‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 2)Chapitre 94 sur 146 · LES MODERES EN LIBERTE · texte numérisé non relu

LES MODERES EN LIBERTE

sonne pour savoir quel parti prendre, au milieu d'une Assemblée que je ne connaissais plus. Il y restait cependant une trentaine de patriotes décidés à donner leur vie pour leurs principes : le véhément Duhem, Rulh, Ruamps, Rourbotte, Soubrani, et cet intéressant Goujon, dont nous avons eu, depuis, à déplorer la perte : c'est au milieu d'eux que je choisis ma place. »

Les anciens chefs du parti terroriste : Rillaud-Varenne, Collot-d'Herbois, Rarère, Tallien, Fouché, Fréron, Rarras, Gambacérès; les Dantonistes, tels que Thuriot , Legendre, Rourdon (de l'Oise), Merlin (de Thionville) ; les Hébertistes, tels qu'André Dumont; d'anciens Montagnards qui, comme

Thibaudeau, étaient entrés dans leur période de lassitude, tels furent les éléments hétérogènes dont se composa, le lendemain de la chute de Robespierre, la majorité qu'on nomma thermidorienne.

" Son premier soin fut de compléter le Comité de salut public, par la nomination de Rréard, Eschasseriaux l'aîné, Laloi, Thuriot, Treilhard, Tallien, et le Comité de sûreté générale, par celle de Legendre, Goupilleau (de Fontenay), Merlin (de Thionville), André Dumont et Bernard (de Saintes). Jean Debry ayant été désigné, on fit observer qu'il ne pouvait faire parti d'aucun Comité, parce qu'il avait protesté contre le 31 mai. Lui, se démit, el personne ne réclama. Le

moment de répudier le 31 mai n'était pas encore venu poulies Thermidoriens ; mais ils étaient sur une pente où s'arrêter était impossible; et ta mouvement de réaction, une fois commencé, devait, par une loi fatale, les ramener à la Gironde d'abord, puis, au royalisme.

La décision de l'Assemblée , relativement au Tribunal révolutionnaire, montra la prédominance momentanée de l'élément représenté par les Rillaud-Varenne et les Tallien; la loi du 22 prairial fut abolie, mais le Tribunal révolutionnaire, (el qu'il existait avant cette loi, maintenu, les vainqueurs voulant bien détruire tout ce qui était l'œuvre particulière des vaincus, mais non se désarmer. Le sceptre d'airain de la Terreur ne fut donc pas brisé ; seulement, comme il conve i\ait de le faire passer en d'autres mains, on applaudit à ce cri de Fréron : « Je demande que Fouquier-Tinville aille cuver dans les enfers le sang qu'il a versé. » Fouquier-Tinville avait toujours été opposé à Robespierre, mais c'était un coup de parti que d'abattre ce personnage odieux , comme complice des victimes du 9 thermidor; il n'en fallut pas davantage Fouquier-Tinville se vit frappé d'une destitution qui servait une calomnie ; il fut même arrêté sur la proposition de Turreau, dont le tour allait bientôt venir, la logique inexorable de la situation étant désormais que les révolutionnaires fussent dévorés les uns après les autres, les uns par les aunes; et c'est ce dont une proposition de Lecointre vint de bonne heure les avertir.

De tous les ennemis de Robespierre, Lecointre avait été certainement le plus sincère. Prompt à suivre les impulsions de son cœur, dont son intelligence n'était ni assez ferme ni assez éclairée pour régler les battements, les calculs de la politique lui étaient étrangers. Il s'était étonné de voir prendre place parmi ceux qui, le 9 thermidor, avaient tant crié à la tyrannie, des hommes tels que Rillaud-Varenne, Collotd'Herbois, Rarère , Vadier. Sa conscience lui disait que les personnages vraiment comptables de l'affreux mois de messidor étaient les dépositaires du pouvoir pendant cette période sombre II résolut donc de les accuser en face, sans prendre conseil que de lui-même. Le 12 fructidor (29 août), il paraît soudain à la tribune, et déclare que, par pièces*authentiques et par témoins, il est en mesure de prouver la culpabilité de Rillaud-Varenne, de Collot-d'Herbois, de Rarère comme membres du Comité de salut public, et de Vadier, Amar, Vouland, David, comme membres du Comité de sûreté générale. Il donna ensuite lecture de vingt-six chefs d'accusation contre les hommes qu'il avait nommés.

Tous les regards se fixèrent sur les membres que Lecointre dénonçait. Le long maniement du pouvoir imprimait à leur attitude quelque chose de singulièrement hautain. La dissimulation était peinte sur leur visage en traits qu'y avaient gravés l'habitude et la nécessitédu mystère. Leur teint ilétri témoignait des ravages d'un travail excessif et nocturne. Leurs yeux caves 'brillaient d'une sorte d'éclat sinistre ; et cependant , aux efforts visibles qu'ils faisaient pour adoucir eur contenance, on devinait déjà que leur fortune touchait à son terme. Il n'était pas jusqu'à Rillaud-Varenne qui, en ce moment, ne tâchât de donner à sa voix tranchanle une inflexion plus moelleuse, et plus de sérénité à sou front pâle.

Si Lecointre n'avait eu le malheur d'avoir un extérieur et une physionomie ridicules, peut-être sa dénonciation eût-elle produit quelque effet; mais, même dans ce cas, il est peu probable qu'elle eût emporté un vote fatal aux accusés L'heure du déclin avait sonné nour eux, non celle de la mort, et beaucoup, parmi les Montagnards défectionnaires, s'intéressaient à leur destinée, de peur d'avoir plus tard à L partager. De

là une agitation qui prit un instant des proportions tragiques. Goujon anathématisa l'esprit de discorde ; Cambon lit observer rudement que « si les Comités étaient criminels, criminelle aussi devait être l'Assemblée qui, chaque mois et unanimement, avait prorogé leurs pouvoirs. » Rillaud-Varenne, avec plus d'adresse que de dignité, s'était abrité derrière le souvenir de sa conduite au 9 thermidor. Vadier se montra tout à coup à la tribune, un pistolet à la main, prêt, disaitil, à se faire sauter la cervelle en cas de vote hostile La réaction connaissait encore si peu toute l'étendue de ses forces", qu'elle hésita; les révolutionnaires de nuances diverses firent faisceau, et l'Assemblée décréta que, « rejetant avec la plus profonde indignation » la dénonciation de Lecointre , elle passait à l'ordre du jour.

Mais l'ordre du jour, bien que motivé d'une manière en apparence péremptoire, ne faisait, après tout, qu'écarter une accusation qui voulait être approfondie, même dans l'intérêt des membres dénoncés. La Convention rapporta donc son décret le lendemain , et Lecointre fut sommé de produire les pièces dont il se prétendait armé. C'est ce qu'il fit , et comment aurait-il pu s'acquitter de cette tâche, sans donner à d'autres que ceux qu'il désignait la conscience d'un prochain péril, sans éveiller mille noires conjectures, sans mettre en question tout le passé révolutionnaire? Un effroyable orage éclata sur la tête de l'orateur. Il fut injurié, vilipendé, et son accusation repoussée solennellement comme calomnieuse. Il avait ressemblé , en cette occasion , à « un canonnier qui , ayant mis le feu à la pièce avant que la manœuvre fût terminée, aurait blessé ses camarades. » Mais son acte d'accusation a surnagé, et il constitue,' avec les pièces à l'appui, un document historique d'une importance décisive; la justification des vaincus de thermidor est là.

Un événement inattendu et susceptible d'interprétations funestes vint ajouter à l'agitation que ces débats produisirent parmi le peuple. Le 14 fructidor (31 août), à sept heures et demie du matin, la poudrerie de Grenelle sauta. Un grand coup, suivi de plusieurs autres très-éclatants, annonça l'explosion, et l'on ressentit au loin comme un tremblement de terre. Ce fut un spectacle émouvant que celui de toutes ces fenêtres qui, s'ouvrant tçut à coup, laissèrent voir des milliers de visages pâles d'effroi. D'où venait le bruit? La réponse, c'était une immense colonne de fumée qui s'élevait du côté du couchant. A neuf heures, des cadavres furent aperçus, qu'on ramenait sur des brancards. Des femmes éplorées; courant çà et là, remplissaient la rue de Grenelle-Saint- Germain. Le désastre fut effroyable. Autour du magasin, ce n'était qu'un amas confus de ruines. Des maraîchers avaient là leurs maisons; elles semblaient être descendues sous terre. Les remparts du champ de Mars furent en partie renversés ; tous les arbres des environs apparaissaient blancs de poussière, plusieurs étaient fendus du haut en bas. Sur des monceaux de pierres, on trouva des lambeaux de chair humaine, des têtes broyées. On eût dit un vomissement du Vésuve. Mercier, qui nous a légué ce tableau, s'écrie : « 0 Paris, que de coups divers et ténébreux t'ont portés les ennemis de ta splendeur! »

L'opinion populaire fut que cet horrible événement, où soixante personnes périrent et où beaucoup d'autres furent blessées, n'était pas l'ouvrage du hasard, et ce qui confirmait les soupçons, c'était l'incendit de l'Abbaye, qui, par une coïncidence effroyable, se trouvait avoir précédé immédiatement l'explosion de la poudrerie d ■ Grenelle.

Le 15 fructidor (1er septembre), Treilliard vint annoncer à la Convention que les membres du Comité de salut public

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