‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 3)Chapitre 11 sur 106 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LE LIVRE ROUGS

ENDANT les dernières années du règne de Louis XV et depuis l'avènement de Louis XVI, la misère publique a toujours été croissant. Dans les villes, un luxe insensé, cpii avait corrompu jusqu'aux dernières classes, cachait une dé tresse affreuse. La parure était prise sur les aliments.... Dans les campagnes — le cœur se> serre à ce souvenir — près des villes, le paysan avait tous l'es vices qu'elles produisent, et, de plus, une rapacité incompatible avec l'amour du travail. Un pain noir, des racines, de l'eau, des vêtements grossiers, et quelquefois de simples peaux, des masures délabrées, tel était, dans une grande partie de la France, le sort de nos malheureux frères.... Après le sort du paysan, celui du soldat était le plus affreux. Il suffit d'avoir vu du pain de munition, pour n'en pas douter. Le matin, un peu d'eau chaude versée sur quelques légumes; le soir, un 1res petit morceau de la plus mauvaise viande, formaient la subsistance de trois cent mille Français. Tous ces maux n'avaient qu'une cause : la prodigalité d'une cour crapuleuse où des Messaline et des Julie disputaient à des Claude et à des Néron le prix de l'infamie, où chaque jouissance coûtait h repos à un million d'hommes, où l'or était produit par le crime et le crime reproduit par l'or, où la nation française était moins prisée qu'un cheval de course, qu'une complaisante.... Lisez le Livre rouge! »

Quels mystères renfermait- il donc, ce Livre rouge, qui, nu mois d'avril 1790, faisait tomber, comme autant de traits brûlants, de la plume honnête de Loustalot, les lignes qu'on vient de lire?

Dès la fin de 1789, le 27 novembre, Camus avait dénoncé à l'Assemblée l'existence d'un certain Livre rouge, ignominieux catalogue de rapines transformées en largesses, et, avant lui, un membre, dont le nom est resté inconnu, avait demandé qu'on imprimât la liste des pensions.... * Avec les noms, ajouta d'Épréménil, avec le chiffre des sommes données, avec la date, avec les motifs. » Motion terrible qui fui accueillie avec enthousiasme, dit le Moniteur. Mais les votants ne savaient pas à quoi le vote engageait ! Le Comité des finances, dépositaire de secrets trop honteux, trembla d'avoir à les divulguer; à la curiosité publique, il opposa mille obstacles. Un beau jour, il vint déclarer à l'Assemblée que l'impression était à peu près impossible, parce que les frais ne s'élèveraient pas à moins de deux cent quatre-vingt mille livres. On répondit par l'offre (pie faisait Baudoin d'imprimer gratis ce recueil de scandales. L'offre fut acceptée; une fois en éveil sur ce point, l'opinion ne s'endormit plus, et un comité des pensions, dont le janséniste Camus était l'âme, se mit à poursuivre d'une infatigable ardeur la remise du Livre rouge.

En attendant, la liste des pensions s'imprimait, et le public apprenait :

Que les princes et princesses du sang, d'ailleurs très-riches, avaient tous ensemble, en pensions, deux millions cinq cent cinquante mille livres:

Que celle du comte de Luzace allait jusqu'à cent cinquante mille livres ;

Que les bienfaits annuels accordés par le roi à la maison de Noailles montaient à près de deux millions ;

Que le duc de Polignac avait pour sa part, quatre-vingt mille livres, sans compter ce qui revenait à chacun des membres de sa famille, laquelle, grâce à l'amitié prodigue de la reine, se trouvait avoir les bras enfoncés jusqu'aux coudes dans le trésor, etc., etc.

Et que dire des motifs de la plupart de ces pensions? Parmi ces motifs, il y en avait d'impudiques, il y en avait de ridicules : ne parlons que de ceux-ci.

Un prince allemand touchait quatre pensions : la première, pour ses services comme colonel; la seconde, pour ses services comme colonel ; la troisième, pour ses services comme colonel; la quatrième, pour ses services comme noncolonel.

M. Desgalois de La Tour avait vingt-deux mille sept cent vingt livres en trois pensions : l'une, comme premier président et intendant; la seconde, comme intendant et premier président; la troisième, pour les mêmes considérations que ci-dessus.

Un écrivain qui a retracé sans élévation, mais recueilli avec une minutieuse exactitude tout ce qui concerne le règne de Louis XVI, a fait un relevé très-piquant et au fond trèsinstructif des gaspillages motivés de l'ancien régime.

Quatre pensions avaient été accordées au marquis d'Autichamp : la première pour les services de feu son père; la seconde, pour te même objet; la troisième, pour les mêmes raisons; la quatrième, pour les mêmes causes.

On fit à M. Joly de Fleury, avocat général, une rente de dix-sept mille livres, pour s'être démis de sa place en laveur de son fils. — Il est juste d'ajuiter qu'on ne fit pas à M Joly de Fleury fils une rente de pareille somme pour avoir bien voulu prendre la place de me - sieur son père !

Des femmes de la cour >btenaient des pensions en manière de dot. Maint courtisan, s'il lui arrivait d'abandonner ses biens à ses créanciers, en était récompensé aux frais de l'Etat reconnaissant. Un coiffeur, nommé Ducrot . recul dix-

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