‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 2)Chapitre 8 sur 146 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

MARAT ASSASSINÉ

E 8 juillet, on vit paraître à la tribune de la Convention le morne et pâle visage de Saint- Just. Attentive aux paroles qui allaient tomber de ces lèvres glacées, l'Assemblée fit silence. Lui : « La conjuration dont j'ai à vous entreteest enfin démasquée; je n'ai point à confondre les

nir.

dit-il,

hommes, ils sont confondus; je n'ai point à arracher, par la force du discours, la vérité sanglante de leurs cœurs, je n'ai qu'un simple récit à vous faire. »

Il le fit, ce récit, qui était celui des crimes que la Montagne, victorieuse, imputait aux Girondins ; il le fit dans un style plein de passion contenue et de sauvage grandeur. Des accusations qu'il accumulait contre les accusés, les unes étaient fondées , comme celle d'avoir excité la guerre civile, sous prétexte d'éteindre l'anarchie; les autres étaient fausses, comme celle d'avoir tramé l'assassinat des Montagnards chez Valazé, et d'avoir voulu placer le fils de Louis XVI sur le trône.

Le rapport avait, du reste, un caractère de modération qui étonna. Les maximes y abondaient, revêtues d'une forme que n'eût point désavouée l'auteur du Dialogue d'Eucrate et de Sylla : « Tous les députés détenus ne sont point coupables ; le plus grand nombre n'était qu'égaré : rien ne ressemble autant à la vérité qu'un grand crime. — Gromwell respecta le roi dans Charles Ier, pour ne pas avilir le pouvoir d'un seul. — Ruzot fut le premier à lancer ici la discorde : la vertu n'a pas tant d'aigreur. — L'ordre eût régné dans la république, si l'on eût moins répété qu'il n'y régnait pas. — Un usurpateur a bientôt tous les vices de son parti, et le besoin du repos fait enfin supporter l'esclavage. — Les hommes habiles et pervers en même temps ont fini par sentir qu'il fallait suivre le peuple, persuadés que la ligne que parcourent les révolutions est horizontale, et que, par les excès, les malheurs et les imprudences qu'elles entraînent, on retourne au point d'où l'on était parti. — Les honneurs et la confiance aveugle que s'accordent les magistrats entre eux est une tyrannie. — Le bonheur public est la mesure des réputations. »

Dans un seul passage de son discours, Saint-Just s'élevait jusqu'à la véhémence ; et c'était, chose à remarquer, à propos des massacres de septembre. Après s'être écrié, en s'adressant aux Montagnards : « Et vous aussi, vous avez été sensibles aux agonies du 2 septembre, » il ajoutait: «Eh! qui donc avait le plus de droit de s'en porter les accusateurs inflexibles, ou de ceux qui en ce temps-là jouissaient de l'au torité et répondaient de l'ordre public, de la vie des citoyens ; ou de nous, qui arrivions désintéressés de nos déserts? Pétion et Manuel étaient alors les magistrats de Paris; ils disaient à quelqu'un qui leur conseillait d'aller aux prisons, qu'ils ne voulaient point risquer leur popularité. Celui qui voit égorger sans pitié est plus cruel que celui qui tue.... Ils ont déploré les forfaits qu'ils ont laissé commettre pour n'en être pas accusés.... Accusateurs du peuple, on ne vous vit point, le 2 septembre, entre les assassins et les victimes. Quels qu'aient été les hommes inhumains qui ont versé le sang, vous en répondez tous, vous qui l'avez laissé répandre! »

Saint-Just concluait en ces termes :

« Quoi qu'il en soit, la liberté ne sera point terrible envers ceux qu'elle a désarmés. Proscrivez ceux qui nous ont fuis pour prendre les armes ; leur fuite atteste le peu de rigueur de leur détention. Proscrivez-les, non pour ce qu'ils ont dit, mais pour ce qu'ils ont fait. Jugez les autres, et pardonnez au plus grand nombre. L'erreur ne doit pas être confondue avec le crime. Il est temps que le peuple espère enfin d'heureux jours, et que la liberté soit autre chose que la fureur de parti.... J'ai peint la conjuration: fasse le ciel que nous ayons vu les derniers orages de la liberté ! Les hommes libres sont nés pour la justice. On profite peu à troubler la terre. »

MARAT ASSASSINÉ

Ce langage, surtout dans la bouche d'un homme tel que Saint -Just, annonçait de la part des Montagnards le parti pris d'adopter une politique magnanime: mais l'extrême fureur de leurs ennemis leur vint ravir cette gloire, et ils furent rejetés dans les voies de la rigueur par un de ces crimes qui, selon l'expression de Saint-Just, ressemblent à la vertu.

Il y avait alors à Gaen une jeune fille que le sort des Girondins avait profondément touchée. On la remarquait tout d'abord à l'expression de sa physionomie, mélange aimable de calme, de gravité et de décence. Dans un œil d'un bleu incertain, la vivacité d'un esprit clair était amortie par beaucoup de tendresse, et les seules cordes de l'amour semblaient, vibrer dans le timbre de sa voix, faible et douce comme celle d'un enfant.

Née le 27 juillet 1768, dans une chaumière de la commune des Ligneries, d'une famille noble, mais qu'un revenu de quinze cents francs sauvait à peine de l'indigence, elle se nommait Charlotte de Corday, du nom d'une terre située dans l'arrondissement d'Argentan. Elle avait de bonne heure perdu sa mère ; ses deux frères, royalistes décidés, avaient émigré ; et son père, Jacques-François d'Armont de Corday, n'était connu que par un écrit qu'il avait lancé en 1790 contre le droit d'aînesse, dont il avait eu beaucoup à se plaindre comme cadet de Normandie. Elle ne pouvait, au reste, avoir une plus illustre origine, car elle descendait au quatrième degré de Marie, sœur du grand Corneille.

Obligé de se séparer de ses filles, Jacques-François d'Armont les avait placées à cette Ahbaye-aux -Dames que, dans la ville de Caen, avait fondée Mathilde, femuie du conquérant de l'Angleterre. Ce fut là que, sous la protection de Mme de Belzunce, l'abbesse, et de Mme de Pontécoulant, sa coadju trice, la jeune Charlotte de Corday resta jusqu'à l'heure solennelle qui sonna la Révolution. Le père vint alors se fixer à Argentan, et la fille trouva un asile décent chez sa tante à la mode de Bretagne, Mme Coutellier de Bretteville-Gouville, laquelle vivait à Gaen, rue Saint-Jean, près de l'hôtel de Faudbas.

Cette dame, âgée d'environ soixante ans, menait une existence très-retirée. Mais rien n'est plus propre que la solitude à nourrir les grandes pensées. Du fond de sa retraite, Charlotte Corday se mêlait en esprit aux agitations du dehors, sans dissiper au contact du monde le brûlant foyer qu'elle portait en elle-même, et dont ses études de prédilection ne servaient qu'à augmenter l'ardeur. « Je me rappelle, raconte M. Louis Dubois, qui la connut, qu'un jour, à un déjeuner de quinze personnes, nous parlâmes de littérature et de politique ; elle me cita comme ses lectures favorites Jean- Jacques Rousseau et Raynal. » C'est assez dire que. Charlotte Corday était républicaine. Or, comment eût-elle un instant balancé entre cette république des Girondins qui, de loin, semblait devoir continuer l'alliance du mâle génie de Périclès avec la grâce d'Aspasie, et cette autre république que les émissaires de la Gironde avaient toujours montrée aux provinces se traînant dans la fange et le sang à la suite de Marat?

Aussi Charlotte Corday n'apprit-elle pas sans la plus vive émotion l'arrivée à Caen des Girondins en fuite.

Ceux qui ne veulent pas que la femme puisse, sans passer par l'amour, faire son entrée dans l'Histoire, se sont plu à supposer, entre la jeune nièce de Mme de Bretteville et le comte de Belzunce, égorgé par le peuple en 1790, une liaison dont le souvenir serait resté uni, dans le cœur de Charlotte Corday, à de noires pensées de vengeance. Quelques-uns la représentent hantée par l'ombre de Boisjugau de Maingré,

pris, en 1792, les armes à la main, et fusillé comme traître à son pays. Romanesques hypothèses que pas un fait ne justifie ! On en doit dire autant de la prétendue impression qu'aurait faite sur Charlotte Corday la beauté de Barbaroux; d'autant que cette beauté, que les Mémoires de Mme Ro land ont rendue célèbre, n'avait pas été sans subir en peu de temps de très-rudes atteintes. Selon le témoignage de Louvet, l'Antinous de la Gironde était devenu très-gras, très-pesant, à l'époque dont nous parlons, et présentait, à l'âge de vingt-huit ans, l'embonpoint d'un homme de quarante.

Quoi qu'il en soit, ce fut à Barbaroux que la jeune fille s'adressa durant le séjour des Girondins à Gaen. Elle l'alla trouver à Yhâlel de l'Intendance, pour lui demander uûe lettre d'introduction auprès de Garât, voulant, dit-elle, retirer des bureaux ministériels certaines pièces utiles à une dame de ses amies, émigrée. L'entrevue eut lieu dans une salle ouverte à tout venant, en présence d'un vieux domestique, et Charlotte Corday exposa sa demande avec la modestie convenable à son sexe. Survint Pétion, et comme il plaisantait « la belle aristocrate qui venait voir des républicains, » elle répondit : « Vous me jugez aujourd'hui sans me connaître, citoyen Pétion; un jour, vous saurez qui je suis. »

Le 9 juillet, après avoir écrit à son père que, redoutant les horreurs de la guerre civile, elle se retirait en Angleterre, elle monta dans la diligence qui prenait la route de Paris. S'il en faut juger par le compte rendu qu'elle-même, plus tard, rendit de son voyage, elle ne subissait alors l'empire d'aucune de ces pensées toutes-puissantes qui absorbent l'être qu'elles ont une fois envahi. Une certaine légèreté de caractère mêlée aux élans d'une âme capable de haines vigoureuses, et la malice d'une jeune fille moqueuse qui s'amuse des hommages dont on l'entoure, voilà ce qui marque le journal de ses impressions, écrit de sa propre main : « Vous avez désiré, citoyen, le détail de mon voyage ; je ne vous ferai pas grâce de la moindre anecdote. J'étais avec de bons Montagnards, que je laissai parler tout leur content, et leurs propos, aussi sots que leurs personnes étaient désagréables, ne servirent pas peu à m' endormir; je ne me réveillai pou.- ainsi dire qu'à Paris. Un de nos voyageurs, qui aime sans doute les femmes dormantes, me prit pour la fille d'un de ses anciens amis, me supposa une fortune que je n'ai pas, me donna un nomqueje n'ai jamais entendu, et m'offrit enfin sa personne et sa main. Quand je fus ennuyée de ses propos : — Nous jouons parfaitement, la comédie, lui dis-je ; il est malheureux, avec tant de talent, de n'avoir point de spectateur ; je vais chercher les autres voyageurs, pour qu'ils prennent leur part du divertissement. Je l'ai laissé de bien mauvaise humeur, la nuit il chanta des chansons plaintives, propres à exciter le sommeil.... J'ignorais que ces messieurs eussent interrogé les voyageurs, et je soutins ne les connaître aucuns, pour ne point leur donner le désagrément de s'expliquer; je suivais en cela mon oracle Raynal, qui dit «qu'on ne doit point « la vérité à ses tyrans. »

Charlotte Corday arriva à Paris, le 11 juillet, vers midi, el alla descendre à l'hôtel de la Providence, rue des Vieux- Augustins. Se sentant fatiguée, elle ordonna qu'on lui préparât un lit, et pendant que le garçon de l'hôtel s'y employait, elle lui dit, contrairement à la vérité et à ce qu'elle savait, «que soixante mille hommes marchaient sur Paris. » Puis elle s'enquit de ce qu'on disait à Paris du « petit Marat : à quoi le garçon répondit que les patriotes l'estimaient beaucoup, mais que les aristocrates ne l'aimaient pas. La jeune fille se tut, alla se coucher et s'endorro^ ] ient.

Ce jour-là même, la Convention apprenait de Gambon, parlant au nom du Comité de salut public:

Qu'un complot venait d'être découvert;

Que les conjurés avaient à leur tête Dillon et douze autres officiers généraux;

Que le but de la conspiration était d'enlever le fds de Louis XVI, de le faire proclamer roi, et de donner la régence à Marie Antoinette pendant la minorité du nouveau monarque ;

Que les auteurs de cette révolution devaient former une garde privilégiée, et porter des médailles avec un ruban blanc moiré, sur lesquelles un aigle renversé, avec ces mots : A bas l'anarchie, Vive Louis XVII !

Que Dillon, arrêté et interrogé, n'avait pas nié l'existence d'un complot ayant pour but d'abattre la Montagne, de seconder le mouvement des provinces, et de donner le dessus à ce que les contre-révolutionnaires appelaient le parti des honnêtes gens.

Cambon n'avait pas même terminé son rapport que des bancs mêmes de la Montagne partit cette interruption inattendue : « Rien d'absurde comme la fable qu'on vient de débiter. » C'était l'ardent Camille qui venait de pousser ce cri. Ses amis le regardent avec étonnement, quelques-uns avec douleur, d'autres murmurent. Lui, d'un bond, s'élance à la tribune, et penché à l'oreille de Thuriot, qui présidait, réclame incessamment la parole. Supplications vaines ! Thuriot, décidé à ne pas permettre que l'imprudent jeune homme se compromît davantage, faisait semblant de ne pas l'entendre, et d'une main infatigable agitait sa sonnette. Camille insistant, Rillaud-Varenne s'écrie : « Il ne faut pas laisser Desmoulins se déshonorer ! » Lui, regagne sa place, moins irrité peut-être qu'amusé de la protection qui pèse sur lui. David le suivait d'un œil morne. Il y en eut qui chuchotèrent autour de lui le mot suspect. Comme il sortait de la salle, Legendre l'aborde, en accompagnant ses apostrophes d'un geste furieux. « Va dîner avec les aristocrates!.. Je vous ai défendu hier, mais aujourd'hui je vous abandonne. » Il poussa sa pointe, reprochant à Camille la tiédeur de son zèle révolutionnaire, sa paresse, son éloignement pour la tribune dans les importants débats. Et Camille de répliquer, avec cette railleuse insolence qui lui fit tant d'ennemis: «Mais, mon cher Legendre, je n'ai pas tes poumons, et tu sais bien que, parmi les animaux, celui à qui la nature a donné la voix la plus retentissante n'est pas le plus propre à faire des lois. »

Le bruit avait couru que Dillon, jeune encore et fort aimable, rendait à Lucile TJesmoulins des soins assidus, et l'intérêt qu'en cette circonstance le maii n'hésita pas à témoigner au général fut méchamment attribué à l'influence de la femme Mais Camille Desmoulins, qui connaissait le cœur de Lucile, alla droit à la calomnie, sûr de la confondre; i1 prit la défense de Ddlon hautement, bravement, dans une brochure tout étincelante du feu de son facile génie. Par malheur, il y perçait de traits lancés en souriant et au hasard la plupart de ceux qu'il aurait dû ménager, ne fût-ce que pour le besoin de sa cause. Il y tournait en ridicule les jaunes colères de Rillaud-Varenne et les manières peu raffinées de Legendre ; il y comparait ses amis de la Montagne, essayant de couvrir ses imprudences, à ces fous d'Abdéritains qui, après la tragédie d'Andromède, s'en allaient gémissant sur la fragdité des vertus humaines et s'é-criant : « 0 amour, tyran des dieux et des hommes ! » De Saint-Just, du terrible Saint-Just, il osa (crue qu'il « portait sa tète sur ses épaules avec respect et comme un samt-sacrement. » — Saint-Just ajourna sa réponse.. ..

Au reste, eût-il été aussi discret qu'il se montra téméraire

et provoquant, Camille n'eût pas sauvé Dillon, dont l'innocence ne pouvait être prouvée II se trouvait d'ailleurs avoir mal pris son temps; car, sur d'affreuses machinations prêtes à éclater, il s'était répandu depuis quelques jours des craintes d'autant plus actives qu'elles étaient plus vagues.

Le 10 juillet, à l'assemblée de la Commune, on avait lu une lettre que le. maire de Strasbourg communiquait comme ayant été adressée, de Paris, à un de ses administrés; elle contenait ces lignes, qui semblaient annoncer quelque événement sinistre et prochain: « La Montagne, la Commune,

la Jacobinière, et toute la séquelle scélérate, sont à deux

doigts du tombeau D'ici au 15 juillet, nous danserons! Je

désire qu'il n'y ait pas d'autre sang répandu que celui des Danton, Robespierre, Marat et compagnie.... Vive Wimpfen! vivent les Normands, Bretons, Marseillais, Lyonnais, et tous les autres républicains ! »

D'ici au 15 juillet ... Quelle date funèbre était donc enveloppée dans ces mots? Ce sang de Danton, de Robespierre, de Marat, dont la lettre parlait d'un ton si affirmatif, étaiton à la veille de le répandre ?

Chose étrange! le 11 juillet, c'est-à-dire le jour de l'arrivée de Charlotte Corday à Paris, on lut dans un journal de couleur girondine, la Chronique de Pa)-is : « Voici une observation bien singulière et qui mérite d'être consignée. Depuis le commencement de la Révolution, nous avons vu disparaître beaucoup de patriotes à grande réputation, beaucoup de ces hommes en qui le peuple avait mis confiance; mais ils étaient aussitôt remplacés par d'autres. Aujourd'hui il n'en est plus de même. »

Le lendemain, le journal qui vient d'être cité écrivait, dans un style dont l'intention ironique était manifeste: « On dit Marat très-sérieusement malade. S'il quittait la vie, on en trouverait sans doute quelques motifs secrets : car chacun sait que la mort des grands hommes a toujours quelque chose d'extraordinaire ! »

Il est juste de reconnaître que Marat était en effet malade. Car, tandis que la Chronique de Poris sonnait d'avance ses funérailles, Maure, envoyé par les Jacobins pour s'informer de sa santé, leur faisait le rapport suivant :

« Nous venons de trouver notre frère Marat dans le bain . Une table, un encrier, des journaux, des livres auprès de lui, l'occupaient sans relâche de la chose publique. Ce n'est point une maladie, mais une indisposition qui ne prendra jamais les membres du côté droit ; c'est beaucoup de patriotisme pressé, resserré,, dans un très-petit corps.... »

La vérité est que jamais, quoi qu'on en ait dit, Marat ne s'était plus complètement abandonné au démon familier qui avait pris d'une façon si rude possession de son âme. Sa dévorante activité d'esprit ne s'était pas ralentie un seul instant. Un de ses collègues, par allusion à la facilité avec laquelle il accueillait toute dénonciation, avait comparé sa tète à une boîte aux lettres, qui reçoit tous les paquets qu'on y jette : il eût été plus exact de la comparer à un volcan toujours en éruption. D'une plume que la douleur faisait trembler dans sa main, il n'avait cessé, pendant le mois de juin, d'adresser à ses collègues de l'Assemblée des lettres haletantes où il demandait tantôt le rappel de Lecointe-Puyraveau, tantôt la destitution de Menou, ou bien encore un décret d'arrestation contre Leygonnier et Westermann. Le 5 juillet, sept jours à peine avant la visite officielle de Maure, il avait écrit à la Convention pour renouveler la proposition de mettre à prix les tètes des Capet rebelles. C'est donc à tort que M. Michekt a représenté Marat comme arrivé, dans la dernière période de sa ie, « à l'écueil où périrent l'une

M A RAT ASSASSINE

après l'autre les générations révolutionnaires, l'indulgence et la modération. » Non. non ; et il y eut cela, au contraire, de prodigieux dans Marat, qu'il se montra jusqu'au bout fidèle à ce génie de la fureur dont l'âme humaine se fatigue si vite, et qu'il pissa, sans intervalle de repos, d'un immense délire à l'éternel sommeil. S'il fit exempter Ducos, Dussaulx et Lanthénas du décret fulminé contre les Girondins ; si, après la chute de ses plus mortels adversaires, il déclara

vouloir se tenir à l'écart, pour ne pas peser sur leur sort; s'il couvrit d'une protection magnanime le physicien Charles, son ennemi personnel; s'il sauva la vie à des malheureux qui l'imploraient..., il serait peu équitable d'attribuer ces actes de générosité, soit à un affaiblissement physique, soit à une sorte d'attiédissement intérieur et subit : la carrière de Marat, dès le début, avait été semée de traits semblables, très-faciles à expliquer de la part d'un fanatique, et d'un fa-

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