PRÉSENTES PROPOSITIONS
Le chapitre des dons et gratifications témoignait de gaspillages vraiment étranges :
Cinquante mille livres à M. de Groismard, pour l'aider à payer la terre de Voisins;
Cinquante mille livres à M. de Vergennes, pour son retour de Suède;
Quinze mille livres à M. Gourdin, pour V aider à acheter la charge de M. Gaffe. — Et pourquoi pas quinze mille livres à M. Gaffe pour se faire acheter sa charge par M. Gourdin?
Soixante mille livres à M. Gonnet pour le mettre en état de payer ses dettes;
Vingt-quatre mille soixante-dix -huit livres à la comtesse d'Artois, en 1775, comme simple cadeau;
Plus, vingt-quatre mille soixante -dix -huit livres à la comtesse d'Artois, en 1778, pour la naissance du duc de Bercy;
Plus, vingt-quatre mille livres à la comtesse d'Artois, en 1783, pour son accouchement.
Le chapitre des pensions, comparé à celui des aumônes, présentait des rapprochements d'une triste bouffonnerie :
Au peuple, à l'entrée du roi à Paris, quinze mille livres d'aumône.
A la comtesse d'Ossun, dame d'atours de la reine, pour sa table, vingt mille livres de pension !
Dans le Livre rouge, la famille Polignac figurait comme possédant , à elle seule , plus de sept cent mille livres de pensions, la plupart réversibles d'un membre à l'autre. Outre une ordonnance au porteur de un million deux cent mille livres, somme à laquelle le roi avait fixé le prix de l'engagement du domaine de Fénestrange, accordé au duc de Polignac, on lui assignait une pension viagère de cent vingt mille livres , c'est-à-dire , ainsi que l'a fait observer un écrivain royaliste, c'est à-dire qu'en consacrant, par une libéralité inouïe, le vol d'un riche domaine de l'État, on attribuait encore au favori une pension représentant l'intérêt viager de la somme que le favori était censé payer pour l'engagement de ce domaine. Indigné , Loustalot s'écria : « Gomment un roi bonnète homme a-t-il pu signer des ordonnances qui sont des faux? »
C'était ce même duc de Polignac — on s'en souvient — à qui concession avait été faite d'un droit à percevoir sur tout le poisson qui se consommait à Rordeaux, et d'un autre droit, plus bizarre et plus insolent encore , en vertu duquel . dominateur et souverain du flux et du reflux de la Garonne, de la Gironde, il s'appropriait les inondations et les retraits des deux fleuves.
Quelle bonne fortune pour Camille ! Il saisit sa plume acérée et, avec une gaieté cruelle, il écrivit :
« Enfin, nous tenons le Livre rouge! Le Comité des pensions a rompu les sept sceaux dont il était fermé. La voil'i accomplie, cette menace terrible du prophète ! La voilà ac compile avant le jugement dernier : Revclabo pudenefa tua; je dévoilerai tes turpitudes; tu ne trouveras pas même une feuille de figuier pour couvrir ta nudité à la face de l'univers; on verra toute ta lèpre, et, sur tes épaules, ces lettres Gal , que tu as si bien méritées. »
Le Comité des pensions avait fait précéder la publication du Livre roug,: d'un avertissement qui annonçait d'autres révélations . Camille Desmoulins en accueillait l'augure en ces termes :
« Notre cher Comité des pensions nous prévient , dans le préambule, que ce n'est pas le seul registre qui contienne les preuves de la criminelle complaisance , disons le mot, de la friponnerie des ministres des finances. Depuis 1774, si s travaux lui découvrent chaque jour une multitude d'autres déprédations , qu'il fera successivement connaître.... Bravo! mille fois bravo ! généreux républicains, nos chers et illustres défenseurs! Poursuivez votre route dans ces souterrains, continuez d'en éclairer les ténèbres. Camus lient le redoutable flambeau; il force Necker d'être son guide. L'hypocrite Genevois cherche sans cesse à vous égarer : tantôt il se retourne pour souffler la lumière, tantôt il voudrait fuir; mais Camus le retient par la basque, et la lanterne qu'il porte rappelle au ministre des idées qui devraient le faire marcher droit. »
U avertis emeni ', signé de tous les membres du Comité des pensions, c'est-à-dire de Camus, de Goupil de Préfeln, de Gaultier de Biauzat, de l'abbé Expilly, du marquis de Montcalm-Gozon, du baron de VVimpfen, de Fréteau, de Treil hard, de Menou , de Champeaux-Palasne , de Cottin, de Lépeaux , contenait plusieurs allusions menaçantes, parmi iesquelles celle ci :
« Il faudra mettre sous les yeux de la nation l'audace des ministres, dont un, comblé des grâces du roi, et jouissant déjà de quatre-vingt-dix-huit mille six cent vingt-deux livres de traitement et pensions, après avoir obtenu, le 1 7 mars 1 785, des pensions pour dix personnes de sa famille , après avoir ajouté, de son autorité, le 23 avril, une onzième pension en faveur d'un parent qu'il avait d'abord oublié, formait encore, le 4 septembre 1787, les demandes suivantes : un duché héréditaire, soixante mille livres de pension, quinze mille livres réversibles à chacun de ses deux enfants ; une somme pour l'aider à arranger ses affaires »
Le maréchal de Ségur se sentit désigné, et il réclama, prétendant que les parents qu'on l'accusait d'avoir enrichis par des pensions , étaient dix pauvres gentilhommes, bons serviteurs du roi , et fort en peine de vivre. Tout autre ministre leur serait venu en aide, et parce qu'ils étaient ses parents, avait-il dû les oublier? Après tout, quelle somme avait été divisée entre ces officiers? Six mille livres. Et le maréchal invoquait son âge, son rang, ses services, ses blessures.
La réponse du Comité fut accablante : il publia les pièces officielles, sans un mot de plus. La presse se chargea des commentaires :
« Son âge? L'âge d'un ministre empêche-t-il qu'il soit un pillard ? — Ses blessures ? Il a perdu un bras comme cent invalides qui sont à l'Hôtel. Un plaisant a dit que ce bras emporté prouvait tout au plus que le maréchal n'avait pas pris à deux mains dans le trésor royal. Mauvaise plaisanterie, excellente raison.
« Dire de M. de Ségur : Les parents qu'on m'accuse d'avnir enrichis sont dix pauvres gentilshommes ces officiers ont partagé six mille livres de pension. — Réponse D'J Coyité : On voit d'abord au nombre de ces officiers, quatre demoiselles de Ségnr-Monlazeau, ayant chacune cinq cents livres de pension. Quels officiers ! » Mais ce n'était rien que ces attaques de Loustalot à côté des invectives étincelantes et cyniques de Camille :
« Le maréchal de Ségur. cet ex-ministre qui avait déclaré le tiers, c'est-à-dire la presque universalité des Français incapable de porter l'épaulette , ce maréchal, qui a si bien mérité le bâton, vient d'apprendre au public, par la voie du Journal de Paris, qu'il est grandemenl étonné d'entendre publier le Livre rouge et de s'y voir citer par des hommes qui devraient le respecter. Je ne veux pas me mettre en colère contre cet homme qui n'a qu'un bras : la partie ne serait pas égale. Mais voyez donc ce qui le fait crier à la calomnie, à ï indécence, au libelle, au pamphlet! C'est que le Comité a crié contre lui au voleur; c'est qu'il a mentionné un certain ex-ministre qui, ayant quatre-vingt-dix-huit mille six cent vingt-deux livres de pension , ayant fait donner des pensions à dix de ses parents, avait si peu de vergogne , qu'il deman dait encore, le 4 septembre, un duché héréditaire. (Oh! nous t'en donnerons des duchés héréditaires, faquin !) Il ne croyait pas qu'on voulût lui faire un crime des bienfaits du roi? Ces bienfaits du roi rappellent, dans les Caractères de Théophraste, le trait de cet avare qui, s'étant crevé de nourriture à un repas où il n'a point été prié, à la vue de tout le monde coupe à son valet une livre de viande et lui dit : « Tenez, mou ami, faites bonne chère. »
Malheureusement, les Lamelh, en leur qualité de tribuns de bonne maison, n'étaient pas sans avoir leur nom quelque peu compromis dans la curée. Le Livre rouge portait l'indication d'une somme de quarante mille livres donnée à la comtesse de Lameth, pour l'éducation de ses enfants. Mais