MORT DE MARAT
natique de cette trempe. L'homme est «ondoyant et divers, » selon la vive expression de Montaigne. C'était, ne l'oublions pas, par des pages d'une tendresse presque morbide que le farouche Ami du peuple s'était annoncé au monde; et qui sait, pour nous servir d'un mot de. Byron, si la haine, chez lui aussi, n'était pas de l'amour aigri au fond du cœur?
On voit, aujourd'hui encore, rue de 1 École de-Médecine, n° 18, une maison d'assez triste apparence, contiguë à celle que signalent tout d'abord à l'attention du passant une architecture antique et bizarre, des fenêtres étroites et une
tourelle hexagone portant sur des soubassements voûtés. La maison n° 18 n'a rien de remarquable, sinon qu'on dit aussitôt qu'on l'aperçoit : « Là vivait Marat. » L'appartement qu'il y occupait se composait d'une antichambre, éclairée d'une seule croisée ayant vue sur la cour; d'une très-petite pièce ayant vue aussi sur la cour, et conduisant à un réduit où il y avait à peine place pour une baignoire; d'une chambre ta coucher où le jour de la rue pénétrait par deux croisées à verres de Bohème, et enfin d'une pièce égale. menl à deux croisées servant de salon. L'aspect de cette de-
meure d'un homme alors si puissant ne présentait rien que de misérable. Les fenêtres étaient lourdes, à vitres étroites, et construites de telle sorte que la partie inférieure se relevait sur l'autre en glissant dans une coulisse ; pour toute tapisserie, de grandes colonnes torses dessinées sur un fond blanchâtre. « Le salon meublé en damas bleu et blanc , et les rideaux de soie élégamment relevés en draperies, le lustre brillant, l'ottomane voluptueuse, les superbes vases de porcelaine remplis de fleurs naturelles, rares et de haut prix, » tout cela n'exista jamais que dans l'imagination de Mme Roland, abusée par un récit mensonger. Ce qui est vrai, c'est que Marat était pauvre, si pauvre, que lorsque après sa mort on leva les scellés qu'on avait mis partout à son domicile, on ne trouva chez lui qu'un assignat de vingtcinq sous. Son unique trésor, — le plus précieux, du reste, qu'il soit donné à l'homme de posséder en ce monde, — était l'amour d'une femme bonne et dévouée, qui avait nom Simonne Evrard.
Dans la matinée du 13 juillet, une jeune fille d'un extérieur modeste et d'un visage tranquille se présenta à la maison qu'habitait Marat, demandant à lui parler. La portière ayant répondu que l'Ami du peuple, malade, ne pouvait recevoir personne, l'inconnue se retira en murmurant, après avoir laissé pour Marat une lettre, qui lui fut remise et qui était conçue en ces termes :
« Citoyen, je viens de Caen. Votre amour pour la patrie doit vous faire désirer de. connaître les complots qu'on y médite. J'attends votre réponse.
« Je suis, etc. «Charlotte Corday. »
Le soir, à sept heures, l'inconnue revint. La portière et Simonne Evrard, refusant l'entrée, un débat s'élève, dont le bruit parvient jusqu'à Marat, qui était au bain dans ce moment et occupé à écrire. Il avait reçu la requête de l'étrangère et ordonna qu'on la laissât entrer. Quelques instants après, un cri lamentable: A moi, ma chère amie! Simonne Evrard s'élance, épouvantée, éperdue, dans le cabinet de Marat, et n'a que la force de crier : A la garde ! Marat, la figure couverte d'une pâleur livide, était sans mouvement dans sa baignoire, toute rouge de sang. Laurent Ras, commissionnaire, entre, attiré par le bruit ; il aperçoit Charlotte Corday debout près du corps de la victime, et, pour l'empêcher de fuir, se hâte de barrer les portes. Nul doute que cette jeune fille, si belle et si calme, ne fût l'assassin : dans sa fureur, l'homme du peuple courut à elle et lui assena un coup de chaise sur la tête. Un chirurgien, qui demeurait dans la maison, était accouru : penché sur Marat, dont le sein laissait voir une blessure profonde, il essaya en vain d'arrêter le sang, qui coulait à gros bouillons ; le corps fut retiré de la baignoire et porté dans un lit, où Marat expira.
Dulaure assure que Marat, quoique percé de part en part, vécut assez pour adresser à son ami Gusman le billet que voici, dont l'auteur des Esquisses historiques dit avoir l'original sous les yeux et donne le fac-similé :
« Les barbares, mon ami, ne m'ont pas voulu laisser la douceur de mourir dans vos bras "j'emporte avec moi la consolante idée que je resterai éternellement gravé dans votre cœur. Ce petit présent, tout lugubre qu'il est, vous fera souvenir du meilleur de vos amis ; portez-le en mémoire de moi, et vous — ici un mot oublié; peut-être voulait-il écrire tout à vous — jusqu'à mon dernier soupir.
« Marat. »
Suivant Dulaure, ces lignes, tracées d'une main tremblante, furent envoyées à Gusman, qui les garda, enveloppées d'un morceau de taffetas noir, et les porta sur lui jusqu'à sa mort. Mais comment croire qu'après avoir reçu un coup si terrible Marat ait eu la force de tenir la plume? C'est, d'ailleurs, ce que rien n'indique dans les dépositions qui suivirent.
Par une tragique coïncidence, au même moment où l'on assassinait Marat, les sœurs de Léonard Rourdon se présentaient à la barre de l'Assemblée, ardentes à demander un sursis en faveur de ceux qui avaient tenté d'assassiner leur frère! La Convention passa à l'ordre du jour, par ce double motif que le Code pénal ne déléguait pas le droit de grâce et qu'elle avait à sauvegarder la vie de ses membres. Elle ignorait quel sangl nt à-propos donnaient à cette décision les scènes dont la rue des Gordeliers était en cet instant le théâtre !
Cependant la nouvelle lugubre s'est répandue de proche en proche, et déjà presque tout Paris répète : L'Ami du peuple est mort! On vient d'assassiner l'Ami du peuple! Parmi ceux pour qui Marat, selon sa propre expression, «s'était fait anathème, » la sensation fut inexprimable. Car, enfin, ce qu'il semblait personnifier en lui, cet homme, avec sa taille rabougrie, sa laideur, ses sombres pensées, son dur langage, ses sales vêtements, sa vie souterraine, et tous les mépris qu'on lui avait prodigués, c'était cette immense masse d'infirmités et de difformités dont se compose le limon des sociétés humaines. Robespierre pouvait bien représenter la puissance du peuple, Danton ses emportements, Saint-Just ses mornes tristesses; mais sa misère!... quel autre que Marat pouvait représenter sa misère? D'ailleurs, — et nous en verrons bientôt un exemple! — s'il est vrai que, trop souvent, le peuple, trompé, se tourne contre ses défenseurs, ce n'est jamais du moins quand l'assassinat les sacre martyrs. Aussi quel spectacle de deuil ! Et de quel mouvement impétueux ils allèrent saluer les dépouilles mortelles de leur tribun, tous les damnés de ce monde! Dans la foule qui, de ses flots pressés, inondait la rue des Cordeliers et bouillonnait autour de la maison mortuaire, la douleur, la vengeance, la rage étaient les seuls sentiments que trahit l'expression des visages, et un seul cri montait vers le ciel, celui qui demandait la tête de l'assassin. Pendant ce temps, la garde était arrivée, et Charlotte Corday, entourée de soldats, était descendue. Mais le limonadier Rerger, qui la conduisait, s'étant aperçu qu'elle « désirait être livrée à la fureur du peuple, » la fit remonter chez Marat, où presque aussitôt aprè< parut Guellard Du Mesnil, commissaire de police de la section du Théâtre-Français.
Guellard Du Mesnil, sans s'arrêter dans l'antichambre où l'on retenait Charlotte prisonnière, va droit à la chambre à coucher où le cadavre était exposé. Là se trouvait un chirurgien consultant des armées de la République, Philippe-Jean Pelletan, lequel fit remarquer au commissaire de police que le coup porté à Marat avait pénétré près de la clavicule du côté droit, entre la première et la deuxième côte, et cela si profondément, que l'index avait fait écart pour s'enfoncer de toute sa longueur à travers le poumon blessé , et que probablement le tronc des carotides avait été ouvert. Quelle plus effroyable preuve pouvait être fournie de l'assurance apportée par Charlotte Corday dans l'accomplissement du crime?
Interrogée en présence des administrateurs de police Marino et Louvet, elle répondit avec beaucoup de sangfroid :
Qu'ayant vu la guerre civile sur le point de s'allumer dans
MARAT ASSASSINÉ
toute la France, elle avait résolu de sacrifier sa vie au salut de son pays;
Que c'était bien effectivement pour tuer Marat qu'elle avait quitté Caen;
Qu'elle n'avait pas de complices ;
Qu'elle ne connaissait personne à Paris, où elle n'était jamais venue auparavant ;
Qu'arrivée le jeudi, vers midi, elle s'était couchée, n'était sortie que le vendredi matin pour aller se promener vers la place des Victoires, et, rentrée chez elle, s était mise à écrire ;
Que, dans la matinée du 13, elle s'était rendue au Palais- Royal , où elle avait acheté un couteau à gaîne façon de chagrin;
Qu'elle avait ensuite pris une voiture de place pour aller chez Marat, près duquel on ne l'avait point laissée parvenir;
Qu'elle s'était alors décidée à lui écrire pour lui demander audience sous un faux prétexte ;
Que, lors de sa seconde visite et dans la crainte d'un nouveau refus, elle s'était munie d une autre lettre dont elle n'avait pas eu à se servir, ayant cette fois été admise;
Qu'enfin « son projet n'était point un projet ordinaire. »
Le commissaire de police lui ayant demandé si, le meurtre commis, elle n'avait point cherché à s'évader par la fenêtre : « Non, répondit-elle, mais je me serais évadée par la porte, si l'on ne s'y fût opposé. »
On la fouilla, et l'on trouva sur elle la clé de sa malle, un dé à coudre en argent, un peloton de fil, la gaîne façon de chagrin du couteau, cinquante livres en argent, cent vingt livres en assignats, une montre d'or. Elle avait caché la gaîne du couteau dans son sein , ainsi que deux papiers attachés ensemble avec une épingle, et dont l'un était un projet d'adresse manuscrit aux Français , l'autre son extrait de baptême. Quel motif l'avait pu amener à se munir de cette dernière pièce? Elle n'entendait donc pas mourir incognito, comme elle l'écrivit à son père du fond de sa prison ! Et la crainte de compromettre sa famille ne l'avait pas empêchée de se placer d'avance sur la route de la postérité, pour y prêter l'oreille au bruit de son nom!
Survinrent, envoyés par l'Assemblée, Maure, Legendre, Chabot et Drouet.
Chariot! e Corday était parfaitement calme : l'unique chose qui, de temps en temps, parût la faire souffrir, était la douleur de Simonne Evrard. Les cris de la pauvre femme éveillaient des échos plaintifs dans un cœur fait pour connaître, de la vie, toutes ses agitations et tous ses orages. N'eût été cette émotion passagère, on eût pu croire Charlotte Corday insensible, tant il se mêlait de malice ironique et de présence d'esprit à sa fermeté ! Legendre la prenant pour une femme dont il avait reçu le matin, une visite suspecte, elle le détrompa en lui faisant observer qu'il n'était pas de taille à être le tyran de son pays, et qu'au surplus elle ne prétendait pas punir tant de monde. A Chabot tendant la main vers la montre trouvée sur elle, elle dit : « Oubliez-vous que les capucins font vœu de pauvr té? » Et, le même Chabot lui demandant : « Comment avez -vous pu frapper Marat droit au cœur? » elle lui répondit : « L indignation qui soulevait le mien m'indiquait la route. »
Harmand (de la Meuse) raconte, comme une circonstance dont il fut témoin, que, ChaLot ayant aperçu un papier plié dans le sein de la jeune fille et ayant fait un geste pour l'en arracher, elle rejeta ses épaules en arrière avec tant de vivacité, que les épingles et les cordons qui retenaient sa robe
échappèrent ou se rompirent. Sa poitrine se trouva, de la sorte, tout à fait nue ; et, malgré la promptitude avec aquelle elle courba sa tête sur ses genoux pour se dérober aux regards, sa pudeur eût pu avoir cruellement à souffrir, sans la tenue parfaitement décente de ceux qui l'environnaient. Elle avait les mains liées : on se hâta de les lui délier, afin qu'elle réparât elle-même ce désordre accidentel, ce qu'elle fit la face tournée contre le mur. On lui permit, en outre, de rabattre ses manches et de mettre des gants sous ses liens.
Lorsqu'on la fit monter en voiture pour la conduire en prison, il s'éleva du milieu du peuple un mugissement si formidable, qu'elle se sentit défaillir. Revenue à elle, et voyant avec quelle docilité la foule se retirait à la voix des commissaires, elle témoigna son étonnement d'être encore en vie, et demanda d'une voix troublée comment U se faisait que les interprètes de la loi eussent autant d'autorité sur un peuple qu'on lui avait peint comme composé de cannibales. Pendant la nuit, elle parla beaucoup, avec quelque désordre, mais sans laisser échapper un mot de regret ou de repentir. Loin de là, on lui entendit dire d'un air satisfait : « J'ai rempli ma tâche, d'autres feront le reste. »
La séance du 14 juillet fut remplie tout entière par les divers incidents qui se rattachaient au meurtre commis la veille. Une section vint réel > mer pour Marat les honneurs du Panthéon. Guirault, orateur de la section du Contrat -Social, s'étant écrié au milieu de son discours : « Où es-tu, David? Tu as transmis à la postérité l'image de Lepelletier mourant pour la patrie, il te reste encore un ïableau à faire.... » David répondit : « Aussi le ferai-je ! »
On avait saisi des httres de nature à compromettre Fauchet et Duperret : ces deux députés furent amenés à la barre par une véhémente dénonciation de Chabot. Voici le résumé des déclarations de Duperret :
Le 12 juillet, au moment où il entrait chez lui pour dîner, ses filles lui remirent un paquet renfermant des imprimés à lui adressés par Rarbaroux, et une lettre qu'on ne lui laissa pas le temps de lire et qu'il plaça sur la cheminée. Au dessert, une inconnue entra ; et, comme elle manifestait le désir de lui parler en particulier, il la conduisit dans un cabinet voisin, où, après lui avoir donné des nouvelles de quelques-uns de ses amis, elle le pria de l'accompagner chez le ministre de l'intérieur. La visite ayant été ajournée au lendemain, et l'étrangère s'étant retirée, Duperret dit à ses filles : « La plaisante aventure ! Cette femme m'a paru une intrigante. J'ai vu dans son attitude, dans sa contenance, quelque chose qui m'a semblé singulier. Demain je saurai ce qui en est » Le lendemain il l'alla prendre, et la conduisit chez le ministre, qu'on lui assura n'être visible que de huit à dix heures du soir. Làdessus, nouvel ajournement. Mais, dans l'intervalle, la correspondance de Duperret ayant été saisie par suite d'un décret qui le gupposait de connivence avec Dillon , il craignit que sa présence chez le ministre ne fût plus nuisible qu'utile à sa protégée. Il lui en fit la remarque à la seconde visite qu'il lui rendit : sur quoi Charlotte Corday lui dit : « Citoyen Duperret, j'ai un conseil à vous donner; quittez l'Assemblée , et retirez-vous à Caen , où vous pourrez , avec vos collègues, servir la chose publique. « Lui, répondant qu'il ne voulait pas abandonner son poste : « Vous faites une sottise, » répliqua-t elle.
Tel fut le récit de Duperret. Il y était question d'imprimés envoyés de Caen : Rillaud-Varenne accusa Duperret de les avoir distribués, dans l'Assemblée même, à des membres qui tiraient de leur poche des assignats et les donnaient en
échange. Or, vainement le député girondin nia-t-il le l'ait en termes formels; vainement Levasseur assura-t-il qu'effectivement Rillaud-Varenne se trompait, et qu'à Rabaud-Pommier seul était imputable le manège signalé; les rapports de Duperret avec Charlotte Corday, en de pareilles circonstances, le désignaient trop naturellement aux soupçons pour qu'on lui fit grâce d'un examen plus approfondi. Sur la motion de Couthon , il fut décrété d'accusation par l'Assemblée. Contre Fauchet aussi, un décret de mise en arrestation fut lancé, à la suite de ces paroles violentes de Danton : « Je demande qu'on entende cet apostat de la liberté; peut-être ce qu'il dira vous confirmera-t-il davantage dans l'idée que c'est un infâme conspirateur. »
Rapprochement qui fait penser et qui attriste! Le malheureux Fauchet reçut son décret d'arrestation précisément le même jour et à la même heure où, quatre ans auparavant, il avait eu, devant la Bastille, son manteau troué de balles I
Tandis que ces choses se passaient dans l'Assemblée, les sections se succédaient autour des dépouilles sanglantes de Marat. Semblables aux chœurs des tragédies antiques, des groupes sombres de Jacobins allaient répétant le cri : « Il est mort, l'ami du peuple! » Les uns, s'adressant aux femmes, disaient : « Citoyennes, jetez des fleurs sur le corps pâle de Marat ! » Les autres, sur le poignard qui lui avait percé le sein, juraient de l'imiter et de le venger. La plupart le voulaient au Panthéon.
Ces transports répugnaient au caractère grave de Robespierre et parurent offenser son orgueil. Au fond, il était humilié de n'avoir pas été choisi pour victime expiatoire par la haine des Girondins, et il lui déplaisait de voir prodiguer tant d'hommages à un homme qu'il n'avait jamais regardé que comme un énergumène sincère. Ce sentiment, très-sérieux chez lui, mais associé à un dépit qui manquait de grandeur, perça si bien dans le discours où, en pleine séance des Jacobins, il combattit l'idée de porter tout de suite le corps de Marat au Panthéon, que Bentabolle l'interrompit par ces dures paroles ; C'est un honneur qu'il obtiendra, malgré les jaloux. » Néanmoins la majorité des Jacobins se rangea de l'avis de Robespierre, tant l'autorité morale de sa parole était souveraine !
Les funérailles de Marat avaient été fixées au 1 6 juillet : la veille, sur la proposition de David, la Convention décida qu'elle assisterait en corps à la cérémonie funèbre. Et le 16, en effet, tous les membres de l'Assemblée se rendirent à l'église des Cordeliers, où le corps avait été exposé. Le concours était immense; les cris de fureur avaient fait place à un deuil muel ; quelques flamheaux brûlaient çà et là. On fit l'éloge du mort ; on jeta des fleurs sur sa dépouille sanglante ; puis oi alla déposer le corps dans le jardin des Cordeliers, sous des arbres. Thuriot, qui présidait alors la Convention, prononça, devant la fosse ouverte, les paroles du suprême adieu ; la fosse reçut le dépôt qu'on lui était venu confier, elle se referma, et la foule s'écoula en silence.
Pendant ce temps, Charlotte Corday était transférée de l'Abbaye à la Conciergerie. Cette translation interrompit une longue lettre qu'elle était occupée à écrire à Barbaroux, et qui est datée: « Aux prisons de l'Abbaye, dans la ci-de- ""mt chambre de Brissot, le second jour de la préparation de la paix. »
Rien de plus mêlé que le style de ce document. On y trouve certainement de la force, des élans de sensibilité, de l'élévation, une âme maîtresse d'elle-même; mais, à côté de cela, une affectation manifeste d'enjouement, un ton de plai-
santerie qui ressemble trop à un calcul, une préoccupation de gloire toute païenne, et l'adoption systématique de la morale qui, par le. but, justifie les moyens:
« Je n'ai jamais haï qu'un seul être, et j'ai fait voir avec quelle violence, mais il en est mille que j'aimais encore plus que je ne le haïssais.... — Gomme j'étais vrayment de sangfroy, je souffris des cris de quelques femmes.... — Je jouis délicieusement de la paix ; depuis deux jours, le bonheur de
mon pays fait le mien — Je passe mon temps à écrire des
chansons.... — On m'a donné des gendarmes pour me préserver de l'ennui ; j'ai trouvé cela fort bon pour le jour, et fort mal pour la nuit.... — Je crois que c'est de l'invention de Chabot; il n'y a qu'un capucin qui puisse avoir ces idées — Une imagination vive, un cœur sensible promettaient une vie bien orageuse; je prie ceux qui me regretteraient de le considérer, et ils se réjouiront de me voir jouir du repos dans les Champs Élysées avec Bru tus et quelques
anciens — J'avoue que j'ai employé un artifice perfide
pour attirer Marat à me recevoir. Tous les moyens sont bons dans une telle circonstance » etc etc
C'est dans cette lettre à Barbaroux que se trouve l'unique fondement sur lequel les écrivains, nos prédécesseurs, puissent asseoir la réalité des dernières paroles qu'ils mettent dans la bouche de Marat. « Après avoir écrit vos noms à tous, raconte Charlotte Corday, il me dit, pour me consoler, que dans peu de jours il vous ferait tous guillotiner à Paris. Ces derniers mots décidèrent de son sort. » Que Marat ait effectivement prononcé une telle menace, il n'y a là certes rien d'invraisemblable ; mais, pour établir le fait historiquement, il ne suffit pas de l'assertion d'une femme qui proclamait bien haut « qu'on ne doit pas la vérité aux tyrans ; que « tous les moyens sont bons dans certaines circonstances, » et qui, dans le cours du procès, ne se fit, comme on le verra, nul scrupule de trahir la vérité, en des choses où l'intérêt de sa conservation n'était pas même engagé. Il était, au reste, manifestement faux que, dans l'esprit de Charlotte Corday, les derniers mots de Marat eussent « décidé de son 50)V,» puisqu'elle était partie de Gaen avec le dessein bien arrêté de le tuer, et qu'elle avait eu soin de se munir, dès le matin, du couteau fatal.
Une chose avait évidemment frappé Charlotte Corday : la modération du peuple de Paris en ce qui la concernait. Dans la partie de sa lettre qu'elle écrivit à la Conciergerie, on remarque la phrase suivante : « Il est bien étonnant que le peuple m'ait laissé conduire de l'Abbaye à la Conciergerie; c'est une preuve nouvelle de sa modération ; dites-le à nos bons habitants de Caen ; ils se permettent quelquefois de petites insurrections qu'on ne contient pas si facilement. »
Elle adressa aussi à son père quelques lignes, dont le facsimilé est sous nos yeux, et dont nous conservons l'orthographe :
« Pardonnes moi, mon cher papa, d'avoir disposé de mon existance sans votre permission, j'ai vengé bien d'innocentes victimes, j'ai prévenu bien d'autres désastres. Le peuple un jour désabusé se réjouira d'être délivré d'un tyrran; si j'ai cherché à vous persuadé que je passais en Angleterre, cesque j'espérais garder l'incognito mais j'en a reconu l'impossibilité, j'espère que vous ne serés point tourmenté. En tous cas, je crois que vous aurés des défenseurs à Caën ; j'ai pris pour défenseur Gustave Doulcet, un tel attentat ne permet nulle défense c'est pour la forme ; adieu, mon cher papa, je vous prie de moublier ou plutôt de vous rejouir de mon sort la cause en est belle, jembrasse ma sœur que j'aime de toul
M A II AT ASSASSINE
mon cœur ainsi que tous mes parerns. n'oubliés pas ce vers de Corneille:
Le crime fait la honte et non pas l'échafaud.
« C'est demain à huit heures que l'on me juge.
« Ce 16 juillet.