‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 3)Chapitre 12 sur 106 · LE LIVRE ROUGE · texte numérisé non relu

LE LIVRE ROUGE

sept cents livres de retraite, pour avoir coiffé une fille du comte d'Artois, princesse qui mourut avant d'avoir eu des cheveux; et. plus tard. Marat put dire avec vérité : « Eh quoi! tandis qu'un brave soldat criblé de blessures obtient à peine trois louis annuellement, une coiffeuse empochera chaque année deux mille livres pour avoir donné un coup de peigne au Dauphin! »

Dans chaque bail des Fermes il y avait treize cent mille livres destinées à des gratifications que le ministre des finances distribuait suivant son bon plaisir. Or, un M. de Golonia figurait dans cet état de plusieurs manières, sous son nom personnel, sous celui de sa femme, sous celui de sa fille, sous celui de ses bureaux. Lorsqu'on fit, à l'Assemblée, celte nomenclature extraordinaire, le bon paysan Gérard s'écria rudement : « On ne distribuait point de telles pensions dans nos campagnes. Non, morbleu! tout cela n'était point pour nos paroisses ! »

L'avidité des gens en place savait tour à tour monter trèshaut et descendre très-bas. Après s'être créé des pensions , à l'exemple de son prédécesseur Sartine , sur les huiles, sur les suifs, sur les boues, l'ancien lieutenant général de police Lenoir imagina de frapper à son profit un impôt.... sur la lune; c'est-à-dire de tirer parti des nuits où, se montrant sur l'horizon de Paris, elle dispensait d'allumer les réverbères. Cette pension bizarre , par lui assignée à une dame de ses amies, devint célèbre sous le nom de pension de la lune.

On croit rêver quand on pense aujourd'hui à quels abus donnaient lieu, avant la Révolution, les pensions sur le trésor royal. On en découvrit un, entre autres, des plus singuliers. Il advint crue des morts, enterrés depuis longtemps, ne laissaient pas que de toucher régulièrement leurs pensions, témoin la marquise de la Force. « J'ai" entre les mains, dit un jour le marquis de Foucault dans l'Assemblée , un mémoire prouvant qu'on a la charité de toucher l'argent des défunts. »

Ce n'est pas que tout, absolument tout, eût été donné à la faveur ou à l'intrigue ; non : dans le nombre des pensions, il y en avait quelques-unes qu'on avait employées à récompenser des services réels et le mérite. Celles-là furent respectées ; ce fut avec une sorte d'émotion religieuse que l'Assemblée nationale confirma , par exemple , la pension dont jouissait la famille de l'héroïque chevalier d'Assas : les dettes qu'à l'égard du patriotisme ou du courage , la monarchie avait contractées, au nom de la France, la Révolution se devait de les acquitter, et elle n'y manqua point.

Mais elle se devait aussi de ne faire grâce à aucune de ces dilapidations infâmes, honte des grands et désespoir du peuple. Aussi l'existence d'un Livre rouge n'eut pas été plutôt dénoncée , que le cri public fut , chaque matin : le Livre rouge ! le Livre rouge !

Alors commença de la part de Necker une résistance puérile, offensante, absurde. Plus le Comité des pensions devenait pressant, plus Necker s'obstinait. Tantôt le livre était chez le roi ; tantôt le ministre, malade, ne pouvait recevoir ; tantôt ses journées entières étaient prises par les affaires et ses soirées ne lui appartenaient pas. Vains subterfuges, dont s'indigna, sans en être lassée, l'austère opiniâtreté de Camus! Dans la séance du 5 mars, impitoyable et rude, il accusa Necker d'une manié- 6 si concluante que , par décret solennel et cette fois définitif, la remise d i livre fatal fut ordonnée.

L'anxiété de Necker était au comble. Non qu'il fût personnellement intéressé au refus ; mais cette monarchie , dont il voulait le maintien, que deviendrait-elle quand tout voile au-

rait été levé? Il fallut se résigner pourtant. Ce fut le 15 mars après midi, chez Necker, et en présence de Montmorin, que la première communication du Litre rouge fut donnée aux membres du Comité des pensions. Louis XVI avait insisté pour qu'on ne prît point connaissance des dépenses secrètes de son aïeul : le Comité des finances respecta ces filiales inquiétudes, et il fut convenu que la partie qui avait rapport au règne de Louis XV resterait scellée d'une bande de papier.

Ce livre fameux était un registre composé de cent vingtdeux feuilles, relié en maroquin rouge. Les dix premières feuilles renfermaient les dépenses relatives au règne de Louis XV; les trente -deux suivantes se rapportaient à celui de Louis XVI; le surplus était en blanc. Chaque article de dépense était écrit de la main du contrôleur général , et ordinairement parafé de la main du roi. Le total dessommes énoncées, et qui, depuis le 19 mars 1774 jusqu'au 16 août 1789, s'étaient élevées à deux cent vingt-sept millions neuf cent quatre-vingt-cinq mille cinq cent dix- sept livres, fut divisé par le Comité en neuf chapitres : Aux frères du roi. — Dons et gratifications. — Pensions et traitements. — Aumônes, indemnités , avances et prêts. — Acquisitions, échanges. — Affaires de finances. — Affaires étrangères et postes. — Dépenses diverses. — ■ Dépenses personnelles au roi et à la reine.

Le mois d'avril s'ouvrit par la publication du Livre rouge. Grande émotion et grandes colères ! Sous le ministère seul de M. de Calonne, le comte d'Artois avait touché quatorze millions cinq cent cinquante mille livres rien qu'en secours extraordinaires; et treize millions huit cent vingt - quatre mille livres avaient été, durant le même espace de temps, l'humble lot de Monsieur, ce prince studieux, cet ami de la sagesse! Suivait, en laveur du comte d'Artois, un fort curieux mémoire, où Calonne prouvait, par vives raisons, que Louis XVI ne pouvait se dispenser de payer les dettes du comte d'Artois, sur l'argent de la nalion, bien entendu, et jusqu'à concurrence de quatorze millions six cent mille livres, non compris soixante-quatorze mille six cent quarante livres de rentes constituées, et neuf cent huit mille sept cents livres de rentes viagères ! Le scrupuleux Calonne faisait valoir comme motif principal l'importance d'assurer la tranquillité du prince, qui, d'ailleurs, voulait bien, à cette condition,

consentir à ne plus se jeter en pareil embarras Au bas du

mémoire, le roi avait écrit de sa propre main : Approuvé les

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