CECILE RENAUT
Panthéon, qui peut douter que son âme généreuse eût embrassé avec transport la cause de la justice et de l'égalité ? » Il faut citer intégralement le passage relatif aux prêtres :
« Fanatiques, n'espérez rien de nous! Rappeler les hommes au culte de l'Être suprême, c'est pojfer un coup mortel au fanatisme. Toutes les lie lions dispai dissent devant la yé-
rite, et toutes les folies tombent devant la raison. Sans contrainte, sans persécution, toutes les sectes doivent se confondre d'elles-mêmes dans la religion universelle de la nature. (On applaudit.) Nous vous conseillons donc de maintenir les principes que vous avez manifestés jusqu'ici. Que la liberté des cultes soit respectée , pour le triomphe même de la raison ; •nais qu'elle ne trouble point l'ordre public, et qu'elle ne devienne pas un moyen de conspiration. Si la malveillance contre-révolutionnaire se cachait sous ce prétexte, réprimezla, et reposez- vous du reste sur la puissance des principes et sur la force même des choses. Prêtres ambitieux, n'attendez donc pas que nous travaillions à rétablir votre empire ! Une telle entreprise serait même au-dessus de notre puissance. (On applaudit.) Vous vous êtes tués vous-mêmes, et l'on ne revient pas plus à la vie morale qu'à l'existence physique. Et, d'ailleurs, qu'y a-t-il entre les prêtres et Dieu? Les prêtres sont à la morale ce que les charlatans sont à la médecine. (Nouveaux applaudissements.) Combien le Dieu de la nature est différent du Dieu des prêtres! (Les applaudissements continuent.) Je ne connais rien de si ressemblant à l'athéisme que les religions qu'ils ont faites ; à force de défigurer l'Être suprême, ils l'ont anéanti autant qu'il était en eux ; ils en ont fait tantôt un globe de feu, tantôt un arbre, tantôt un homme, tantôt un roi ; les prêtres ont créé un Dieu à leur image ; ils l'ont fait jaloux, capricieux, avide, cruel, implacable; ils l'ont traité comme jadis les maires du palais traitèrent les descendants de Glovis, pour régner sous son nom et se mettre à sa place : ils l'ont relégué dans le ciel comme dans un palais, et ne l'ont appelé sur la terre que pour demander à leur profit des dîmes, des honneurs, des plaisirs et de la puissance. (Vifs applaudissements .) Le véritable prêtre de l'Être suprême, c'est, la nature; son temple, l'univers; son culte, la vertu; ses fêtes, la joie d'un grand peuple rassemblé sous ses yeux pour resserrer les doux nœuds de la fraternité universelle, et lui présenter l'hommage des cœurs sensibles et purs. Prêtres, par quel titre avez-vous prouvé votre mission? Avez -vous été plus justes, plus modestes, plus amis de la vérité que les autres hommes? Avez-vous chéri l'égalité, défendu les droits des autres peuples, abhorré le despotisme et abattu la tyrannie? C'est vous qui avez dit aux rois : Vous êtes les images de Dieu sur la terre; c'est de lui seul que vous tenez votre puissance; et les rois vous ont répondu : Oui, vous êtes vraiment les envoyés de dieu; unissons-nous pour partager les dépouilles et les adorations des mortels. Le sceptre et l'encensoir ont conspiré pour déshonorer le ciel et pour usurper la terre. (Applaudissements.) Laissons les prêtres et retournons à la Divinité. (Applaudissements.)»
Robespierre termina par des considérations très-élevées sur la nécessité de rendre l'éducation commune et égale pour tous les Français, et d'établir des fêtes nationales. Le décret qu'il proposa en conséquence, et qui fut rendu au milieu d'acclamations prolongées, portait :
« Le peuple français reconnaît l'existence de l'Être suprême et l'immortalité de l'âme.
« Il reconnaît que le culte digne de l'Être suprême est la pratique des devoirs de l'homme.
« Il sera institué des fêtes pour rappeler l'homme à la pensée de la Divinité et à la dignité de son être.
« Elles emprunteront leurs noms des événements glorieux de notre Révolution, des vertus les plus chères et les plus utiles à l'homme, des plus grands bienfaits de la nature.
« Il sera célébré, le 2 prairial prochain, une fête en l'honneur de l'Être suprême. »
Une clause fut ajoutée au décret, qui mettait au Panthéon
Barra et Viala, enfants héroïques morts l'un et, l'autre pour la liberté , et dont Robespierre avait célébré le dévouement.
Dans l'imposant discours qui vient d'être cité, il y avait deux taches : d'abord, une attaque gratuite et violente à Condorcet, et eiîsuite une insulte jetée à la mémoire de Danton. Robespierre espérait-il donc échapper, en décriant Danton, au reproche de l'avoir abandonné? Triste illusion d'un cœur qui veut tromper son remords !
Quoi qu'il en soit, d'ardentes acclamations saluèrent dans toute la France le décret du 18 floréal. On vit affluer les adresses où la Convention était félicitée de sa sagesse- les sections vinrent l'une après l'autre témoigner de leur adhésion enthousiaste; le gouvernement qui avait mis la justice et, la vertu à l'ordre du jour fut proclamé dans toutes les sociétés populaires le seul digne d'achever l'œuvre de régénération commencée; enfin, les habitants des communes de Montmorency et d'Ermenonville furent invités à transporter au sein de la Convention l'urne qui renfermait les cendres de Jean- Jacques.
Mais, en revanche, des colères venaient d'être éveillées, qui n'attendaient pour éclater qu'un moment favorable, et, pendant que les révolutionnaires de l'école du baron d'Holbach se répandaient en protestations sourdes , les prêtres , non moins irrités, quoique pour des motifs contraires, alimentaient sous main l'opposition des dévots, feignant de s'étonner qu'on eût osé débaptiser Dieu et lui faire l'injure de « décréter son existence. » Ils imputaient ainsi à Robespierre, par un grossier mensonge, d'avoir prétendu créer ce qu'il avait proclamé seulement.
Mais le mouvement était imprimé. La Commune, le club des Jacobins, les administrateurs du département de Paris, allèrent tour à tour d la Convention que leur profes-
sion de foi était la sienne; Carnot, qui présidait alors l'Assemblée, répondit aux députations, absolument comme aurait pu le faire Robespierre lui-même; et un arrêté du Comité Je salut public ordonna que désormais sur le frontispice des temples destinés aux fêtes publiques il n'y aurait plus d'autre inscription que celle-ci : A l'Élix suprême.
Une circonstance montre combien l'entraînement fut général : Lequinio,- en pleine séance des Jacobins, se prononça bien haut contre l'athéisme. Il oubliait les livres où il l'avait professé. Robespierre, qu'il espérait sans doute gagner par la îlatterie, le repoussa avec dédain.
L'ascendant de ce dernier grandissait de jour en jour. Encore un pas, et il était au sommet de sa fortune. Un événement inattendu sembla l'y pousser.
Dans la nuit du 3 au 4 prairial (22-23 mai), une patrouille passant sur la place du théâtre Favart entend tout à coup crier à l'assassin! Les cris partaient delà maison n° 4, habitée par Collot-d'Herbois. On y court. Gollot-d'Herbois était sur l'escalier, nu-tête, le visage pâle, sortant d'une lutte corps à corps qu'attestaient les tronçons d'un sabre et des poignées de cheveux arrachés. Deux coups de pistolet venaient d'être tirés, sans l'atteindre, sur le représentant du peuple ; et l'assassin, réfugié dans sa chambre, s'y était barricadé, criant que le premier qui forcerait la porte était mort. Un serrurier, nommé Geffroy, brave ses menaces, ouvre, et tombe grièvement blessé d'un coup de feu à l'épaule. On arrête le meurtrier. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, mais encore plein de vigueur. Sa physionomie sombre annonçait son âme. Il déclara que, voulant tuer Robespierre et n'ayant pu l'approcher, il s'était dédommagé en essayant de"tuer Collotd'Herbois, dans la maison duquel il demeurait. H se nommait
FÊTE DE L'ETRE SUPRÊME
Admirai, était du Puy-de-Dôme, et occupait l'emploi de garçon de bureau à la loterie nationale. A l'Assemblée, pendant qu'il y attendait Robespierre pour l'immoler, Barère ayant commencé un discours qui lui parut ennuyeux, il s'était endormi : Le seul regret qu'il témoigna fut celui d'avoir manqué son &
Or, le jour même où tout Paris s'entretenait de cette nouvelle, une jeune personne nommée Cécile Renault, à peine âgée de vingt ans, et fille d'un marchand papetier, se présentait, à neuf heures du soir, chez Robespierre. Informée de son absence, elle éclate en paroles de colère, et dit qu'un fonctionnaire public se doit à ses visiteurs. Son insistance, son langage, son attitude éveillent les soupçons. Elle avait sur elle deux couteaux. On l'arrête. « Qu'alliez-vous faire chez Robespierre? — Voir comment est fait un tyran. » Elle ne fil nul mystère de son horreur pour la République, disant qu'elle préférait un roi à cinquante mille tyrans. Interrogée sur le fait d'un paquet qu'elle avait déposé chez un limonadier avant d'entrer chez Robespierre, elle répondit que, sachant où on la conduirait, elle avait voulu se pourvoir de linge. On lui demanda : « De quel lieu parlez-vous? — De la prison, pour aller de là à la guillotine. — Et quel usage entendiez-vous faire des deux couteaux trouvés sur vous? — Aucun, n'ayant intention de faire du mal à personne. » L'ensemble de ses réponses parut démentir la dernière : elle fut conduite en prison.
L'assassinat rehausse les victimes quand il les manque. Gollot-d'Herbois et Robespierre devinrent, pour un moment, l'objet d'une véritable idolâtrie de la part des révolutionnaires. L'indignation contre les royalistes était d'autant plus vive, que tout récemment encore, François Gamain, le professeur de Louis XVI dans l'art de la serrurerie et son aide dans la construction de l'armoire de fer, avait présenté une pétition constatant la tentative faite autrefois de l'empoisonner. « C'est don^ ainsi qu'on prétend nous combattre ! » disaient les révolutionnaires, furieux. Le poignard, les coups de pistolet tirés dans l'ombre, le poison, voilà donc leurs armes ! Lorsque le 6 prairial (25 mai), Collot-d'Herbois et Robespierre entrèrent dans la salle des Jacobins, l'enthousiasme fit explosion d'une manière touchante et terrible tour à tour. Legendre alla jusqu'à proposer qu'on donnât une garde aux représentants menacés. Était-ce l'expression d'un intérêt sincère, ou une adulation basse, ou un piège? Legendre avait tenu de trop près à' la faction dantoniste pour que, venant de lui, une telle proposition ne fût pas suspecte. Entouré d'une garde, Robespierre, qu'on accusait tant d'aspirer à la dictature, eût apparu comme un second Pisistrate : quel avantage ménagé à ses calomniateurs ! Gouthon repousse vivement, pour son ami, un présent qui serait la mort. De son côté, en réponse à une motion du Dantoniste Rousselin, conçue dans le même esprit que celle de Legendre, Robespierre rejette l'idée d'honneurs qui ne pouvaient qu'exciter l'envie et la haine. La modestie, en cette occasion, n'était qu'un conseil de la prudence.
Le 7, dans un rapport rédigé avec soin, Barère s'efforça de •rattacher les attentats dont l'opinion publique s'était émue à la politique de Pitt. Il reprocha violemment à cette politique d'être sans foi et sans entrailles. Il la jnit au ban de l'humanité pour avoir déclaré à là France une guerre à mort, où contre nous tout avait paru bon : solde payée à la révolte, recrutement de traîtres, organisation d'un vaste plan de famine, fabrication de faux assignats, violations continuelles du droit des gens, incendie de nos arsenaux et de nos magasins confié à la trahison, prime promise et payée à des assassins. Il y avait du vrai dans ce tableau ; mais, outre que les cou-
leurs en étaient chargées, on y imputait fort injustement à la nation anglaise les torts d'un gouvernement qui la trompait, et qui d'ailleurs n'était pas sans rencontrer autour de bu et au-dessous de lui une opposition animée. Ce fut un sauvage et affreux décret que celui qui servit de conclusion à ces déclamations haineuses : « La Convention nationale décrète : « Il ne sera fait aucun prisonnier anglais ou hanovrien. »
Une chose digne de remarque, c'est l'affectation perfide que mit Barère à citer certains passages des journaux anglais, où
il était dit : « Robespierre a fait ordonner Les soldats de
Robespierre.... » On ne pouvait mieux le désigner aux coups de l'envie, ni mieux servir la fureur de ceux qui le voulaient faire passer pour un tyran. Mais telle était alors la tactique convenue. Car déjà se tramait la conjuration qui se dénoua le 9 thermidor, conjuration dont les principaux membres furent Tallien, Bourdon (de l'Oise), Lecointre, Fréron, Barras, Rovère, Thirion, Courtois, Garnier (de l'Aube), Merlin (de Thionville), dans la Convention; Vadier, Amar, Vouland, dans le Comité de sûreté générale; et, dans le Comité de salut public, Billaud, Collot et Barère. Au fond, ce que tous ces hommes abhorraient en Robespierre, c'était, ou son énorme ascendant moral, ou son austérité soupçonneuse et menaçante. Pour le perdre, quel moyen plus sûr que d'accréditer cette opinion : Il vise à la dictature? Et cependant, si jamais croyances furent désintéressées dans le sens profond du mot, ce furent celles de Robespierre; son discours du 7 prairial le prouve, et restera comme un témoignage impérissable de l'élévation de son âme. Jamais la parole humaine n'avait trouvé des accents d'une mélancolie plus fière.
« Ce sera un beau sujet d'entretien pour la postérité, c'est déjà un spectacle digne de la terre et du ciel, de voir l'Assemblée des représentants du peuple français, placée sur un volcan inépuisable de conjurations, d'une main apporter aux pieds de l'éternel auteur des choses, les hommages d'un grand peuple ; de l'autre, lancer la foudre sur les tyrans conjurés contre lui, fonder la première République du monde, et rappeler parmi les mortels la liberté, la justice et la vertu exilées. Ils périront, les tyrans armés contre le peuple français ; elles périront, les factions qui s'appuient sur l'étranger. Vous ne ferez pas la paix : vous la donnerez au monde, et vous Fêterez au crime.... Ils espéraient réussir à affamer le peuple
français Sa subsistance a été assurée. Quelle ressource
leur reste-t-il donc? l'assassinat. Ils espéraient exterminer la représentation nationale par la révolte soudoyée.... que leur reste-t-il? l'assassinat. Leurs satellites fuient devant nous; mais il leur reste l'assassinat.... Réjouissons-nous donc, et rendons grâces au ciel, puisque nous avons assez bien servi notre patrie pour être jugés dignes des poignards des tyrans. Il est donc pour nous de glorieux dangers à courir ! Le séjour de la cité en offre donc au moins autant que le champ de bataille!... 0 rois et valets de rois! ce n'est pas nous qui nous plaindrons du genre de guerre que vous nous faites : il est digne de votre prudence auguste. Il est plus facile, en eftet, de nous ôter la vie que de triompher de nos principes et de nos armées.... Quand les puissances de la terre se liguent pour tuer un faible individu, sans doute il ne doit plus s'obstiner à vivre. Aussi n'avons-nous pas fait entrer dans nos calculs l'avantage de vivre longuement.... Quel homme sur la terre a jamais défendu impunément les droits de l'humanité?... Pour mon compte, je trouve que la situation où les ennemis de la République m'ont placé n'est point sans avantages, car plus la vie des défenseurs de la liberté est incertaine et précaire, plus ils sont indépendants de la méchanceté des hommes. Entouré de leurs assassins, je me suis déjà placé moi-même
dans le nouvel ordre de choses où ils veulent m'envoyer. Je ne tiens plus à une vie passagère que par l'amour de la patrie et la soif de la justice; et, dégagé plus que jamais de toutes considérations personnelles, je me sens mieux disposé à attaquer avec énergie les scélérats qui conspirent contre mon pays et contre le genre humain. Plus ils se hâtent de terminer ma carrière ici-has, plus je veux me hâter de la remplir d'actions utiles au bonheur de mes semblables. Je leur laisserai du moins un testament qui fera frémir les tyrans et leurs complices »
A ce langage, écho d'une conviction héroïque, l'Assemblée se sentit invinciblement émue; il y eut un moment où, comme transportée dans dos régions supérieures, elle se leva tout entière; il y eut un moment où les ennemis de cet homme qui vivait ainsi dans l'amour de la mort s'étonnèrent de le haïr; quand il descendit de la tribune, les applaudissements qui l'avaient plusieui* fois interrompu éclatèrent avec une passion, avec une unanimité sans exemple; et la Convention décréta que son discours serait traduit dans toutes les langues.
Le 20 prairial (8 juin) avait été fixé pour la fête de l'Etre suprême. Ce jour, attendu par Robespierre avec une impatience religieuse, arriva enfin. Jamais soleil d'été ne brilla d'un éclat plus pur. « A travers la transparence du firmament, le regard semblait pénétrer d'autres cieux. » De grand matin, toute la ville fut en mouvement; les maisons étaient ornées de branches d'arbres ou de guirlandes, et toutes les rues jonchées de fleurs; pas une croisée que ne pavoisât un drapeau, pas un batelet sur la rivière qui ne voguât sous des banderoles. A huit heures, le canon appelle le peuple au jardin des Tuileries, où un vaste amphithéâtre, montant des parterres jusqu'au balcon du pavillon de l'Horloge, attendait la Convention, et où une statue colossale couvrait la surface occupée par le grand bassin. Tout se fit comme David, l'ordonnateur de la fête, l'avait réglé. Les mères portaient des bouquets de roses, les jeunes filles des corbeilles remplies de fleurs, les hommes des branches de chêne. L'instrument des supplices avait disparu sous de riches tentures. A voir la cordialité qui régnait dans les groupes et l'épanouissement des visages, qui n'eût dit que le temps de la haine était passé? « On se rapprochait sans se connaître, écrit un témoin oculaire, Gh. Nodier; on s'embrassait sans se nommer. » Quelquesuns se flattaient de l'espoir que la Révolution était close.
Robespierre avait été nommé, par exception, président de l'Assemblée : distinction fatale, insidieuse peut-être, qu'il eût été prudent de refuser. « En passant dans la salle de la Liberté, raconte Vilate, qui logeait au pavillon de Flore, je rencontrai Robespierre, revêtu du costume de représentant du peuple, tenant à la main un bouquet mélangé d'épis et de fleurs; la joie brillait pour la première fois sur sa figure. Il n'avait pas déjeuné; le cœur plein du sentiment qu'inspirait cette superbe journée, je 1 engage à monter à mon logement; il accepte sans hésiter. Il fut étonné du concours immense qui couvrait le jardin des Tuileries : l'espérance et la gaieté rayonnaient sur tous les visages. Les femmes ajoutaient à l'embellissement par les parures les plus élégantes. On sentait qu'on célébrait la fête de l'auteur de la nature. Robespierre mangea peu. Ses regards se portaient souvent sur ce magnifique spectacle. On le voyait plongé dans l'ivresse de l'enthousiasme : « Voilà la plus intéressante portion de l'huit manité, s'écriait-il. L'univers est ici rassemblé. 0 nature, « que ta puissance est sublime et délicieuse! comme les ty- « rans doivent pâlir, à l'idée de cette fête ! »
Sachant que les membres du Tribunal révolutionnaire de-
vaient venir chez Vilate, où la femme de Dumas était déjà, Robespierre perdit un peu de temps à les attendre ; de là un retard qui ne manqua pas de lui être imputé à crime. « // fait le roi! » murmuraient ses ennemis, et ils montraient son siège vide au milieu de l'amphithéâtre où la Convention l'avait précédé. Rourdon (de l'Oise\ Merlin [de Thionville), Lecointre, et ceux qui pleuraient Danton, et ceux qui regrettaient Hébert, étaient animés d'une fureur sourde. Elle redoubla quand Robespierre parut au milieu des acclamations de la multitude. Ils disaient en mariant ce cri de l'envie à l'injure ou au sarcasme : « Voyrz comme on l'applaudit! » Lui, tenait levés sa figure blême et son front lisse, qu'illuminait un rayon de tendresse. Son discours, en cette occasion, parut si beau, si pathétique, que la Harpe en fit un éloge passionné.
Une nation aux prises avec les oppresseurs du genre humain, suspendant le cours de ses travaux héroïques pour élever sa pensée vers le grand Etre qui lui donna la mission de les entreprendre et la force de les exécuter, voilà le spectacle que Robespierre proclama le plus auguste qui eût jamais fixé les regards des hommes. Il remercia Dieu d'avoir placé dans le sein de l'oppresseur triomphant le remords et l'épouvante; dans le cœur de l'innocent opprimé, au contraire, le calme et la fierté. Il nia le droit divin des rois à dévorer l'espèce humaine, et le droit divin des prêtres à nous atteler, comme de vils animaux, au char des rois. « L'auteur de la nature, dit-il, avait lié tous les mortels par une chaîne immense de félicité et d'amour : périssent les .tyrans qui ont osé la briser ! »
Peut-être était-ce alors le moment d'annoncer qu'une ère nouvelle commençait, qu'on allait sortir de la Terreur.... Robespierre recula devant cette déclaration magnanime, soit qu'il ne se crût pas encore la force de réaliser une telle promesse, ou que l'heure ne lui semblât pas tout à fait venue, ou que les colères grondant autour de lui l'avertissent du danger de fléchir, même d'en avoir l'air. Que ia Terreur lui parût nécessaire, quelques jours de plus.... contre les terroristes, la suite le prouva de reste; et c'est ce qui explique cette phrase, si navrante au sein de la joie publique : « Livrons-nous aujourd'hui aux transports d'une pure allégresse; demain, nous combattrons encore les vices et les tyrans. »
Son discours achevé, il descendit des gradins, se dirigeant vers un groupe de monstres : l'Athéisme, l'Égoïsme, la Discorde, l'Ambition, groupe qui devait être incendié, et laisser voir debout sur ses débris la statue de la Sagesse. Or il advint que, le voile qui couvrait cette statue ayant été brûlé, elle apparut entièrement noircie par la flamme, ce qui fut regardé comme un présage sinistre.
Après quelques paroles du président, la Convention, suivie de tout le peuple, s'achemine vers le Champ de Mars. Elle marchait entourée d'un ruban tricolore, porté par des enfants, des adolescents, des hommes mûrs, des vieillards, tous ornes d'après les différences d'âge, ou de violettes, ou de myrtes, ou de chêne, ou de pampre. Les députés portaient le costume des représentants du peuple en mission, c'est-à-dire le panache au chapeau et la ceinture tricolore, mais point dé sabre. Chacun d'eux tenait à la main un bouquet composé d'épis de blé, de fleurs et de fruits. Au milieu de la représentation nationale roulait un char de forme antique, traîné par huit taureaux aux cornes d'or, et sur lequel brillait un trophée composé des instruments des arts. Il était naturel qu'en sa qualité de président de la Convention, Robespierre s'avançât le premier; ceux de ses collègues qui avaient juré sa perte et qui s'étaient placés en tête ralen';rent le pas à
FÊTE DE L'ÊTRE SUPREME
dessein, mettant le plus d'intervalle qu'ils pouvaient entre eux et lui, pour mieux taire croire à son orgueil et accréditer l'idée de ses prétendus projets de dictature.
Au centre du Champ de Mars s'élevait une montagne symbolique. Là devait être exécuté l'hymne à l'Etre suprême que Marie-Joseph Chénier avait composé. Lorsque la Convention eut pris place au sommet de la montagne, et que l'immense cortège qui suivait se fut répandu autour, il se passa une scène d'une indescriptible grandeur. L'invocation à l'Éternel
poussée par des milliers de voix; le bruit des trompe! tes mêlé aux clameurs d'un peuple émerveillé ; le pontificat de la philosophie inauguré à la face du monde; cette halte solennelle dans l'agitation; la beauté du jour; la fraîcheur des parures ; les jeunes tilles jetant des fleurs au ciel ; les jeunes gens courbés d'abord sous la bénédiction paternelle, puis se redressant pleins d'une fierté mâle, agitant leurs sabres, et jurant de ne les poser qu'après avoir, contre les efforts conjurés de la terre entière, sauvé la France : tout cela, suivant