APPEL DES NUMÉROS GAGNANTS DE LA LISTE DE LA SAINTE-GUILLOTINE
dièrent à représenter comme l'œuvre exclusive de Robespierre, ou de ses amis, Couthon et Saint-Just, chacun des actes émanés du Bureau de police générale; mais leurs diverses assertions s'entre-détruisent. Ainsi, c'est Barère lui-même qui nous apprend que « par les usurpations des trois conspirateurs , le Bureau de police générale ayant entrepris sur les fonctions du Comité de sûreté générale, ce furent les membres du Comité de salut public qui forcèrent Saint-Just à rétablir ce qui avait été usurpé : » d'où il résulte bien évidemment que, durant la période qui précéda la mort d Robespierre , de Couthon et de Saint-Just, alors que la Ter reur était à son apogée u
le Bureau de nolice générale avait
cessé d'être sous leur dépendance. Saladin, dans le rapport qu'il présenta plus tard, au nom de la Commission des Vingt et un, dit expressément : « Robespierre ne pouvait diriger le Bureau de police générale dans le temps que, de l'aveu des membres dénoncés, il était absent du Comité, c'est-à-dire depuis la fin de prairial jusqu'au 9 thermidor. Pendant cet intervalle, Saint-Just fut presque continuellement à l'armée. D'ailleurs, les actes de ce bureau portent aussi les signatures de Billaud, Collot, Barère, » etc....
Voici, sur ce point, la déclaration de Fouquier-Tinville : « Je n'ai jamais eu connaissance que le Bureau de police générale fût un établissement distinct du Comité de salut pu-
blic, d'autant que j'ai vu plusieurs fois Lejeurie, l'un des secrétaires de ce bureau, venir faire approuver son travail dans le lieu des séances du comité. Tous les ordres m'ont été donnés dans ce lieu, intitulés : « Extraits des registres du Comité de salut public, » et signés de plus ou moins de membres de ce comité. »
Au reste, plus directement que du Bureau de police générale, les prisons relevaient du commissariat des administrations civiles, police et tribunaux, poste important auquel Hermann avait été élevé après le procès de Danton, et, selon toute apparence, sur la recommandation de Robespierre. Aux yeux de ce dernier, en effet, Hermann passait pour un homme éclairé et pour un honnête homme. Mais qu'il existât entre eux aucune relation d'où l'on soit en droit d'inférer que l'un fut l'instrument de l'autre, c'est ce que les déclarations subséquentes d'Hermann, très-formelles et non démenties, ont prouvé être absolument faux. Durant les quatre mois qu il demeura commissaire des administrations civiles, Hermann ne vit Rohespicrre ([ne trois fois, par occasion, parce qu'on le mena chez lui, et sans qu'un seul mot de confidence lut échangé.
Quoi qu'il en soit, à peine nommé, il prit des mesures qui modifièrent fort le régime des prisons.
Dès le 27 floréal (16 mai), un arrêté de police était affiché dans les corridors de la maison Lazare, portant « que le défaut de surveillance dans les prisons y avait introduit un luxe immodéré; que les tables y étaient servies avec une profusion indécente; que les sommes que les détenus s'étaient procurées pouvaient y devenir dangereuses ; que la police avait cru sage de faire une visite générale dans les prisons , de laquelle était résultée une saisie de huit cent soixantequatre mille livres, indépendamment des bijoux; qu'elle cspérait que les sommes saisies et à saisir iraient au moins à un million deux cent mille livres; que ces différentes sommes seraient déposées dans une caisse particulière, pour être délivrées aux détenus qui obtiendraient leur liberté, déduction faite préalablement de trois livres par jour pour frais de garde et de nourriture; que, pour mettre de l'uniformité entre les détenus, et faire cesser toute dislinction, il serait établi un réfectoire, auquel, tous indifféremment, seraient obliges d'aller manger; que jusqu'alors il serait payé à chacun d'eux trois livres par jour, sous la déduction de dix sous pour les fiais de garde; qu'enfin, il serait établi dans la maison une boîte dans laque le les lettres, les paquets et le linge seraient mis, pour être ensuite portés à leur adresse par des commissionnaires. »
En conséquence de cet arrêté, chaque prisonnier toucha cinquante sous par jour, à partir du 20 prairial (8 juin) ; et, le 24 messidor (12 juillet), le réfectoire annoncé fut établi. au grand désespoir de ceux des détenus à qui leur position de fortune avait assuré jusqu'alors toutes les jouissances de table que la fortune permet. Nul doute que le nouveau système n'eût l'inconvénient de faire dépendre, en partie, le bien-être des détenus de la cupidité, plus ou moins en éveil, des entrepreneurs particuliers ; mais, sans parler de la tendance inévitable des prisonniers à assombrir le plus qu'ils peuvent le tableau de leur captivité, surtout là où la passion politique et la vengeance tiennent la plume, des plaintes mêmes qui nous ont été transmises résulte la preuve qu'au plus fort de la Terreur la condition matérielle des prisonniers politiques était meilleure qu'elle n'a été depuis au milieu d'une paix profonde.
D'autres changements firent à Hermann de nombreux ennemis. Des inspecteurs furent établis pour contrôler le tra-
vail des employés ; les traitements furent soumis à une réduction que réclamait le malheur des temps; l'entrée des bureaux fut interdite aux femmes que leur mise et leurs manières annonçaient comme appartenant à la classe des « jolies solliciteuses. » Heureux si Hermann n'avait à répondre devant l'Histoire que de ces actes, lesquels ne purent être transformés en crimes, quand la réaction triompha, que par l'absurde fanatisme de la haine. Mais ce qui le condamne, lui et Lanne, son adjoint, c'est la facilité avec laquelle ils ouvrirent l'oreille à de basses dénonciations contre une foule de prisonniers que ces dénonciations vouaient à la mort.
Le signal de la Terreur dans les prisons fut donné à Bicêtre, que peuplaient des misérables, condamnés aux fers pour crimes qui n'avaient nullement trait à la politique. Parmi eux se trouvait un peintre, de la section des Thermes, nommé Valagnos. Cet homme, étant au cachot avec sept scélérats, entendit un jour deux de ses compagnons, serruriers de leur état, dire que, sous vingt-quatre heures, ils seraient libres. Ils commencèrent effectivement à limer les grilles, et, sur l'observation de Valagnos qu'il y avait à éluder la surveillance de deux factionnaires : « N'importe , s'écria un des bandits, je les tuerai à l'anglaise. » De son côté, l'administrateur de police Dupaumier saisit dans le cachot des condamnés chaînes et couteaux , et découvrit un trou pratiqué pour l'évasion des détenus. Valagnos fit un rapport de ce qu'il avait appris ; Dupaumier dressa procès-verbal de ce qu'il avait découvert, et le tout fut envoyé au Comité de sûreté générale. C'était d'un simple projet d'évasion qu'il s'agissait, et la loi du 23 ventôse ne menaçait de la peine de mort que ceux qui auraient tenté « d'ouvrir les prisons ; » mais quelques propos violents échappés aux détenus suffirent à Dupaumier, homme féroce, pour construire le roman d'un vaste complot tendant au massacre des membres les plus marquants de la Convention et des Comités. En conséquence, un arrêté du Comité de sûreté générale chargea Fouquier- Tmville et Lanne de se transporter à Bicêtre pour y recevoir les dénonciations. Ils obéissent, se rendent à la prison, interrogent Valagnos; puis un bureau est dressé dans la cour, on y amène des condamnés à la chaîne, qu'on a fait déferrer et dont on prend par écrit les témoignages ou les réponses. Le résultat fut la translation à Paris de trente sept prisonniers. Ceci se passait le 26 prairial (14 juin) ; le 7 messidor (25 juin), trente-huit autres subirent le même sort. La première fournée ne se composait que de scélérats, que d'hommes condamnés à dix, douze ou vingt ans de fers; dans la deuxième se trouvaient compris un fils naturel de Sillery; Senlis, vicaire de la paroisse de Saint-Louis-en-lTsle, et le montagnard Osselin.
Ces enlèvements répandirent à Bicêtre une si grande terreur, qu'un vieillard , au bruit des voitures roulant sur le pavé, s'ouvrit le ventre avec un rasoir. Le délit de contrerévolution était le seul qu'on eût à reprocher au fils de Sillery et à Senlis. Quant à Osselin , il avait commis un noble crime, en violant une loi qui elle-même violait l'humanité; il avait caché, dans une maison isolée du bois de Boulogne, une Mme Charry, dont le nom figurait sur la liste des suspects. Les lois de l'hospitalité sont de celles que la conscience humaine proclame saintes, et pour lesquelles il est beau de mourir. Là ne fut point, toutefois, la cause qui fit conduire Osselin à l'échafaud : condamné d'abord à dix ans de fers, il périt victime de sa prétendue complicité dans le prétendu complot de Bicêtre. Et quel spectacle affreux que celui de ses derniers moments ! Il s'était enfoncé un clou dans la poitrine, il se mourait ; on craignit qu'il n'expirât, si on arra-
LES PRISONS DE LA REVOLUTION
chait le clou de la blessure, et, barbarie à jamais exécrable ! on le traîna ainsi devant les juges !
Il y eut aussi cela d'horrible dans cette affaire, que, parmi les témoins entendus, deux avaient été déjà flétris comme taux témoins. Or, non-seulement on reçut leur témoignage, mais ils furent récompensés d'avoir joué le rôle de délateurs, ordre ayant été donné de les mieux nourrir, et de les mettre dans une chambre particulière sur la porte de laquelle se trouvaient écrits ces mots : « Amis de la patrie ! »
Une chose qui étonne, c'est que Naulin est l'homme qu'on rencontre présidant aux débats de cette affaire de Bicètre, ce même Naulin dont tant de témoins , lors du procès de Fouquier-Tinville, s'accordèrent à vanter l'humanité. Il y a plus : Naulin, dans ce procès, déclara formellement qu'un des condamnés pour le complot de Bicètre était convenu, en sortant de l'audience, qu'une conspiration avait en effet existé ; qu'il s'agissait de s'emparer du pont Neuf, de marcher sur la Convention, etc. Un autre condamné dit à un gendarme que, si jamais le Tribunal révolutionnaire avait rendu un jugement juste, c'était celui-là.
Pendant ce temps, des rumeurs menaçantes couraient sur l'esprit qui régnait dans les prisons politiques. Les prisonniers, disait-on, couvaient certainement des projets sinistres. On avait remarqué parmi eux beaucoup d'allées et venues, des chuchotements, un air de mystère. En toute occasion, ils affichaient leur horreur pour l'égalité. S'adressaient-ils la parole l'un à l'autre, ce n'était jamais que « Monsieur le prince, Monsieur le comte, » etc. Les armées de la République venaient-elles à remporter une victoire, une sacrilège tristesse se peignait sur les visages , et quelquefois éclatait en exclamations gémissantes.
Qu'il y eût du vrai en ceci, les relations des prisonniers eux-mêmes ne permettent pas d'en douter; mais il y avait loin de là à un complot ayant pour but l'extermination des patriotes. Malheureusement, la Terreur, selon l'affreuse grammaire du moment, était à l'ordre du jour. « Épurer la population » paraissait nécessaire au parti qui avait Barère pour orateur; et ce dernier cachait si peu sa pensée à cet égard, qu'il lui était arrivé de s'écrier en pleine Convention que le Comité de salut public avait pris ses mesures, et que, dans deux mois, « les prisons seraient évacuées. » Ceux-là même qui ne cherchaient pas dans la Terreur un point d'appui pour leur politique s'abandonnaient alors aux plus noires inquiétudes. La moindre menace proférée par un contre-révolutionnaire prenait tout de suite des proportions fantastiques. Un des voleurs enfermés à Bicètre ayant dit, ou étant accusé d'avoir dit, qu'il fallait se rendre aux Comités, en poignarder les membres, leur « arracher le cœur, le griller et le manger; » ce propos, très-certainement atroce, mais qui, en le supposant vrai, ne pouvait guère être attribué qu'à une explosion accidentelle de rage, devint la preuve d'un projet bien arrêté de la part des prisonniers de Bicètre de griller en effet le cœur des membres du Comité et de le manger : Fouquier-Tinville écrivit gravement cela dans son réquisi toire.
Inutile de demander si le soupçon, présent partout, hantait le Comité de sûreté générale, lui qui avait dans ses attributions spéciales la surveillance des prisons et la découverte des complots. La défiance s'étendant jusqu'aux geôliers, plusieurs d'entre eux furent remplacés par d'autres : changements qui se rapportent à l'initiative d'Amar ; et, comme il est dans la nature de la défiance, quand la haine s'y mêle, de ne jamais vouloir s'avouer qu'elle est en défaut, le Comité de sûreté générale poussa son penchant à accueillir les dénon-
ciations jusqu'à les provoquer, témoin une lettre écrite à Laurent Lecointre par Ferrières, emprisonné à la Force, lequel raconte comme quoi il fut une nuit mandé au Comité de sûreté générale, où Fouquier-Tinville voulut le contraindre à avouer qu'il y avait à la Force une conspiration. Lui nia, et il ajoute que les membres du Comité en conservèrent de l'irritation contre lui.
A Rome, la délation, encouragée, fit pulluler la race ignoble des délateurs; semblable cause, à l'époque dont il s'agit, produisit semblable résultat.
On a vu à quoi se réduisait la conspiration qui, lors du procès des Dantonistes, fut imputée à Dillon, enfermé alors au Luxembourg. Des menées bien autrement constatées et beaucoup plus sérieuses avaient été ourdies dans cette prison par les Hébertistes, Grammont, Lapallu, Durey, Savard, lorsqu'ils y étaient détenus , et avant la ruine définitive de leur parti. S' appuyant au dehors sur des hommes aussi violents qu'eux-mêmes, Héron, par exemple, Evrard et le représentant Javogues , ils avai.nt cru un moment toucher au triomphe, et, non contents de nourrir des pensées de révolte ou de vengeance, ils les avaient épanchées cr. paroles imprudentes qui les perdirent. Leur dénonciateur fut un nommé Beausire, qui, impliqué jadis dans la fameuse affaire du colfier, avait été l'amant d'Oliva, l'audacieuse courtisane , si étrangement mêlée à cette intrigue. Beausire était donc rompu d'avance au rôle delà délation, lorsque, dans les premiers jours de messidor, il eut le malheur d'être choisi pour complice par deux hommes encore plus méchants que lui, un porte-clés de la prison, nommé Vernet, et un certain Boyenval, tailleur.
Dès le milieu du mois de prairial, on avait remarqué que Boyenval négligeait ses occupations journalières, qu'il passait son temps, dans la prison, à rôder de chambre en chambre, à fureter partout, à s'enquérir des noms et des opinions de chaque détenu. Il n'avait pas non plus échappé à ses compagnons de captivité que cet homme avait avec le porte-clés Vernet des conférences particulières , et qu'il jouissait, ainsi que Beausire, de certains privilèges suspects. On ne devait avoir que trop tôt le mot de l'énigme. Vernet, Boyenval, Beausire étaient occupés à inventer la fable d'une conspiration qui pût faire suite à celle des Grammont, des Dillon, etc.
Sur ces entrefaites, un changement eut lieu qui terrifia les malheureux hôtes du Luxembourg : le concierge Benoit leur fut enlevé pour être traduit devant le Tribunal révolutionnaire. C'était un bon vieillard, à l'âme compatissante et douce. Le Tribunal révolutionnaire l'acquitta ; mais, le 1 "messidor (19 juin , sa place avait été donnée à un certain Guyard. qui, à Lyon, avait servi , comme concierge de la Cave des morts, la dictature farouche de Collot-d'Herbois et de Fouché. A dater de ce moment, le régime de la prison devint si tyrannique, que, de désespoir, un des détenus se précipita, du haut des plombs, sur une balustrade de marbre où il se tua; la place, rouge de son sang, fut couverte de fleurs par une main inconnue. Vainement les prisonniers se plaignirent-ils de la brutalité du nouveau venu : à leurs plaintes, l'administrateur de police Wilchéritz , cordonnier allemand, ne savait répondre que ces mots burlesques : « La justice est juste, la vérité est véridique; prenez patience; c'est un petit moment de durerie à passer. »
Or, tandis que les rapports journaliers du mouvement des prisons les représentaient comme paisibles, d'autres rapports secrètement adressés, soit à la poLco, soit aux Comités, parlaient de délibérations ardentes, de projets sinistres. Vernet,
l'âme du complot, trop réel, qui consistait à en supposer d'imaginaires, prétendait savoir qu'il existait dans l'intérieur de la prison une conspiration à la tête de laquelle étaient huit citoyens de la commune d'Orléans; que les ramifications de cette trame s'étendaient au loin ; qu'elle était servie par des nobles et des prêtres; qu'au dehors, des femmes vendaient certaines boîtes à l'effigie de Louis XVI, et que ces boîtes étaient le signe de ralliement convenu. Il assurait, en outre, qu'il y avait au Luxembourg des rassemblements , dont il se faisait fort de prouver l'existence. Tout ce qu'on peut dire , c'esbque, depuis quatre mois, il y avait des mouvements au Luxembourg.
Là-dessus, le 3 messidor (21 juin), Hermann, en sa qualité de Commissaire des administrations civiles , police et tribunaux, adressa au Comité de salut public un rapport par lequel il demandait qu'on l'autorisât à faire la recherche des complots dans les prisons. Ce rapport, écrit dans le style de l'époque, contenait ces mots odieusement caractéristiques : « Il faudrait peut-être en un instant purger les prisons »
La réponse ne se fit pas attendre : le 7 messidor (25 juin), l'autorisation demandée par Hermann lui élait accordée par un arrêté du Comité de salut public, portant les signatures de tous les membres, y compris celles de Prieur, de Lindet, de Carnot, et à l'exception de celle de Saint Just, absent
En conséquence, Lanne, adjoint de la Commission des administrations civiles, se rendit au Luxembourg, accompagné d'un commis, pour y recevoir les déclarations annoncées. C'était le 12 messidor (30 juin). Vernet fait aussitôt descendre chez le concierge ceux dont il s'était promis d'invoquer le témoignage, le général Raraguey-d'IIilliers, d'abord. Interrogé par Lanne, ce dernier déclare ne rien savoir. Alors, tirant de sa poche une grande demi-feuille sur laquelle figuraient une soixantaine de noms, marqués d'une croix rouge, Lanne somme le général d'indiquer, sur cette liste, les noms de ceux qui avaient coutume de fréquenter Dillon. Raraguey-d'Hilliers se nomma le premier, répondit oui touchant les uns, non touchant les autres, et se retira, non sans être grondé par Vernel pour la sécheresse et le laconisme de ses réponses. Il parait que les dénonciations du féroce porte -clés n'atteignaient pas moins de trois cents victimes. Aussi Lanne avait-il dit brusquemenl à Raraguey-d'Hilliers : « 11 y a deux cents complices de ces trames dans la prison. »
Le lendemain, dans la matinée, Royenval et Beausire sont mandés chez le concierge par Vernet; et là fut dressée par ces trois misérables la liste qui allait envoyer cent cinquante-cinq personnes à l'échafaud. Au nombre des victimes désignées étaient le prince d'Hénin, le duc de Gêvres, trente-neuf nobles, l'ex-prieur des Chartreux, trois prêtres dont un portant le beau nom de Fénelon , trois généraux , sept officiers , cinq journalistes, trois banquiers, deux hommes de loi, un notaire, un marin, un marchand de tableaux, un marchand de vin, un huissier, un coilleur, un domestique.
A cette liste, déjà si nombreuse, quatre noms furent ajoutés, ce qui donnait à juger au Tribunal révolutionnaire, comme ' impliqués dans le même attentat , cent cinquante-neuf individus.
Les jugerait-on à la fois? C'est l'idée qui, d'abord, sembla prévaloir, et des dispositions furent prises en conséquence. On construisit des gradins destinés à recevoir cette grande foule de prévenus; on fit disparaître le fauteuil fatal; on enleva les tables qui garnissaient le pourtour de l'enceinte, et les gradins furent multipliés de façon à s'élever jusqu'à la corniche
du plafond; sans compter qu'aux extïémités on avait mis, pour pierre d'attente, des poutrelles. Cet énorme échafaudage, qui remplissait une partie de l'enceinte et reléguait l'accusateur public à l'est de la salle, avait quelque chose de si effrayant, que Fouquier-Tinville lui-même s'en émut, et en écrivit au Comité de salut public Ne recevant point de réponse, il s'y rend. Dans la salle des délibérations, il trouve Carnot, qui sortait, Rillaud- Varenne, CoIlot-d'Herbois et Saint-Just. Ce dernier ne voulait pas qu'on exécutât ensemble tous ceux qui pouvaient être condamnés ; mais, sur l'observation que c'était impossible, la loi prescrivant l'accomplissement de la sentence dans les vingt-quatre heures, on décida que la mise en jugement s'effectuerait en trois fois, savoir : les 19, 21 et 22 messidor, ce qui eut lieu.
Dans l'intervalle, une vive inquiétude régnait au Luxembourg, et cette inquiétude avait même dégénéré en fermentation. Le concierge Guyard se hâta d'écrire à l'administration de police une lettre qui faisait pressentir la possibilité d'un soulèvement; et l'imagination d'Hermann était si frappée, qu'il crut devoir mander au Comité de sûreté générale d'une part, et, d'autre part, au maire de Paris, que des mesures de précaution étaient nécessaires, et qu'il fallait se tenir prêt à tout événement.
■ Ceci se passait le 18 messidor (6 juillet); et ce jour-là même, à onze heures du soir, les prisonniers du Luxembourg virent une force armée très-nombreuse entrer dansla cour de la prison. On devine l'épouvante ! Pendant toute la nuit, on entendit des appels dans les chambres ; des pas précipités retentissaient le long des escaliers. C'était le transfèrement à la Conciergerie des malheureux désignés pour la première fournée. Elle comprenait deux prêtres du Vexin, arrivés au Luxembourg depuis deux semaines seulement, et que les faiseurs de listes avaient eu néanmoins l'impudeur de dénoncer comme complices de Grammont, exécuté cinq mois avant leur arrivée. Figuraient aussi parmi les prétendus conspirateurs un pauvre plaideur qui n'était occupé que de son procès, et (pie la mort vint réclamer au moment où il se réjouissait de l'avoir gagné.
Le Tribunal révolutionnaire acquitta quelques-uns des accusés, le général Raraguey-d'Hilliers entre autres, mais tout se fit avec une précipitation scandaleuse ; et ce qui montre bien quelle influence peuvent exercer sur les hommes la situation qui les enveloppe, l'atmosphère qu'ils respirent, c'est que Sellier, un des juges qui, dans cette affaire, déployèrent le plus de dureté, et celui qui présida l'audience du 22 messidor (10 juillet), était un homme sur le compte duquel Real, le plus notable des témoins à charge dans le procès de Fouquier-Tinville, déposa en ces termes : « J'ai connu Sellier au Tribunal du 17 août. Il y remplissait les fonctions de commissaire national. Il partageait les opinions de Maire, et montrait alors des sentiments de sincère humanité. Pendant que j'étais détenu au Luxembourg, il eut occasion de voir mon fils dans une maison tierce. Cet enfant y chanta avec quelque énergie des couplets patriotiques. J'ai su qu'en l'entendant Sellier versa des larmes; qu'il donna à ma femme d'excellents conseils ; que, dans un temps où l'on fuyait les femmes des détenus comme des pestiférées , il la reçut toujours bien. « Je veux, disait-il, conduira votre en- « fant dans des sociétés où il sera entendu; je veux qu'il « sauve son père. »
Nicolaï, ex-président du grand conseil, et son fils, faisaient partie de la seconde fournée, qui fut jugée le 21 messidor (9 juillet) Après l'audience, ils traversaient, entre deux haies de gendarmes, la cour de la Conciergerie, lorsque, de la fe-
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nêtre du greffe, Fouquier-Tinville, apercevant deux détenus qui donnaient des marques de compassion, les iit enfermer dans la chambre noire. La pitié, un crime!
Nicolaï père avait été tiré de la prison de Port-Libre dès le 8 floréal (27 avril). Quand on vint l'y chercher pour le conduire à la Conciergerie, il était à table. On lui dit qu'un gendarme l'attendait en bas. Il acheva de dîner, prit un verre de liqueur, et descendit au greffe. Il avait une douleur à l'épaule :
comme on l'engageait à consulter le médecin, « Non, répondit-il, cela n'est pas nécessaire ; Je mal est trop près de la tête, l'une emportera l'autre. » Un trait qu'on voudrait omettre, parce qu'il fait horreur, mais l'histoire n'a le droit de rien taire, c'est celui que Real rapporte, à propos de Boyenval. Ce délateur infâme avait inscrit sur la liste homicide un nommé Gant, dont la femme était aussi enfermée au Luxembourg. Il déposa contre l'infortuné, et, le soir, il était aux pieds de la