CHAPITRE VII
FUREURS DES PRETRES
OUR ne pas tout confondre el laisser son ordre logique à la discussion sur les assignats , il a fallu en détacher un débat que les passions du moment y encadrèrent, et qui, aussi bien, méritait une place à part, tant il émut Paris ! Le même jour où d'Anson avait présenté son rapport sur les assignats, Ghasset, rapporteur du Comité des dîmes, était venu proposer de décréter que la gestion des biens du clergé, mis le 2 novembre 1789 à la disposition de la nation, passerait aux mains des administrations de département et de district. Les frais du culte, on y pourvoirait par le budget, et, désormais dégagés de toute charge, les domaines ecclésiastiques pourraient être employés aux plus pressants besoins de l'Etat.
Ainsi , plus d'espoir ! La vente de 400 millions de biens ecclésiastiques déjà confiée aux municipalités n'était qu'un emier pas.... C'était sur l'ensemble, sur tout l'ensemble es domaines de l'Eglise que la Révolution étendait le bras! Et quelle chance pour les prêtres de reconquérir jamais des terres qui, transformées, divisées, subdivisées en assignats, dlaient se mobiliser, se répandre dans la circulation, et devenir la propriété d'une infinité de petits acquéreurs! Atteint ce coup suprême, et mis tout à coup en demeure de dire, comme les religieux de la Trappe : Frère, il faut mourir, le clergé devint furieux.
Il est sombre, il est terrible, le tableau de cette lutte. Encore deux mois, et, grâce à tant de pasteurs d'âmes trop habiles à confondre les intérêts du ciel avec ceux de la terre
le fanatisme aura frappé tout le midi de son souffle embrasé; mais, en attendant, le voici qui s'annonce. Dans l'Alsace, les catholiques réduisent les protestants au désespoir, et les juifs tremblent. Où vont et que veulent ces sinistres processions de pénitents de toute couleur qui sillonnent le Languedoc?
Qu'on parcoure les journaux de l'époque : ils sont pleins de scandales ! Ici , ce sont des consolateurs officiels de la dernière heure, qui, mandés au chevet de quelque membre de l'Assemblée agonisant , le laissent mourir privé de confession et s'en vantent ; là , c'est un évêque d'Ypres lançant dans la partie française de son diocèse un mandement où les révolutionnaires sont condamnés comme apostats. Beaucoup de pauvres jeunes filles , enterrées vives dans un couvent , invoquaient alors la loi libératrice et cherchaient à s'échapper du tombeau : pour les y retenir, que de torture inventées! Tantôt on les proclamait folles, tantôt on essayait de leur étouffer le cœur sous le poids de la puissance paternelle, complice de la tyrannie des dévots. Aux municipalités, amenées à intervenir, on opposait les cris pieux , les larmes bénies. Forcez -les d'entrer dans la salle des noces, disait Camille Desmoulins, en parlant des adolescentes sous le linceul, mais que de mains employées à la fermer, cette salle des noces !
Venait en aide à l'opulence des prêtres menacée et bien résolue à se défendre , la superstition avec ses plus auda cieuses pratiques, avec ses niaiseries les plus fatales. Associations béates, confréries, neuvaines, rien ne fut épargné. Une neuvaine, en l'honneur de la compassion de la sainte Vierge, fut dénoncée par la Chronique de Paris, journal voltairien qui comptait Gondorcet au nombre de ses rédacteurs .
— « Fins, le salut de la France. — Moyens, les plaies de Jésus-Christ et l'intercession de la sainte Vierge. — Prat- QUES, union étroite avec tout ce qu'il y a d'âmes ferventes.
— Prière : « Qu'attendez -vous , ô vierge, pour faire changer notre rnalh.cureux sort? » Il était dit dans une autre de ces prières : » 0 Jésus-Christ , notre Sauveur et. notre Dieu, la colère de votre père s'est déchaînée contre nous. La fureur nous a enveloppés.... Votre père venge sa gloire de ce tas de scélératesse qui demande plus hautement vengeance que les infamies de Sodome et de Gomorrhe. »
A la tète des légions de l'Église irritée marchait l'abbé Maury. C'était l'orgueil conduisant la colère au combat. Ne à Yalréas , dans le comtat Venaissin , Maury avait passé . tout jeune encore, par ces épreuves de la misère qui ne sont bonnes qu'aux grandes natures. Ses débuts comme homme de talent avaient été empreints de modestie, et le prêtre en lui s'était annoncé par une attitude qui ne fut pas sans noblesse. Un panégyrique de saint Louis lui ayant ouvert les portes de l'Académie, on l'entendit avouer noblement, dans son discours de réception, la pauvreté de ses jeunes années et que des mains généreuses s'étaient tendues vers lui Nommé prédicateur du roi et chargé de faire l'éloge de saint Vincent de Paul, il eut le courage de rappeler devant la reine ce qu'on rapporte du héros de la charité chrétienne, disant à Anne d'Autriche, en des jours de calamité publique : Vous n'avez pas de moyens, madame, mais vous avez des diamants. La leçon était sévère, et Maury ne craignit pas de la compléter, en ajoutant que, sur ce cri échappé de l'âme sublime de Vincent de Paul, Anne d'Autriche détacha aussitôt ses boucles d'oreilles pour les pauvres. Qui jamais aurail cru que le prédicateur qui commençait ainsi sa carrière , deviendrait le roi des mauvais prêtres? Mais, suivant le mol énergique de Nicole, il y a un grand pont de l'esprit au
cœur. Le cœur, voilà ce que l'abbé Maury n'avait pas. Ses connaissances étaient vastes, et ses aspirations misérables. A ceux même qui disaient de sa tête qu'elle était une bibliothèque raisonnée , son âme apparaissait toute vide. Pleiu d'une ardeur glacée, étudié dans ses emportements et sceptique avec véhémence, il était incapable d'émouvoir parce qu'il l'était d'être ému. Né rhéteur, il ne voyait dans les hommes qu'un auditoire, a dit de lui l'abbé de Pradt. D'ailleurs, à force de vouloir tout contenir, sa verbeuse éloquence ne saisissait rien. Il était hardi, du reste, actif, aimant la tempête et la bravant, d'un orgueil qui lui tenait lieu quelquefois de dignité, et d'une audace naturelle qui relevait son insolence. On sait que le cardinal de Retz ne marchait que muni d'un poignard appelé dans le peuple le bréviaire de M. de Paris : de même l'abbé Maury se plaisait à porter toujours deux pistolets à sa ceinture, et ces instruments de mort, il les nommait ses burettes. Tel était l'homme : une caricature de Satan.
Dans le rapport de Chasset, le budget des prêtres, pour l'avenir, était établi sur des bases, après tout, fort larges; on y allouait, comme traitement annuel :
A l'archevêque de Paris „ . . . . 50 000 liv.
Aux archevêques et aux évêques des villes de plus de cent mille âmes 25 000 liv.
A ceux des villes de plus de cinquante mille âmes 15 000 liv.
A ceux des villes au-dessous de ce chiffre 10 000 liv.
De sorte qu'en admettant un évêque par département , on se trouvait consacrer annuellement à la dépense épiscopale une somme de douze à quatorze cent mille livres.
Quant aux curés, le rapport assignait deux mille livres à ceux des villes de plus de deux cent mille âmes ; quinze cents livres à ceux dès villes de plus de cent mille âmes, et douze cents livres aux moindres curés.
Le clergé inférieur, qui mourait de faim sous l'ancien régime, n'avait donc pas à se plaindre de la Révolution, et les dignitaires de l'Église ne pouvaient , sans renier leur Dieu, ce Dieu qui eut une crèche pour berceau , déclarer impie l'octroi qui leur était fait d'un traitement annuel de dix mille, de quinze mille, de vingt-cinq mille, de cinquante mille livres. Encore faut -il ajouter qu'attentif à ménager la transition, le Comité des dîmes proposait de laisser, pour le présent, cent mille livres à l'archevêque de Paris, et aux évêques qui avaient plus de quinze mille livres la moitié de ce qui excédait cette somme. Mais rien ne put adoucir le clergé : c'était escalader le ciel, que lui disputer la possession de la terre !
Le 12 avril, l'archevêque d'Aix parut à la tribune, la consternation peinte sur le visage , et d'une voix remplie de larmes : « Voilà donc, s'écria -t il, l'abîme dans lequel nous avons été conduits ! » Puis , au nom du clergé, il fit l'offre solennelle d'un emprunt de quatre cents millions, hypothéqués sur les biens ecclésiastiques, à condition qu'on détournerait l'épée que le rapport tenait suspendue sur l'Église. Thouret répondit avec un impitoyable mélange de sécheresse, de logique stricte et de dédain : « Quand la religion a envoyé les prêtres dans la société, leur a-t-elle dit : Allez, prospérez, acquérez ? Non ; elle leur a dit : Prêchez ma morale et mes principes. Quand il a fallu assurer leur subsistance, elle a dit ce seul mot : Il est juste que le prêtre vive de l'autel. Et nous, par une version exacte de ce mot, nous avons dit : // faut que le fonctionnaire vive de sa fonction. » L'abbé de
FUREURS DES PRETRES
Montesquiou fit d'une manière touchante une application malheureusement très-fausse de ces belles paroles : « Les plus malheureux ne sont pas ceux qui souffrent une injustice ; ce sont ceux qui la commettent. »
Se leva un moine chartreux, franc républicain, et qu'on crut à tort avoir été poussé en avant par l'abbé Maury. Son nom, dont tout Paris allait retentir, était dom Gerle , et il n'eut pas plutôt parlé, qu'on vit nobles et évêques debout, l'œil animé, les mains levées vers le ciel et demandant avec violence que la motion du moine fût adoptée , adoptée par
acclamation. Qu'était-ce donc? Dans sa naïveté, le chartreux avait proposé de décréter que la religion catholique, apostolique et romaine était toujours la religion de la nation. Par là, il entendait confondre ceux qui, à propos d'une question de finances, accusaient l'Assemblée nationale d'impiété. Motion pareille avait été présentée dans une autre circonstance et avait donné lieu à la même scène qui se produisit alors. Les évêques s'emparèrent à grand bruit d'une proposition qui allait faire comparaître à leur barre le fantôme de Voltaire, et jeter ceux que la philosophie du dix-huitième siècle