‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 3)Chapitre 15 sur 106 · MARECHAL DE SEGUR · texte numérisé non relu

MARECHAL DE SEGUR

dépense, rien. Seulement, les motifs se trouvaient consignés à part dans un registre tenu fort secret : le Livre des décisions. Le posséder, ce livre, eût été le point important : Camus le demanda. Qu'on juge des terreurs de Necker! L'inexorable janséniste fut invité à s'adresser à Dufresne de Saint Léon, commis du trésor royal. Il y court et ne le trouve pas. Il se rend chez Necker, et un curieux dialogue s'engage entre eux. « M. de Saint-Léon était absent. — C'est moi qui

l'ai autorisé à ne pas se trouver chez lui. — Ah! — Vous avez imprimé le Livre rouge sans autorisation.— Oui. — Sans autorisation de l'Assemblée — C'est à elle seule que nous devons des comptes.... — Ni du roi. — Nous ne sommes pas ses représentants. » Des deux côtés, aigreur extrême. Le résultat fut une démarche nouvelle chez le commis, auquel on arracha enfin communication du registre mystérieux, mais à la condition de ne prendre ni copie ni note.

C'est ce que Camus, le 10 avril, alla raconter avec beaucoup d'amertume à l'Assemblée. Mais elle eut probablement peur d'en trop savoir. Car, à Pison du Caland, demandant un décret pour la remise du Livre des décisions, il fut répondu par un ordre du jour!

Necker essaya de ramener l'opinion, égarée, assurait-il. Le 27 avril U fit paraître, sur le Livre rouge, un mémoire où il employa tout son talent, mais qui acheva de le perdre. De fait, le plaidoyer valait la cause!- En parlant des sommes qu'avaient coûté à la nation les dépenses personnelles et extraordinaires du roi et de la reine, Necker s'étonnait que durant seize années elles ne se fussent élevées qu'à onze millions quatre cent vingt-trois mille sept cent cinquante livres. « Je ne sais, ajouta-t-il, si les registres des finances d'aucun souverain de l'Europe présenteraient un pareil résultat. » Belle recommandation en faveur des monarchies ! Les folies des frères du roi, Necker les expliquait par la jeunesse et l'inexpérience de princes mis à la tête d'une administration très-étendue dès l'âge de seize ans, comme si l'excuse, en ce cas, n'était pas aussi accusatrice que la faute ! Quant aux ordonnances de comptant, toute la défense du ministre se réduisait à dire qu'adoptées originairement dans le but de voiler certaines dépenses, elles avaient fini par en comprendre d'autres dont la publicité n'avait nul inconvénient et dont, même, on indiquait le motif.

Ce fut une maladresse insigne que cette espèce d'apologie de la dilapidation dans la bouche d'un homme intègre. Necker mettait le pied dans la boue. Ses ennemis en prirent avantage contre lui d'une manière terrible, excités, qu'ils étaient par les clameurs de Camille Desmoulins, qu'on vit redoubler, en cette circonstance, d'esprit et de grossièreté, d'exagération et de verve.

« Le sieur Necker, écrivait-il, n'a pas craint de déclarer au Comité des pensions que le roi trouvait mauvais que l'Assemblée nationale eût fait imprimer le Livre rouge. Trouvait mauvais!... Nous trouvons bien plus mauvais que toi et tes pareils ayez dilapidé, sous le règne de Louis l'économe, en dépenses clandestines, cent trente-cinq millions ! Et c'est en si peu de temps ! Tu ne sais donc pas que nous avons eu en France douze contrôleurs généraux des finances qui ont été pendus*et exposés à Montfaucon?... Et ce qui me met tout à fait bois de mesure, c'est qu'au lieu de mourir de boni''. le cafard se monseigneurise, ose donner des veniat à l'un, des pensions à l'autre, au mépris des décrets. Cinq mille livres à un Vauvilliers dont nous avons vu naguère l'orteil sortir à travers les souliers, et qui, depuis qu'il est administrateur des subsistances, ne s'est plus montré qu'en carrosse ! »

C'en était fait : rien que par la publication d'une série de chiffres correspondant à une série de noms propres, toutes les impuretés du régime ancien vinrent se ranger une à une sur le chemin de l'opinion, impatiente de les passer en revue. Des regards inévitables percèrent la nuit des bureaux ; les motifs que la cour brûlait de tenir secrets, on les découvrit, du moins en partie; on lut à travers les bandes de papier apposées sur les articles qui, dans le Livre rouge, se rapportaient au règne de Louis XV, à ce règne dont le grand Frédéric distinguait les phases par Cotillon I, Cotillon II, Cotillon III, et où l'une des occupations favorites du prince de Coudé était de prendre sous le lit les mules de Mme Dubarry pour les lui chausser. Nous avons devant nous un livre portant la date de 1790, et imprimé en rouge. C'est un libelle, un libelle violent, plein d'obscènes colères, et dans lequel chacun des articles, empruntés à la liste des

pensions, est suivi d'observations qu'il ne saurait convenir à l'histoire de reproduire. Mais quels souvenirs que ceux que la seuli; énonciation des noms réveille! Là prennent rang, parmi les heureux que fit la corruption naturelle aux monarchies ■

Catherine de Béarn, celle qui servit de marraine à Mme Dubarry, lors de sa présentation;

Bertin, si habile à brouiller ou à réconcilier Louis XV avec ses maîtresses, et qui fut le gouverneur en chef du Parc-aux-Cerfs ;

Le comte Jean, recommandé à la cour pour avoir introduit dans la couche royale, par l'intermédiaire du complaisant Lebel, la jolie Lange sa maîtresse;

Mme Le Normant, un des caprices que Mme de Pompadour passait à Louis XV ;

Mlle Selin, qui, aimée à la hâte par ce même Louis XV, consentit à ne point se marier, sacrifice du prix de deux cent mille livres,... etc.,... etc.,... etc....

Encore s'il ne s'était agi que du règne précédent ! Mais, comme le fait très-bien remarquer un historien, peu suspect d'exagération démocratique, Montgaillard, Mlle Arnould disait un mot plus spirituel que juste, lorsque, au sujet de la mort de Louis XV et de la retraite de Mme Dubarry, elle s'écriait, en parlant des courtisanes du jour : « Nous vodà maintenant orphelines de père et de mère. » Car, sous Louis X\T, quoiqu'il donnât l'exemple d'une grande pureté de mœurs, la débauche continua de faire au palais élection de domicile. Et c'est ce que la publication de la liste des pensions remettait à tous en mémoire. Les accusations mêmes (pie beaucoup auraient volontiers jugées calomnieuses,, quelle autorité ne semblaient-elles pas acquérir par la constatation des faveurs en argent prodiguées au duc de Goigny, au colonel Arthur Dillon, au comte de Fersen?

Arrêtons-nous. Loustalot avait raison, lorsqu'il écrivait : " Nous croyons la contre-révolution impossible depuis la publication du Livre rouge : il en faudrait tirer vingt-quatre millions d'exemplaires. »

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