‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 3)Chapitre 26 sur 106 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

UNE PAGE DE LA VIE DE MIRABEAU

T Mirabeau, pendant ce temps, que faisait-il? Mirabeau quittait le modeste appartement qu'il avait occupé jusqu'alors, pour s'installer dans une maison tout entière à lui ; il prenait des valets de chambre, un cuisinier, un cocher, des chevaux; il s'élançait éperdu vers le luxe et le plaisir; il consternait ses amis ; il indignait ses ennemis ou les remplissait de joie.

Cet étalage sans pudeur d'une fortune subite éveilla, dès lors, mille soupçons flétrissants qui, souvent rappelés depuis et, par quelques-uns, combattus avec art, se sont changés de nos jours en certitude, grâce à la publication de documents d'une authenticité écrasante. L'histoire de la corruption de Mirabeau existe aujourd'hui ; elle existe, écrite par le corrupteur et par lui-même.

Dans les premiers jours du mois d'avril, tandis que rue du Faubourg-Saint Honoré, devant l'hôtel Charost, une voiture s'arrêtait, et que le comte de Mercy, ambassadeur d'Autriche, en descendait, un homme bien connu en ce moment arrivait à pied par les Champs-Elysées, armé d'une clé furtive, entrait par le jardin et se glissait jusqu'auprès du maître du logis, en ayant soin d'éviter l'œil des valets. Ce prudent visiteur, c'était Mirabeau. M. de La Marck et le comte de Mercy l'attendaient.

Rien de décisit ne sortit de cette première entrevue ; mais on s'était sondé mutuellement, et Mirabeau eut le malheur de laisser de lui une opinion très-favorable à M. de Mercy, c'està-dire à un courtisan négociateur d'une trahison. Quant à M. de La Marck, il connaissait depuis longtemps Mirabeau, son âme troublée, ses passions de vautour, sa soif de vivre en épuisant la vie et son orgueilleuse bassesse. Qu'il fut prêt à se vendre, là n'était point la difficulté.

Mais serait-il possible de vaincre les antipathies de la reine? Elles étaient profondes à l'égard de Mirabeau, et il s'y mêlait, depuis le 6 octobre surtout, un sentiment d'effroi.

D'un autre côté, il était naturel de ciaindre qu'un prince pieux ne voulût pas donner pour providence à la monarchie un homme d'une immoralité notoire.

La vérité est néanmoins que Louis XVI ne répugna:! nullement à l'emploi des moyens de corruption. En voici la preuve, tirée de sa correspondance secrète. Le 29 novembre 1789, il avait écrit à M. de Beaumont, agent de la cour à Londres :

UNE PAGE DE LA VIE DE MIRABEAU

« Votre dernière lettre ne détermine rien, et parle peu de l'opération dont vous êtes chargé. Quelle insouciance ou quelle inertie ! Vous savez que j'ai besoin de la somme que vous avez mission de négocier, et vous vous laissez prévenir. Vous ne voyez pas les banquiers accepteurs, et vous laissez tranquillement s'effectuei l'emprunt du duc d'Orléans. Cependant, les moments étaient si précieux, l'argent était si nécessaire ! Je sais bien que le ministre de l'intérieur, avec sa contre-police, ne l'ait pas grand'chose et me coûte beaucoup. Il connaît toute ma répugnance à m'endetter, et combien peu je prise les moyens de séduction. Il veut singer le duc d'Orléans, qui se ruine pour faire le mal, et se venger de quelque plate chanson ou de quelque mépris, dont, en mon particulier, je sais qu'il s'est bien rendu digne. Un de mes agents au Palais-Royal m'a fait connaître, non-seulement la destination des sommes qu'il a empruntées, mais encore l'emploi de ces sommes. Il est certain que, l'escompte prélevé et les boni des entremetteurs soustraits, il a été distribué quinze cent mille livres aux principaux partisans du duc d'Orléans. Mirabeau a eu pour sa part quatre-vingt mille livres, qui ont été comptées chez Latouche, et portées dans trois fiacres, rue de la Chaussée-d'Antin. On a distribué soixante mille livres dans le faubourg Saint-Antoine et chez quelques partisans du duc. On s'est empressé de faire payer l'arriéré à quelques gens audacieux et connus par leur esprit d'intrigue et leurs vues ambitieuses. On a porté sur cette liste le nom d'un certain Marat, celui de Danton, les noms de quelques Genevois réfugiés en France, de ce parti qui à Genève se disait patriote ; enfin de quelques hommes obscurs mais dangereux. Voilà bien des méchants réunis contre moi, je le sens bien. Il faut, comme vous le dites, user de leur tactique, et m'attacher des hommes entreprenants, ou plutôt récompenser le zèle de quelquesuns de mes fidèles sujets. C'est avec plaisir que je ferai distribuer l'argent que j'ai promis. Il ne sera point employé pour commettre le crime; mais il servira à surveiller mes ennemis et à déjouer leurs projets. Hâtez-vous d'exécuter mes ordres et que l'emprunt soit rempli. Profitez de la bonne intention dehors.

« Louis. ■»

On le voit : la puissance corruptrice que très-légèrement et sur la foi d'un espion intéressé à mentir, Louis XVI supposait à ses ennemis, il la leur enviait et il se plaignait à ses agents de leur infériorité dans l'art de lui créer des partisans infâmes. Ce n'était donc pas de lui qu'aurait pu venir l'obstacle au projet de l'ambassadeur d'Autriche et du comte de La Marck ; mais Necker était là, et Necker embarrassait.

Il est certain que le Genevois, s'il n'était pas un Richelieu, n'était pas non plus un Mazarin; et la gravité de son caractère, sa vanité même, lui faisaient de l'estime publique un besoin trop impérieux pour qu'il risquât de la perdre dans le vil commerce des consciences. Il ne croyait pas, d'ailleurs, à l'efficacité de pareds procédés, quand il s'agit de faire face à des situations héroïques. Les hommes qu'il importerait alors de gagner ne sont-ds pas environnés de tant de regards que rien, en leurs calculs, ne saurait être mis en comparaison avec les triomphes dont l'idée les enivre? Cette gloire, qui ne brille pas dans le lointain, mais dont les rayons rapprochés éblouissent l'esprit et embrasent le cœur, celte gloire, toute en honneurs et en acclamations du moment, n'est-elle pas Lien propre à distraire des supputations de l'avarice et à endormir la cupidité? Ainsi raisonnait, ainsi parlait Necker.

Il fallait donc, pour que des rapports impossibles à avouer s'établissent entre Mirabeau et la cour, ou que Louis XVI

renvoyât son ministre, ou qu'il se cachât de lui. Ce fut ce dernier parti qu'il adopta.

A son tour, Marie-Antoinette fit violence à son aversion. En apprenant quelle impression d'horreur les journées d'octobre lui avaient laissée, et qu'elle lui en imputait le crime. Mirabeau affecta devant le comte de La Marck un excès d'émotion dont celui-ci ne manqua pas de faire part à la reine. Déjà, du reste, il avait eu soin d'affirmer que Mirabeau et lui avaient passé ensemble une partie des deux fatales journées et qu'ils dînaient tête à tète lorsqu'on annonça l'arrivée des Parisiens à Versailles: la reine fut convaincue ou feignit de l'être; on arrêta les bases de la négociation.

Il faut lire dans le récit de M. de La Marck lui-même quels furent les transports de Mirabeau lorsqu'il reçut la grande nouvelle que ses dettes, dont le chiffre montait à 208 000 lires, seraient payées; qu'une pension secrète de 6000 livres par mois lui était allouée, et qu'à la fin de la session de l'Assemblée nationale il recevrait, s'il avait bien servi le roi, la ■somme d'un million, en quatre billets dont M. de La Marck lait dépositaire. Ses dettes payées! 6000 livres par mois! La perspective d'un million! L'illustre misérable ne trouva même pas en lui la force de commander aux élans de sa joie; il ne put s'élever jusqu'à la pudeur; il témoigna de l'avilissement où le plongeait une reconnaissance emportée. C'était pour le coup que Louis XVI avait toutes les hautes qualités qui doivent distinguer un souverain.

« Mirabeau, écrit M. de La Marck, laissa éclater une ivresse de bonheur dont l'excès, je l'avoue, m'élonna un peu, et qui s'expliquait cependant assez naturellement, d'abord par la satisfaction de sortir de la vie gênée et aventureuse qu'il avait menée jusque-là, et aussi par le juste orgueil dépenser qu'on comptait enfin avec lui. » On comptait avec lui en l'achetant! Jamais tant d'orgueil ne se vit au sein d'une humiliation semblable, et jamais on ne trouva si naturel ce qui est honteux !

A l'opprobre du traité, qu'on ajoute l'injure des précautions prises, les défiances manifestées. Car, comme on vient de le voir, on mettait sa trahison à l'épreuve avant de lui en payer entièrement le salaire. D'autre part, ce ne fut pas à lui qu'on remit l'argent destiné à l'extinction de ses dettes; un tuteur était donné à sa vénalité, et l'homme qui consentit à se charger de cette tutelle étrange, ce fut M. de Fontanges, l'archevêque de Toulouse, un prêtre!

Restait à savoir quel parti on tirerait de lui. Le faire ministre, ni Louis XVI ni la reine n'entendaient aller jusque-là. Lui imposer l'impudent et subit apostolat de la contre-révolution, le profit n'en eût certes pas compensé le scandale; d s'y serait refusé, d'ailleurs, ayant aliéné sa conscience, non son intelligence. On se borna donc à exiger de lui des concis occultes, en lui abandonnant le soin de servir le roi dans l'Assemblée par une connivence secrète et de prudentes perfidies.

Une occasion se présenta bientôt.

Le 14 mai, une lettre de M. de Montmorin, ministre des affaires étrangères, apprit à l'Assemblée que, par suite de certains différends survenus dans la baie de Notoka entre des marchands anglais et des commis espagnols, l'Angleterre se préparait à attaquer l'Espagne, et que, pour protéger au besoin cette dernière puissance, conformément au pacte de famille, le roi avait ordonné l'armement de quatorze vaisseaux de ligne. A l'instant même, et avec une précipitation enthou siaste qui frappa les esprits soupçonneux, il fui décidé que, dès le lendemain, toute affaire cessante, on s'occuperait de la réponse.

Le soir, réunion extraordinaire aux Jacobins. On y mit la lettre du ministre en délibération, et la gifërre apparaissant à Ions — tant la défiance était grande! — comme une manœuvre imaginée pour troubler les opérations de l'Assemblée nationale, taire diversion au sentiment révolutionnaire, discréditer les assignats, sonner le tocsin de la banqueroute, on fui amené à se demander s'il pouvait dépendre d'un seul homme de disposer ainsi du destin d'un peuple; si, en d'autres termes, il appartenait au roi de déclarer la guerre et de faire la paix

Cette question de principes, née des alarmes du moment, leur empruntait une importance émouvante : Alexandre Lameth, dans la séance du 15 mai, la posa du haut de la tri bune en termes précis et solennels. Il allait plus loin, il affirmait qu'il était impossible, avant de l'avoir résolue, de rien décider sur la lettre du ministre. La motion de Lameth lui vivement appuyée, non-seulement par Barnave. Rewbell et Robespierre, mais encore par le duc d'Aiguillon, le duc de Broglie, le baron de Menou. Seul, Mirabeau se leva pour la combattre. Il fit remarquer que le message royal ne renfermait pas une déclaration de guerre; qu'il n'étail que la notification de certaines mesures de précaution, évidemment nécessaires; et que ces mesures ne cesseraient pas de se lier aux attributions du roi, comme exécuteur suprême de la volonté nationale, alors même que le droit de déclarer la guerre et tic faire la paix serait détaché de ses prérogatives. La conclu sion de Mirabeau fut qu'on devait remercier le roi de ce qu'il avait fait pour la sûreté du royaume, sauf à mettre immédiatement à Tordre du jour cette question constitutionnelle: La nation doit-elle déléguer au roi l'exercice du droit de la paix et de la guerre?

C'est ce que l'Assemblée décréta le 15 mai, et le 16, le, discussion s'ouvrit.

Elle remplit, elle passionna huit séances. C'était trop pour l'impatience publique. « Nous sommes étonnés, écrivait Camille Desmoulins, en lisant que chaque année les dieux allaient faire en Egypte un gala où ils mangeaient douze jours de suite. Nous admirons ces estomacs célestes et cette digestion d'un repas de douze jours. Je n'admire guère moins la façon de nos députés parlant huit jours sur une question si simple. »

L'opinion s'irritait d'autant plus de ces lenteurs, que le vrai point était celui que les débats ne purent toucher, parce qu'il était brûlant. Mettrait-on une épée dans la main do Louis XVI, lorsqu'on savait si bien que d'autres que lui en dirigeraient la pointe? Aux yeux de la cour, l'ennemi à combattre s'appelait la Révolution, et il s'agissait de décider si contre cet ennemi le roi pourrait, selon son bon plaisir, lever des troupes et commander le feu. Voilà ce qui bouillonnait dans toutes les pensées; voilà ce qu'avec une anxiété croissante on cberchait sur les lèvres de chaque orateur, et ce que chaque orateur laissait au fond de son âme. A la tribune, on dissertait de l'avenir; dans les galeries on songeait au lendemain, à l'heure présente, à la minute qui allait suivre. Prouver par vives raisons qu'en thèse générale, les nations ont seules droit sur leurs propres destinées; qu'il y a péril, qu'il y a folie à nouer leur existence à ce fil si fragile : le caprice d'un roi ; que l'histoire est pleine à cet égard d'enseignements décisifs..., c'était à merveille ! Mais quoi! du camp de Metz, de Bouille, des émigrés de Turin, des bruits sourds qui semblaient annoncer le grand orage de la coalition, pas un mot! Dès lors, à quoi bon tant de discours? Il fallait voter, voter pour que le droit de faire la guerre ou la paix restât à l'Assemblée! Eh! sans doute, puisque,

dans les circonstances, cela voulait dire à la Révolution. Camille Desmoulins ne se trompait pas, la question était fort simple.

Pour nous, cependant , hommes d'une génération qui a vu se continuer, à travers de prodigieux obstacles, des guerres sans nombre et une tempête universelle, l'œuvre autour de laquelle nos pères veillaient avec tant de sollicitude , pour nous, le débat qui eut lieu alors a conservé un intérêt puissant ; et c'est sa grandeur d'avoir montré planant sur les alarmes qui passent, les vérités qui restent.

Y eut il jamais rien de plus beau, par exemple, que ces paroles du curé Jallet : « Avant d'examiner si la nation française doit déléguer le droit de faire la guerre, il serait bon de rechercher si les nations ont elles-mêmes ce droit. Toute agression injuste est contraire an droit naturel; une nation n'a pas plus le droit d'attaquer une autre nation, qu'un individu d'attaquer un autre individu. Une nation ne peut donner à un roi un droit qu'elle n'a pas. »

Pétion ne fut pas moins admirable, dans la réponse qu'il fit aux prôneurs de cette science ténébreuse et de cet art menteur qu'on nomme diplomatie. Léguant aux grands cœurs les maximes d'un monde nouveau : « Je ne connais de traités solides et respectables, dit-il, que ceux qui sont fondés sur la justice. Le véritable intérêt national est d'être juste. Toute la science des hommes d'État est puérile et vaine ; ils trompent leurs contemporains, ils sacrifient leurs descendants. On n'a besoin d'être mystérieux que quand on veut être injuste. »

Rappelons aussi, pour voire éternel honneur, ô vous de qui nous avons appris le culte de la solidarité humaine, rappelons que Gazalès ayanl osé dire : « Ce ne sont pas les Russes, les Anglais, les Allemands, que j'aime, ce sont les Français que je chéris ; le sang d'un seul de mes concitoyens m'est plus précieux (pie celui de tous les peuples du monde..., » il dut s'arrêter, interrompu par un murmure général, et s'excuser. Car, ces paroles-là n'étaient pas françaises La discussion durait déjà depuis quatre jours , et l'homme qui avait coutume d'illuminer tout débat, Mirabeau ne s'était pas encore fait entendre. Enfin, il parut à la tribune où l'attendait une curiosité menaçante. Il ne s'était point encore ouvert de son opinion, mais, selon le mot terrible de Camille Desmoulins, « on savait quels lieux il fréquentait, et presque tous les pans étaient contre son honneur. »

Il débuta d'une manière embarrassée, lui ordinairement si affirmatif. Réduit à la double nécessité de ménager sa popularité de la veille et de servir le roi, il se prononça contre les opinions exclusives. Pour des fonctions qui tenaient à la fois de l'action et de la volonté, de l'action et de la délibération, ne pouvait-on faire concourir au même but, sans les exclure l'un par l'autre, les deux pouvoirs qui constituent la force de la nation, qui représentent sa sagesse? La constitution avait consacré deux organes du souverain; il y avait l'Assemblée, il y avait le roi : ne pouvait-on leur attribuer concurremment le droit de faire la paix et la guerre?

Ainsi se trahissaient , dès les premières paroles de Mirabeau, les secrètes angoisses de son âme. L'homme gagné à la cour demandait qu'on fît tenir au roi l'épée de la France ; l'homme qui avait à ménager, -en la trompant, la place publique, n'osail pas demander qu'on disposât du courage delà nation, sans (die. Mais cette manière de présenter les choses en faisant à chacun sa part, n'était qu'un artifice du génie condamné à l'impuissance. Les développements que Mirabeau donna à son opinion ne tardèrent pas à prouver qu'en fait c'était à la royauté qu'il entendait confier la plénitude

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d'un pouvoir dont, en droit, il ne réclamait pour elle que la moitié. Son argumentation, d'ailleurs très -captieuse, fut celle-ci :

« Presque toujours la guerre est inopinée; elle peut com-

mencer entre deux vaisseaux tout aussi bien qu'entre deux escadres. Si l'on attaque un de vos navires, si l'on menace vos soldats, attendront-ils pour se défendre que le corps législatif les y ait autorisés? Eh bien, voilà la guerre. C'est la

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