MARQUIS DE MONTESQUIOU
droits de ceux des créanciers du clergé qui avaient déjà hypothèque sur ses biens, il se répandit sur leur sort en lamentations artificieuses II cita, en s'y associant, la définition donnée à l'opération débattue par un orateur qu'il ne nommait pas : c'est voler le sabre à la main. Il prononça un nom d'une célébrité formidable, Law, et il évoqua les ombres de tous les malheureux qui avaient péri écrasés sous les décombres du système. On avait proposé d'attacher un intérêt de quatre et demi pour cent aux assignats, afin qu'on les re-
cherchât et que l'argent fût sollicité à sortir des coffres où il se cachait pour aller s'échanger contre un papier lucratif ■ Maury déclara cette idée la plus contradictoire qui fût jamais entrée dans la tête d'un calculateur ; car, disait-il, si les assignats portent intérêt, il y aura avantage à les garder, ils ne circuleront pas, et pourquoi les créez-vous, sinon pour qu'ils circulent? Supposant ensuite ce qui était en question, il traçait la marche des assignats à travers la société, il les voyait suivis d'une innombrable série de banqueroutes par-
ticulières, dont se composerait la banqueroute générale, et il s'écriait : « Tout homme en France qui ne doit rien, et à qui tout est dû, est ruiné par le papier-monnaie. »
Dupont de Nemours qui, en sa qualité d'économiste, voulait par-dessus tout le laissez-faire, et repoussait une monnaie qu'on serait forcé de prendre, Dupont de Nemours avait déjà dit, sous une forme plaisante : « Le fonds assigné est exposé à des dangers fortuits ; ainsi les assignats donnent lieu à un peu de faillite volontaire. »
Gazalès ne fit que reprendre les arguments de l'abbé Mauiy, mais en y mêlant d'injurieux écarts, des cris de rage. Il dénonça d'avance « les hommes vils qui s'en iraient ramasser dans la boue un papier discrédité. » Il appela la loi proposée une « loi infâme. » Il termina en disant : « Si, par impossible, l'Assemblée adoptait le projet du comité..., à la face du public qui m'entend, en mon nom, au nom de mes commettants, au nom de l'honneur et de la justice, je proteste contre un décret qui entraîne la ruine du royaume et le déshonneur du nom français. »
Le projet qualifié avec tant de fureur par Gazalès avait ('■té appuyé d'une manière calme, mais pleine de force, par Martineau, Prieur d'Aiguillon, de La Rochefoucauld, Rœderer, l'abbé Gouttes. Dans un discours net et ferme et qui mérite d'être cité, Pétion résuma le débat de manière à le clore :
« Le papier-monnaie , dit-il , n'a jamais été que représentatif d'une propriété générale, sans représenter jamais une propriété déterminée , sans avoir une hypothèque positive , sans avoir une époque de payement toujours prévue. En Espagne, à Venise, une longue expérience prouve la bonté de notre théorie. Il faut convenir que les billets de Law eussent sauvé l'Etat, si l'émission n'en eût été excessive. Cependant, les billets de Law étaient toute autre chose que nos assignats. L'or a-t-il une valeur plus réelle que des biens mis en vente et des assignats sur ces biens? Si les assignats restent lihres, la cupidité les menace d'une dépréciation considérable ; si leur cours est forcé , ils seront dispersés dans une foule de mains, ils trouveront une foule de défenseurs. Le bienfait des assignats sera d'assurer la Révolution ; de rehausser le prix des ventes, en multipliant les acquéreurs ; de ranimer le commerce et les manufactures; de ranimer une circulation devenue languissante par la privation de ses
agents La loi forcera à prendre une valeur pour ce qu'elle
vaut réellement : est-ce donc une chose odieuse que de partager entre ses créanciers, des prés, des terres, des vignes? Est-ce une chose odieuse qu'un lingot d'or divisé en pièces de monnaie? qu'une lettre de change, dont l'échéance est à la volonté du porteur? Quant à l'intérêt à attacher au papiermonnaie, ce serait une grande faute que de n'y en point attacher du tout. Le meilleur papier, quand il ne rapporte rien, n'est préférable à l'espèce que pour sa commodité. Le papier qui porte intérêt appelle l'argent , au lieu de l'éloigner. S'il n'avait aucun avantage sur les espèces, l'argent continuerait à se cacher dans les coffres ; si l'intérêt était trop fort , ce seraient les assignats qui seraient enfouis. Le point également éloigné des deux extrêmes est celui auquel il faut se fixer; je demande : 1" une émission de quatre cents millions; 2° le cours forcé des assignats; 3° l'intérêt à trois pour cent; 4° une émission prochaine ; 5° que les assignats soient à ordre. »
L'Assemblée, sans plus de retard, alla aux voix; et, voté entièrement dans les deux journées des 16 et 17 avril, le projet du Comité des finances devint, par la sanction qu'il reçut le 22, une loi qui marque dans les annales de la Ré-
volution , et dont on ne saurait se dispenser de donner au moins les dispositions principales :
« Louis , par la grâce de Dieu , et par la loi constitutionnelle de l'État, roi des Français, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut. L'Assemblée nationale a décrété, les 16 et 17 de ce mois, et nous voulons et ordonnons ce qui suit :
« I. A compter de la présente année , les dettes du clergé seront réputées nationales : le trésor public sera chargé d'en acquitter les intérêts et les capitaux. La nation déclare qu'elle regarde comme créanciers de l'État tous ceux qui justifieront avoir légalement contracté avec le clergé et qui seront porteurs de contrats de rentes assignées sur lui. Elle leur affecte en conséquence et leur hypothèque toutes les propriétés, tous les revenus dont elle peut disposer, ainsi qu'elle fait pour toutes ses autres dettes....
« III. Les assignats, créés par les décrets des 19 et 21 décembre 1789, par nous sanctionnés, auront cours de monnaie entre toutes personnes, dans toute l'étendue du royaume, et seront reçus comme espèces sonnantes dans toutes les caisses publiques et particulières.
« IV. Au lieu de cinq pour cent d'intérêt par chaque année , qui leur étaient attribués , il ne leur sera plus alloué que trois pour cent —
« V. Les assignats seront depuis mille livres jusqu'à deux cents livres. L'assignat de mille livres vaudra un sou huit deniers par jour; celui de trois cents livres six deniers; celui de deux cents livres quatre deniers.
« VI. L'assignat vaudra chaque jour son principal plus l'intérêt acquis, et on le prendra pour cette somme. Le dernier porteur recevra, au bout de l'année, le montant de l'intérêt, qui sera payable à jour fixe par la caisse de l'extraordinaire , tant à Paris que dans les principales villes du royaume.
« VIL Pour éviter toute discussion dans les payements, le débiteur sera toujours obligé de faire l'appoint, et par conséquent de se procurer l'argent nécessaire pour solder exactement la somme dont il est redevable.
« VIII. Les assignats seront numérotés; il sera fait mention, en marge, de l'intérêt journalier
« X. Les assignats emporteront avec eux hypothèque, privilège et délégation spéciale, tant sur le revenu que sur le prix desdits biens, de sorte que l'acquéreur qui achètera des municipalités, aura le droit d'exiger qu'il lui soit légalement prouvé que son payement sert à diminuer les obligations municipales , et à éteindre une somme égale d'assignats. A cet effet, les payements seront versés à la caisse de l'extraordinaire, qui en donnera son reçu à valoir sur l'obligation de telle ou telle municipalité.
« XI. Les quatre cents millions d'assignats seront employés, premièrement, à l'échange des billets de la caisse d'escompte , jusqu'à concurrence des sommes qui lui sont dues par la nation, pour le montant des billets qu'elle a remis au trésor public, en vertu des décrets de l'Assemblée nationale. Le surplus sera versé successivement au trésor public, tant pour éteindre les anticipations que pour rapprocher d'un semestre les intérêts arriérés de la dette publique. »
Suivaient diverses dispositions relatives à ia caisse d'escompte.
Ainsi fut créé le papier- monnaie. On venait d'entrer dans une route que bordent les précipices !
« Les besoins de la société et du commerce, avait dit avec beaucoup de raison Dupont de Nemours, sont, par rapport au numéraire, comme une éponge qui ahsorbe une cer-
FUREURS DUS PRÊTRES
laine quantité d'eau, mais qui ne peut en contenir une goutte de plus qu'il n'en faut pour l'imbiber complètement . l'eau que vous verserez en sus s'écoulera à l'instant. De même , répandez dans le public plus de numéraire que n'en réclame le service des achats et des ventes, il quittera le pays ; les métaux qu'il employait se changeront en argenterie, en bijoux, ou sortiront. » Qu'arriverait-il donc, si la facilité de fabriquer des billets poussant l'Etat à des émissions exagérées, le papier-monnaie, qu'on introduisait dans la circulation, finissait par l'envahir tout entière? Qu'arriverait -il si, cédant à une tentation décevante, la Révolution se laissait aller à lancer sur la place une masse surabondante de ce papier, qui ne saurait y entrer sans chasser plus ou moins le numéraire devant lui? Une victoire de ce genre peut coûter cher à la nation qui y applaudit ! Car, entre le métal et le papier, considérés, l'un et l'autre, soit comme mesure fixe des valeurs, soit comme agent des échanges, quelle différence !
Le papier est fragile , il est combustible , il est sujet à changer de couleur, il est facile à contrefaire , il se salit , il se déchire, il se perd. Le métal, au contraire , or ou argent , se divise, se réunit sans que sa valeur soit jamais altérée; qu'on l'expose à l'air, qu'on le confie à la terre, cpi'on le plonge dans l'eau , qu'on lui donne le feu à traverser , il reparaîtra toujours identique à lui-même, ayant toujours le privilège d'assurer à son détenteur le même commandement sur toute chose.
Le papier se crée à peu de frais, de sorte que sa multiplication au delà des bornes voulues et le nécessaire avilissement qui en résulte, avilissement si propre à bouleverser les transactions, sont des dangers inhérents à sa nature. La quantité du métal, au contraire, est limitée par la fécondité des mines et les difficultés d'exploitation.
Le papier n'a point de valeur intrinsèque , il ne saurait tirer sa puissance que d'une convention ; il n'est qu'un signe. Le métal, au contraire, qui peut se réduire en lingots et fournir à l'art et à l'industrie leur matière la plus précieuse, le métal joint à sa valeur conventionnelle une valeur parfaitement intrinsèque ; il ne représente pas seulement les objets échangeables, il les vaut; il n'en est pas seulement le signe, il en est le gage.
Ces considérations semblent décisives, au premier abord; d'où vient qu'elles agirent faiblement sur ceux que l'esprit de la Révolution animait? D'où vient que presque tous les écrits financiers de cette époque se rencontrent sur la pente qui mène au papier - monnaie ? Ah! c'est que la nécessité était là, nous l'avons dit, pressante, violente, inexorable.
Et puis, l'on sentait bien, au fond, que les avantages propres au métal ne le rendent préférable au papier que dans un ordre social imparfait , que dans un régime qui , consacrant la séparation des intérêts, se prêtant à leur antagonisme, fait de la défiance l'inévitable contre- poids de la fraude, et met, à côté de l'impatience de gagner, la peur de perdre: oui, c'est justement parce que la monnaie de métal possède une valeur réelle, parce qu'elle est à la fois marchandise et signe, parce que la faculté de l'étendre ne contrebalance pas celle de la resserrer, c'est justement à cause de tout cela qu'il suffit de l'accaparer pour être maître du mouvement des échanges, c'est-à-dire de la vie, de l'âme, de la respiration de l'industrie.
Une société où les rapports des hommes entre eux seraient réglés avec précision et harmonie ; où tous concourraient, chacun dans la mesure de ses forces, à la réalisation du bonheur commun, où l'identité des relations et re-
cord des intérêts rendraient possible le crédit personnel-, celui qui repose sur la valeur d'un homme, et inutile le crédit matériel, celui qui a besoin d'être garanti par une chose. , une pareille société n'aurait que faire d'une monnaie marquée au coin de la défiance ; ce qui lui conviendrait, ce serait la monnaie des promesses qu'on tient et auxquelles on croit , ce serait la monnaie de l'association, la monnaie démocratique par excellence, le papier.
Malheureusement, dans les révolutionnaires d'alors, ce sentiment n'était encore qu'un instinct, et un instinct trèsvague, très-confus, qui risquait fort de s'égarer, si, comme avait fait Law , on s'aventurait à commencer par où il faut finir; si l'on appliquait- à une société militante et tourmentée par d'effroyables luttes un ressort dont l'emploi se rapporte à la supposition d'une société pacifiée et savamment organisée ; si, en un mot , on adoptait d'une manière trop absolue comme monnaie de la Révolution ce qui, au point de vue scientifique, ne peut être que la monnaie de la Fraternité.
Là fut le péril caché , dès l'origine , dans la création des assignats, et on ne fut pas sans le pressentir. Seulement, on espéra y échapper, en leur donnant à représenter une partie du sol, en leur imprimant, autant que possible, le caractère de la monnaie métallique, qui est d'être à la fois signe el gage. Il était peu probable que, même dans ces conditions, on pût réussir jusqu'au bout; mais enfin, grâce à ce mélange de hardiesse et de prudence, on doubla le cap sous la tempête; et si la Révolution ne fut point sauvée sans d'épouvantables secousses, elle le fut du moins à ce prix !