CHAPITRE Ylt
LE DENOUMET
E rapport de Saint-Just s'ouvrait par celte belle déclaration « Je ne suis d'aucune faction , je les combattrai toutes. Elles ne s'éteindront jamais que par les institutions qui produiront les garanties , poseront la borne de l'autorité, et feront ployer sans retour l'orgueil humain sous le joug de la liberté publique. »
Soulevant ensuite d'une main à la fois résolue et prudente le voile qui avait jusqu'alors couvert les délibérations du Comité de salut public , Samt-Just racontait avec gravité comment la discorde s'y était introduite. L'origine du mal était dans la jalousie que l'ascendant moral d'un homme avait fait naître.
« Cet homme, éloigné du Comité par les plus amers traitements, lorsque le Comité n'était plus, en effet, composé que de deux ou trois membres, se justifie devant vous. Il ne s'explique point, à la vérité, assez clairement, mais son éloignement et l'amertume de son âme peuvent excuser quelque
chose, il ne sait point l'histoire de sa persécution, il ne connaît que son malheur. On le constitue en tyran de l'opinion. Il faut crue je m'explique là-dessus, et que je porte la flamme sur un sophisme qui tendrait à faire proscrire le mérite Et quel droit exclusif avez -vous sur l'opinion, vous qui trouvez un crime dans l'art de toucher des âmes? Trouvez-vous mauvais que l'on soit sensible? Etes-vous donc de la cour de Philippe, vous qui faites la guerre à l'éloquence? Un tyran de l'opinion ! Qui vous empêche de disputer l'estime de la patrie, vous qui trouvez mauvais qu'on la captive? Il n'est point de despote au monde, si ce n'est Richelieu, qui se soit offensé de la célébrité d'un écrivain. Est-il un triomphe plus désintéressé? Gaton aurait chassé de Rome le mauvais citoyen qui eût appelé l'éloquence dans la tribune aux harangues le tyran de l'opinion. Personne n'a le droit de stipuler pour elle ; elle se donne à la raison, et son empire n'est point le pouvoir des gouvernements. »
C'est ainsi que Saint -Just s'étudiait à mettre les esprits en garde contre ce ver rongeur qui, dans toutes les républiques, s'attache aux racines de l'égalité : l'envie ! Du reste, il se défendait, d'un ton fier, de l'idée de flatter Robespierre .. « Je le défends parce qu'il m'a paru irréprochable, et je l'accuserais lui-même s'il devenait criminel. »
Saint-Just dénonçait aussi comme un élément actif de division l'orgueil : « La journée de Fleurus a contribué à ouvrir la Belgique. Je désire qu'on rende justice à tout le monde , et qu'on honore des victoires , mais non point de manière à honorer le gouvernement plus que les armées ; car il n'y a que ceux qui sont dans les batailles qui les gagnent, et il n'y a que ceux qui sont puissants qui en profitent. Il faut donc louer les victoires et s'oublier soi-même. Si tout le monde avait été modeste, nous serions fort paisibles. »
Ce passage, évidemment dirigé contre les fanfares de Barère, faisait suite, dans le rapport, à un blâme qui atteignait Carnot, auquel l'orateur reprochait, sans le nommer, d'avoir pris, en dehors de ses collègues, une mesure propre à compromettre le succès de la campagne par l'affaiblissement inopportun et inexpliqué de l'armée de Sambre-et-Meuse.
Ce n'était , toutefois , ni sur Barère ni sur Carnot que Saint-Just faisait particulièrement peser sa parole. Collotd'Herbois , et surtout Billaud-Varenne , voilà les hommes qu'il dénonçait comme ayant formé le plan « d'usurper le pouvoir en immolant une partie des membres du Comité et en dispersant les autres dans la République. »
De fait, entre les mains de qui s'était trouvé concentré, dans les derniers temps, le pouvoir du Comité de salut public ? Pendant que lui-même, Saint-Just, était au camp, et que les infirmités de Couthon le retenaient souvent chez lui, et que Robespierre vivait à l'écart, est-ce que Saint- André et Prieur (de la Marne) n'étaient pas en mission, et Prieur (de la Côte-d'Or), Lindet, ensevelis dans leurs bureaux? Restaient donc Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois, Carnot et Barère, à qui seuls se pouvait appliquer ce mot de Saint-Just : « Le reste, qui exerçait l'autorité de tous, me paraît avoir essayé de profiter de leur absence. »
Mais, plus loin, il restreignait encore ses accusations, en ne désignant par leurs noms que Collot-d'Herbois et Billaud- Varenne. Déjà il avait montré celui-ci tenant depuis quelques jours une conduite obscure, annonçant par des paroles entrecoupées des inquiétudes mystérieuses dont le dernier mot expirait toujours sur ses lèvres, tantôt murmurant le nom de Pisistrate, tantôt pâle, silencieux, l'œil fixe, « arrangeant ses traits altérés. »
Au surplus, même à l'égard de Billaud-Varenne et de
Collot-d'Herbois, Samt-Just ne demandait aucune décision violente.
« Je ne conclus pas, disait-il en terminant, contre ceux que j'ai nommés; je désire qu'ils se justifient et que nous devenions plus sages.
« Je propose le décret suivant :
« La Convention nationale décrète que les institutions qui seront incessamment rédigées présenteront les moyens que le gouvernement, sans rien perdre de son ressort révolutionnaire, ne puisse tendre à l'arbitraire, favoriser l'ambition, et opprimer ou usurper la représentation nationale. »
Ainsi, l'on avait accusé les Robespiemstes de vouloir une dictature, et ce qu'ils venaient proposer, par l'organe de Saint-Just, c'était un régime de garanties qui rendit la dictature impossible !
On les avait accusés de viser droit au cœur de la représentation nationale, et Saint-Just demandait qu'on frappât d'impuissance quiconque tendrait à l'usurper ou à l'opprimer.
On avait accusé les Robespierristes de rêver l'immolation du pouvoir multiple du Comité à l'action d'un seul, et Saint- Just venait dire : « Vous devez regarder comme un acte de tyrannie toute délibération du Comité qui ne sera point signée de six membres. »
Quel prétexte, après cela, pouvait-il rester aux alarmes affectées si bruyamment parles conjurés?
Il est vrai que Saint-Just dénonçait deux de ses collègues; mais que leur reprochait-il? Des vues ambitieuses, rien de plus; de sorte qu'il n'était pas jusqu'à la nature du reproche qui ne servît de réponse à ce qu'on avait tant dit et répété touchant les projets de dictature caressés par Robespierre et les siens. Encore faut-il remarquer que Samt-Just se contentait de conclure à un calme examen des griefs énoncés, appelant ses deux collègues à se justifier, et exprimant le désir qu'ils y parvinssent.
Mais la lumière était précisément ce que les conjurés redoutaient, ce qu'ils avaient d'avance résolu d'éviter à tout prix. A l'égard de Robespierre, de Couthon , de Saint-Just, leur mot d'ordre était : « Tuons-les sans les entendre. »
Aussi le rapport que. nous venons d'analyser ne fut-il pas lu. A peine Saint-Just avait-il prononcé les premiers mots, que Tallien l'interrompt brusquement
« Je réclame la parole pour une motion d'ordre. L'orateur a commencé par dire qu'il n'était d'aucune faction; je dis la même chose.... Aucun bon citoyen ne peut retenir ses larmes sur le sort malheureux auquel la chose publique est abandonnée. Partout on ne voit que division. Hier, un membre du gouvernement s'en est isolé, a prononcé un discours en son nom particulier, aujourd'hui un autre fait la même chose Je demande que le voile soit entièrement déchiré. »
Au milieu des applaudissements que ces paroles soulèvent, Billaud-Varenne, vivement agité, se dirige vers la tribune. Un effroyable orage va éclater , mais quelles seront les suites ? Barère, soit remords, soit pressentiment de l'avenir, se penche à l'oreille de Billaud, et lui dit ; « N'attaque point Robespierre, laisse là Couthon et Saint-Just. »
Sagesse tardive ! Il est lancé, ce char qui finira par écraser ceux qui le mirent en mouvement.
« Hier, s'écrie Billaud-Varenne furieux, la Société des Jacobins était remplie de gens apostés , puisque aucun n'avait de carte; hier, on a développé dans cette société l'intention d'égorger la Convention nationale. »
Le fait était faux, Billaud-Varenne le savait faux ; et, dans le même discours, il se donna un démenti, en disant . « Hier,
LE DÉNOUMENT
le président du Tribunal révolutionnaire a proposé aux Jacobins de chasser de la Convention tous les hommes impurs, ceux que l'on veut sacrifier. » Mais quelle place pour la vérité dans un appel aux poignards !
Etendant la main : « Je vois sur la Montagne un de ces hommes qui menaçaient les représentants du peuple ; le voilà! » Un cri s'élève : « Arrêtez-le! arrêtez-le! » Et l'individu, saisi aussitôt, est traîné hors de la salle, au bruit d'applaudissements redoublés.
Si jamais réquisitoire fut misérable, ce fut celui qui tomba, en cette occasion , des lèvres frémissantes de Billaud- Varenne. Tout ce qu'il trouva contre Saint-Just, c'est qu'il n'avait pas tenu sa promesse de communiquer son rapport au Comité avant de l'aller lire à la tribune. Tout ce qu'il trouva contre Robespierre, c'est que le chef de la garde nationale, Henriot, avait été dénoncé par le Tribunal révolutionnahe comme complice d'Hébert, et que Lavalette, recommandé par Robespierre, était un ancien noble. Robespierre accusé d'être à la fois hébertiste et royaliste ! Un de ses crimes, suivant Billaud- Varenne , c'était de lui avoir disputé, à lui Billaud, la tête de Danton. L'orateur était à ce point hors de lui, qu'il courut le risque de se rendre ridicule en reprochant à un homme dont la probité, en tout cas, était inattaquable, d'avoir empêché l'arrestation d'un secrétaire du Comité, coupable de vol. Encore une fois, la question était, non de prouver, mais de tuer.
A ce cri de la haine : « L'Assemblée est entre deux égorgements ; elle périra si elle est faible , » la haine répondit avec transport. On vit les chapeaux s'agiter en l'air, des acclamations passionnées firent retentir l'enceinte , et quand Billaud-Varenne dit : « Je ne crois pas qu'il y ait ici un seul représentant qui voulût exister sous un tyran, » le cri Périssent les tyrans! parti de divers points de la salle, promit une nouvelle proie au bourreau.
Robespierre se lève pour se défendre ; des clameurs systématiques étouffent sa voix. Il invoque un droit que les tyrans seuls méconnaissent, et c'est en criant : « A bas le tyran! » qu'on le lui refuse ! Lecointre veut qu'on lui accorde la parole pendant une demi-heure, mais Mallarmé le conjure de ne pas insister , attendu que Robespierre , si on le laissait parler, pourrait surprendre en sa faveur les consciences indécises, et que « retarder d'un moment serait une faute irréparable. »
En d'autres termes, on s'exposait à perdre le bénéfice du vote convenu, si ce vote n'était pas un assassinat !« Je désire qu'ils se justifient, » avait dit Saint-Just en dénonçant Collot-d'Herbois et Billaud-Varenne. Ce simple rapprochement montre de reste de quel côté était ici la vérité, et de quel côté la tyrannie.
Tallien prend de nouveau la parole. Il dit, à l'adresse de la Montagne : « Nous ne sommes pas modérés. » Il dit, à l'adresse du côté droit : « Nous voulons que le Tribunal révolutionnaire traite les accusés avec décence et justice. » Que a'ose-t-on, quand on est d'avance sur de la victoire? C'est Tallien, oui, Tallien, qui accusa Robespierre d'être servi par « des hommes perdus de débauche. » Il propose l'arrestation d'Henriot , de son état-major , et aussi la permanence de l'Assemblée, jusqu'à ce que le glaive de la loi ait assuré la Révolution. Il s'était écrié, en commençant : « Je me suis armé d'un poignard pour percer le sein du nouveau Cromwell, si la Convention n'avait pas le courage de le décréter d'accusation. » Et il l'avait agité, du haut de la tribune, ce poignard! Et l'Assemblée avait applaudi à ce projet de violer sa souveraineté par un meurtre !
Les propositions de Tallien furent votées d'acclamation; mais on entendait frapper de bien autres coups. A l'arrestation d'Henriot, Billaud-Varenne demande et obtient qu'un ajoute celle de Dumas, celle de Dufraisse, celle de Boulanger.— Ce dernier, contradiction bien étrange! pour avoir été le complice d'Hébert et l'ami de Danton. — Delmas fait mettre sur la liste les adjudants et aides de camp d'Henriot, parce qu'il « est impossible qu'il n'ait pas eu l'adresse de s'entourer de conspirateurs. »
Robespierre alors demande à être écouté, sa voix meurt au milieu du tumulte : « Non, non, à bas le tyran ! »
Jamais, peut-être, dans le monde, l'iniquité ne se produisit avec plus de scandale. Si, du moins, on avait accordé la parole aux partisans de cet homme qu'on opprimait de la sorte au nom de la liberté ! Mais Le Bas, lui aussi, avait été brutalement condamné à se taire. La parole était à l'assassinat.
Elle fut donnée à Barère.
Barère était l'homme des partis qui triomphent, et, d'autre part, il sentait que la chute de Robespierre entraînerait bien d'autres chutes ! Il ne l'attaqua donc que d'une manière in directe, sans prononcer aucun nom. Il alla même jusqu'à proposer, dans un projet de décret présenté au nom des deux Comités, qu'on mît la représentation nationale sous la sauvegarde du « maire de Paris et de l'agent national , » en les rendant responsables sur leur tête, de tous les troubles qui pourraient survenir dans Paris. Seulement, il demandait que le grade de commandant général de la garde nationale fût supprimé, et que chaque chef de légion commandât à son tour.
L'Assemblée adopta ce projet, ainsi que celui d'une proclamation qui invitait le peuple à se rallier autour d'elle.
Les heures s'écoulaient.... Vadier s'étant mis à parler longuement de li loi du 22 prairial, de l'affaire de Catherine Théot, d'un certain Taschereau qu'il prétendait être un espion, et de Bazire, de Camille Desmoulins , dont, il faisait un crime à Robespierre d'avoir pris la défense, Tallien tremble que ces divagations d'un vieillard ne laissent aux colères excitées le temps de se refroidir, et à la Convention le temps de revenir à elle-même. « Je demande à ramener la discussion à son vrai point, » s'écrie-t-il. « Je saurai bien l'y ramener, » répond Robespierre. Et les murmures couvrent sa voix. Tallien l'accusant d'avoir fait arrêter des patriotes, Robespierre l'interrompt : « C'est faux je » Le tumulte
recommence L'infortuné tourna les yeux du côté de la Montagne. 0 désertion trop semblable à un suicide ! Les uns restent immobiles; les autres, n'osant soutenir ce regard qui les trouble, détournent la tête. Alors, pâle, indigné, et d'un mouvement machinal, roulant entre ses doigts un canif ouvert, Robespierre invoque tous les côtés de l'Assemblée. Mais non : leur parti est pris d'écraser sa parole sous leurs clameurs. Lui, le visage tourné vers le président : « Président de brigands, accorde-moi la parole, ou décrète que tu veux ni assassiner. » Thuriot, qui vient de remplacer Gollot-d'Herbois au fauteuil, ne répond qu'en agitant sa sonnette d'une main implacable. C'est alors que, voyant Robespierre épuisé, haletant, Garnier (de l'Aube) lui lança cette insulte : « Le sang de Danton t'étouffe. » Foudroyante fut la réponse de Robespierre : « C'est donc Danton que vous voulez venger?... Lâches ! pourquoi ne l'avez-vous pas défendu ? »
Bien que, selon l'expression de Tallien, les conjurés fussent convenus « d'en finir, » aucun d'eux n'avait encore osé prononcer, en l'appliquant à un homme tel que Robespierre, le mot décisif arrestation. Ce fut le député Louchet qui le
jeta au milieu du bruit. Or qui était ce Louchet? un des plus violents Terroristes de l'Assemblée. La motion était attendue ; et pourtant, quand elle se produisit, il y eut comme un mouvement général de stupeur. Le Moniteur, écrit par les vainqueurs le lendemain de la victoire, ne dit pas qu'après la motion de Louchet les applaudissements furent « d'abord isolés; » mais le fait est constant, et l'on peut bien croire que, pour en propager la contagion, les conjurés n'épargnèrent rien : ils y réussirent. Loseau ayant appuyé la proposition de Louchet, par le motif que « Robespierre avait été dominateur, » on cria de toutes parts : Aux voix! aux voix !
En ce moment, un jeune homme, Robespierre jeune , se lève, et, plein d'une émotion magnanime : « Je suis aussi coupable que mon frère; je partage ses vertus, je veux partager son sort. Je demande aussi le décret d'accusation. » Quelques-uns sont attendris ; mais la majorité annonce, par un mouvement d'indifférence , « qu'elle accepte ce vote généreux. » La mesure était comblée. Robespierre pousse des cris déchirants; il apostrophe le président, il apostrophe l'Assemblée avec la véhémence d'un cœur réduit au désespoir; il ne veut pas que son frère meure pour lui : qu'on lui laisse au moins défendre son frère ! — Non, non, non! — Charles Duval, l'auteur du Journal des Hommes libres, feuille si sanguinaire qu'elle était connue sous le nom de Journal des Tigres, demande dérisoirement si l'on permettra qu'un homme soit le maître delà Convention. « Ah! qu'un tyran est dur à abattre ! » s'écrie Fréron, le mitrailleur des Toulonnais. Loseau insiste pour l'immédiate arrestation des deux frères. Rillaud-Varenne prononçant le nom de Couthon, Couthon revendique avec courage et noblesse sa part de responsabilité dans les actes de Robespierre. L'arrestation est décrétée, et tous les membres, se levant, crient vive la République!
Robespierre : « La République! elle est perdue! car les brigands triomphent ! »
Ce qui est digne de vivre éternellement dans la mémoire des hommes, c'est que ceux des Robespierristes que venait mettre à l'épreuve ce drame terrible se montrèrent unis par , les nœuds 'd'une amitié aussi tendre qu'intrépide. Nul ne chancela, nul ne renia la foi commune. Lorsqu'ils virent qu'un d'eux allait mourir, tous eurent soif de la mort. Vainement des mains officieuses essayèrent-elles de retenir Le Ras s'élançant vers la tribune pour y annoncer sa résolution de suivre ses amis au tombeau; il se débattit avec tant de violence, que son habit était en pièces, lorsque, émule héroïque du dévouement de Robespierre jeune, il s'écria . « Je ne veux point partager l'opprobre de ce décret. Je demande aussi à être arrêté. » David, si faible le lendemain, n'assistait pas à cette séance; Barère l'avait empêché d'y venir, dans l'intention de le sauver. Saint-Just, qui n'avait pas quitté la tribune, gardait le silence, contemplant la Convention avec le sourire du dédain. Quand on le somma de déposer son rapport, il le tendit de l'air d'un homme dont la pensée a pris son essor vers les régions sereines. Quant à Couthon, entendant Fréron lui reprocher d'avoir voulu « monter au trône sur les cadavres des représentants du peuple, » il haussa les épaules, et, montrant ses membres paralysés, il dit : « Je voulais arriver au trône, moi! »
C'en est fait : le décret d'arrestation est rendu contre les deux Robespierre, contre Saint-Just, contre Le Bas, contre Couthon; et le président ordonne qu'on l'exécute. Mais arrêter Robespierre! arrêter Saint Just ! Les huissiers s'avancent tout interdits et leur obéissance chancelle. Cependant, appelés de toutes parts à la barre, les cinq députés y descendent,
et tandis que Collot-d'Herbois félicite l'Assemblée d'avoir échappé à un second 31 mai, calomnie à laquelle Robespierre vient de répondre par un démenti, et qu'il réfutera bien mieux encore, comme on va le voir, par sa mort; tandis que les membres du Comité de sûreté générale, avertis qu'ils sont attendus au lieu ordinaire de leurs séances, traversent la salle en triomphe, des gendarmes paraissent, et, dans la personne des prisonniers, emmènent la République.
Il était, en ce moment, cinq heures et demie. La séance fut déclarée suspendue jusqu'à sept heures.
Arrêtons-nous ici un instant, et voyons si, dans Robespierre, ce fut la Terreur que les conjurés, comme ils eurent l'effronterie de le prétendre plus tard, entendirent frapper. Quels sont les crimes qui, dans la séance du 9 thermidor, sont imputés à Robespierre? Lui reproche-t-on d'avoir personnifié un régime de sang, poussé aux excès révolutionnaires, rempli les prisons, vanté le règne de la guillotine? Non : ce qu'on lui impute, au contraire, c'est d'avoir protégé d'anciens nobles, fait destituer le plus fougueux des comités révolutionnaires de Paris, défendu Camille Desmoulins, et essayé de sauver Danton. Laurent Lecointre assure que, lorsque ce dernier reproche fut articulé par Rillaud-Varenne, des murmures s'étant élevés, Rillaud dit insolemment : « On murmure, je crois! » Le Moniteur ne rapporte pas ce mot, et Billaud-Varenne l'a nié ; mais ce qu'il ne nia jamais, et ce que le Moniteur rapporte, c'est qu'il prononça, en effet, dans la séance du 9 thermidor, ces paroles caractéristiques : « La première fois que je dénonçai Danton au Comité, Robespierre se leva comme un furieux, disant qu'il voyait mes intentions, que Je voulais perdre les meilleurs patriotes. Gela me fit voir l'abîme creusé sous nos pas. » Qu'on ajoute à ces crimes celui d'avoir attaqué les Comités dans le club des Jacobins, celui d'avoir été « dominateur, » suivant l'expression de Loseau, et celui d'avoir menacé cinq ou six Terroristes de la trempe de Fouché ou de Talhen, et l'on aura le complément des motifs pour lesquels les Thermidoriens, de leur propre aveu, firent le 9 thermidor. Ce fut Louchet, on l'a vu, qui proposa le décret d'arrestation, et trois semaines après, ce même Louchet demandait, comme unique moyen de salut public, la mise à l'ordre du jour de la Terreur! « tant était sanguinaire, écrit l'historien tory Wilson Croker, l'esprit dont était animé le parti qui, en cette occasion, s'éleva contre Robespierre ! »
Ce jour-là, et avant qu'on sût dans Paris ce qui se passait à la Convention, Fouquier-Tinville était allé dîner en face du Pont-Rouge, chez un nommé Vergne. Gomme il sortait du tribunal, un royaliste l'aborde. C'était Samson, le bourreau. Il venait informer l'accusateur public qu'il y avait du trouble dans le quartier du faubourg Saint-Antoine, par où devaient passer les charrettes contenant la fournée des condamnés de la veille. Pourquoi ne pas remettre l'exécution au lendemain? « Rien ne doit arrêter le cours de la justice, » répond Fouquier-Tinville, et il continue sa route. Chez Vergne, il rencontra Coffinhal. On se met à table. Les détails de la séance étaient encore si peu connus que Fouquier, entendant battre le rappel, s'enquit de la cause. On lui apprit qu'il s'agissait d'un rassemblement d'ouvriers sur le port, d'une agitation populaire suscitée par la question du Maximum. Coffinhal ne parla de rien. Une heure après, le bruit du tambour redouble, et c'est alors qu'arrive la. nouvelle de l'arrestation de cinq députés. Fouquier-Tinville sortit aussitôt, et courut attendre, au Palais de Justice, les ordres des Comités.
Pendant ce temps, Henriot avait en toute hâte convoqué la gendarmerie sur la place de la Maison Commune, et, partant
LE DÉNOUMENT
de là, il courait au grand galop dans les rues, le pistolet au poing, criant aux armes, et animant le peuple. L'ordre donné par lui aux gendarmes ayant laissé sans escorte les charrettes qui portaient à l'échafaud sa proie journalière, les exécuteurs manifestèrent, mais en vain, le désir qu'on leur fît violence pour délivrer les condamnés. Ceux ci durent achever leur funèbre itinéraire, et subirent leur sort.
Henriot poursuivait sa route en furieux, le long des quais, par la rue de la Monnaie, par la rue Saint-Honoré. Ordinai-
rement fort sobre, il avait bu, ce jour-là, voulant s'exciter, un petit verre d'eau-de-vie, et cela ayant suffi pour le mettre hors de lui, il était ivre. Merlin (de Thionville) se trouvant sur son chemin, il le fait arrêter et conduire au corps de "■arde voisin. Déjà il avait atteint le haut de la rue Saint- Honoré, suivi de ses aides de camp, et traînant après lui les gendarmes, lorsque deux députés, Courtois et Robin (de l'Aube), l'aperçoivent du haut des fenêtres d'un traiteur chez lequel ils dînaient. « Arrêtez-le, crient-ils aussitôt ; c'est un