LE CLUB DES JACOBINS
armées; mais qu'il me soit permis de renvoyer au duc d'York et à tous les écrivains royaux les patentes de cette dignité ridicule, qu'ils m'ont expédiées les premiers. Ilya trop d'insolence à des rois, qui ne sont pas sûrs de conserver leurs couronnes, de s'arroger le droit d'en distribuer à d'autres ! Je conçois que cette espèce d'animaux immondes et sacrés qu'on appelle encore rois, puissent se complaire dans leur bassesse et s'honorer de leur ignominie; je conçois que le fils de Georges, par exemple, puisse avoir regret à ce sceptre français qu'on le soupçonne violemment d'avoir convoité, et je plains sincèrement ce moderne Tantale ; j'avouerai même, à la honte, non de ma patrie, mais des traîtres qu'elle a punis, que j'ai vu d'indignes mandataires du peuple qui auraieBÎ échangé ce titre glorieux pour celui de valet de chambre de Georges ou
de d'Orléans ; mais qu'un citoyen français, digne de ce nom, puisse abaisser ses vœux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules qu'il a contribué à foudroyer, qu'il se soumette à la dégradation civique pour descendre à l'infamie du trône, c'est ce qui ne paraîtra vraisemblable qu'à ces êtres pervers qui n'ont pas même le droit de croire à la vertu.... Mais, elle existe, je vous en atteste, âmes sensibles et pures! elle existe, cette passion tendre, impérieuse, tourment et délices des cœurs magnanimes! cette horreur profonde de la tyrannie, ce zèle compatissant pour les opprimés, cet amour sacré de la patrie, et cet amour, plus sublime encore et plus saint, de l'humanité, sans lequel une grande révolution n'est qu i n crime éclatant qui détruit un autre crime ! Elle existe, cette ambition généreuse de fonder sur la terre la première Répu-
blique du monde!.-.. Mais comment nos vils calomniateurs la devineraient-ils? Comment l'aveugle-né aurait-il idée de la lumière? La nature leur a refusé une âme ; ils ont quelque droit de douter, non-seulement de son immortalité, mais de son existence. Us m'appellent tyran. . Si je l'étais, ils ramperaient à mes pieds; je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre tous les crimes, et ils seraient reconnaissants.. Les lâches! Us voulaient donc me faire descendre au tombeau avec ignominie ! Et je n'aurais laissé sur la terre que la mémoire d'un tyran ! Avec quelle perfidie ils abusaient de ma bonne foi ! Gomme ils semblaient adopter tous les principes des bons citoyens ! Comme leur feinte amitié était naïve et caressante ! Tout à coup leurs visages se sont couverts des plus sombres nuages; une joie féroce brillait dans leurs yeux : c'était le moment où ils croyaient leurs mesures bien prises pour m'accabler Aujourd'hui, ils me caressent de nouveau ; leur langage est plus affectueux que jamais. Il y a trois jours, ils étaient prêts à me dénoncer comme un Catilina; aujourd'hui, ils me prêtent toutes les vertus de Gaton. Il leur faut du temps pour renouer leurs trames criminelles. Que leur but est atroce ! mais que leurs moyens sont méprisables! Jugez-en par ce seul trait. J'ai été chargé momentanément, en l'absence d'un de mes collègues, de surveiller un « Bureau de police générale » récemment et faiblement organisé au Comité de salut public. Ma courte gestion s'est bornée à provoquer une trentaine d'arrêtés, soit pour mettre en liberté des patriotes persécutés, soit pour s'assurer de quelques ennemis de la Révolution. Eh bien, croira-t-on que ce seul mot de police générale a servi de prétexte pour mettre sur ma tête la responsabilité de toutes les opérations du Comité de sûreté générale, des erreurs de toutes les autorités constituées, des crimes de tous mes ennemis? Il n'y a peut-être pas un individu arrêté, pas un citoyen vexé, à qui l'on n'ait dit de moi • « Voilà l'auteur de tes maux; tu « serais heureux et libre s'il n'existait plus ! » Comment raconter ou deviner toutes les espèces d'impostures clandestinement instituées, soit dans la Convention, soit ailleurs, pour me rendre odieux ou redoutable? Je me bornerai à dire que, depuis plus de six semaines, la nature et la force de la calomnie, l'impuissance de faire le bien et d'arrêter le mal, m'ont forcé à abandonner absolument mes fonctions de membre du Comité de salut public, et je jure qu'en cela même je n'ai consulté que ma raison et la patrie. Je préfère ma qualité de représentant du peuple à celle de membre du Comité de salut public, et je mets ma qualité d'homme et de citoyen français avant tout. Quoi qu'il en soit, voilà six semaines que ma dictature est expirée, et que je n'ai aucune espèce d'influence sur le gouvernement. Le patriotisme a-t-il été plus protégé? l'esprit de faction plus timide? la patrie plus heureuse?... »
La politique qu'il aurait cherché à faire prévaloir, s'il eût triomphé, Robespierre l'indiquait dans le passage suivant, bien digne d'être médité par ses détracteurs :
« Je ne connais que deux partis . celui des bons et celui dos mauvais citoyens. Le patriotisme n'est point une affaire de parti, mais une affaire de cœur, il ne consiste pas dans une fougue passagère qui ne respecte ni les principes, ni le bon sens , ni la morale , encore moins dans le dévouement aux intérêts d'une faction. Le cœur flétri par l'expérience de tant de trahisons, je crois à la nécessité d'appeler la probité et tous les sentiments généreux au secours de la République. Je sens que partout où l'on rencontre un homme de bien, en quelque lieu qu'il soit assis , il faut lui tendre la main et la serrer contre son cœur. Je crois à des circonstances fatales
dans la Révolution, qui n'ont rien de commun avec des desseins criminels; je crois à la détestable influence de l'intrigue , et surtout à la puissance sinistre de la calomnie Je vois le monde peuplé de dupes et de fripons; mais le nombre des fripons est le plus petit c'est eux qu'il faut punir des crimes et des malheurs du monde. »
Ainsi se révélait dans tout son éclat le dessein de couper court à un régime de fer; — de rendre la sécurité à toutes les consciences droites; — de ramener par un appel à tous les bons sentiments quiconque n'était qu'égaré; — de subordonner les basses rivalités et les mesquines ambitions de parti au suprême intérêt de la patrie ; — de travailler enfin à l'œuvre de la réconciliation générale sous les auspices de la liberté et de la justice.
Ce n'est pas que Robespierre se fit illusion sur les difficultés d'une telle entreprise : « Ceux qui vous disent que la fondation de la République est une entreprise facile vous trompent... Dans quatre jours, dit-on, les injustices seront réparées : pourquoi ont-elles été commises impunément depuis quatre mois? Et comment, dans quatre jours, tous les auteurs de nos maux seront-ils corrigés ou chassés? On vous parle beaucoup de vos victoires , avec une légèreté académique qui ferait croire qu'elles n'ont coûté à nos héros ni sang ni travaux : racontées avec moins de pompe, elles paraîtraient plus grandes. Ce n'est ni par des phrases de rhéteur, ni même par des exploits guerriers que nous subjuguerons l'Europe, mais par la sagesse de nos lois, la majesté de nos délibérations et la grandeur de nos caractères. »
Les succès militaires de la République, sans des institutions propres à en ordonner convenablement les résultats, rassuraient si peu Robespierre, qu'ils lui arrachaient ces paroles prophétiques :
« Au milieu de tant de passions ardentes , et dans un si vaste empire , les tyrans , dont je vois les armées fugitives, mais non enveloppées, mais non exterminées, se retirent pour vous laisser en proie à vos dissensions intestines, qu'ils allument eux-mêmes.... Laissez flotter un moment les rênes de la Révolution : vous verrez le despotisme militaire s'en emparer, et le chef des factions renverser la représentation nationale avilie. »
C'est pourquoi il ne fallait, suivant l'orateur, ni se dissimuler les obstacles , ni s'endormir sur la réalité du péril , m couvrir d'une lâche tolérance l'oppression du peuple, ni sauvegarder des crimes par des décrets, en faisant croire que c'est contre la représentation nationale que l'on conspire , quand on dénonce un représentant infidèle \ « Pour moi, » continuait-il, dans un langage que Jean-Jacques n'eût pas désavoué, « pour moi dont l'existence paraît aux ennemis de mon pays un obstacle à leurs projets odieux, je consens volontiers à leur en faire le sacrifice , si leur affreux empire doit durer encore.... En voyant la multitude des vices que le torrent de la Révolution a roulés pêle-mêle avec les vertus civiques, j'ai tremblé quelquefois d'être souillé, aux yeux de la postérité , par le voisinage impur de ces hommes pervers qui se mêlaient dans les rangs des défenseurs sincères de l'humanité . . Je conçois qu'il est facile à la ligue des tyrans du monde d'accabler un seul homme, mais je sais aussi quels sont les devoirs d'un homme qui peut mourir en défendant le genre humain. J'ai vu dans l'histoire tous les défenseurs de la liberté accablés par la fortune ou par la calomnie; mais leurs oppresseurs et leurs assassins sont morts aussi! Les bons et les méchants, les tyrans et les amis de la liberté disparaissent de la terre, mais à des conditions différentes.. . Non, Ghaumette, non, Fouché, la mort n'est point
TESTAMENT DE MORT
un sommeil éternel. Citoyens , effacez des tombeaux cette maxime impie, qui jette un crêpe funèbre sur la nature, et qui insulte à la mort ; gravez-y plutôt celle-ci : « La mort est le commencement de l'immortalité. »
La conclusion fut celle-ci :
« Quel est le remède au mal? Punir les traîtres; renouveler les bureaux du Comité de sûreté générale, épurer ce Comité, et le subordonner au Comité de salut public, épurer le Comité de salut public lui-même , constituer l'unité du gouvernement sous l'autorité suprême de la Convention nationale, qui est le centre et le juge, et écraser ainsi toutes les factions du poids de l'autorité nationale, pour élever sur leurs ruines la puissance de la justice et de la liberté : tels sont les principes. S'il est impossible de les réclamer sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai que les principes sont proscrits, et que la tyrannie règne parmi nous, mais non que je doive le taire ; car que peut-on objecter à un bomme qui a raison et qui sait mourir pour son pays? Je suis fait pour combattre le crime, non pour le gouverner »
Ce discours dont, à cause de sa longueur, nous n'avons pu donner que quelques parties, et qui fut imprimé, après la mort de Robespierre, sur des lambeaux écrits de sa main, mais écrits avec tout le désordre d'une composition hâtive , — ce discours dont Cambacérès disait à Napoléon qu'il renfermait les plus grandes beautés, et que Charles Nodier appelle une œuvre monumentale, — ce discours si fier et si mélancolique, si plein d'enthousiasme et si amer, si touchant et si terrible, s'adressait bien moins à la Convention qu'à la postérité Robespierre sentait évidemment que son heure était venue ce qu'il cherchait désormais à défendre, ce n'était pas sa vie, c'était sa mémoire.
Un moment, on put croire que nul ne se lèverait pour lui répondre. Rovère, se penchant à l'oreille de Laurent Lecointre, le pressa de monter à la tribune, et d'y porter l'acte d'accusation convenu entre huit des conjurés Laurent Lecointre refusa, prétendant que la harangue qu'on venait d'entendre établissait un conflit entre deux puissances également oppressives; qu'un tel choc rendrait à la Convention sa liberté, quel que fût le parti qui triomphât ; qu'il pouvait même arriver que tous les deux fussent écrasés en même temps; que, quoique dirigé en apparence contre le seul Robespierre , le discours convenu serait pris par les moins clairvoyants pour ce qu'il était en effet, c'est-à-dire pour une attaque contre « les autres » (Rillaud-Yarenne, Collot-d'Herbois, Rarère, Yadier); .qu'alors les deux partis, devant un commun péril, pourraient bien se réunir ... Rovère reconnut la justesse de cette observation, et Lecointre s'abstint de monter à la tribune.
Ainsi, ceux des membres du gouvernement qui avaient juré la perte de Robespierre s'appuyaient, pour l'abattre, sur un parti qui , à leur insu , brûlait de les abattre eux-mêmes ; le mensonge était au fond de cette ligue déplorable ; et il est certain, comme Rillaud s'en plaignit plus tard, mais trop tard, que Lecointre, dès le 8 thermidor, couvait le projet de « réaliser, au sein de la Convention nationale , la fable des soldats de Cadmus ! »
Forcé de dissimuler, il ne dissimula pas à demi; car il s'écria qu'il demandait l'impression du discours de Robespierre. Cette motion, combattue par Rourdon (de l'Oise), est soutenue par Rarère, qui déclare que, dans un pays libre, « la lumière ne doit pas être mise sous le boisseau. » Couthon va plus loin . il insiste jiour l'envoi à toutes les communes de la République. L'Assemblée vote dans ce sens. Vadier prend alors la défense de son rapport relatif à Catherine Théot, rapport que Robespierre avait attaqué, et il affirme
que les « opérations du Comité de sûreté générale ont toujours été marquées au coin de la justice et de la sévérité nécessaires pour réprimer l'aristocratie. » Mais un plus important adversaire se présente dans la lice : c'est Cambon. 11 a entendu Robespierre prononcer son nom , et dans quelle phrase? « Les administrateurs suprêmes de nos finances sont des Rrissotins, des Feuillants, des aristocrates et des fripons connus; ce sont les Cambon, les Mallarmé , les Ramel. » Cambon repousse avec énergie cette attaque injuste et insensée Robespierre se défend d'avoir accusé les intentions de Cambon, mais il persiste à lui reprocher d'avoir fait rendre le dernier décret sur le viager, dont le résultat, dit-il, est de désoler les pauvres « Cela est faux! » s'écrie impétueusement Cambon. Rillaud-Varenne repousse l'envoi aux communes : « Ce discours inculpe les Comités; qu'on le soumette donc d'abord à un examen sévère! » — «Ce n'est pas le Comité en masse que j'attaque, » répond Robespierre, et il demande la liberté d'exprimer son opinion. A ces mots, un grand nombre de membres se lèvent à la fois, et s'écrient : « Nous le demandons tous! » Billaud-Varenne reprend : « Il faut arracher le masque sur quelque visage qu'il se trouve; et, s'il est vrai que nous ne jouissions pas de la liberté des opinions, j'aime mieux que mon cadavre serve de trône à un ambitieux. que de devenir, par mon silence, le complice de ses forfaits. Panis se plaint de l'influence que Robespierre exerce aux Jacobins. Il raconte qu'un homme, dans le club, lui a dit que son nom à lui , Panis , figurait sur une liste de proscription Est-ce vrai? Il lui faut une explication à cet égard, ainsi q sur le compte de Fouché. Robespierre, fièrement .. • « On ne retirera jamais de moi une rétractation qui n'est pas dans mon cœur En jetant mon bouclier, je me suis présenté à découvert à mes ennemis ! je n'ai flatté personne, je ne crains personne, je n'ai calomnié personne; » et, Charlier proposant le renvoi du discours à l'examen des Comités ■ « Quoi ! s'écrie Robespierre, j'aurai eu le courage de venir déposer dans le sein de la Convention des vérités que je crois nécessaires au salut de la patrie, et l'on renverrait mon discours à l'examen des membres que j'accuse! » On murmure; et. au contraire, on applaudit à Charlier, disant : « Quand on se vante d'avoir le courage de la vertu, il faut avoir celui de la vérité. Nommez ceux que vous accusez. — Oui, oui! nommez-les! » crient plusieurs membres.
Cette vive sommation donnait le secret de l'émotion qui régnait dans l'Assemblée. Le grand défaut du discours de Ro bespierre, comme acte politique, était de laisser clans le vague ce qu'il importait à tous de bien connaître. Beaucoup se crurent menacés par lui, auxquels il ne songeait même pas. S'il eût nommé, ainsi qu'on l'y invitait, les quelques hommes qu'il entendait dénoncer, il se serait probablement assuré, sinon l'appui, au moins la neutralité de ceux dont il aurait de la sorte dissipé l'inquiétude II n'en fit rien, et fut perdu. Amar ayant appuyé sur ce que les Comités étaient en cause, et Tlurion, sur ce que les présomptions étaient en leur faveur, attendu qu'un homme seul ne pouvait prétendre avoir raison contre plusieurs, l'Assemblée, après quelques paroles équivoques de Rarère, rapporta le décret qui ordonnait l'envoi du discours de Robespierre à toutes les communes. Ce n'était encore là qu'un échec parlementaire; mais les circonstances lui imprimaient un caractère sinistre....
Robespierre ne pouvait s'y tromper. Cependant, de retour dans sa demeure, il montra beaucoup de sérénité, s'imposan sans doute cet effort pour rassurer la tendresse alarmée de ls jeune fille qui l'aimait. Il parla tranquillement de la séance, de son résultat, et dit : « Je n'attends plus rien de la Mon-
tagne. Ils veulent se défaire de moi comme d'un tyran , mais la masse de l'Assemblée m'entendra. ».I1 alla ensuite se promener aux Champs-Elysées, avec sa fiancée. Ils marchèrent quelque temps en silence, suivis du fidèle Broun t. Éléonore était triste et rêveuse. Robespierre lui faisait remarquer que le soleil, qui se couchait en ce moment à l'horizon, était trèsrouge. « C'est du beau temps pour demain, » dit -elle.
Le soir, les Jacobins se réunirent, pleins d'une sombre indignation. Billaud-Varenne, qui n'avait point paru au club depuis plus de quatre mois, était là. Collot-d'Herbois y était aussi. Robespierre paraît. Tous trois, ils demandent la parole : c'est au dernier qu'on l'accorde, et il débute par ces paroles solennelles : « Aux agitations de cette assemblée, il est aisé de s'apercevoir qu'elle n'ignore pas ce qui s'est passé ce matin dans la Convention. Les factieux craignent d'être dévoilés en présence du peuple Mais je les remercie de s'être signalés d'une manière aussi prononcée, et de m'avoir mieux fait connaître mes ennemis et ceux de la patrie. » Il donne ensuite lecture de son discours, qui est couvert d'applaudissements. La lecture achevée : « Ce que vous venez d'entendre , dit-il, est mon testament de mort. Je l'ai vu aujourd'hui : la ligue des méchants est tellement forte, que je ne puis espérer de lui échapper. Je succombe sans regret. Je vous laisse ma mémoire, et vous la défendrez. » Gomme il parlait de boire la ciguë ; « Je la boirai avec toi, » s'écria David. Dumas prend alors la parole, et dit qu'un complot existe ; que cela n'est pas douteux ; que le gouvernement est contre-révolutionnaire. Puis, le visage tourné vers Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois : « Il est étrange que des hommes qui, depuis plusieurs mois, gardent le silence, soient si pressés de le rompre aujourd'hui, pour s'opposer sans doute aux vérités foudroyantes que Robespierre vient de faire entendre. Il est facile de reconnaître en eux les héritiers d'Hébert et de Danton; ils seront aussi, je le leur prédis, héritiers du sort de ces conspirateurs. » Collot se présente à la tribune . on le couvre de huées. Il rappelle Admirai, la tentative de meurtre dont il a failli être victime : des risées lui répondent. Frémissant, hors de lui, Billaud-Varenne se lève à son tour, et d'une voix tremblante de colère . « Où sont les Jacobins? Je ne les retrouve plus. Quoi! un représentant du peuple rappelle qu'il a été au moment de périr victime de son patriotisme, et on l'insulte! Quand les choses en sont là, il n'y a plus qu'à s'envelopper la tête de son manteau et à attendre les poignards. » L'orateur est interrompu par de grands cris; il veut continuer : sa voix meurt clans le tumulte. Il faut à Collot-d'Herbois toute la force de son organe pour faire entendre qu'il soupçonne les intentions de Bobespierre. Assailli d'imprécations, il est forcé d'abandonner la tribune. Un bruit affreux gronde dans la salle Mais, à la voix de Gouthon, profond silence Lui, demande qu'on ouvre le débat sur la plus dangereuse des conspirations qui aient jamais été ourdies, et il ajoute « Nous verrons les conspirateurs à cette tribune. Ils pâliront en présence du peuple; ils seront confondus, ils périront » Ces mots soulèvent des acclamations passionnées . les chapeaux sont agités en l'air; la plupart des membres sont debout , on entend le cri : « Les conspirateurs à la guillotine! » Au milieu de cette exaltation extraordinaire, une petite fraction de l'Assemblée reste muette, immobile Le délire ne connaît plus de bornes, on se menace; et ceux de la minorité sortent en criant que la majorité est fanatisée. \ Le bruit courut qu'avant la fin de la séance Collot-d'Her-
bois, effrayé du spectacle qu'il avait sous les yeux, s'était jeté aux pieds de Robespierre, le suppliant de se réconcilier avec les Comités
Ce qui est sûr, c'est que si, dans ce moment, Robespierre eût été homme à recourir à la violence, à fouler aux pieds ses principes, et à faire de l'enthousiasme de ses partisans le levier d'une insurrection contre cette représentation nationale qu'on l'avait tant accusé de vouloir détruire, l'occasion ne pouvait être plus favorable. Aussi Payan et Coffinhal le pressèrent-ils d'en profiter, s'offrant à marcher droit aux Comités, gardés à peine par quelques gendarmes, et à désarmer ainsi le pouvoir. Mais sa conscience contredisait ses amis il écouta sa conscience, et enchaîna, dans ces heures décisives, l'énergie de Payan et de Coffinhal, aimant mieux commettre une faute irréparable qu'abdiquer ses croyances.
Or, pendant qu'il faisait de la sorte dépendre son sort du vote de la Convention , ses adversaires n'épargnaient rien pour préparer une décision qui lui fût contraire. Parmi les plus ardents, se distinguait Tallien, qui, la veille (7 thermidor), avait reçu de Mme de Fontenai, détenue aux Carmes, une lettre ainsi conçue . «L'administrateur de la police sort d'ici; il est venu m'annoncer que demain je monterai au tribunal, c'est-à-dire sur l'échafaud. Cela ressemble bien peu au rêve que j'ai fait cette nuit . Robespierre n'existait plus et les prisons étaient ouvertes. Mais grâce à votre insigne lâcheté , il ne se trouvera plus personne en France capable de le réaliser. » Des émissaires de cette partie de la Montagne que conduisaient Bourdon (de l'OiseJ et Tallien vont donc trouver Palasne-Champeaux, Boissy-d'Anglas et Durand de Maillane, membres du côté droit, dont l'exemple devait entraîner les autres. Ce qu'ils proposent, c'est un rapprochement qui mette fin aux nombreux assassinats dont ils ne manquent pas de déclarer Bobespierre l'auteur, et que leur but, disent-ils , est d'arrêter. « La protection politique qu'il vous a accordée n'est que passagère, ajoutent-ils, et votoe tour arrivera. » Renvoyés, ils se présentent de nouveau, sont renvoyés une seconde fois, reviennent à la charge, et enfin l'emportent. L'alliance monstrueuse qui allait sceller la ruine de la République fut conclue.
La longue hésitation que ceux du côté droit mirent à se décider montre assez combien ils avaient compté sur la modération de Robespierre. Mais ses ennemis eurent l'habileté de s'approprier sa politique pour mieux l'abattre Convaincus que leur unique moyen de salut désormais était dans l'appui du côté droit, et qu'un pareil appui avait pour condition nécessaire la cessation de ce régime de terreur dont ils avaient été jusqu'alors les représentants les plus farouches, des hommes tels que Fréron, Bourdon (de l'Oise), Tallien, Fouché, se convertirent soudain à l'horreur du sang dont ils avaient les mains toutes tachées ; comme résultat de l'adhésion qu'ils imploraient en quelque sorte à deux genoux , ils montrèrent la guillotine suspendant ses ravages. Ainsi , de quelque façon que la lutte désormais se dénouât, il devenait clair pour ceux du côté droit qu'ils étaient à la veille de sortir d'un régime qu'ils détestaient. Mais, cela étant, quel motif, après les incertitudes que Durand de Maillane a constatées,—le fit pencher, lui et ses amis, en faveur des adversaires de Robespierre ? Ce motif , Durand de Maillane a cru devoir le taire , mais la suite des événements ne l'a que trop bien révélée Les membres du côté droit étaient, au fond, royalistes. Us comprirent tout de suite que le triomphe de Robespierre serait la fin de la Terreur révolutionnaire, mais non celle de la Révolution, tandis que le triomphe de ses ennemis leur promettait, du même coup, et la fin de l'une et celle de l'autre ! Us prirent le parti qui, en les délivrant de la guillotine, les délivrait aussi de la République.
Paris, dans la soirée du 8 thermidor, présenta un aspect
TESTAMENT DE MORT
étrange. Les Comités et leurs partisans avaient eu soin de semer toutes sortes de rumeurs propres à servir leurs colères. Talrna, ce soir-là, jouait, au théâtre de la République, la tragédie i'Épicharis et Néron, de Legouvé; et, comme la pièce prêtait à des allusions menaçantes, les conjurés et leurs partisans s'y étaient donné rendez-vous. Plusieurs passages qui semblaient se rapporter à la situation furent applaudis avec transport, celui-ci, par exemple, qui contenait un encouragement enveloppé dans un reproche .
Quelle indigne terreur de votre âme s'empare ? Et pourquoi voulez- vous, Romains, qu'on se sépare? Voilà donc les grands cœurs qui devaient tout souffrir! Ils osent conspirer et craignent de mourir !
Cependant, la nuit était descendue sur la ville, et les membres du Comité de salut public, rassemblés dans le lieu ordinaire de leurs séances, travaillaient avec une préoccupation tragique au dénoûment qui se préparait Ni Robespierre ni Gouthon n'étaient présents. Mais Saint-Just siégeait, gardant un morne silence, jetant de temps en temps sur ses collègues un regard observateur, et se montrant aussi incapable d'inquiétude que de repos. Il venait d'envoyer à un copiste les dix-huit premières pages d'un rapport qu'il se proposait de lire le lendemain à la Convention II avait annoncé froidement au Comité ce rapport, dans lequel il ne cachait pas que plusieurs de ses collègues étaient accusés Tout à coup , la porte s'ouvre, et l'on voit entrer Gollot-d'Herbois, pâle, les yeux ardents. Saint-Just, d'une voix calme et avec un air impassible, lui demande ce qu'il y a de nouveau aux Jacobins. A cette question, Collot-d'Herbois, pris d'un accès de rage, se répand en invectives contre Saint-Just, qu'il appelle « un lâche, un hypocrite, une boîte à apophthegmes. » « Vous êtes trois scélérats qui croyez nous conduire à la perte de la patrie, mais la liberté survivra à vos horribles trames. » Elie Lacoste, se levant en fureur, tonne contre ce qu'il nomme le triumvirat, et, à son tour, Barère s'écrie : « Vous voulez partager les dépouilles de la patrie entre un écloppé, un enfant et un scélérat. Je ne vous donnerais pas une basse-cour à gouverner » A ce .débordement d'injures, Saint-Just opposait une tranquillité méprisante. « Il était de marbre. » Il eut pourtant un instant d'émotion qu'indiqua la subite pâleur de son visage, lorsque Collot-d'Herbois lui dit. « Je suis sur que tu as dans tes poches des calomnies dirigées contre nous. » Sans prononcer un mot, il vida ses poches, et étala sur la table des papiers que personne ne voulut lire. A une nouvelle et violente sortie de Collot-d'Herbois, il répondit qu'il lirait son rapport le lendemain au Comité, et en ferait le sacrifice si on ne l'approuvait pas, ne dissimulant point, d'ailleurs, qu'il contenait contre Collot-d'Herbois une inculpation basée sur des propos tenus par ce dernier dans un lieu public et relatifs à Robespierre. En entendant tracer le tableau des malheureuses circonstances où se trouvait la chose publique, il se montra surpris de n'être point dans la confidence de ces dangers; il dit qu'il ne concevait pas cette manière d'improviser la foudre à chaque instant, et il conjura ses collègues, au nom de la République, « de revenir à des idées plus justes, à des mesures plus sages. »
Il était environ une heure du matin , quand Laurent Lecointre est annoncé. Il venait presser le Comité d'ordonner l'arrestation d'Henriot, du maire de Paris Lescot-Fleuriot, et de l'agent national Payan ; il insista sur ce que Lecointre, son frère, capitaine dans la garde nationale, avait reçu l'ordre de se tenir prêt et en armes avec sa compagnie. Une
demi-heure après, paraît Fréron, qu'amenaient les mêmes inquiétudes Ferait-on arrêter le commandant de la garde nationale, l'agent national, le maire? Sur cette question 1 •râlante, il s'éleva entre Saint-Just et Collot-d'Herbois un vif débat qu'interrompit la présence de Cambon. Le frère de Lecointre avait offert au Comité de le venir défendre avec son bataillon. Cette offre, quoique appuyée vivement par Cambon, fut refusée, sur ce qu'on n'avait rien à craindre des amis de la liberté, et sur ce qu'on ne craignait pas les assassins. Toutefois le Comité jugea prudent d'appeler dans son sein le maire et l'agent national, pour les retenir auprès de lui et les empêcher par là de correspondre avec leur parti
A cinq heures, Saint-Just sortit On l'attendait à dix heures, moment indiqué par lui pour la communication de son rapport. Ce fut Couthon qui entra. D'un air assez troublé, il demande à connaître le sujet de la délibération On l'informe qu'il s'agit de faire destituer par la Convention les chefs de la force publique, de les arrêter, de publier une proclamation. « C'est la contre-révolution, s'écrie-t-il , vous allez produire dans Paris un mouvement terrible. » Le Comité tout entier s'élève contre Gouthon , et un échange d'apostrophes violentes a lieu entre lui et Carnot. Il était midi en ce moment Un huissier de la Convention vient avertir que Saint- Just est à la tribune. Il porte en même temps une lettre de ce député, ainsi conçue : « L'injustice a flétri mon cœur : je vais l'ouvrir à la Convention nationale. » On veut garder cette lettre, Couthon la déchire Rhul se lève et s'écrie : « Allons démasquer ces scélérats, ou présenter nos tètes à la Convention »
Quelques instants avant la séance, Bourdon ('de l'Oise), rencontrant Durand de Maillane dans la galerie, lui avait touché la main en prononçant ces mots caractéristiques ■ « 0 les braves gens que les gens du côté droit ' » Durand de Maillane monte dans la salle de la Liberté, et s'y promène un instant avec Rovère. Tallien les aborde, mais il les quitte presque aussitôt en disant : « Voilà Saint-Just à la tribune; il faut en finir. »