‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 2)Chapitre 86 sur 146 · ROBERT LINDET · texte numérisé non relu

ROBERT LINDET

gua l'instrument meurtrier à la barrière du Trône. C'était condamner le quartier des pauvres au spectacle du défilé des charrettes. Et quel défilé!

m II est très-vrai, — ainsi que le remarque M. Michelet, — que le nombre des personnes guillotinées, à Paris, pendant toute la Révolution, forme à peine la quarantième partie du no nbre de ceux que moissonna la seule bataille de la Moskowa. Mais,

au moment d'une bataille, la certitude de mourir n'existe pour personne; et celui qui meurt, il semble que c'est le hasard qui le tue : dans une exécution, au contraire, rien n'est laissé à l'imprévu ; la guerre au principe de la vie s'annonce et s'accomplit avec un sang-froid féroce, avec une lâche solennité, par un acte d'usurpation qui transporte de la nature au bourreau le droit (frire inexorable; de là l'horreur. Elle fut telle,

dans Paris, à de certains moments, que Fouquier-Tinville luimême ne put s'en défendre. Un soir, en passant sur le pont Neuf, il lui arriva tout à coup de pâlir. « Je ne me sens pas à mon aise, dit-il à Sénar; je crois voir les ombres des morts qui me poursuivent. » Et il se trouva mal.

Mais de quelle énergique souplesse n'est point douée la nature de l'homme, et à quelles situations n'est-elle point capable de s'adapter ! La fréquence des exécutions finit par blaser les âmes sur ce que cette fréquence même avait d'affreux. Suivant le témoignage de Mercier, le boutiquier en vint à dire, quand on lui parlait d'une tête coupée, ce que disait cet homme auquel on annonçait que le feu était à sa maison : « Je ne me mêle pas des affaires du ménage. » La mort fut acceptée comme un hôte inévitable, auquel il convient de faire bon visage, et dont la présence n'est plus importune dès qu'elle est attendue. Tout un langage nouveau fut invente* en l'honneur de cet hôte terrible. La guillotine reçut le nom de « rasoir national. » Le mot de Barère : « battre monnaie sur la place de la Révolution, » fit fortune; et, en le rappelant, Mercier ajoute : « Auiar tenait le balancier. » La pensée chercha, pour s'exprimer, des formes monstrueuses, analogues à celle que David employait un jour, dans l'assemblée du Louvre, lorsque, se plaignant du peu de patriotisme de ses confrères, il s'écriait : « On peut tirer à mitraille sur les artistes, sans craindre de tuer un seul patriote. »

On se plut à étaler tout ce qui rappelait des idées de destruction, à ce point qu'au Tribunal révolutionnaire Dumas présidait, ayant deux pistolets posés devant lui. La considération morale du bourreau ne pouvait que gagner à ce culte de la mort. Déjà, dans l'Assemblée constituante, le comte de Clermont-Tonnerre, faisant la revue générale des préjugés à détruire, avait plaidé la réhabilitation de l'exécuteur public. L'importance sociale de ce personnage s'étant accrue depuis lors, et ses fonctions l'ayant rapproché des -têtes couronnées, Lequinio «mit en pratique la théorie de Clermont-Tonnerre d'une manière fastueuse : il fit manger le bourreau à sa table, et manda triomphalement à la Convention qu'il venait de « vaincre un préjugé de plus. » On se familiarisa si bien avec les images de la Terreur, que les femmes admirent parmi leurs objets de toilette des bijoux sinistres, dont leur coquetterie fit des instruments de séduction. A Nantes, on en vit qui portaient comme boucles d'oreille de petites guillotines de vermeil. Jouer à la guillotine était, dans les prisons, un des divertissements favoris des détenus. On cessa bien vile de remarquer, tant la chose était devenue commune, ceux qui mouraient de bonne grâce ; et il y en eut même qui allèrent à l'échafaud ainsi qu'à une partie de plaisir. Dans les Mémoires des prisons, on cite un soldat qui, après avoir allumé sa pipe avec son acte d'accusation, mangé des huîtres et bu du vin blanc, dit à ses compagnons en les quittant : « Maintenant que nous avons bien déjeuné, il s'agit de souper, et vous allez me donner l'adresse du restaurateur de l'autre monde, punique je vous fasse préparer un bon repas. » Devant le tribunal, il affirma la parfaite vérité de tous les chefs articulés contre lui, et son défenseur lui demandant s'il avait la tête à lui, « Jamais, répondit-il, elle n'a été plus à moi qu'en ce moment, quoique je sois à la veille de la perdre. » Parmi les femmes à qui l'amour donna une soif ardente de la mort, il faut citer la maîtresse de Boyer-Brun. Apprenant que son amant venait d'être condamné, la pauvre femme imagina, pour le suivre au tombeau, d'écrire à la Convention une lettre furieuse, qu'elle terminait par ces mots : « Vive le roi! » Elle craignait tant de manquer son but, que, dans un post-

scriptum, elle ajoutait : « N'ayez pas l'air de croire que je suis folle : je pense tout ce que je viens de dire, et je le signe de mon sang. » C'était avec du sang, en effet, qu'était tracée la signature.

Il y eut des protestations ; elles portaient.... sur le nombre des guillotinés? Non, mais sur le danger qui résultait, pour la salubrité publique, de l'engorgement des cimetières. L'idée que, si l'on n'y prenait garde, les morts tueraient les vivants, ayant saisi l'imagination populaire, des plaintes très-vives se firent entendre. Les cimetières de la Madeleine, de Mousseaux, de Sainte-Marguerite, avaient successivement reçu les suppliciés, chassés de poste en poste par les protestations que provoquait leur voisinage : on dut' leur chercher à Picpus une demeure suffisamment spacieuse et assez éloignée; mais là même, la nature argileuse du terrain se refusant à l'absorption des dépôts sanglants qui lui étaient confiés, et dont la décomposition, hâtée par de fortes chaleurs, répandait au loin une odeur infecte, il fut question de construire un monument pour la combustion des corps.

L'action du feu eût complété l'œuvre de destruction commencée par la guillotine.

Qui le croirait ? au milieu de tant de scènes et de préoccupations funèbres, bals, concerts et galas allaient se multipliant. Jamais on n'avait fait autant de dépenses inutiles, étalé des costumes aussi brillants. Une foule animée remplissait tous les lieux consacrés à l'amusement public. Le jardin des Tuileries, mieux tenu que dans les temps les plus prospères de la monarchie, présentait un aspect riant qu'on ne lui avait point connu alors. D'élégantes voitures sillonnaient la ville; le bois de Boulogne était très-suivi Quand les étrangers, dans leur pays, lisaient nos journaux, ils nous voyaient tachés de sang, couverts de haillons ; et, quand ils arrivaient à Paris, par la route de Ghaillot, ils s'étonnaient de trouver la magnifique allée des Champs-Elysées encombrée de phaé- Lms et tout étincelante de parures. En face de la mort, la vie débordait. On se hâtait de vivre. En effet, à nulle époque, peut-être, l'empire de la galanterie ne s'exerça, dans ce qu'on appelle le beau monde, avec moins de retenue; et, c'est là un trait qui est mis ainsi en relief, avec une profondeur enjouée, par un observateur du temps , Mercier, dont les tableaux n'ont en général de frivole que l'apparence :

« La Marquise, sonnant. — Drelin, drelin.

« Marton. — Madame appelle?

« La Marquise. — Allons ! Marton, je me lève. Eh bien! mon enfant, que dit-on?

« Marton. — Madame, on nous annonce une insurrection pour ce matin.

« La Marquise. — Quel conte! On dit qu'elle est tombée.

« Marton. — L'on parle de carnage, de destruction et de viol, chose encore pire.

« La Marquise. — Encore pire? Marton, cela vous plaît à dire ; car enfin....

« Marton. — Hélas ! j'entends dire partout que les méchants massacreront les femmes; et celles qui seront de leur goût....

« La Marquise, très-vivement. — Je frémis. Vite, habil- !i , moi donc! Puisqu'on vous outrage, puisqu'on vous tue.... allons, Marton, mon rouge.... ô ciel! jaune, abattue....

je suis affreuse Usine tueront. »

En province, on a vu ce que produisit le ressort de la Terreur, tel que le manièrent Collot-d'Herbois et Fouché, à Lyon; Fréron, à Toulon et à Marseille; Tallien, à Bordeaux;

LA TERREUR A SON APOGEE

Carrier, à Nantes. Pour compléter la nomenclature des villes que le fléau des fureurs politiques frappa d'une manière plus cnéciale, nous mentionnerons Fontenay-le-Peuple et Arias.

Du 12 nivôse (1" janvier) 1793 jusqu'au 9. thermidor (27 juillet) 1794 — période de dix-neuf mois — il y eut, à Fontenay, plus de 230 personnes exécutées, dont deux ou trois seulement de la vi le, et, sur ce nombre, 198 furent condamnées par une commission militaire que le représentant en mission Lequinio avait substituée le 21 frimaire (11 décembre) 1793, au tribunal criminel du lieu, dont il trouvait la justice trop lente. C'est ce même Lequinio qui, trois jours après, recevant la nouvelle de l'approche des Vendéens, donna ordre d'égorger, à la première apparition de l'ennemi, tous les prisonniers.

Et, du reste, il n'avait pas attendu jusque-là pour donner lui-même l'exemple de cette lâche barbarie.

« Les malheureux qu'à Fontenay-le-Peuple on avait entassés à la maison d'arrêt étaient victimes de la cupidité du geôlier, qui spéculait sur le morceau de pain noir donné pour

assouvir leur faim Le 20 frimaire, la geôlière,, pendant

l'absence de son mari, étant descendue dans la cour, répondit par des menaces et des injures aux observations des détenus, dont l'un la prit à la gorge. Une petite lille jeta l'alarme, appela le citoyen Chisson, officier municipal, et un détachement de ligne, et leur désigna le principal coupable, qui fut mis en pièces. Testard et David Fillon, avertis, parvinrent à en arracher un autre à la rage de la troupe, et firent prévenir le représentant de ce qui se passait. Lequinio accourt immédiatement, saisit une paire de pistolets, et descend dans le préau, suivi du maire, du général Baudry et d'un grand nombre de soldats. Il se fit rendre compte des faits, et, ayant commandé d'ouvrir les cachots, brûla la cervelle à l'un des émeutiers, puis remit le second pistolet à un officier pour qu'il en fit autant à un troisième détenu qu'indiqua la petite fille. Celui auquel il s'adressa voulait refuser : sur une seconde injonction, il s'appuya le long* de la porte, détourna la tête et lâcha le coup. Lequinio, indigné de cette faiblesse, l'apostropha vivement, et s'écria, en tournant le dos : « B.... de poltron ! As-tu peur de regarder un brigand « en face? » Les témoins de cette scène atroce étaient terrifiés, et se taisaient glacés d'horreur. Testard demanda seulement s'il y avait des formalités à remplir : « Rien, » lui répliqua-t-on. »

L'auteur de ce récit, M. Benjamin Fillon, est le fils d'un des hommes qui furent témoins du drame. Ce témoin, qui n'était, à l'époque où le meurtre fut commis, qu'un enfant de six ans, en avait reçu une impression que, jusqu'à sa dernière heure, il garda aussi vivante qu'au premier jour.

Lequinio partit pour Paris le 4 germinal (24 mars) 1794; mais la Terreur, qui sortait avec lui de Fontenay-le-Peuple, ne tarda pas à y rentrer avec Hentz et Francastel.

Parmi les documents qui se rattachent à l'histoire de la Terreur dans les provinces , il en est un singulièrement caractéristique : c'est un certificat accordé par la municipalité de Fontenay à Marie-Geneviève Brisson, sœur du savant naturaliste Brisson. Ce certificat est ainsi conçu :

« Le Conseil de la Commune de Fontenay-le-Peuple déclare que le citoyen M. J. Brisson est natif de cette Commune ; qu'il est né dans la classe ci-devant désignée sous le nom de roture; que son père, son aïeul et son bisaïeul sont nés dans la même classe, n'ont jamais été nobles, n'ont ja-

mais joui des privilèges de la noblesse, et ont, par coi: quent, supporté toutes les charges de la roture.

« Fontenay-le-Peuple, le 12 fluréal an II de la République une et indivisible.

« Signé Brisson, maire; Nivard, Hervé, Moreau, Croizé, Fallourd, L. G. Godet, Daniel Lacombe, Cary, Panier, et Vexiac. »

Cette attestation avait pour objet de mettre à l'abri de la proscription un des savants les plus remarquables de France. Etrange effet des vicissitudes humaines! Dix ans auparavant, combien peu qui ne se fussent estimés heureux d'être rang au nombre des nobles! Et aujourd'hui, il y allait, quelquefois, de la vie de bien établir qu'on était roturier!

Nous avons prononcé le nom d'Arras. Là siégeait un Tribunal révolutionnaire dont Choudieu, dans une de ses lettres. a énergiquement dessiné la physionomie. Selon le tafoli qu'il en a tracé, les juges avaient l'air de bourreaux, avi leur chemise décolletée et leurs grands sabres traînant à terre. Joseph Le Bon, qui représentait dans ces contrées le pouvoir du Comité de salut public, portait toujours un pistolet à sa ceinture. Figuraient comme juges ou jurés du tribunal redoutable où s'appuyait sa puissance , son beau-frère et trois oncles de sa femme. Il exerçait autour de lui un tel despotisme, et ce despotisme était si soupçonneux, qu'on put citer un arrêté de lui qui défendait aux femmes d'Arras de s'endimancher. Un jour, à Cambrai, le bourreau s'étant préseï chez lui avec les juges, il les reçut tous à sa table. Il avait écrit sur sa porte : « Ceux qui entreront ici pour solliciter des mises en liberté n'en sortiront que pour aller en prison. » Cette précaution qui lui fut imputée à crime aux jours de la réaction triomphante, pouvait ne déceler en lui que la ferme volonté d'accomplir son devoir, et il n'y a rien d'inadmissible dans l'explication qu'il en donna lui-même : « On est vertueux de loin; de près, l'on est homme; » mais il n'en est pas moins vrai qu'il y avait quelque chose de terrible à avoir tellement peur de la miséricorde.

Quant aux noirs forfaits dont la dénonciation conduisit Le Bon à l'échafaud , et dont l'horreur est restée attachée à son nom , la justice et la vérité demandent qu'on recherche avec soin s'ils ne furent pas une invention de la haine. Or voici ce qu'en pleine Convention Joseph Le Bon affirma, sans être démenti par celui qu'il mettait en scène.

Guffroy avait attaqué, dans son journal le Rougiff, l'accusateur public d'Arras , Desmeuliers , et Desmeuliers avait répondu en exhumant du greffe un faux billet de 6000 fr., qu'il prétendait avoir été fabriqué par Guffroy. Celui-ci, inquiet, se rend à Arras; les poursuites sont discontinuées; d'ennemis qu'ils étaient, Desmeuliers et Guffroy deviennent amis. Bientôt, il arrive que, soupçonnant Desmeuliers d'intelligences secrètes avec la contre-révolution, Joseph Le Bon le fait arrêter et transporter à Paris. Ce dernier , furieux, appelle à lui Guffroy, auquel il dépeint le proconsul d'Arras comme un monstre, et qui, sur les renseignements venus de cette source, compose une brochure intitulée Censure républicaine. G'étai un libelle, dont la contre - révolution , une fois maîtresse di terrain, fit un arrêt de mort. Nous aurons à raconter plus loin le procès de Joseph Le Bon; et ce sera le moment alors de dire par quelle série d'indignités l'on parvint à donner à ce procès une issue meurtrière ; qu'il nous suffise de constater ici que les deux accusations les plus graves lancées contre Le Bon étaient deux calomnies. Fut-il coupable , ainsi que Fréron ne rougit pas de l'affirmer dans son journal, d'avoir

arraché les faveurs d'une épouse éplorée qui venait implorer la grâce de son mari'.'' La Commission des 21, chargée plus tard d'examiner la conduite de Le Ron,et où dominaient ses ennemis , fut obligée de reconnaître que l'histoire racontée par un journaliste, — on n'osait pas avouer que le calomniateur était le représentant du peuple Fréron, — n'avait aucun fondement; que le fait n'était point attesté, et qu'aucune des 900 pièces analysées par la Commission n'en avait fourni la preuve. Le Bon fut-il coupable, ainsi que Guffroy osa le publier à diverses reprises, d'avoir volé un collier de diamants dans la succession d'une comtesse qu'avait réclamée l'échafaud ? Les scellés apposés sur la succession de cette comtesse ayant été levés, le collier y fut retrouvé à sa place et intact.

Joseph Le Bon était-il naturellement cruel? On a des indications nombreuses du contraire. A Beaune , dans la congrégation de l'Oratoire, où il passa huit ans avant la Révolution, on l'avait surnommé le Bien nommé. Élu, à l'âge de vingt-sept ans, maire d'Arras et administrateur du département, il s'était signalé, presque immédiatement après, en faisant arrêter et chasser d'Arras les Commissaires envoyés de Paris pour vanter les massacres de septembre; et Guffroy, qui devait plus tard le dénoncer comme ultra-révolutionnaire, avait commencé par le dénoncer comme suspect de modèrantisme. Suivant un témoignage royaliste, il avait une figure douce et agréable ; il portait toujours du linge très-blanc ; ses mains étaient fort soignées ; et sa mise , loin d'annoncer des habitudes de dévergondage, trahissait une sorte de coquetterie. Nous avons sous les yeux les lettres qu'il écrivit à sa femme pendant les quatorze mois de captivité et d'agonie morale qui précédèrent son exécution : rien qui dénote une conviction plus forte, une sérénité plus soutenue, et, en certains passages, un plus grand fonds de tendresse : « 0 mon amie, ne dis plus que je vais mourir, je vais commencer une nouvelle vie dans tous les cœurs dévoués à la République. »

En réalité, Joseph Le Bon fut un instrument fidèle, trop fidèle certainement, de l'implacable politique née d'une lutte sans exemple; mais il ne fut que cela. Sa violence vint d'un patriotisme exalté outre mesure, et cette exaltation était celle du temps où il vécut. Ils sont vrais de lui comme de beaucoup d'autres révolutionnaires de la même date, ces mots de sa défense : « On me fait un crime ici de n'avoir pas élé froid quand vous étiez brûlants. »

Ajoutons que Joseph Le Bon rendit à la France un service dont le souvenir ne doit s'éteindre dans aucune âme française.

Appelé à Cambrai par Saint-Just et Le Bas, au moment même où les Autrichiens se croyaient sûrs de franchir ce dernier boulevard de notre pays, Joseph Le Bon, en ranimant tous les courages et en déconcertant la trahison, ruina les projets de l'ennemi, et commença l'œuvre de délivrance qui fut complétée par l'immortelle victoire de Fleurus. C'est ce dont témoigne le passage suivant du rapport qui annonçait à la Convention cette victoire : « Les représentants du peuple Guyton, Gillet, Laurent, Duquesnoy et Saint-Just, qui ont assisté à la bataille de Fleurus, découvrent en ce moment les beaux traits, les actions de bravoure, qui ont brillé dans cette affaire : nous nous empresserons de les faire connaître à la Convention. Mais ces représentants ne sont pas les seuls qui aient concouru au succès. Le Bon, tant calomnié par les ennemis de la liberté, Le Bon. selon la lettre de Saint-Just, a fait exécuter à Cambrai les espions et les intelligences de l'ennemi. La police faite à Cambrai depuis deux mois', contre laquelle les journaux étrangers et les émigrés vomis-

sent des imprécations horribles , a fait manqner le plan de campagne de nos ennemis. Le fait est attesté par plusieurs officiers prisonniers, qu'ont interrogés Saint-Just, Guyton et Le Bas. »

Cependant, le 25 juin (6 messidor) 1794, Guffroy ayant porté à la Convention ses dénonciations contre Joseph Le Bon, et l'affaire ayant été renvoyée à l'examen du Comité de salut public. Barère, dans un rapport qu'il présenta quelques jours après , s'exprima en ces termes : « Le résultat et les motifs de conduite, voilà ce que nous recherchons. Les motifs sontils purs, le résultat est-il utile à la Révolution, profite-t-ilàla Liberté? Les plaintes ne sont-elles que récriminât oires, ou ne sont-elles que le cri vindicatif de l'aristocratie? C'est ce que le Comité a vu dans cette affaire. Des formes un peu acerbes ont été érigées en accusation ; mais ces formes ont détruit les pièges de l'aristocratie. Une sévérité outrée a été reprochée au représentant ; mais il n'a démasqué que de faux patriotes, et pas un patriote n'a été frappé. »

Il fallait que les formes de Joseph Le Bon fussent acerbes en effet, pour que Barère lui-même les déclarât telles; mais, quant aux mesures de salut public adoptées par le proconsul d'Arras, était-ce Barère qui aurait pu les condamner, lui dont on trouve la signature au bas de la lettre suivante adressée à Le Bon , au nom du Comité de salut public : « Le Comité

applaudit aux mesures que vous avez prises Elles sont,

non-seulement permises , mais commandées par votre mission. Rien ne doit faire obstacle à votre marche révolutionnaire. Abandonnez-vous à votre énergie. Vos pouvoirs sont illimités. Tout ce que vous jugerez convenable au salut de la patrie, vous pouvez, vous devez l'exécuter sur-le-champ.

Billaud-Varenne .

« Les membres du Comité de salut public chargés de la

correspondance :

Carnot, Barère, Robert Lindet. »

Cette lettre, où respire l'esprit de Billaud-Varenne, et qui témoigne si vivement de son influence, caractérise l'impulsion qui partait de Paris : elle explique comment, de la capitale, la Terreur se répandit dans les provinces. Avertir les représentants en mission qu'ils devaient se considérer comme investis d'une autorité sans bornes, c'était donner aux méchants un brevet de tyrannie, et souffler aux bons même la plus dangereuse des tentations.

Que ne nous est-il permis de clcre ce funèbre chapitre, sans avoir à rouvrir la plaie creusée au sein de tout enfant de la Révolution par les malheurs de l'illustre Gironde! Ce fut le 28 juin (8 messidor) que la Convention reçut la nouvelle officielle de la mort de Guadet, Salles et Rarbaroux. Les trois fugitifs et leurs compagnons Buzot, Pétion, Valady et Louvet, avaient paru, neuf mois auparavant, au Bec-d'Ambès, et l'on avait appris, depuis, que, quittant les lieux où ils s'étaient d'abord aventurés, ils avaient remonté la rivière. On soupçonna qu'ils étaient cachés dans les grottes de Saint-Émilion; sur quoi Julien, agent du Comité de salut public, concerta les mesures nécessaires pour faire cerner au même instant toutes les ouvertures de ces grottes, pendant qu'on les fouillerait avec des chiens. L'horrible expédition fut préparée et conduite avec beaucoup de mystère. Les recherches les plus longues, les plus minutieuses, furent faites dans les souterrains glacés qu'on supposait être le dernier refuge des proscrits; et, pendant ce temps, des perquisitions non moins ardentes avaient lieu en diverses maisons désignées comme

LA TERREUR A SON APOGEE

suspectes. Celle du père de Guadet avait été déjà visitée plusieurs fois, et toujours en vain, lorsque deux des agents crurent remarquer que le grenier était moins long que le rezde chaussée. Ils en conclurent qu'une loge devait être pratiquée à l'extrémité. Montant aussitôt sur les toits , ils travaillent à découvrir la cachette. Tout à coup, le bruit d'un pistolet qui rate se fait entendre. Salles et Guadet, les seuls qui fussent là, crient qu'ils vont se rendre. On les mena à Bordeaux, où ils furent exécutés. A une demi-lieue de Gastillon, près d'une pièce de blé, un homme fut trouvé baigné dans son sang. Il venait de se tirer un coup de pistolet , mais il vivait encore..., c'était Barbaroux. Valady, pris dans les environs de Périgueux , avait été guillotiné dans cette ville dès le commencement de décembre 1793. Louvet s'était séparé de ses amis, et parvint à se sauver. Quant à Pétion et Buzot, on rencontra leurs cadavres, à demi mangés par les loups. Non, jamais la liberté ne fit expier plus cruellement aux siens la gloire d'avoir embrassé son culte !

Nous avons raconté la Terreur sans rien taire, sans rien voiler sans chercher à nous soustraire à aucun des déchirements de cœur auxquels nous condamnaient la volonté et le courage d'être sincère. C'est pourquoi nous nous sentons le droit de dire que quiconque, en jugeant ce régime, refuse de tenir compte des circonstances qui le provoquèrent , s'expose à porter un jugement peu équitable.

Ces circonstances furent, qui l'ignore? la guerre contre toute l'Europe , des complots sans cesse renaissants , la révolte , la famine , et , parmi les manœuvres infâmes nées d'une haine sans scrupules comme sans frein , les faux assignat*.

Que b papier-monnaie ait fait naître un étrange esprit de spéculation ; qu'il ait ouvert aux imaginations vives de dangereuses perspectives ; qu'il ait contribué à créer ces contrastes que Mercier peint avec tant de relief lorsqu'il nous montre, à côté d'une marquise devenue ravaudeuse, une vendeuse d'herbes serrant 20 000 livres dans son portefeuille, ou, à côté d'une comtesse donnant des leçons de musique, des ex-religieuses vendant des souliers d'hommes , en perruques blondes , ces résultais sociaux de l'assignat, quelque dignes qu'ils soient d'être notés, disparaissent devant la grandeur de ses résultats politiques. On peut dire, sans trop d'exagération, que l'assignat fut le fondateur de la liberté, le vainqueur de l'Europe. Mais, à cause de cela même, la contrerévolulion n'épargna rien pour le détruire, et la fabrication des faux assignats vint ajouter aux fléaux que la France avait à combattre, un fléau presque pire que la guerre, la révolte et la famine. Les faux assignats, partis de Londres, envahirent la France, du côté de la Suisse et du Mont Blanc. On en introduisait par millions; on les jetait même par paquets dans les auberges. « On me marque , écrivait le député Dubouloz au comité d'agriculture, que la maison Porte de Lausanne , dans le pays de Vaux , reçoit d'Angleterre des assignats à la manière de Pitt. Ils inondent les districts frontières, et principalement celui de Thonon. Tous les Anglais ne sont pas en Angleterre. Il s'en rencontre plusieurs à Lausanne et à Genève. Genève, où les assignats perdent jusqu'à 80 pour 100, est un petit Londres. De ce point fangeux , on dessèche les canaux environnants. Les départements du Mont-Blanc et de l'Ain en font la funeste expérience: » Faut-il s'étonner, après cela, si l'assignat, quoique soutenu longtemps par le Maximum, dut succomber? « J'ai vu, écrit Mercier, un billet de cent francs par terre, et j'ai entendu un homme du Temple, dire : « Il ne vaut pas la peine d'être ramassé. »

C'est cette guerre abominable, déclarée sous toutes les for-

mes aux idées nouvelles, qui explique la Teneur. L'immensité du péril avait fait du patriotisme une fièvre dévorante; ceux qui vivaient dans la Révolution y respiraient une atmosphère de feu; ils se croyaient sur un champ de bataille, et lancés dans une guerre à mort.

Malheureusement, la confusion créée par cet esprit de vertige n'était que trop de nature à servir des instincts barbares et des passions viles. Le salut public, qui était le but des uns, ne fut, pour les autres, qu'un moyen ou un masque; de sorte que vertus et vices, emportements sincères et liasses fureurs, héroïsms et hypocrisie, roulèrent pêle-mêle dans le lit que le torrent révolutionnaire avait creusé.

Et c'est ce qui rend si délicate, disons mieux, si redoutable, la tâche de l'Histoire, sommée de voir clair dans ce noir imbroglio, et de démêler, parmi des hommes qui tous semblent avoir été acteurs du même drame, ceux que son devoir est de réhabiliter, et ceux qui méritent d être marqués par elle à l'épaule.

Tous les fanatismes se ressemblent. 11 n'est donc pas surprenant que le fanatisme politique soit venu fournir son contingent de victimes à l'œuvre de destruction poussée si avant, sur toute la surface du globe, par le fanatisme religieux. Mais une chose, du moins , est certaine : c'est que la plupart des malheureux qui furent frappés ne le furent que parce que réellement on les crut coupables. Que des gens aient péri, dont le crime unique était d'être opposés par éducation, par habitude ou par position sociale, aux idées du jour, cela est affreux sans doute; mais les historiens qui ont pris plaisir à montrer la Révolution foulant aux pieds de gaieté de cœur des hommes qu'elle jugeait innocents , ces historiens-là ont trahi la vérité. De même qu'à d'autres époques et en d'autres pays, on avait cru digne d'être brûlé vif quiconque n'admettait pas le dogme de la présence réelle , de même on crut alors digne de mort — et ce genre d'intolérance était certes moins inconcevable— quiconque se révoltait contre le principe de l'égalité et de la fraternité humaines. Le document inédit qu'on va lire, mérite d'autant mieux de trouver sa place ici, que le nom du signataire le recommande doublement à l'attention du lecteur :

« Paris, ce 4 pluviôse an II de la République uns et indivisible.

« L 'accusateur public près le Tribunal révolutionnaire , au citoyen ministre de la guerre.

« Citoyen, une scène attendrissante a eu lieu hier au tribunal. La veuve Maréchal, maîtresse de pension à Verneuil, près Chantilly, a été traduite au tribunal, sur une dénonciation faite par un nommé Lefebvre, son ex-instituteur. L'innocence de cette citoyenne a été reconnue, elle a été acquittée, et l'imposteur Lefebvre a été accusé à l'instant, et condamné à la peine de mort, que ce monstre a subie aujourd'hui. Dans le cours des débats, il a été avéré que le calomniateur Lefebvre t'avait dénoncé le fils Maréchal, party (sic) pour la réquisition du département de l'Oise; que, d'après cette dénonciation, tu avais donné des ordres de le faire arrêter, et que ce jeune homme était en ce moment dans la maison d'arrêt de Douai. Il paraît que la dénonciation dirigée contre lui est la même que celle dirigée contre la mère, dont elle a été acquittée. Si cela est, je ne vois plus aucune raison qui puisse autoriser la détention. — Il est bien entendu que je ne te parle de ce jeune homme qu'autant que sa détention aurait la dénonciation de Lefebvre pour motif. Je ne puis te

transmettre encore le jugement parce qu'il n'est pas expédié ; mais, si tu en avais besoin, je te le feray transmettre sans délay. J'ai cru de mon devoir de t' informer de ce fait, pour te mettre dans le cas de rendre justice à 1 innocence opprimée, et je ne m'y suis déterminé encore que d'après l'intention du tribunal qui m'y a invité.

« Salut et fraternité,

A. A. Fouquier. »

(Noie du Ministre. — k° division.)

« Écrire à l'accusateur militaire de l'armée» du Nord; lui envoyer copie de cette lettre ; et, si la dénonciation n'a pas d'autre fondement que ce qu'a dit Lefebvre , il jugera sans doute juste de le mettre en liberté. — Répondre à l'accusateur public que je fais écrire pour Maréchal. »

La vérité est que, si le Tribunal révolutionnaire prononça beaucoup de condamnations, il prononça aussi beaucoup d'acquittements ; et c'est ce que n'ont jamais dit ceux qui ont voulu faire croire à la postérité que, de la part de ce tribunal, il y avait toujours eu parti pris de frapper. Au moment du procès de Fouquier-Tinville, le nombre des individus mis en jugement s'élevait à 2718, et, sur ce nombre, 900 personnes avaient été acquittées.

Un jour, — et c'est notre plus cbère espérance, — un jour, l'œil fixé sur les siècles écoulés, les hommes se demanderont avec stupeur comment il a pu arriver qu'à de certaines crises de la vie des peuples on ait regardé le bourreau comme un agent du progrès, le sang versé comme un moyen de régénération sociale, et la Terreur comme l'aurore de la liberté. Mais que nous sommes loin encore de l'état de perfectionnement social qui rendrait cette stupeur naturelle et légitime ! La Terreur de 1793 et de 1794 est-elle donc le seul événement de l'Histoire dont le souvenir nous fasse frissonner? Dans quel temps et dans quel pays le déchaînement des passions politiques et le choc des intérêts en lutte n'ont-ils pas conduit les combattants à fouler aux pieds les droits de l'humanité et agrandi outre mesure le domaine de la mort? Les exemples, hélas 1 se présentent en foule, et, pour en trouver d'effroyables, il n'est nullement besoin de consulter la biographie de Catherine de Médicis , ou d'ouvrir les registres de l'inquisition, ou de chercher le sens du mot dragonnades, ou de remonter à ce qu'on nomme les âges de barbarie, ou de fouiller les annales" de nations réputées barbares. C'est dans l'histoire d'Angleterre, c'est à propos d'événements qui correspondent à la date de 1689, qu'on lit ce qui suit :

« Les Communes d'Irlande n'eurent pas de cesse qu'elles n'eussent extorqué la sanction de Jacques II en faveur d'une épouvantable loi, d'une loi qui n'a point son égale dans l'histoire des contrées civilisées, le «great act of attainder. » Une liste fut dressée contenant de deux à trois mille noms. En tête figuraient la moitié des pairs d'Irlande. Venaient ensuite baronnets, chevaliers, hommes d'église, gens de condition, marchands, francs- tenanciers, artisans, et, dans le nombre, des enfants et des femmes. Nulle investigation. Un membre de l'Assemblée voulait-il se défaire d'un créancier, d'un rival, d'un ennemi particulier, il faisait passer le nom au bureau, et ce nom était en général inscrit sans plus ample informé. L'unique débat dont le souvenir nous ait été transmis concernait le comte de Strafford. Le comte avait des amis dans la Chambre, et ils se risquèrent à dire quelque chose en sa faveur. Mais, en peu de mots, Simon Luttrell trancha la question. « J'ai entendu le roi, dit-il, mal parler de ce lord.» Il n'en fallut pas davantage ; et, sur les tables de proscription, le nom de Strafford occupe le cinquième rang. Un

délai fut fixé avant l'expiration duquel ceux dont les noms étaient sur la liste devaient venir se soumettre à la justice, telle qu'on l'administrait alors aux protestants, à Dublin. Si une des personnes proscrites était en Irlande , il lui était enjoint de se présenter vers le 10 du mois d'août; si elle avait quitté l'Irlande avant le 5 novembre 1688, elle avait à se présenter, au plus tard, le 1er octobre : faute de quoi elle devait être, sans jugement préalable, pendue, tramée le long des rues et écartelée, le tout suivi de la confiscation des biens. Or, parmi les victimes désignées, il y en avait auxquelles il pouvait être matériellement impossible de se présenter à temps : tel pouvait être alité, tel autre aux Indes occidentales, tel autre en prison. De fait, c'était le cas pour certains, et cela, au su de tous. Au nombre des lords compris dans le « great act of attainder » était Mountjoy. Trompé par les conseils perfides de. Tyrconnel, il s'était rendu à Saint-Germain avec une aveugle confiance ; et on l'avait jeté à la Bastille, où il était encore. Eh bien, le Parlement irlandais n'eut pas honte de décider que si, dans l'espace de quelques semaines, il ne pouvait s'échapper de sa prison et se présenter à Dublin, il serait mis à mort.

Ajoutons que la culpabilité des malheureux portés sur la liste homicide n'avait pas été le sujet du moindre examen, qu'aucun d'eux n'avait été entendu dans sa défense. Et, comme on avait la certitude que plusieurs de ceux qu'on sommait ainsi de comparaître étaient dans l'impossibilité physique de le faire à l'époque fixée, le « great act of attainder » était tout simplement une loi d'assassins.

Quelque horrible que fût la loi du 22 prairial, qui oserait la comparer à l'acte hideux dont nous venons d'évoquer le souvenir? Et quel feuillet des annales de la Révolution française nous fournira un fait qui dépasse en atrocité le fameux massacre de tout le clan des Macdonald dans la vallée de Glencoe, sur un ordre signé de Guillaume III?

Nous préserve le ciel de vouloir de la sorte atténuer la juste horreur qu'inspirent les excès révolutionnaires dont l'histoire se mêle si déplorablement à celle de tant d'actes et d'efforts héroïques! Mais ceux-là sont d'étranges commentateurs du passé, qui parlent de la Révolution française comme si elle eût pris, dans le monde, l'initiative de la fureur. Son initiative ! elle consista dans la proclamation de vérités impérissables ; elle consista dans l'indication d'un but dont la violence même des moyens employés, toute lamentable qu'elle est, ne fera jamais oublier la grandeur.

Page 1