COLLOT D HERBOIS
l'homme de la nation , s'il le pouvait en devenant l'homme du roi, là lui paraissait être l'intérêt de sa fortune. Difficile aventure, dira-t-on, que de vivre à la Cour, un honnet rouge sur la tête! Sans doute, mais la difficulté de l'entreprise ir-
ritait, dans Dumouriez, l'amhition du diplomate subtil et du hardi capitaine. Il n'eut pas de peine à séduire Louis XVI . dont il charma tout d'abord la bonhomie par son air de franchise, la rondeur de ses manières et le ton de ses dépê-
ches. « On ne m'a jamais montré rien de pareil, » disait naïvement Louis XVI.
Mais c'était la reine qu'il aurait fallu pouvoir gagner, et son aversion pour le nouveau ministre n'éclatait que trop par le soin qu'elle semblait mettre à l'éviter. Un jour, cependant, le roi le prévint que Marie -Antoinette désirait avoir avec lui une conférence particulière.
Introduit, ainsi qu'il l'a raconté depuis, dans la chambre de la reine , il la trouva seule , le visage très-animé, et se promenant à grands pas. Dès qu'elle l'aperçut, elle alla vers lui d'un air majestueux et irrité : « Monsieur, vous êtes toutpuissant en ce moment , mais c'est par la faveur du peuple qui brise bien vite ses idoles. Votre existence dépend de votre conduite. On dit que vous avez beaucoup de talent. Vous devez juger que ni le roi ni moi ne pouvons souffrir toutes ces nouveautés, ni la Constitution. Je vous le déclare franchement; prenez votre parti. » Dumouriez, ému d'un sentiment qui tenait de la compassion et du respect, exprima le chagrin que lui causait cette confidence ; mais comme il essayait de lier au maintien de la Constitution le salut de la famille royale : « Cela ne durera pas, prenez garde à vous, » interrompit avec colère et en haussant la voix la fille altière de Marie-Thérèse. « Madame, répliqua le soldat, j'ai plus de cinquante ans; ma vie a été traversée de nombreux périls, et en prenant le ministère , j'ai bien réfléchi que la responsabilité n'était pas le plus grand de mes dangers. — Il ne manquait plus , s'écria-t-elle douloureusement , que de me calomnier ! Vous semblez me croire capable de vous faire assassiner. » Et des larmes coulèrent de ses yeux. Dumouriez, attendri, prononça quelques douces paroles propres à calmer ce cœur aigri. Apaisée, en effet, elle s'approcha de lui, s'appuya sur son bras ; et, après avoir ainsi retracé cette scène, Dumouriez ajoute : « La fin de la conversation établit entièrement la confiance de la reine. »
Il le crut, et se trompa. Car, au moment où il la quittait, Mme Campan étant entrée , la reine lui dit qu'elle venait de donner une audience à Dumouriez ; que , seul avec elle , il s'était jeté à ses pieds, protestant que, bien qu'il eût enfoncé le bonnet rouge jusque sur ses oreilles, il n'était ni ne pouvait être Jacobin ; qu'on avait laissé rouler la Révolution jusqu'à cette canaille de désorganisateurs qui, n'aspirant qu'au pillage, était capable de tout. Alors, suivant le récit de la reine rapporté par Mme Campan, Dumouriez se serait élancé sur la main de Marie-Antoinette, l'aurait baisée avec transport, et se serait écrié : Laissez-vous sauver! Telle fut la confidence faite à Mme Campan par la reine , confidence dont la portée est dans ces, mots qui la terminèrent : On ne peut croire aux protestations d'un traître.
L'homme le plus important du nouveau ministère après Dumouriez, c'était Roland. Porté au pouvoir' par l'opinion publique, il n'eut garde de la négliger, et un des premiers actes de son administration fut la fondation de la Sentinelle, journal placardé en affiches, dont Louvet accepta la rédaction.
Quant à la vie intérieure des ministres girondins, Mme Roland, l'Egérie de son mari, nous en a transmis le tableau dans une page pleine de piquants détails. Elle y montre les séances du Conseil ressemblant bien moins à des délibérations d'hommes d'État qu'à des causeries de compagnies. Le roi y lisait la gazette, et prenait un malin plaisir à éluder les grands objets de politique, en détournant la conversation sur des objets particuliers. Était-il question de la guerre? il se mettait à parler voyages; de négociations diplomatiques? il parlait histoire ou géographie. Tantôt il interrogeait Roland
sur ses ouvrages; tantôt, par une attention complaisante, il encourageait Dumouriez à lui conter des anecdotes ; si bien que le Conseil finissait par ne plus être qu'un « café où l'on s'amusait à des bavardises. » Mais tel est l'empire qu'exerce, même sur des âmes républicaines, le prestige royal associé aux formes d'une familiarité habile, que Glavière et Roland, loin de réagir contre ce laisser aller, en goûtaient la douceur avec un enchantement ingénu. Mais Mme Roland, l'esprit le plus viril du parti, résistait, se retranchait dans une défiance systématique, s'indignait quelquefois. « C'est pitoyable ! » s'écriait-elle impatientée, lorsqu'au retour du Conseil son mari lui racontait ce qui venait de s'y passer.
Et c'était effectivement pitoyable, jamais les circonstances n'ayant été plus sérieuses, jamais la place publique n'ayant été plus menaçante. Au reste, elle était provoquée, cette fois, provoquée par les Feuillants, dont le triomphe ministériel des Girondins avait changé la modération en fureur. Pour que cette fureur se répandit, il ne fallait qu'une occasion : elle se présenta, et ils la saisirent avec un emportement extraordinaire.
Parmi les Jacobins en évidence commençait à figurer un homme dont notre plume a déjà rencontré le nom : Collot d'Herbois. Ses yeux pleins d'une flamme sombre, sa chevelure crépue et d'un noir d'ébène, la puissance de son organe, sa déclamation théâtrale et la destinée du tribun écrite en quelque sorte dans les plis de son front, n'eussent pas suffi à lui créer une influence réelle sur une société aussi intelligente que celle des Jacobins, s'il n'eût joint à ces avantages extérieurs un fonds de mérite relevé par beaucoup d'audace. Il avait été comédien, comédien ambulant ; et Lyon, qu'il devait un jour ensanglanter, l'avait vu parader en acteur médiocre sur les planches d'un théâtre. Mais, même en ses jours d'obscurité, une sorte de divination étrange, tout intérieure, l'avait maintenu au dessus de son état. Il était homme de lettres, d'ailleurs, et pouvait jouer ses propres pièces. De tous ceux qui s'étaient intéressés au sort des Suisses de Châteauvieux, nul n'avait, avec plus de passion que lui, travaillé à leur réhabilitation et préparé leur vengeance. Le décret d'amnistie rendu en leur faveur, ce fut lui qui le provoqua. Mais ni lui, ni les Jacobins, ni le peuple n'entendaient se contenter de si peu. Ce que l'opinion publique voulait pour les soldats de Châteauvieux, c'était une fête nationale, une fête religieuse qui effaçât jusqu'au dernier vestige de leurs chaînes de galériens, ranimât leurs âmes flétries, étouffât sous les cris d'une joyeuse multitude l'amer souvenir des discordes civiles, et changeât en hymnes d'éternelle pitié l'anathème dont, à Nancy, les sacrificateurs avaient frappé les victimes.
Mais plus cette idée avait de grandeur, plus elle irrita les Feuillants. Roucher, le gracieux auteur du poëme des Mois, fut un des premiers à protester, et en quels termes! Nommé par sa section pour assister à la fêle : « J'accepte, dit-il avec une violence ironique, j'accepte à condition que le buste du généreux Désilles sera sur le char de triomphe, afin que le peuple contemple l'assassiné au milieu de ses assassins. » Ces mots cruels furent le texte que développèrent à l'envi tous les écrivains royalistes ou feuillants. Affectant de ne voir dans la réhabilitation des soldats de Châteauvieux qu'un outrage à Lafayette, qu'une malédiction lancée à la garde nationale, qu'une glorification de la révolte, qu'une revanche des deux sinistres victoires remportées par la bourgeoisie en armes au Champ de Mars et à Nancy, ils poussèrent leur polémique au dernier degré d'emportement, et s'attirèrent des répliques terribles. Justement, Marat, qui
LA GUERRE AUX ROIS
pendant quelque temps s'était éclipsé, venait de reparaître sur la place publique, qui retentit aussitôt de ses rugissements. Gollot d'Herbois avait cru bien faire en opposant aux détracteurs des Suisses de Nancy de longs raisonnements sur la légalité de leur résistance : Marat le traita de rhéteur pusillanime; il lui reprocha son verbiage; il affirma qu'il était faux que les soldats de Ghâteauvieux eussent obéi à la loi, mais que c'était leur gloire de l'avoir foulée aux pieds. Il n'avait, quant à lui, qu'un regret, c'est que « ces braves n'eussent point passé au fil de l'épée, et Rouillé, et son étatmajor, et ses satellites, puis ne fussent pas venus dans la capitale punir de mort le despote et tous les pères conscrits. » Comment rappeler ces noires querelles, et oublier qu'André Chénier y compromit sa muse :
Salut, divin triomphe, entre dans nos murailles,
Rends-nous ces guerriers illustrés Par le sang de Désille, et par les funérailles
De tant de Français massacrés.
Un seul jour peut atteindre à tant de renommée,
Et ce beau jour luira bientôt! ' C'est quand tu conduiras Jourdan à notre armée,
Et Lafayette à l'échafaud.
Or, tandis qu'André Chénier burinait ainsi ses colères et celles de son parti, Marie-Joseph, son frère, se chargeait, pour le compte du parti opposé, de la composition des morceaux de poésie, inscriptions, devises, etc., qui entraient dans le programme de la fête! De son côté, Gossec tenait sa musique toute prête, et David s'était chargé des dessins.
Ce fut la veille de Pâques que les quarante soldats de Chàteauvieux arrivèrent à Versailles, venant des galères de Rrest. Il y avait dans l'accueil qu'ils reçurent un mélange d'enthousiasme et d'attendrissement qui les émut jusqu'au fond du cœur. Menés, le soir de leur arrivée, à la représentation de Brutus, ils furent conduits, le lendemain, au Jeu de paume, par les Jacobins de la ville. Et là commença leur marche triomphale. Des femmes du peuple, chargées dé branches de lauriers, formaient la tête du cortège, précédant la pique d'honneur du faubourg Saint- Antoine. Venaient ensuite les vieillards et les enfants qui s'étaient armés pour la patrie ; puis, toutes vêtues de blanc, quatre-vingts jeunes filles qui portaient dans leurs mains des chaînes figurant celles qui avaient meurtri les bras des pauvres galériens que maintenant on vengeait. Eux-mêmes ils tenaient des sabres forgés avec leurs fers, et s'avançaient les derniers, ayant au milieu d'eux Collot d'Herbois, leur défenseur. On leur offrit un banquet; on les combla de bénédictions; et, quand ils se mirent en route pour Paris, on eût dit que la ville de Versailles s'ébranlait tout entière, impatiente de les suivre. De chaque campagne circonvoisine, les villageois étaient accourus et grossissaient le cortège. « Quelques gens à voiture, étrangers à la fête, se hâtèrent, dit le journal de Prud'homme, de céder le milieu du chemin au peuple, qu'ils en écartaient jadis à coups de fouet. »
Pendant ce temps, grands débats à l'Assemblée pour savoir si on admettrait les Suisses de Chàteauvieux aux honneurs de la séance. L'agitation fut extrême. Gouvion, dont le frère avait été tué à Nancy dans les rangs de la garde nationale, s'écria : « Me réserve-t-on pour être le témoin des honneurs rendus aux assassins de mon frère? » Cependant, sur les vives instances de Couthon, l'admission est décréter. Les quarante soldats étaient déjà sur le seuil de l'Assemblée. Elle les reçoit, au bruit d'applaudissements qui trois fois se
renouvellent. Mais le peuple qui les accompagne demande à entrer, lui aussi : place au peuple ! Et en effet, voilà qu'une immense foule se met à défder devant l'Assemblée, dans un désordre qui n'avait rien de menaçant, et n'avait pas encore désappris le respect. « Nous avons tant crié déjà Vive la Liberté! Vive la Constitution! dit, en passant devant le président, l'orateur habituel du faubourg Saint -Antoine, Gonchon, que nous en sommes enroués. » Il tenait à la main une pique surmontée d'un bonnet rouge, et avertit l'Assemblée qu'on faisait fabriquer dix mille piques de plus. Mais il se hâta d'ajouter : « Elles sont forgées pour vous défendre. »
Le soir, tout le faubourg Saint- Antoine fut illuminé.
C'était au 15 avril qu'avait été fixé le jour de la fête, qu'on décora de ce beau nom qui en agrandissait le caractère : Fête de la Liberté. Pétion, comme maire de Paris, publia un arrêté où la prohibition de paraître en armes ce jour-là dans les rues s'appuyait sur de nobles motifs, noblement exprimés : •* Convaincu que nul signe de contrainte ne doit comprimer les généreux épanchements du peuple; qu'il est temps de lui montrer qu'on l'estime; que les fêtes de la Liberté doivent être libres comme elle, etc.... »
Mais tant de sagesse ne fit qu'enflammer la fureur des Feuillants, et la veille même du jour attendu, un de leurs meneurs, Dupont de Nemours, fit répandre à Paris, par milliers, un pamphlet adressé à Pétion, et dont ce seul trait fera juger la vi'olence : « Quoi! pour mieux honorer les assassins, vous voulez désarmer tous les frères d'armes des assassinés ! »
Disons aussi qu'à ces mensongères et calomnieuses alarmes un aliment semblait fourni par certaines provocations, dont l'extrait suivant donnera une idée. Dans son journal ordurier, qu'il faut bien citer quelquefois pour être juste, malgré le dégoût qu'on en éprouve, Hébert écrivait :
« Je crois apercevoir Mme Veto à travers sa jalousie comme le jour de la fête de Voltaire!... Les voilà, s'écriera-t-elle, ces victimes échappées à ma rage. En vain mon fidèle Rlondinet (Lafayette), d'accord avec son cousin Rouillé, aura-t-il manigancé le massacre de Nancy; en vain m'aura- 1— il promis de faire expirer sur la roue tous ces Suisses rebelles à mes volontés, et qui refusent de massacrer le peuple de Paris, ce peuple que j'abhorre, et dont tant de fois j'ai juré inutilement la perte : tous mes projets sont évanouis. 0 bienheureuse Médicis, que ne suis-je née dans ton siècle! Les poignards du fanatisme m'auraient vengée des outrages que j'éprouve; mais, hélas! aujourd'hui, que me servent mes millions? A quoi m'ont réussi tous les coups de chien que j'ai prémédités ! Voilà, f....e, n'en doutez pas, les gentillesses qui sortiront de
la g de Mme Veto, quand elle contemplera la fête que
nous préparons aux Suisses de Chàteauvieux; mais, pour la faire crever de dépit, il faut nous surpasser dans cette journée Dans l'ancien régime, quand il naissait un louveteau,
c'était un remue-ménage de b....e dans Paris; ce n'étaient que fontaines de vinaigre, que cervelas de cheval, et la famille Veto, qui faisait alors son jouet du peuple, quoiqu'il fût son souverain, l'humiliait tant qu'elle pouvait; mais, f....e, le peuple a repris sa revanche, c'est à nous maintenant de faire danser les rois.... Aux piques, f....e, braves sans-culottes! aiguisez-les pour exterminer les aristocrates qui osent broncher. Que ce beau jour soit le dernier de leur règne. Nous n'aurons de repos que quand la dernière tête d'aristocrate sera tombée. »
Mais le peuple laissa passer, sans y prendre garde, ces appels meurtriers. La fête , dont Tallien avait rédigé le programme, et où pas un fusil ne brilla, fut de tout point admi-
rable. Sur l'immense ligne qui de la Bastille s'étend jusqu'au (lliamp de Mars, on vit un cortège composé de près de trois cent mille hommes se ranger docilement devant un épi de blé qu'on leur présentait en guise de baïonnette. Reconnaissance filiale à l'égard des initiateurs du progrès, culte des souvenirs antiques associé à la passion des idées nouvelles, élan des âmes vers la liberté, la liberté de tous les peuples de la terre, tout cela se retrouva dans le choix des symboles adoptés. C'était l'esprit du temps, et jamais il ne se révéla d'une manière plus touchante et plus naïve. A un groupe formé de citoyens appartenant aux trois grandes nations libres, étaient confiés les drapeaux de l'Angleterre, des États-Unis et de la France, réunis en signe d'alliance par des rubans tricolores. Les bustes de Franklin, Sidney, Jean-Jacques, Voltaire, images vraiment saintes, passèrent devant tous, portés avec vénération par des citoyens des divers pays qui avaient produit ces grands hommes. On eut l'idée magnanime de réconcilier dans la commune douleur ceux qui , à Nancy , avaient été poussés à se combattre : cette réconciliation était figurée par deux cercueils que réunissait la légende : Bouille et ses complices sont seuls coupables. Suivait, sur un char de forme antique, la statue de la Liberté, tenant pour sceptre une massue, ayant sur la tête une couronne de fleurs, et à ses pieds un autel où, en son honneur, brûlaient des parfums.
Le cortège se mit en marche vers midi, et parmi les milliers de spectateurs qui du haut des fenêtres lui envoyaient les marques d'une adhésion passionnée, on cita Beaumarchais qui, au moment où l'on atteignait l'emplacement de la Porte Saint-Antoine, parut sur son balcon et se mit à battre des mains. Au Champ de Mars , la statue de la Liberté fut descendue ; les soldats de Châteauvieux, courbés sous le glorieux fardeau, l'allèrent placer sur l'autel de la patrie, puis se mêlèrent à 11 foule. Alors, ce ne furent plus que transports, chants civiques, rondes joyeuses, par où se termina cette fête que pas un accident ne troubla, que pas un cri de haine ne vint attrister, et dont Brissot put dire avec vérité que « le peuple en fut l'ordonnateur, l'exécuteur, l'ornement et l'objet. »
Mais elles sont rares, dans la vie des révolutions, les douces journées : le lendemain , la lutte recommençait entre les passions, et, pour comble, l'Europe entière s'embrasait.
Dans des Mémoires écrits par lui longtemps après les événements ,. loin du sol natal, sous l'empire de préoccupations évidemment modifiées, et avec le désir de plaire aux dominateurs du jour, Mémoires pleins de verve militaire, de jeunesse et de feu, mais aussi pleins d'erreurs calculées ou de réticences, Dumouriez se défend d'avoir poussé à la guerre. Les faits abondent qui démentent cette assertion. Et, comment cela eût-il été possible? Dumouriez n'était-il point par excellence l'homme de l'orage et des combats ? Ne cherchaitil pas un emploi à son génie? N'était-ce pas du souffle même de la guerre que le ministère dont il faisait partie venait de naître? Et l'amour de la popularité ne disait-il rien à son cœur, alors que d'un bout à l'autre de la France, ce nid de guerriers, six cent mille volontaires se levaient demandant une épée? Sans doute, ce fut par la voie des négociations qu'il alla au champ de bataille, forcé qu'il était de ménager la conscience craintive de Louis XVI. Mais quel ton que celui de ses dépêches ! Dans celle qu'il avait adressée à M. de Noailles le 19 mars, il ne se bornait plus à faire du désarmement des émigrés la condition du maintien de la paix, il exigeait la réduction des troupes que l'Autriche entretenait dans les Pays- Bas « Les armées, disait-il avec beaucoup de hauteur, ne contiennent pas les peuples quand ils veulent être libres :
Gênes en est un exemple pour la maison d'Autriche » De
plus, Dumouriez donnait à entendre, ce qui était effectivement son opinion, que l'alliance entre la Prusse et l'Autriche était un compromis sans durée possible , un inceste politique , et que le concert des puissances ne pouvait manquer de cesser, soit pendant, soit après la guerre, laissant le chef de la maison d'Autriche isolé, épuisé de finances et de troupes.
Ces fières prédictions, ces menaces, la disposition des esprits dans les Pays-Bas dévoilée à demi, le souvenir de l'insurrection des Génois rappelé, la demande d'une réponse prompte, catégorique, dernière, tout cela devait naturellement offenser la fierté du Cabinet de Vienne, tout cela c'était la guerre grondant sous des paroles de paix. Dumouriez traçait bien véritablement autour du jeune successeur de Léopold le cercle de Popilius.
Aussi Noailles désespéra-t-il d'obtenir par ce moyen une modification quelconque aux déclarations précédentes du prince de Kaunitz. Le sort de de Lcssart l'avait d'ailleurs frappé d'épouvante. Ai lieu de remettre ses nouvelles lettres de créance, il envoya sa démission à Dumouriez.
Était arrivée à Paris , dans l'intervalle, la première note officielle envoyée de Vienne depuis la mort de Léopold. Elle annonçait, dans un style tranchant et dur, que le nouveau souverain partageait, eu égard à la situation de la France, les sentiments de son prédécesseur, et se terminait par une sortie contre « la faction sanguinaire et furieuse qui s'acharnait de plus en plus à détruire toute espèce d'autorité, de lois, de principes. »
Irrité du ton de cette note, irrité de la démission de M. de Noailles, Dumouriez court chez le roi, lui retrace le tableau de la situation et de ses propres périls, le presse de tout dire à l'Assemblée, l'engage à s'adresser directement au roi de Bohême et de Hongrie , et lui fait signer la lettre suivante :
« Monsieur mon frère et mon neveu, la tranquillité de l'Europe dépend de la réponse que fera Votre Majesté à la démarche que je dois aux grands intérêts de la nation française, à ma gloire et au salut des malheureuses victimes de la guerre dont le concert des puissances menace la France. Votre Majesté ne peut pas douter que c'est de ma propre volonté et librement que j'ai accepté la Constitution française; j'ai juré de la maintenir, mon repos et mon honneur y sont attachés; mon sort est lié à celui de la nation, dont je suis le représentant héréditaire , et qui , malgré les calomnies qu'on se plaît à répandre contre elle, mérite et aura toujours l'estime de tous les peuples. Les Français ont juré de vivre libres ou de mourir : j'ai fait le même serment qu'eux. M. de Maulde, que j'envoie en ambassadeur extraordinaire auprès de Votre Majesté , lui expliquera les moyens qui restent pour empêcher et prévenir les calamités de la guerre qui menace l'Europe. C'est dans ces sentiments, etc., etc.
« Signé Louis. »
Muni de cette pièce, manifestement écrite sous sa dictée, Dumouriez, le 14 avril, se rendit à l'Assemblée législative, à laquelle il fit connaître ses dépêches à M. de Noailles, la démission de ce dernier, et la lettre du roi. Immédiatement, presque sans débat, l'impression des documents fut ordonnée, et l'ambassadeur de France à Vienne décrété d'accusation.
Le lendemain, de Maulde allait partir, lorsqu'on reçut un second courrier de M. de Noailles, qui, s'étant ravisé sur sa démission, avait rouvert la négociation avec le Cabinet de Vienne. L'ambassadeur mandait que le prince de Kaunitz se
LA GUERRE AUX ROIS
montrant fort pen accessible, il s'était vu réduit à s'adresser au vice-chancelier de cour et d'État, le comte de Gobentzel; que celui-ci avait entrepris de justifier sa cour sur les vues hostiles qu'on lui supposait, mais de façon à prouver que le plan de l'Autriche était d'élever, sans toutefois déclarer la guerre, des exigences qui la rendissent inévitable.
Et c'est ce qui ne résultait que trop clairement, en effet , des trois points spécifiés à M. de Noailles par M. de Gobentzel :
« 1° La satisfaction des princes possessionnés;
« '2° La satisfaction du pape pour le comtat d'Avignon ;
« 3° Les mesures que la France jugerait à propos de pren-