A. DE LAMETH
nécessité qui la déclare , et l'intervention de l'Assemblée ne saurait porter que sur le point de savoir s'il est bon de poursuivre la lutte. »
Le sophisme consistait , on le voit , à confondre avec des hostilités partielles, qui peuvent, selon leur plus ou moins de.
gravité , conduire ou ne pas conduire à la guerre, la guerre elle-même; et, pour peu cpie cette confusion passât inaperçue, tout était dit. Car, comment refuser au roi, chargé du salut public, le droit de repousser à l'instant telle ou telle hostilité imprévue? Et, si l'on admettait qu'une hostilité imprévue fût
la guerre , il en résultait bien que l'initiative de la guerre appartenait au roi seul!
Partant de là , Mirabeau bornait le droit de l'Assemblée :
A sanctionner la guerre, une fois déchaînée ;
A la désapprouver, et, dans ce cas, à refuser les subsides ;
A requérir la paix;
A exiger, lors de la conclusion de la paix, le renvoi des troupes ;
Enfin, à rendre le ministre responsable, si des ordres d'une telle importance n'étaient pas exécutés.
C'était investir le roi d'une force très-réelle, et donner à l'Assemblée des garanties très-illusoires. Est-ce que jamais parchemin de constitution fut à l'épreuve d'un coup de baïonnette? Avant Mirabeau, Cromwell avait commencé à ce1 égard une démonstration que d'autres, après Mirabeau, devaient achever par des spectacles qui ne sortiront plus de la mémoire des hommes !
Du reste, toute son éloquence, Mirabeau l'avait appelée à couvrir la honte de son habileté. Il fut d'une chaleur entraînante, il fut digne d'un rôle plus noble, lorsque, parlant des écarts possibles d'une Assemblée, il s'écria :
« Je ne me suis pas dissimulé , messieurs, tous les dangers qu'il peut y avoir à confier à un seul homme le droit, ou plutôt les moyens de ruiner l'Etat, de disposer de la vie des citoyens, de compromettre la sûreté de l'empire, d'attirer sur nos tètes, comme un génie malfaisant, tous les fléaux de la guerre. Ici, comme tant d'autres, je me suis rappelé le nom de ces ministres impies, ordonnant des guerres exécrables pour se rendre nécessaires ou écarter un rival. Ici, j'ai vu l'Europe incendiée pour le gant d'une duchesse, trop tard ramassé. Je me suis peint ce roi guerrier et conquérant, s'attachant ses soldats par la corruption et par la victoire, tenté de redevenir despote en rentrant dans ses États, fomentant un parti au ledans de l'empire, et renversant les lois avec ces mêmes bras que les lois avaient armés.... Mais, je vous le demande à vous-mêmes : sera-t-on mieux assuré de n'avoir que des guerres équitables-, si l'on délègue à une assemblée de sept cents personnes l'exercice du droit de faire la guerre? Avezvous prévu jusqu'où les mouvements passionnés, jusqu'où '"exaltation du courage et d'une fausse dignité pourraient porter l'imprudence? Nous avons entendu un de nos orateurs vous proposer, si l'Angleterre faisait à l'Espagne une guerre injuste, de franchir sur-le-champ les mers, de renverser une nation sur l'autre, de jouer dans Londres même, avec ces fiers Anglais, au dernier écu et au dernier homme, et nous avons tous applaudi, et je me suis surpris moi-même applaudissant, et un mouvement oratoire a suffi pour tromper un instant votre sagesse. Croyez-vous que de pareils mouvements, si jamais vous délibérez ici de la guerre, ne vous porteront pas à des guerres désastreuses, et que vous ne confondrez pas le conseil du courage avec celui de l'expérience? Pendant que vous délibérerez, on demandera la guerre à rands cris : vous verrez autour de vous une armée de citoyens. Vous ne serez pas trompés par des ministres, ne le erez-vous jamais par vous-mêmes? »
Puis, rappelant les paroles du matelot qui, en 1740, fit résoudre la guerre de l'Angleterre contre l'Espagne : Quand les Espagnols, m' ayant mutilé, me présentèrent à la mort, je recommandai mon âme à Dieu et ma vengeance à mon pays, .Mirabeau ajouta : « C'était un homme bien éloquent que ce matelot : mais la guerre qu'il alluma n'était ni juste ni politique. Ni le roi d'Angleterre ni les ministres ne la voulaient : l'émotion d'une assemblée moins nombreuse et plus assou-
plie que la nôtre aux combinaisons de l'insidieuse politique en décida. »
Dans cette dénonciation des dangers de l'éloquence par un orateur incomparable, dans ce procès intenté fièrement aux assemblées par un homme né pour les traîner à sa suite haletantes et vaincues, dans ce cri à la fois superbe et sage de prenez garde à vous' lancé par l'audace en personne, il y avait une sorte d'imprévu sublime qui bouleversa les auditeurs, et, au dehors, étonna un instant l'opinion. La vénalité de Mirabeau, on ne faisait encore que la soupçonner; mais son génie, il venait d'apparaître, comme toujours, environné d'éclairs. Rien de plus touchant, d'ailleurs, que sa péroraison. Il y avait proposé son projet de décret avec une modestie qu'on ne lui connaissait pas. Il s'y était excusé, dans un langage magnanime, d'avoir abordé un problème dont la solution devait être naturellement attendue d'un penseur bien autrement profond que lui, du héros des méditations fortes, de l'abbé Sieyès. « Je l'ai supplié au nom de l'amitié dont il m'honore, avait-il dit en terminant, au nom de l'amour de la patrie, de nous doter de ses idées, de ne pas laisser cette lacune dans la constitution : il m'a refusé ; je vous le dénonce. Je vous conjure, à mon tour, d'obtenir son avis, qui ne doit pas être un secret; d'arracher enfin au découragement un homme dont je regarde le silence et l'inaction comme une calamité publique. »
A un athlète dont la vigueur se mêlait à tant de souplesse, qui opposer?
Barnave était jeune, avide d'applaudissements, plein de hardiesse et de fougue. Quoique l'élégance de ses goûts semblât devoir l'écarter des scènes orageuses et que dans son cœur tendre et léger il y eût place — la suite le prouva trop — pour les amours que la vanité commence, de bonne heure il avait courtisé le bruit et dans la popularité cherché la gloire. Celait lui qui, à propos de la mort de Foulon, avait prononcé ce mot dont les royalistes s'emparèrent pour lui attribuer un naturel féroce qu'il n'avait pas : Le sang qui coule est-il donc si pur? Etre, en cette occasion, le chevalier de la France avait certes de quoi tenter, et les encouragements des Lameth, l'appui de Duport, les éloges prévus des journalistes, l'adhésion des Jacobins formellement promise, étaient de nature à lui faire illusion sur ce qu'un duel politique entre Mirabeau et lui pouvait avoir d'inégal. N'étaitil pas, d'ailleurs, l'orateur-né de ce triumvirat que Mirabeau avait appelé le triumgueusat et irrité à jamais? Il est certain qu'à ses vingt-neuf ans, à la grâce d'une taille leste, à un organe d'une douceur pénétrante, à une physionomie pleine de charme, Barnave joignait une éloquence peu féconde en étincelles, mais logique, précise et claire. De 1 aveu de ceux de ses contemporains qui, ne l'aimant pas, l'admirèrent, il posédait mieux que personne l'art de résumer un discours, et, après un débat obscur, il excellait à fixer les doutes, à dissiper les nuages. Ce fut lui que son parti choisit pour l'opposer à Mirabeau.
Barnave reconnut, tout d'abord, que la Constitution consacrait en effet, deux pouvoirs ; mais loin d'en tirer, ainsi que Mirabeau, cette conséquence qu'il fallait faire entre eux l'anarchique partage, ou, plutôt, les appeler concurremment à l'exercice confus du droit de paix et de guerre, il en concluait que les attributions de chacun d'eux devaient être conformes à son essence. Le corps législatil exprime la volonté générale; la royauté- exécute seulement ce qui a été décidé par les représentants du peuple. C'est donc à ceux-ci qu'appartient exclusivement le droit de déterminer la guerre, puisque cette détermination est un acte de volonté.
UNE PAGE DE LA VIE DE MIRABEAU
Pendant que Barnave parlait ainsi, Mirabeau l'écoutaif avec une attention marquée, méditant sa réplique. Tout à coup, il dit à demi-voix : Je le tiens, emprunte un crayon à Frochot , qui siégeait à côté de lui, trace une demi-ligne, et se levant : En voilà assez d'entendu , sortons. Il avait cru saisir le côté faible de la distinction établie par Barnave et ne doutait plus de la victoire. Il alla se promener aux Tuileries , y rencontra plusieurs personnes, et, entre autres. Mme de Staël, avec laquelle il se mit à causer de chose indifférentes.
Barnave continuait. Allant au fond d'un sophisme dont Mirabeau avait su tirer un grand parti, il démontra fort bien que le commencement des hostilités ne constituait pas nécessairement les nations en état de guerre. Est-ce que d'aventure toute querelle partielle a pour corollaire inévitable l'embrasement universel ? Est-ce que les hostilités ne peuvent pas aboutir à une réparation tout aussi bien qu'à une bataille? Au roi donc le soin de pourvoir à ce que des hostilités possibles ne prennent point la nation au dépourvu; mais aux représentants de la nation, à ceux qu'elle a choisis pour organes de sa volonté , le droit d'assigner à ces hostilités leur vrai caractère, d'en peser la portée, d'y donner suite. « Si toute hostdité partielle était la guerre, disait Barnave, ce ne serait plus ni le pouvoir législatif ni le pouvoir exécutif qui en décideraient; ce serait le premier capitaine de vaisseau, le premier marchand, le premier officier venu, aussili'i qu'il attaquerait ou résisterait à une attaque. »
L'orateur montra ensuite combien futiles, combien trom peuses étaient les garanties dont avait parlé Mirabeau. Quoi ! au gré de son caprice, le roi précipiterait la nation dans h. guerre, et, quant aux représentants du peuple, ils auraient la ressource de la désapprobation, suivie, s'il le fallait, du refus des subsides! Il serait bien temps de désapprouver l'incendie quand tout aurait pris feu. Et quand on aurait l'ennemi sur les bras, il ferait beau refuser les subsides nécessaires alors au salut de l'État en péril ! Mais la responsabilité du ministre? « Non-seulement, répondait Barnave, la responsabilité est impossible en cas de guerre ; mais chacun sait qu'une entreprise de guerre est un moyen banal pour échapper à une responsabilité déjà encourue. Un déficit est-il ignoré? On arme afin de couvrir par des dépenses simulées le fruit de ses déprédations , et l'expérience a prouvé que le meilleur moyen que puisse prendre un ministre habile pour ensevelir ses crimes est de se les faire pardonner par des triomphes. Périclès entreprit la guerre du Péloponèse quand il se vit dans l'impossibdité de rendre des comptes : voilà la responsabilité. »
A mesure que l'ardent jeune homme pressait son adversaire, ses amis sentaient s'évanouir la crainte qu'ils n'avaient pu s'empêcher de ressentir en l'excitant à se mesurer avec Mirabeau. De leur côté, surprises et ravies, les galeries applaudissaient, elles aimaient à voir, comme Camille Desmou lins l'écrivit, « le jeune Darès culbuter et rouler sur la pous sière le vieux Entelle. » Mais où Barnave déploya une grave et forte éloquence, ce fut lorsque reprenant l'idée de Pétion et évoquant l'ombre imposante de Mably, d nia dans les relations internationales cette nécessité du mystère qui ne lui jamais que celle de la fourberie, et répéta cette parole auguste : « La politique de la France n'est pas dans le secret. elle est dans la justice. »
Miiabeau était rentré. Ses dédains avaient fait place à l'étonnement, il était ému. Gomme on demandait à aller aux voix, il s'y opposa avec beaucoup de chaleur, ne voulant point qu'on votât sous l'impression d'une parole qu'il n'avait
peut-être pas d'abord jugée si puissante, et sur ses instances, on remit la décision au lendemain.
Le peuple, qui attendait les combattants à la sertie de l'arène, accueillit Mirabeau par des malédictions, ses adversaires par des cris d'amour. D'Aiguillon passa, accompagné d'une foule immense , sous les fenêtres de la reine. Menou, Duport , les Lameth traversèrent le jardin des Tuileries au milieu d'un déluge d'acclamations. Barnave fut porté en triomphe, et le peuple marqua l'arbre où Mirabeau serait pendu.
L'intérêt excité par cette lutte s'était élevé jusqu'à la fureur. La vdle retentissait de menaces et d'anathèmes.
Tous les faubourgs correspondaient ensemble pour fermer les barrières et prendre les armes si le droit de faire la paix et la guerre restait aux ministres. Suivant le témoignage d'un témoin, d'un acteur dans ces événement, A. de Lametli, plus de cinquante mille citoyens remplissaient les Tuileries, les jardins des Feuillants et des Capucines, la place Vendôme, la rue Saint-Honoré et les rues adjacentes.
Mirabeau arrive, la tête haute. A son entrée dans la salle, un de ses amis lui remet un pamphlet qu'on criait, ce jourlà, dans tout Paris. B y jette les yeux, lit Grande trahison du comte de Mirabeau, et dit : On m'emportera de l'Assemblée triomphant ou en lambeaux. 0 douleur, ô pitié ! énigme sans fond et qui accable ! Cet homme qui savait si bien que, cette fois, les soupçons du peuple ne s'égaraient pas, cet homme qui portait sur lui, peut-être, l'or de la cour reçu le matin même, il avait l'attitude de la vertu calomniée, et il en trouva les inspirations, il en parla le langage. Des rugissements qui partaient à la fois de la gauche et de la droite avaient salué sa présence à la tribune, il y attendit le silence froidement, les bras croisés, avec une patience méprisante. Puis :
« C'est quelque chose, dit-il, pour rapprocher les oppositions, que d'avouer nettement sur quoi l'on est d'accord et sur quoi l'on diffère. Les discussions amiables valent mieux pour s'entendre que les insinuations calomnieuses, les inculpations forcenées, les haines de la rivalité, les machinations de l'intrigue.... Et moi aussi l'on voulait, il y a quelques jours, me porter en triomphe, et maintenant on crie dans les rues- la grande trahison du comte de Mirabeau.... Je n'avais pas besoin de cette leçon pour savoir qu'il est peu de distance du Capitule à la roche Tarpéienne. »
Que passa-t-il alors dans l'âme de Barnave? Lui vint-il à l'esprit que cette invocation des souvenirs antiques pouvait bien n'être qu'une prophétie foudroyante ? Lui arriva-t-il de pressentir qu'à trois ans de là, le peuple, ce même peuple qui venait de le soulever dans ses bras, le conduirait au supplice, et que sa roche Tarpéienne, à lui Barnave, serait l'échafaud ?...
« Celui, reprit Mirabeau, qui a la conscience — oui, il parla de sa conscience! — d'avoir bien mérité de son pays, et surtout de lui être utile; celui que ne rassasie pas une vaine célébrité et qui dédaigne les succès d'un jour pour la véritable gloire ; celui qui veut dire la vérité, qui veut faire le bien public, indépendamment des mobiles mouvements de l'opinion populaire, porte avec lui la récompense de ses services, le charme de ses peines, le prix de ses dangers. Il ne doit attendre sa destinée, celle qui l'intéresse, la destinée de son nom, que du temps, ce juge incorruptible qui fait justice à tous. »
Après cet exorde d'une majesté si calme, abordant la question, Mirabeau nia (pie le Corps législatif fût tout le pouvoir législatif; il raj pela qu'aux termes de la Constitution, le roi participait à ce dernier pouvoir, puisqu'il était armé du veto
et que la loi n'existait, qu'à la condition d'avoir été sanctionnée par lui. Il ne fallait donc pas venir prétendre, comme avait fait Bamave, qu'à l'Assemblée seule, en tant qu'organe de la volonté nationale, appartenait le droit de déclarer la guerre ou de l'aire la paix.
Mirabeau continua sur ce ton, uniquement préoccupé en apparence du désir de ne vaincre que par la logique, mais de loin en loin emporté par sa passion, dont le bouillonnement intérieur se répandait en exclamations rapides, en phrases entrecoupées, en regards et en paroles de flammes adressés à Rarnave. « Ces coups de bas en haut ne m'arrêteront pas dans ma carrière. Sur cela, je vous arrête. — Je vous rappelle à l'ordre. — Vous avez forfait à la constitution.... Voua ne répondez pas.... »
Pendant ce temps, on s'agitait au dehors, on s'inquiétait de la discussion, de son résultat : Eh bien ! quelles nouvelles ? Et des personnes placées auprès des croisées descendaient avec un lil des espèces de bulletins qui faisaient connaître la fluctuation des opinions, et qui sur-le-champ copiés, passés de main en main, éveillaient parmi la foule l'espérance ou la crainte.
Au nombre de ceux qui soutenaient la doctrine de Mirabeau, il y avait Custine, Cazalès, Clermont-Tonnerre, le comte de Montlosier, l'abbé de Montesquiou, le cardinal de Bois- . gelin , et un personnage plus important qu'eux tous , Lafayette: Mirabeau, en terminant, les compromit avec lui par d'habiles éloges. Dans nos rangs, dit-il, « vous verrez des hommes dont le nom désarme la calomnie et dont les libellistes les plus effrénés n'ont pas essayé de ternir la réputation ; des hommes qui, sans tache, sans intérêt, sans crainte, s'honoreront jusqu'au tombeau de leurs amis et de leurs ennemis. »
Plusieurs historiens assurent qu'entraînée, l'Assemblée donna raison à Mirabeau : c'est une erreur. Le premier article du projet de décret que Mirabeau avait présenté était ainsi conçu:
« Le droit de faire la guerre et la paix appartient à la nation; l'exercice de ce droit sera délégué concurremment au pouvoir législatif et au pouvoir exécutif. »
Or, cette dernière disposition qui constituait la partie essentielle du plan de Mirabeau, cette disposition dont le vague et l'obscurité avaient été signalés par Rarnave comme cachant un piège, l'Assemblée la rejeta, et elle adopta, sur la proposition d'Alexandre de Lameth, amendée par Fréteau, l'article suivant, qui était tout autre, puisqu'il en résultait, sans équivoque possible: pour l'Assemblée, le droit de décider; pour le roi, celui de proposer et de sanctionner seulement.
« Le droit de la paix et de la guerre appartient à la nation. La guerre ne pourra être décidée que par un décret de l'Assemblée nationale qui sera rendu sur la proposition formelle et nécessaire du roi, et qui sera consenti par lui. »
Il est vrai que, se jugeant à demi vaincu, Mirabeau eut l'adresse, pour masquer sa défaite, de se rallier au dernier moment à ce système, en faveur duquel il osa prétendre < qu'il combattait depuis cinq jours. » Mais ce n'était, là qu'une manœuvre parlementaire destinée à donner le change à l'opinion ; et la preuve, c'est que plus tard Mirabeau, en faisant imprimer son discours à l'adresse des administrateurs de département, eut soin d'y changer un grand nombre de passages et de le modifier dans le sens du vote de l'Assemblée. Malheureusement, sa harangue se trouvait au Moniteur, telle qu'il l'avait prononcée. On pouvait donc confronter les deux versions, noter les altérations intentionnelles et en dévoiler l'artifice. C'est ce que fit Théodore de Lameth. Armé d'une lettre dans laquelle M. de Marcilly, rédacteur du Mo-
niteur, déclarait d'une manière péremptoire que c'était sur le manuscrit même de Mirabeau que son premier discours et sa réplique avaient été littéralement imprimés dans le journal officiel, Théodore de Lameth publia un écrit que des citations textuelles, mises en regard et contradictoires, rendaient accablant pour Mirabeau.
Ce qu'il est juste de dire, c'est qu'à part le point principal, celui autour duquel presque toute la discussion avait roulé, son plan passa. Il fut décidé que le roi serait chargé de veiller à la sûreté extérieure du royaume, de conduire les négociations, d'en choisir les agents, d'entretenir au dehors les relations politiques, de faire des préparatifs de guerre proportionnés à ceux des États voisins, de distribuer ainsi qu'il le jugerait convenable les forces de terre et de mer.
Au fond, la victoire n'était complète ni pour l'un ni pour l'autre parti : chacun d'eux le sentait, et cependant chacun d'eux s'affirma vainqueur. « Le voilà donc prononcé, s'écriait le Journal du Diable, ce décret qui devait assurer à jamais le bonheur des Français! Ce n'a pas été sans peine que les amis de la liberté ont remporté la victoire. Mais est-elle entière? n'a-t-on pas trop accordé au monarque? Cette idée me glace d'effroi. »
De son côté, le grave et mélancolique Loustalot gourmanda la joie populaire. Toujours vigilant quand trop de confiance menaçait d'aveugler le peuple, toujours inébranlable quand le souffle de la place publique agitait autour de lui toutes choses, il critiqua ce décret dont on affectait de tant se réjouir, avec beaucoup de profondeur et une sorte de tristesse solennelle. Peu rassuré par ce droit de décider la guerre qu'on ne reconnaissait aux représentants du peuple qu'en le subordonnant à une proposition formelle du roi, il demanda si l'on était, bien sûr que le roi entreprendrait toutes les guerres nécessaires ; qu'il ne s'entendrait pas avec les princes étrangers, soit pour vendre nos possessions, soit de manière à les laisser envahir. Quant aux abus possibles de la faculté qu'on accordait au monarque de conduire la guerre, il cita des exemples frappants : « Le saint roi David aperçoit une femme dans le bain ; il la trouve belle, c'est la femme d'un brave officier qui est à l'armée ; il l'enlève et écrit au général Joab d'exposer Urie, cet officier, à la tête des combattants, afin qu'il soit tué. Joab, fidèle exécuteur des volontés du roi David, donne un assaut dans lequel il est repoussé, mais où Urie périt avec beaucoup d'autres Hébreux. Joab envoie un messager dire au roi qu'il a reçu un échec considérable; mais, ajoute-t-il, en ^'adressant au messager, si vous voyez que le roi soit marri de ce que nous avons approché des murailles, dites-lui qu'Urie est mort. Voilà comment la guerre met la vie et. la propriété la plus sacrée des citoyens à la merci des passions du prince. »
Mirabeau une fois suspect, le déchaînement contre lui devint général, et d'autant plus implacable, que partout, dans ce moment, le vent était à la colère ; car ce fut précisément i l'époque du débat célèbre qui vient d'être rapporté, que les Actes des Apôtres furent brûlés en pleine rue, que les patriotes firent invasion au petit, café de Foy et, chez le libraire Gatey, en chassèrent les aristocrates, et, comme le dit l'Observateur, purifièrent l'air de ces lieux avec de l'encens. Autre '•anse de désordre : le bruit s'était répandu que les ennemis !e la Révolution avaient résolu de livrer Paris à des bandes de nigands, et, trop crédule, le peuple s'était mis à faire luinème la chasse aux voleurs, protégés, disait-on, par le Châ- (elet. Deux de ces malheureux furent pendus sans forme de procès, au marché Neuf, à un poteau élevé "do six pieds ; un troisième, qui résistait, fut assommé à coups de pierres, et ou
UNE PAGE DE LA VIE DE MIRABEAU
l'achevait, lorsque Lafayette, survenant tout à coup, saisit de si main le meurtrier, le traîne au Ghâtelet, revient au milieu des forcenés, et leur dit : « Vous êtes des assassins! » et est applaudi par la foule. Que pouvait-il y avoir de commun entre tout cela et la grande trahison du comte de Mirabeau? Cependant, Camille Desmoulins ne craignit pas d'insinuer que ce tumulte était un complot préparé pour égarer l'esprit du peuple à la poursuite de chimères, et « détourner sur le Ghâ-
telet, sur les voleurs, les regards trop curieux qu'il attachait sur certains membres de l'Assemblée. » Il était passé le temps ou Camille s'honorait de boire à Versailles le vin de Champagne du grand orateur, le temps où il aimait à l'appeler devant tous mon cher Mirabeau. Maintenant, il était des premiers à pirler de l'or de Philippe, et, de son léger carquois, il tirait, pour en percer son ancien hôte, les plus aiguës de ses flèches : « Mirabeau a dit que c'était à Carthage , à Rome que des