermann, ne cessait de parler, moins pour être entendu de Westermann que de nous.... Il disait, en regardant à travers ses barreaux, beaucoup de choses que peut-être il ne pensait pas; toutes ses phrases étaient entremêlées de jurements et d'expressions ordurières. En voici quelques-unes que j'ai retenues : « C'est à pareil jour que j'ai fait instituer le Tribu- « nal révolutionnaire; mais j'en demande pardon à Dieu et « aux hommes : ce n'était pas pour qu'il fût le fléau de l'hu- « manité; c'était pour prévenir le renouvellement des massa- « cres de septembre. — Je laisse tout dans un gâchis épouvan- « table ; il n'y en a pas un qui s'entende en gouvernement. « Au milieu de tant de fureurs, je ne suis pas fâché d'avoir « attaché mon nom à quelques décrets qui feront voir que je « ne les partageais pas. — Si je laissais mes jambes à Couce thon, on pourrait encore aller quelque temps au Comité de « salut public. — Ce sont tous des frères Gain. Brissot m'au- « rait fait guillotiner comme Robespierre. — J'avais un espion « qui ne me quittait pas. — Je savais que je devais être arec rêté. — Ce qui prouve que Robespierre est un Néron, c'est « cpi'd n'avait jamais parlé à Camille Desmoulins avec tant « d'amitié que la veille de son arrestation. — Dans les révolu^ « tions, l'autorité reste aux plus scélérats. — Il vaut mieux « être un pauvre pêcheur que de gouverner les hommes. — ■

« Les f bêtes, ils crieront : Vive la République! en me

« voyant passer. » Il parlait sans cesse des arbres, de la campagne et de la nature.

Lacroix paraissait fort embarrassé de son maintien.

Fabre d'Eglantine, malade, n'était occupé que d'une comédie en cinq actes, Il l'avait laissée entre les mains du Comité de salut public, et semblait poursuivi de la crainte que Billaud-Varenne ne la lui volât.

Chabot avait été transféré depuis quelques jours à l'infirmerie de la Conciergerie. Au Luxembourg, il avait avalé du poison, et fut un jour trouvé dans son cachot, se roulant pal

PROCÈS ET MORT DES DANTONISTES

terre et poussant des cris affreux que lui arrachait la douleur. Ou parvint à le rappeler à la vie, c'est-à-dire à le garder pour l'échafaud. Plus lâche que méchant, ce malheureux succombait aux remords. Au milieu de ses tortures, il ne parlait que de son ami Bazire î « Pauvre Bazire, qu'as-tu l'ait ? »

Chabot, Bjzire, Fabre, Delaunay, Julien (de Toulouse) liaient, on l'a vu, poursuivis comme coupables de faux public. Il y avait conséquemment quelque chose de monstrueux à faire comparaître, confondus avec eux sur les mêmes bancs, des hommes auxquels on n'imputait, ainsi qu'à Danton, Lacroix, Camille, Plulippeaux, Hérault de Séchelles et Westermann, que des crimes d'un caractère exclusivement politique. C'est cependant à quoi les ennemis de ces derniers ne rougirent pas de descendre, comme si la honte de cet inique amalgame pouvait retomber sur d'autres tètes que celles de ses auteurs !

Le procès commença le 13 germinal (2 avril). Fabre d'Églantine, dont la pâleur disait assez les souffrances physiques, occupait la place distinguée, le fauteuil. Hérault de Séchelles était plein de sérénité", il avait quitté sa prison, de l'air d'un homme qui va à une partie de plaisir, consolant ses amis, et invitant son domestique, qui fondait en larmes, à avoir bon courage. Interrogé sur son nom et son état avant la Révolution, il répondit : « Je m'appelle Marie-Jean, noms peu saillants, même parmi les saints. Je siégeais dans cette salle, où j'étais détesté des parlementaires. » On demanda son âge à Camille. Lui - « J'ai l'âge du sans-culotte Jésus, quand il mourut, trente-trois ans. » La réponse de Danton, relativement à son nom et à sa demeure, fut : « Ma demeure sera bientôt le néant ; et, quant à mon nom, vous le trouverez dans le Panthéon de l'histoire. » Comme on lisait l'acte d'accusation, Lacroix, Camille Desmoulins et quelques autres de leurs co -accusés politiques se récrièrent sur ce qu'on les accolait à des fripons. On regardait curieusement Chabot, revenu, pour y rentrer, du royaume des ombres. Le poison libérateur n'avait été que trop bien combattu : on remarqua que la voix de l'accusé n'était nullement altérée.

Quelle serait l'issue? D'un côté, Billaud-Varenne, l'organisateur, si convaincu et si redouté, du gouvernement révolutionnaire; Saint-Just, ivre de fanatisme, et, d'une main furieuse, traînant avec lui la plus grande autorité du temps, Robespierre; puis ce Couthon, dont Camille lui-même, tout en l'attaquant, avait salué avec respecl l'honnête figure; puis, les deux Comités, engagés dans une lutte à mort, et enga£ désormais sans retour; la Convention, enfin, asservie à son effroi et à son vote. D'un autre côté, Danton, Titan non encore foudroyé; Camille Desmoulins, le doyen, à trente trois ;ins. des vieux Cordeliers, le Voltaire rajeuni de la Révolution; Westermann, le héros du 10 août, l'ange exterminateur de la Vendée royaliste — sans compter Philippeaux, Bazire, et le rapporteur fameux de la Constitution de 1793, celui en qui s'était personnifiée la République dans la plus auguste de ses miles, Hérault de Séchelles. La foule, agitée de sentiments divers, étonnée, curieuse, immense, encombrait le Palais de Justice, d'où elle débordait au loin, inondant de ses dots pressés les rues voisines, le quai des Lunettes, le pont au Change, la place du Châtelet et le quai de la Ferraille.

Le tribunal, d'ailleurs, était loin d'appartenir tout entier, comme on l'a prétendu, aux adversaires des accusés. Le fe, par exemple, — le procès de Fouquier-Tinville l'attestera plus tard, — ne se composait que de Dantonistes. Les ilcux commis greffiers. Wolf et Tavernier, étaient entièrement dévoués à Danton. Paris, le greffier, surnommé Fabricius,

était son admirateur passionné, son ami intime, et, selon l'expression de Duhem, son chien couchant. Il fut mis en prison, après le procès, pour avoir refusé de signer le jugement; et c'est son témoignage, très-suspect, évidemment contraire à la vérité sur certains points, qui a servi de base à maint récit, dont le but semble avoir été beaucoup moins de raconter la mort de Danton que de la venger. Fouquier-Tinville, ennemi secret de Robespierre, déclara, depuis, avoir tout fait pour sauver les prévenus. On se défiait à tel point de ses dispositions qu'on lui adjoignit Fleuriot-Lescot. Il avait même été question de l'arrêter, ainsi que Hermann, président du tribunal révolutionnaire; et l'ordre, qu'on crut devoir révoquer ensuite, en fut formellement donné à Henriot.

Quant aux jurés, est-il vrai que le président Hermann et Fouquier-Tinville, au lieu de les tirer au sort, suivant les proscriptions de la loi, les choisirent, en ayant soin de prendre ceux qu'on nommait les solides1! C'est ce qu'à l'époque de la réaction dantoniste, Fabricius Paris déclara dans une pièce anonyme, qui fut rejetée par la Convention, et qu'il ne signa qu'après coup. De plus, ce fait, trop légèrement admis par la plupart des historiens de la Révolution, reçut, lorsqu'un le mil au jour, des démentis formels, qu'il eût été juste de rtepoint passer sous silence , et qui , tout au moins , permettent le doute.

Des jurés qui siégèrent dans le procès de Danton, il existe deux listes, fournies l'une et l'autre par Fabricius Paris, et qui diffèrent. Voici la première :«Trinchard, Renaudin, Brochet, Leroy surnommé Dix-Août, Prieur, Aubry, Châtelet, Didier, Vilate, Laporte, Gauthier, Duplay, Lumière, Desboisseaux et Bénard. » Voici la seconde : « Renaudin, Trinchard, Dix-Août, Ganney, Topino-Lebrun, etc. » On le voit : bien que la première énumération semble donnée comme complète, elle ne contient pas les noms de Ganney et de Topino-Lebrun, qui figurent dans la second". En outre, Paris oublie de mentionner Souberbielle, qui fut cependant un des jurés; ce qui porte, en tout cas, à dix-huit le nombre des jurés qui siégèrent en ces heures redoutables. Or, qu'il n'y eût parmi eux que des hommes vendus, corps et âme, à l'iniquité, c'est ce que contredisent des témoignages peu suspects de partialité. Quand, plus tard, on interrogea Montané sur le compte de Ganney, de Brochet et de Leroy, il répondit qu'il les avait connus honnêtes gens, et qu'il ignorait s'ils avaient changé. Il est très-vrai que Leroy avait l'oreille dure, mais pas au point de ne pouvoir suivre les débats; pour mieux les entendre, il avait le soin de se placer au premier rang des jurés. Souberbielb; était animé d'un fanatisme, aveugle si l'on veut, mais dont les glaces même de la vieillesse ne purent calmer l'ardeur, inapaisable et sincère. Châtelet était un homme bon, un vrai patriote, toujours prêt à se sacrifier pour les siens, et ami des malheureux. Duplay avait des vertus auxquelles les plus violents ennemis de Robespierre furent obligés de rendre hommage : une extrême droiture, un caractère doux et indulgent, une probité incapable de se ployer aux vues de l'ambition. Il y a loin de là à ce jury que M. Michelet décrit comme s'il n'eût été composé que de cinq individus, natures ambitieuses ou serviles, plus un idiot qui tuait au hasard, faute de comprendre; et un sourd, qui tuait au hasard, faute d'entendre. Au reste, la suit ce récit dira par quels motifs la conduite du jury fut déterminée.

L'examen porta d'abord sur les manœuvi iptrices re-

latives à la Compagnie des Indes. A l'égard du fournisseur d'Espagnac, Cambon fit une déposition accablante.

Fabre d'Ëglantine, avant de se défendre du crime de faux

qui lui était imputé, demanda communication des pièces originales : demande qu'on ne pouvait repousser sans une criante injustice, et que le président ne rougit point d'éluder, en faisant observer au prévenu qu'il lui suffisait de reconnaître ou de désavouer les changements et altérations mis sous ses yeux. Quoique privé de la sorte d'un puissant moyen de défense, Fabre se défendit très-bien. Malheureusement, Cambon, qu'il semblait accuser de n'avoir pas été assez hostile à la Compagnie des Indes, se tourna contre lui, et affirma qu'il n'était pas possible que Fabre n'eût cru signer qu'un projet de décret, « les projets n'étant signés que très-rarement. »

Est-il vrai qu'en ce moment Gambon, interpellé par Danton et Camille de déclarer s'il les regardait comme des conspirateurs, des contre-révolutionnaires, répondit « qu'il les regardait, au contraire, comme d'excellents patriotes, qui n'a vaient cessé l'un et l'autre de rendre les plus grands services à la Révolution? » Ce fait, sur lequel le rendu de compte du tribunal se tait, est un de ceux dont Daubigny déposa dans le procès de Fouquier-Tinville. Mais ce qui rend l'exactitude de l'assertion au moins douteuse, c'est qu'elle fut indirectement contredite, depuis, par Cambon lui-même, déclarant en pleine assemblée que Danton était un conspirateur, et qu'd avait fait partie, avec Pache, avec Robespierre, du Comité secret de Charenton.

Aux preuves qui s'élevaient contre lui, Chabot opposa sa qualité de révélateur. Delaunay nia tout. Bazire s'écria, avec l'accent d'une âme honnête : « Si les apparences m'accusent, la vérité doit m'absoudre. »

Vint le tour de Danton. Sa voix tonnante pouvait être entendue au dehors et au loin, les fenêtres du tribunal étant ouvertes. Il connaissait la puissance de sa parole, et s'en servit en homme qui brave ses juges, dédaigne ses ennemis, et n'entend s'adresser qu'au peuple, bien décidé à l'entraîner en l'émouvant. « Ma voix, qui tant de fois s'est fait entendre pour la cause du peuple, n'aura pas de peine à repousser la calomnie Les lâches qui me calomnient oseraient-ils m'attaquer en face? Qu'ils se montrent, et je les couvrirai d'opprobre!... Ma tête est là, elle répond de tout.... La vie m'est à charge; il me tarde d'en être délivré!... » Le président l'interrompit : « Danton, l'audace est le propre du crime; le calme est le propre de l'innocence.... » Mais lui : « L'audace individuelle est sans doute réprimable, et elle ne put jamais m'être reprochée ; l'audace nationale, dont j'ai tant de fois servi la chose publique, est nécessaire en révolution; elle m'est permise, et c'est de celle-là que je m'honore.... Est-ce d un révolutionnaire tel que moi qu'il faut attendre une défense froide? Les hommes de ma trempe sont impayables : sur leur front est imprimé en caractères ineffaçables le sceau de la Liberté, le génie républicain.... Saint-Just, tu répondras à la postérité de la diffamation lancée contre le meilleur ami du peuple!.,. En parcourant cette liste d'horreur, je sens toute mon existence frémir....» Il allait continuer. Hermann, avec dignité: « Maral fut accusé comme vous. Il sentit la nécessité de se justifier, remplit ce devoir en bon citoyen, établit son innocence en termes respectueux, et n'en fut que plus aimé du peuple.... Je ne puis vous proposer de meilleur mo dèle...,» Danton reprit, sans pouvoir commander à son indignation . « Je vais donc descendre à ma ju tification !... Moi, vendu à Mirabeau, à d'Orléans, à Dumouriez! Moi, le partisan des royalistes!» A peine avait-il abordé cette accusation, que, ressaisissant le rôle de l'attaque, le seul qui convint à son génie, il éclata en menaces : « Que mes accusateurs se montrent, et je les replonge dans le néant.... Vils imposteurs, paraissez! » Pour la troisième fois, le président l'arrêtant et

lui faisant observer que ce n'était point par de telles sorties qu'il convaincrait le jury de son innocence : « Un accusé comme moi, répliqua-t-il fièrement, connaît les mots et les choses; il répond devant un jury, mais ne lui parle pas. » Il continua sur ce ton, tour à tour emporté, méprisant, ironique; tantôt annonçant qu'il avait des choses curieuses à révéler surles «trois plats coquins qui avaient perdu Robespierre,» tantôt se répandant en railleries sur ce que la Convention avait appris si tard à le connaître, lui Danton; et, à mesure que, d'une voix calme et grave, le président le rappelait à la modération, lui: redoublait de véhémence. Il affirma que jamais l'ambition et la cupidité n'avaient dirigé ses actions, que jamais il ne leur avait sacrifié la chose publique. Il rappela sa résistance à Pastoret, à la Fayette, à Bailly, à Mirabeau, et comment il avait combattu la royauté, et que, lors du voyage de Saint -Cloud, loin de protéger la fuite de Louis XVI, il avait fait hérisser son passage de piques ou de baïonnettes et saisir la bride des chevaux. Sur ce qu'on lui imputait d'être allé en Angleterre le 17 juillet 1789, inculpation ridicule que l'emploi du mot émigré par Hermann rendait odieuse, il expliqua que, ses beaux- frères ayant passé le détroit pour affaire de commerce, il avait profité de l'occasion ; et, comme Hermann, très-mal à propos, lui opposait l'exemple de Marat : « Et moi, répliqua-t-il, je soutiens que Marat est passé deux fois en Angleterre. » Il se défendit d'avoir cherché à sauver Duport. Il avoua que, ministre, on lui avait confié des fonds, mais il offrit d'en rendre un compte fidèle, ajoutant qu'ils avaient pour objet d'accélérer le mouvement de la Révolution. Lui, d'intelligence avec la Gironde? L'animosité que lui portaient Guadet, Brissot, Barbaroux, attestait assez le contraire. Il fit justice des inductions venimeuses tirées contre lui de l'élection du duc d'Orléans, parce qu'il l'avait appuyée. Il donna de ses rapports avec Dumouriez une explication naturelle, sinon décisive. A l'allégation absurde de Saint-Just, que la fameuse pétition du Champ de Mars n'avait été qu'un prétexte, payé par la cour, pour déployer le drapeau rouge et essayer de la tyrannie, il répondit par l'évidente pureté des motifs dont cette pétition portait l'empreinte; mais, relativement à sa présence à Arcis-sur-Aube pendant le roassacre qui suivit, la justification était impossible, et il ne put qu'éluder l'accusation. Il ne fit pas face non plus au reproche que Saint- Just lui avait adressé de s'être retiré à Arcis-sur-Aube au moment où l'orage du 10 août se préparait, et de n'être revenu à Paris, pressé qu'il était par les reproches des patriotes, que la veille de cette journée terrible. Il assura qu'à cette époque il avait dit : « Le peuple français sera victorieux, ou je serai mort; il me faut des lauriers ou la mort.» Ce n'était pas précisément là le point de la question. Quant à aa part dans le mouvement, il dit qu'informé par Pétion que l'attaque des royalistes était concertée pour la nuit, mais que tout était arrangé de manière à renvoyer le combat au lendemain, il s'était rendu à la section, y était resté douze heures de suite, ne l'avait quittée qu'en recommandant à ses amis de l'avertir si quelque chose de nouveau arrivait, et y était retourné à neuf heures le lendemain.

En parcourant ainsi ia série des accusations qui lui étaient personnelles, Danton avait peine à contenir des mouvements de fureur. De sa voix, puissante quoique altérée, il écrasait la sonnette du président. « Est ce que vous ne m entendez pas? » lui crie Hermann. Danton • « La voix d'un homme qui défend sa vie et son honneur doit vaincre le bruit de ta sonnette. » Le public murmurait pendant les débats; lui, éclata pnr cette apostrophe : « Peuple, vous me jugerez quand j'aurai tout dit. Ma voix ne doit pas être entendue de vous seu

PROCÈS ET MORT DES DANTONISTES

lement, mais de toute la France. » Et il parlait, en effet, comme s'il eût voulu que la France entière l'entendît, poussant parfois des rugissements tels, qu'ils parvenaient au delà de la Seine, jusque sur le quai de la Ferraille, où chacun de ses mots saillants, transmis de bouche en bouche, semait l'agi-

tation. Le voyant fatigué, les juges l'invitèrent à suspendre sa défense, pour la reprendre ensuite avec plus de calme. Il se tut.

On interrogea Hérault de Séchelles, accusé d'avoir eu des relations avec Proly et Dubuisson; d'avoir cherché à facilite]

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