MADAME R E C A M I E R
avaient tiré au sort pour savoir quels seraient les trois d'entre eux qui seraient remplacés, et que le sort avait désigné Garnot, Lindet, Rarère. « Gollot-d'Herbois et Rillaud-Varenne, ajouta- t-il, donnent leur démission. » Montant aussitôt à la tribune, Collot expliqua que son collègue et lui se retiraient : d'abord, parce qu'un trop long séjour des mêmes membres dans les Comités pouvait être dangereux pour la liberté publique ; ensuite, parce que la partie du travail dont ils avaient été cliargés jusqu'alors passant à d'autres, leur présence au pouvoir devenait inutile. La déclaration suivante de Tallien étonna : « Si la présence d'un bomme dans un Comité peut être une pierre d'achoppement, il doit se condamner à une espèce d'ostracisme. » Et il conclut par l'offre de sa démission : sacrifice qui ne lui était point demandé, mais qu'on accepta.
Il y avait conséquemment quatre membres à élire : le choix de l'Assemblée tomba sur Delmas, Cochon de l'Apparent, Fourcroy et Merlin (de Douai).
Ces choix accusaient vivement les deux traits caractéristiques du parti thermidorien • haine de Robespierre et amour de la Terreur. Delmas, en effet, avait été l'adjoint de Earras, au 9 thermidor; Cochon de l'Apparent était l'un des deux commissaires en mission à Valenciennes, lorsque cette ville capitula, capitulation que Robespierre avait flétrie en termes si fiers; Fourcroy, le chimiste, avait été président des Jacobins, dont on le regardait comme un des membres les plus fougueux, et l'on se rappelait que, blâmé de son silence à la Convention, il s'était excusé sur ses travaux, « qui nourrissaient le sans-culotte son père et les sans-culottes ses sœurs. » Quant à Merlin (de Douai), c'était lui qui avait fait adopter la division du tribunal révolutionnaire en quatre sections, et indiqué le mode d'exécution de la loi des suspects; il était le légiste de la Terreur.
Le renouvellement du Comité de sûreté générale suivit celui du Comité de salut public. Les trois membres manquants, Jagot, David, Lavicomterie, et les quatre membres sortants, Élie Lacoste, Vouland, Vadier, Moyse Rayle, furent remplacés par Rourdon (de l'Oise), Colombel, Meaulle, Clausel, Mathieu, Montmayou et Lesage Senault.
Pendant ce temps, une agitation très-vive régnait au cluh des Jacobins ; des adresses, envoyées de presque tous les points de la France, leur montraient les contre-révolutionnaires déjà ivres d'orgueil, les patriotes dénoncés ou persécutés, l'ère des vengeances prête à s'ouvrir, et le terrorisme invoqué, non plus comme moyen de défendre la Révolution, mais comme moyen d'en finir avec elle. Le 23 fructidor (9 septembre), le secrétaire chargé de lire la correspondance, prononça, au moment d'en donner communication, ces mots, où l'histoire de la situation était contenue : « Je vais vous déchirer le cœur en vous apprenant que les patriotes sont opprimés dans toutes les parties de la France. » Il fallait, ou résister énergiquement, ou périr. Les Jacobins ne voulurent point périr sans combattre. La décision par laquelle, le 17 fructidor (3 septembre), ils chassèrent de leur sein Lecointre, Tallien et Fréron, indiquait assez qu'entre eux et les Thermidoriens il n'y avait plus de possible qu'une lutte à mort. Tallien et Fréron, à la sortie du club d'où l'on venait de les exclure, s' étant jetés dans les bras l'un de l'autre, cette scène inattendue fut signalée comme la preuve d'un concert sinistre. Les deux partis se mirent à aiguiser leurs armes.
Si, parmi celles qu'ils pouvaient employer, les Jacobins avaient admis l'assassinat politique, grande eût été leur folie, et il était absurde de les en supposer capables, apn's tant de discours enllammés dont leur club avait retenti contre
ceux qui avaient recours à des tentatives semblables. Mais cette considération n'arrêta pas leurs ennemis. Le 23 fructidor (10 septembre), vers minuit, un coup de pistolet ayant été tiré sur Tallien, les Thermidoriens se répandirent en clameurs menaçantes. Tallien avait été blessé à l'épaule, mais très-légèrement. Pour quel motif? Mystère. Et l'assassin? Disparu. Il eût donc été d'équité stricte d'attendre, avant d'accuser, le résultat d'une enquête. Mais non : à peine la Convention est-elle informée de l'événement, que Merlin (de Thionville) se lève et désigne les Jacobins comme les auteurs* du meurtre. Son discours se terminait par cette violente apostrophe : « Peuple, si tu veux conserver la Convention, arme-toi de ta puissance, et la loi à la main, fonds sur ce repaire de brigands. »
Dussault, collègue de Merlin (de Thionville), dit de lui que « c'était un Hercule dans les mains duquel on surprenait quelquefois un fuseau à la place d'une massue ; » mais ses services militaires, sa réputation méritée de bravoure, et la rude franchise de son éloquence n'étaient pas sans lui donner de l'influence sur la majorité. Cependant son appel au « peuple, » au peuple de Tallien et de Fréron, parut prématuré, même aux plus ardents. Entre les Jacobins et les Tbermidoriens, la masse de la Convention en était encore à chercher sa route, et, quant aux meneurs de la réaction, ils craignaient, en précipitant le mouvement, de le compromettre.
C'est ce qui explique l'accueil fait par l'Assemblée à une adresse des Jacobins dont l'objet était d'obtenir, d'abord qu'on chassât du Panthéon les cendres de Mirabeau ; ensuite, qu'on y transférât la dépouille mortelle de Marat. Cette translation fut décrétée le 26 fructidor (12 septembre). Qui le croirait? Fréron fut le premier à -faire bruit de son culte pour la mémoire de Marat. Il venait de reprendre son journal, l'Orateur du peuple, ce journal monstrueux qui, après avoir servi tant de fureurs, allait fournir un porte-voix à des fureurs toutes contraires. Or, de même qu'il s'était couvert du nom de Marat pour enfiévrer la Révolution, de même il se couvrait aujourd'hui de ce nom pour la détruire. Attaqué par Cranet et Moyse Rayle sur sa conduite à Toulon, il leur reprocha comme le plus noir des crimes d'avoir écrit contre Marat. Et quelques jours auparavant, il avait demandé la liberté indéfinie de la presse.
La cérémonie de la translation des cendres de l'Ami du peuple cadra, aux termes du décret, avec « la fête du dernier jour sans-culottide. » On se rappelle avec quelle singulière prescience Marat avait prédit qu'un jour on porterait sa poussière au Panthéon, et quel cri profond lui avait arraché l'idée d'honneurs où son génie sombre devinait d'avance un outrage : « J'aimerais mieux ne jamais mourir ! » Quel autre cri, plus terrible, n'eût-il pas poussé — si, pour un instant, il lui eût été donné de revivre — en voyant la comédie de son immortalité jouée par ces Thermidoriens qui, moins de cinq mois après, firent ou laissèrent jeter son buste dans un égout ! Mais la réaction comprenait la nécessité de régler sa marche. Les choses se firent donc avec une pompe extraordinaire. Le char traversa Paris, ombragé de quatorze drapeaux destinés aux quatorze armées de la République. En tête s'avançaient d'un pas solennel les sociétés populaires ; puis venaient les diverses autorités constituées ; puis, les élèves de l'École de Mars. La Convention en cor-ps suivait le char, entourée d'un ruban tricolore que portaient des vieillards et des enfants. A trois heures et demie, le cortège arrivait au Panthéon; et le journal officiel du moment termine le tableau de la cérémonie par ces mots : « Tandis qu'on descendait du
CONTRE-RÉVOLUTION
char le cercueil de Marat, on rejetait du temple, par une porte latérale, les restes impurs du royaliste Mirabeau. »
Ce fut vers ce temps cpue Robert Lindet mit sous les yeux de la Convention, dans un grave et noble rapport, le tableau de tout ce que le Comité de salut public avait accompli de prodiges. On le couvrit d'applaudissements, tant il y avait de grandeurs dans ce passé cpie, cependant, on allait clore I
Et en effet, le bridant foyer d'où la vie révolutionnaire, après s'y être concentrée, avait rayonné si puissamment, était alors à la veiUe de s'éteindre sous les pieds de la Jeunesse dorée de Fréron.
Commis-marchands, garçons de magasin, clercs d'avoué ou de notaire, enfants perdus de la noblesse, jeunes libertins, voilà de quels éléments se composaient ces troupes légères de la contre-révolution connues sous le nom de Jeunesse dorée : étrange assemblage de frivolité et de violence, de mœurs efféminées et d'entraînements farouches. Nous aurons à décrire plus loin d'une manière complète cette ligue des héros de cabaret avec les héros de boudoir : à l'époque où nous sommes, ils ne faisaient encore que paraître sur la scène, et on les distinguait à leurs cadeneltes poudrées, à leurs cravates vertes, aux collets noirs de leurs habits.
Leur journal, c'était l'Orateur du peuple, feuille frénétique où ils allaient prendre leur mot d'ordre, espèce de cor sauvage qui sonnait la chasse aux hommes; et leur oracle, c'était Fréron, que sa rage, en changeant d'objet, avait désigné à leurs sympathies. Car Fréron était resté, en passant d'un camp à l'autre, l'énergumène dont le Midi se souvenait en frissonnant. Au nom de la Terreur, il avait démoli l'Hôtel de ville de Marseille ; et au nom de la modération, il demanda qu'on abolît l'Hôtel de ville de Paris. Il appelait Marat son divin maître, et cela en soufflant la flamme des passions qui se préparaient à traîner Marat aux gémonies.
L'histoire des Thermidoriens est pleine de traits pareils. C'est ainsi que, le 20 vendémiaire (11 octobre), ils portèrent en grande pompe au Panthéon les cendres de ce Jean-Jacques dont Robespierre n'avait cessé d'avoir les livres ouverts sur sa table. Ils mettaient le maître au rang des dieux mortels , après avoir assassiné le disciple !
En réalité, jamais position ne fut plus fausse que la leur; ils avaient contre eux la logique même de leur défection, logique formidable qui menait droit au châtiment des Terroristes de la Révolution par ceux de la contre-révolution. Et bien vainement auraient-ils espéré se soustraire à la nécessité de se frapper en frappant un à un leurs anciens complices. La réaction à laquelle ils s'étaient livrés voulait des gages, et les voulait sanglants.
Carrier fut la première tête qu'elle demanda. La lui accorder, les Thermidoriens ne le pouvaient qu'à la condition de flétrir leur politique passée. La lui refuser, ils ne le pouvaient qu'à la condition d'affronter les passions que le 9 thermidor avait déchaînées. Ils s'abandonnèrent au courant, les malheureux, n'ayant plus même le choix des abîmes!
Et en effet, le 22 vendémiaire (13 octobre), quatorze membres de l'ancien Comité révolutionnaire de Nantes ayant été traduits en justice, leur procès avait mis au jour un ensemble de forfaits tels, que Paris s'était cru en présence d'une révélation de l'enfer. Nous les avons racontés déjà. Et quel homme devait-on en rendre principalement comptable ? Si l'on interrogeait les accusés sur ce point, leur réponse était : C'est Carrier qui l'a voulu ; c'est Carrier qui l'a ordonné ; que Carrier vienne ici nous démentir, s'il l'ose I Carrier! cria l'auditoire. Carrier! répéta tout Paris; et le bruit
de ce nom sinistre se prolongeant d'écho en écho, la Convention, à son tour, cria : Carrier ! Carrier !
Le 8 brumaire (29 octobre), elle avait décidé, sur la proposition de Tallien, que toute dénonciation contre un représentant du peuple serait renvoyée aux Comités de salut public, de sûreté générale et de législation, et qu'en cas d'affirmative, une commission serait désignée pour l'examen et le rapport des faits. Cette mesure, qui donnait la minorité à dévorer aux meneurs de la majorité, et que Lejeune baptisa de son vrai nom, Chambre ardente, fut aussitôt appliquée à Carrier, qu'on plaça sous une surveillance active, de peur qu'il ne prît la fuite.
Les Jacobins grondèrent, moins par intérêt pour Carrier, que parce que le gouffre, une fois ouvert, menaçait d'engloutir d'autres coupables, et pêle-mêle avec eux, une nouvelle série de victimes. Ces plaintes hâtèrent une catastrophe prévue.
La révolution siégeant encore au club des Jacobins, il était naturel qu'il devînt le point de mire de Fréron et de la Jeunesse dorée. Après le 9 thermidor, les vainqueurs s'étaient vus un instant maîtres du club des Jacobins; mais leur domination n'avait pu s'y maintenir. De là l'établissement d'une société rivale, à Clichy. Les contre révolutionnaires y furent reçus à bras ouverts par les Thermidoriens, au nombre desquels les anciens amis de Danton ; et de cette alliance adultère il résulta que, bientôt, l'esprit du club de Clichy ne différa point de celui qui régnait à Coblentz.
Mais la réaction sentait bien qu'il lui serait interdit de dormir, aussi longtemps que les Jacobins veilleraient. Dans leur séance du 13 brumaire (3 novembre), Rillaud-Varenne avait prononcé ce mot, qui produisit dans Paris une sensation immense : « Le lion n'est pas mort. » La destruction du club fameux fut jurée.
Le 18 brumaire (8 novembre), la Jeunesse dorée s'ameute, part du Palais-Royal, cloaque où fermentaient en ce temps-là tous les genres de corruption, et court assiéger les Jacobins. Ceux-ci, pris à l'improviste, se défendent néanmoins avec vigueur; ils font des sorties comme dans une place de guerre. Les assaillants étaient venus, les poches pleines de pierres; en outre, ils étaient armés de ce bâton court et plombé qui, depuis, fit partie intégrante du costume à la mode. Accabli i par la supériorité du nombre, jointe à la soudaineté de l'attaque, les membres du club succombent; des enfants et des femmes, mêlés parmi eux , sont indignement assommés ; on brise les portes, on enlève les serrures ; des représentants du peuple , accourus pour rétablir l'ordre , sont frappés à leur tour. Duroy, l'un d'eux, qui ne faisait point partie de la société, raconta, le lendemain, à la Convention , sur le ton de l'indignation la plus profonde, qu'il avait été témoin de ce spectacle ignoble; qu'il avait reçu la première nouvelle de ces violences d'une femme rencontrée par lui à quelque distance de là, et dont le visage était tout en sang; qu'il avait vu des membres du club sortir au milieu des huées et couverts de boue ; enfin, que les patrouilles passaient et repassaient sans rien empêcher.
La joie fut grande dans les salons de l'ancienne noblesse, ceux qu'on nommait les salons dorés. Il y en eut qui se hâtèrent d'illuminer. Les vainqueurs firent acte de puissance, en fouettant des femmes dans les rues: lâcheté où le libertinage trouvait son compte. Les uns coururent les cafés, donnant l'exemple de boire à l'extermination des Jacoquins; et ce fut sur l'air de la Carmagnole, que les autres exécutèrent des rondes joyeuses, dans les jardins, pour mieux fêter la défaite du sans-culottisme. L'enthousiasme de Fréron était au com-
ble. II annonça triomphalement que la gaieté française allait renaître, et en donna pour preuve 1 idée émise par quelques citoyens de « brûler en public un beau lion de paille. portant une crinière semblable à la perruque de Billaud-Varenne. »
Les Comités avaient eu hâte de faire mettre les scellés sur la salle des Jacobins, sous prétexte que des rassemblements se formaient dans les environs ; Rewbell demanda que les séances fussent suspendues. La elôture du club n'ayant point tardé à être prononcée par les Comités, la Convention, que les Thermidoriens dominaient en attendant que ce fût le tour des royalistes, n'hésita pas à confirmer l'arrêté. Environ dix mois plus tard, à l'étranger s'informant du lieu où les Jacobins avaient siégé, on répondait : « Ah ! c'est le marché du 9 thermidor que vous voulez voir?» Les Thermidoriens avaient effectivement obtenu un décret, pour effacer jusqu'à ce nom de Jacobins qui les accablait du souvenir de leur passé. Vaine ressource ! Le nom et le souvenir resteront unis à jamais sur les tables d'airain de l'histoire.
A partir de ce moment , la réaction se précipita. Chaque jour ajoutait aux symptômes par où se révélaient les conséquences du 9 thermidor. Au théâtre, on n'applaudissait plus les mêmes passages. Les hymnes patriotiques ne retentissaient plus que de loin en loin. Si, apercevant au coin d'une rue la foule rassemblée autour d'un chanteur, vous approchiez, dans l'espoir d'entendre la Marseillaise, ce qui frappait votre oreille, c'était la romance de Mont-Jourdain.
Non que l'âme du peuple fût soudainement devenue incapable de vibrer ; mais l'impulsion manquait , ou pour mieux dire, elle tendait maintenant à s'exercer en sens inverse. L'ère des saloris dorés commençait. L'austérité des mœurs républicaines et le viril enthousiasme qu'elles avaient enfanté faisant place peu à peu à des goûts d'élégance raffinée et à des influences de boudoir , la mode élevait des trônes à la beauté, sans lui demander compte de son emploi, et à l'esprit, sans l'interroger sur ses desseins. Mme de Staël, MmeRécamier, s'essayaient à porter le sceptre qu'avaient tenu avant la Révolution t sous l'empire d'autres pensées , Mme Geoffrin et Mlle L'Espinasse. Les royalistes , qui, tout bas, appelaient Mme Tallien Notre-Dame de Septembre, l'appelaient tout haut Notre-Dame de Thermidor. Et ces déesses du moment, attirant autour d'elles, à force de regards humides et de paroles emmiellées, les rudes nourrissons de la liberté militante, la corruption monarchique se glissait partout inaperçue. Une fois admis dans l'Olympe où les jeux, les ris et les grâces ourdissaient leurs légers complots, les révolutionnaires étaient à demi perdus. Au contact des gens de l'ancien régime, les plébéiens dont l'esprit était faible s'enivraient à leur insu du sentiment trompeur de leur importance accrue, tout entiers au charme des séductions dont on les entourait, et se doutant peu que, dès qu'ils avaient le dos tourné, on faisait des gorges chaudes de leur vanité prise au piège Même les plus fermes cédaient insensiblement à la contagion. Une jolie femme venait-elle à lancer contre la Révolution un mot cruel enveloppé dans un doux sourire , ils tremblaient de paraître ridicules en se fâchant. Et c'est ainsi que, de l'aveu de Thibaudeau, « le parti républicain éprouva beaucoup de défections; que les uns firent des concessions, et que les autres se vendirent entièrement au royalisme. »
Tel était l'état des esprits, lorsque, le 21 brumaire (11 novembre) , Romme lut à la Convention un rapport qui concluait à la mise en accusation de Carrier.
La défense de cet homme de sang fut habile et ferme.
« Ce procès , dit-il , est celui de Charette contre les vainqueurs de la Vendée. » Tirant avantage de la précaution qu'il avait prise de donner de vive voix ses ordres meurtriers, il défia qu'on produisit, revêtu de sa signature, l'ordre de noyer des femmes et des enfants. Des atrocités commises par les Vendéens . il dressa un tableau à faire dresser les cheveux. Il se rejeta sur ce qu'une situation sans exemple dans l'histoire avait eu de pressant, d'irrésistible et de fatal. La pâleur dut monter au visage de Tallien, de Fouché, de Fréron, lorsque, de cette voix qui avait si souvent commandé à la mort, il s'écria : « Entendez -vous donc mettre en cause « tous les députés en mission? »
Quoique rapporteur contre Carrier, Romme, le rigide et honnête Romme, eut la loyauté de déclarer que la loi en vertu de laquelle existait la commission qui l'avait choisi pour organe était de celles qui aisément se transforment en poignards. Il dit que, parmi les faits allégués, il avait trouvé des choses contradictoires, évidemment calomnieuses. Il opina pour que désormais nul ne fût reçu à poursuivre un représentant du peuple d'accusations anonymes, et se plaignit qu'on lui eût envoyé des dénonciations non signées, partant sans valeur, puisque la moralité des dénonciateurs restait un mystère. Cette probité courageuse excita des applaudissements, elle provoqua aussi des murmures ; et Pierret ne rougit pas de crier à l'orateur à qui sa conscience prescrivait d'être juste envers tous, à tout prix : « Romme , lu te conduis lâchement! » La séance se termina par un décret qui permettait à l'accusé de rester chez lui sous la garde de quatre gendarmes.
Plusieurs séances furent consacrées à l'examen de la conduite de Carrier. Dans celle du 29 brumaire (19 novembre), on lut une adresse de la commune de Nantes qui lui imputait d'avoir fait périr jusqu'à des enfants qu'il nommait des louvcteaur. Dans une autre séance, il prononça ces mots qui retentirent comme une cloche funéraire : « Il n'y avait pas une seule famille patriote qui n'eût à pleurer un père , un fils, une épouse, une sœur, un ami. Les massacres de Machecoul et de Saumur étaient récents. On entendait encore les cris des femmes suspendues par les pieds sur des brasiers ardents, et les gémissements des hommes à qui les brigands avaient crevé les yeux et coupé les oreilles. L'air semblait retentir encore des chants civiques de vingt mille martyrs de la liberté, qui avaient répété Vive la République ! au milieu des tortures. Comment l'humanité, morte dans ces crises terribles, eût-elle pu faire entendre sa voix? »
Bourbotte fut le seul qui osa défendre Carrier. Encore ne le défendit-il que faiblement. Mais cet abandon n'ôta rien à Carrier de son audace. S'il était coupable, que d'autres avaient perdu le droit de le condamner ! Un terrible mot de lui fut celui-ci : « Tout ici est coupable, tout jusqu'à la sonnette du président. »
Le 5 frimaire (25 novembre), Carrier fut décrété d'accusation. L'avant-veille, un membre de l'Assemblée ayant insisté pour la production de preuves, matérielles, Legendre, qui occupait- le fauteuil, s'était élancé à la tribune, et, frémissant , s'était écrié : « Des preuves matérielles ? Eh bien ! faites refluer la Loire à Paris ; faites amener les bateaux à soupape; faites venir les morts, ils sont en assez grand nombre pour cacher les vivants ! »
Il était nuit lorsque le domicile de Carrier fut envahi : on le trouva couché! Le décret lui est lu, et on l'invite à se lever. 11 demande alors qu'on lui permette de fermer les rideaux de son lit : l'officier refuse sur ce que la décence ne s'oppose pas à ce qu'un homme s'habille devant d'autres
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MADAME TA1.1. IEiN
hommes. Lui, se penche vers la ruelle de son lit, saisit de la main droite un pistolet et le porte à sa bouche, mais on eut le temps de le désarmer. 11 dit amèrement à l'officier : « Les patriotes ne te pardonneront jamais de m'avoir empêché de me brûler la cervelle. »
Un des résultats de cette invisible logique des choses qui forçait la Convention à punir des excès que ses propres votes avaient, ou encouragés, ou couverts, fut le retour de la Gironde sur la scène politique. -Le 18 frimaire (8 décembre), à la suite d un rapport de Merlin (de Douai), les soixante-treize députés, signataires de la protestation contre le 31 mai, furent rappelés dans l'Assemblée et accueillis par elle avec transport. Ils n'avaient fait qu'affirmer un principe vrai, l'inviolabilité du suffrage univei sal, loyalement exprimé ; et l'on ne pouvait pas leur reprocher à eux d'avoir couru la France, les torches de la guerre civile à la main. Aussi Robespierre les avait il disputés au minotaure de la Terreur, avec autant de sollicitude que de persévérance.
Mais il y avait loin de leur position à celle des 22 Girondins qui étaient ef s'étaient mis sous le coup d'un décret de hors la loi. Ceux-ci avaient soufflé la révolte, pactisé avec les royalistes, poussé les départements contre Paris, et placé la France, déjà envahie, à deux doigts de sa perte. Cependant, les soixante-treize n'étaient pas plutôt réinstallés, que, dans une assemblée particulière , ils demandèrent le rappel des vingt-deux. « Je portai la parole, raconte Mercier; Legendre combattit la proposition, et s'écria : Je mourrai plutôt à la tribune. — Eli bien, lui dis -je, tu y mourras! »
L'opposition de Legendre ici avait quelque chose de bien frappant; elle prouvait que les Thermidoriens, les anciens amis de Danton, commençaient à prendre souci de la rapidité du mouvement en arrière qui les entraînait. Au fond, leur demander de voter le rappel des vingt-deux , c'était leur demander de flétrir eux-mêmes un acte auquel ils avaient puissamment concouru, et dont ils s'étaient mille fois vantés comme de leur plus beau titre de gloire. Mais, forts de l'appui que soixante treize voix leur apportaient, les royalistes masqués et les nouveaux convertis insistèrent. Un compromis eut lieu : le il frimaire (17 décembre). Merlin (de Douai , parlant au nom des Comités , proposa de décréter que les députés hors la loi ne pourraient rentrer à la Convention , mais qu'ils ne seraient point inquiétés; c'est ce qui fut adopté, après d'orageux débats, et au milieu d'une violente agitation.
Ainsi, les vingt deux, au nombre desquels! figuraient des hommes tels que Defermon, Pontécoulant, Kervelégan, Henri Larivière, Lanjuinais, étaient déclarés à la fois innocents et coupables; trop innocents pcir être poursuivis, et trop coupables pour reprendre leurs sièges de représentants du peuple. A leur égard, suivant l'expression de Levasseur, « les Thermidoriens s'arrogeaient une espèce de droit de grâce royal » La minorité, au contraire, disait : « qu'on leur donne des juges, afin qu'ils soient ou frappés s ils ont failli, ou réhabilités, dans le cas contraire; » nul doute que ce fût là le lan gage de la rais , et de la justice.
La question, au reste, ne devait pas tarder à être reprise, et il est, dès à présent, facile de prévoir quelle solution les progrès de la réaction lui donnèrent.
i e procès de Carrier avait commencé le 3 frimaire (25 novembre), il se termina le 26 frimaire ( 6 décembre;. L'accusé se réfugia d'à bord dans un syst mode dénégations opiniâtres ; mais ceux qui lui avaient servi d'instruments étaient maintenant les premiers à lui demander compte de tout le sang que ses ordres avaient fait couler. Le plus fanatique de ses coaccusés, le créole Goullin, lui cria d'une voix terrible : « Car-
rier, tu as menti à ta conscience; tu t'obstines à nier des faits authentiques. Imite-moi, sache avouer tous tes torts : sinon tu t'avilis aux yeux du peuple. » Goullin avait droit de parler ainsi, n'ayant rien caché de ce qui le concernait luimême, et s'étant mis à braver l'échafaud avec un singulier mélange de dédaiu farouche et de noblesse. En un moment de trouble, il lui était arrivé de promettre lt. révélation d'un secret de nature à compromettre un des accusés : le lendemain, il déclara que, rendu par la réflexion à son caractère, il ne révélerait rien; qu'il n'entendait pas, en dénonçant un patriote, préparer une jouissance aux aristocrates, et que s'il leur avait donné lieu d'espérer cela de lui , il en demandait pardon à la chose publique. Faisant allusion à ces mots d'une lettre de Hérault de Séchelles à Carrier : « Quand un représentant est en mission, et qu'il frappe, il doit frapper de grands coups et laisser toute la responsabilité aux exécuteurs; il ne doit jamais se compromettre par des mandats écrits ! » Goullin ajouta : « Mes fautes sont à moi, et, quoi qu'elles doivent me coûter, je ne serai pas assez lâche pour les déverser sur autrui. Entièrement opposé au système machiavélique d'Hérault de Séchelles, je méprise également, et celui qui le prêcha, et celui qui put le pratiquer. Nul de mes écrits n'est équivoque; j'appelle un chat un chat, et mon vocabulaire n'otlre pas pour synonymes le mot noyade et le mot translation. Toutes mes démarches sont franches, et jamais je n'eus la bassesse d'interposer des victimes entre la justice et moi. Mes actes sont ostensibles : si l'on me juge d'après eux, certes je suis coupable, et j'attends mon sort avec résignation; mais si l'on juge mes intentions, je le dis avec orgueil : je ne redoute ni le jugement des jurés, ni celui du peuple, ni celui de la postérité. »
Cette fière attitude de Goullin jetait sur Carrier l'ombre d'un triste contraste : soit qu'il le sentît, ou que l'inutilité de lutter jusqu'au bout contre un ensemble écrasant de témoignages lui apparût, il releva enfin la tête, reconnut qu'en plusieurs circonstances il avait caché la vérité , assura que beaucoup de détails étaient échappés de sa mémoire , et dit qu'on pouvait prendre , si l'on voulait, ses incertitudes pour des aveux.
Sa défense consista en partie dans un épouvantable tableau de-> cruautés qu'avaient commises les Vendéens.
« Les brigands, dit-il, ont donné les premiers le signal et l'exemple des meurtres, des massacres. A Machecoul, ils hachèrent et mirent en pièces huit cents patriotes; on les enterra, en ne couvrant de terre que leurs corps, et en laissant à découvert les bras et les jambes ; on fit assister des femmes au supplice de leurs maris, et on les clolia ensuite toutes vivantes aux portes de leurs maisons Le moins barbare des
supplices infligés à nos braves défenseurs était de les fusiller ou de les tuer à coups de baïonnette : le plus commun était de les suspendre à des arbres par les pieds, en allumant un brasier sous leur tête , ou de les clouer à des arbres, et de leur enfoncer dans le nez et dans la bouche des cartouches auxquelles on mettait le feu.... Il faut se reporter au temps. Nos frontières envahies du Nord au Midi, — la trahison dans les armées, — Toulon vendu aux Anglais, — Marseille, Lyon, Bordeaux, armés avec tous les départements du Midi, — les départements du Nord-Ouest agités, — la Vendée devenue formidable par ses victoires, — la Bretagne en ébullition, — les côtes, menacées de la descente de trente mille Anglais ou émigrés stationnés devant Jersey et Guernesey, — le Morbihan en rébellion ouverte, — Nantes vivant au jour la journée, désolée par la contagion , entourée de brigands qui s'introduisaient dans ses murs, correspondaient avec des
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Nantais, en recevaient des armes et des munitions; — dans les prisons, le soulèvement, et une grande conspiration dans la ville.... Faut-il s'étonner si tant de périls d'une part, et, d'autre part, tant d'atrocités ont fait outrer les mesures ? » Il termina en ces termes : « Si la justice nationale doit peser sur quelqu'un, qu'elle pèse sur moi seul. »
Le tribunal le condamna à mort, et, avec lui, deux de ses coaccusés, Pinard et Grandmaison. Quant aux autres, les débats avaient révélé une foule de faits- tendant à prouver que ces hommes, d'une si grande exaltation politique, avaientdes vertus, et même des vertus douces. De la probité sans tache de Rachelier, du patriotisme et de la bienfaisance de Chaux, de l'humanité de Proust, il fut donné des preuves irrécusables. Real produisit sur l'auditoire une impression profonde lorsque, après avoir passé en revue tous les actes qui déposaient en faveur de la moralité de Goullin, son client, il s'écria : « Sa tète fut exaltée; son cœur est celui d'un patriote pur, d'un homme de bien. » Et l'émotion fut à son comble, quand on vit tout à coup se lever, pâle, tremblant, éperdu, les yeux pleins de larmes, l'accusé Gallon, ami de (ioullin, et qu'on entendit ces paroles proférées par une voix qu'étouffaient à demi les sanglots : « Goullin est un bonnête homme ; c'est mon ami; il a élevé mes enfants; tuez-moi, mais sauvez-le. » Le désespoir de Gallon était tel, qu'il fallut l'entraîner hors de la salle. « Sont ce là des hommes féroces?»' demanda Real. L'auditoire répondit par des pleurs, et le tribunal par un acquittement.
Mais la réaction exigeait plus de trois victimes expiatoires : de violentes clameurs s'élevèrent du sein de cette faction, de jour en jour plus puissante, dont la jeunesse dorée représentait l'esprit, et la Convention fut pressée au point de refuser sa sanction aux acquittements prononcés par le Tribunal révolutionnaire. Un premier décret ordonna l'arrestation provi- •soire des individus acquittés , et un second les renvoya par devant le Tribunal criminel d'Angers. Du même coup, sur la motion de Merlin (de Douai), l'Assemblée décréta la réorganisation du Tribunal révolutionnaire , et cela dans un sens dont la justice et l'humanité n'eurent qu'à s'applaudir. Le nouveau Tribunal dut se composer de douze ju^es etde trente jurés; il fut décidé que le jury, ainsi que le Tribunal, serait renouvelé en entier de mois en mois, et le droit de récusation fut formellement reconnu aux accusés. Rien de plus louable que cette dernière mesure, à laquelle, malheureusement, la marebe générale de la réaction fut loin de répondre.
Ce fut le 2? frimaire (16 décembre) que Carrier monta sur l'échafaud. Presque sous le couperet, il entendit les sons d'une clarinette qui célébrait sa mort. Il mourut avec un courage dont ses ennemis eux-mêmes ont témoigné, mais qui n'absout pas sa mémoire.