JOSEPH
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gés. Trois jours après la victoire, 1rs Russes m'assacraienl encore! Il n'entre pas dans mon sujet de raconter cette guerre où la discipline prouva si cruellement sa supériorité sur la bravoure, et où les Oltomans. par des prodiges d'héroïsme, ne purent qu'immortaliser leurimpuissance.il suffira de rappeler ici qu'antérieurement à cette sinistre succession de catastrophes qui marqua la campagne de 1789. les Turcs tirent payer cher à l'Autriche l'injustice de son agression. Joseph II vit son propre pays dévasté, ses sujets tués ou réduits en servitude, leurs foyers détruits, e1 son cœur s'ouvrit dès lors à une mélancolie dont la mort seule devait le
smerir.
Pendant ce temps, Hertzberg souillai! partout la discorde; Gustave III, roi de Suède, s'attaquail à Catherine II, mettait Saint-Pétersbourg en danger à force d'audace, et mis en danger à son tour, s'abritait derrière la médiation de la ligue anglo prussienne; la Hongrie s'agitait pour ses anciens privilèges, et, sourdement excitée par le ministre de Prusse Luchesini appuyé de l'Anglais Huiles, s'apprêtait à secouer le joug de l'Autriche, les hommes reprenant déjà leur costume antique, tandis que les dames coupaient leurs eheve lures et brodaient les ceintures des guerriers. Ce n'est pas tout : de leur côté les Pays-Ras autrichiens se soulevaient. Joseph II, que la contagion de la philosophie avait gagné, n'aimiit pas les prêtres, leur domination surtout. Du haut de son trône impérial, il osa déclarer la guerre à la superstition, toute-puissante dans le Rrahant ; mais comme il heurta sans ménagement les préjugés religieux, intraitables, et que la précipitation de ses réformes le condamna au despotisme pour accélérer la marche du progrès, le clergé des Pays-Bas put aisément associer à la cause de son ascendant menacé celle des libertés publiques et de l'indépendance nationale. Les prêtres poussèrent à la résistance, les dévots de Louvain s'émurent, les patriotes île Bruxelles cherchèrent des épées . et, par une singulière ironie de son destin . Joseph II eut contre lui. en sa qualité de roi, l'esprit nouveau qu'il entendait servir contre les prêtres.
Ainsi, sous mille formes, à travers mille déguisements, il allait se répandant sur l'Europe, cet esprit nouveau, qui, parti de France, avait donné à l'Espagne Campomanès et Aranda; au Portugal. Pombal; à l'Angleterre, Fox, cet invincible cœur, et que représentait encore, jusque sous les voûtes du Vatican, l'ombre errante de Ganganelli empoisonné. Et cela dans le temps même où, frappés d'aveuglement, les Cabinets poursuivaient leur système d'empiétements réciproques, d'égoïste rivalité, d'intrigues, de désunion, de lutte- armées. Qu'on se rappelle l'état de l'Europe en 1789 : Catherine et Joseph poursuivaient une guerre d'extermination contre les Turcs; la ligne anglo-prussienne troublait le monde diplomatique; la Suède était mise en mouvement par l'ambition de Gustave III; la Hongrie demandait compte aux Autrichiens de ses privilèges; la Pologne revendiquait son indépendance ; le Rrahant se soulevait ; Hertzberg et Pitt bouleversaient toutes choses.... que de complications! A leur ombre, la Révolution française put grandir.
Mais le moment vint, où, pour les rois et leurs ministres, il n'y eut plus qu'une préoccupation, qu'une pensée, qu'une colère, qu'un effroi. Il se fit par toute l'Europe, comme une formidable et soudaine illumination, quand on apprit la chute de la flastille , la fuite du comte d'Artois , la défection ou l'impuissance des soldats, les journées d'octobre, et enfin pai quels illustres travaux l'Assemblée constituante signalait s m avènement. Les Cabinets commencèrent alors à comprendre le danger de leurs querelles et à se rapprocher. De leur
côté, les intérêts aristocratiques que menaçaient les idées nouvelles prirent l'alarme, en Allemagne surtout, l'empire germanique étant celui sur lequel la Révolution française, au dehors, exerça sa première action matérielle.
Nous avons rapporté les divers décrets rendus dans la nuit du 4 août 1789 : parmi ces décrets fameux, il en était un qui atteignait , à raison de leurs possessions d'Alsace , de Franche-Gomté et de Lorraine, plusieurs princes ecclésiastiques et laïques de l'empire. Les députés du Cercle du Haut- Rhin , assemblés à Francfort, prirent en janvier 1790 un conclusum portant que l'empereur el le corps germanique étaient requis d'accorder appui e! protection aux Etats, à la noblesse et au clergé de l'empire contre les actes arbitraires de l'Assemblée nationale. Joseph II accueilli! ces réclamalions el, à son tour, le roi de Prusse, comme prince de l'empire, adressa à son ministre à Ratisbonne un rescrit protecteur des intérêts invoqués par les seigneurs allemands. De convenables dédommagements furent offerts, mais refusés avec hauteur : c'était le rétablissement de leurs droits seigneuriaux que les princes allemands exigeaient. Là fut le premier germe de rupture entre les souverains d'Allemagne et la Révolution française.
Cette rupture, un événement que chacun prévoyait d'ailleurs depuis quelque temps, la rendit inévitable et la précipita.
Le 15 décembre 1789, un cri avait été poussé dans les rues de Paris : Victoire! victoire! Le bruit venait de se répandre que. ravagé, ensanglanté, mis au pillage par les soldats du général autrichien d'Alton, le Rrahant avait, dans un dernier et vigoureux effort, secoué la domination impériale. D'Alton fuyait, poursuivi d'un côté par le duc d'Aremberg, de l'autre par le général Van-der-Mèrsh ; Rruxelles était au pouvoir des patriotes.
A la nouvelle des Pays Las perdus, Joseph II portait déjà la morl en lui : ce coup retentit au fond de son âme comme l'arrêt définitif de la destinée. Son découragement, depuis quelques mois, élail extrême. Pendant son dernier séjour à Luxembourg, il lui était arrivé de dire, un soir, après une conversation très-sérieuse : « Si l'on veut orner mon tombeau d'une épitaphe. ce doit être de celle-ci :
Ci-gît Joseph II, Qui fut malheureux dans toutes ses entreprises. »
Sentant la vie lui échapper et informé qu'on avait ordonné pour lui des prières publiques, il s'écria, dans l'accablement de son cœur : i Je le sais, mais je sais aussi qu'une partie de mes sujets ne m'aiment pas. » Ce fut sous le poids de cette pensée amère qu'il s'empressa, lorsqu'il en était temps encore, d'accorder aux Hongrois ce qu'ils demandaient, c'est-à-dire la restitution de leurs anciens privilèges ; le retour à Presbourg de la couronne royale de Hongrie , qu'on avait transportée à Vienne après la mort de Marie-Thérèse; la faculté, pour la nation hongroise, de reprendre son costume national et de rédiger, soit en hongrois, soit en latin, tous les actes publics. Il voulut connaître combien d'heures lui étaient promises, et Quaiïn, son médecin, lui ayant déclaré que non-seulement sa lin était proche, mais qu'elle serait soudaine, il eut la magnanimité de récompenser par un don de dix mille florins ce courageux avertissement. A partir de cet instant solennel, d montra la sérénité d'un héros. Son esprit, comme une lampe active au seuil des choses éternelles, ne cessa de veiller et de se répandre. Avec une énergie surprenante, il pourvut à mille soins compliqués. Uniquement préoccupé des personnes qui lui étaient chères, il désira voir, avant de
ASPECT DE L'EUROPE
mourir, l'archiduchesse Elisabeth, alors enceinte, et, craignant que l'extrême pâleur de son visage ne fit trop d'impression sur la jeune princesse, il ne voulut être éclairé, pendant cette visite, que par une seule bougie de nuit, placée dans l'angle le plus éloigné du lit. Mais quand Elisabeth entra dans la chambre funèbre, quand elle entendit la voix tremblante de son oncle, elle tomba évanouie et il fallut l'emporter. Quelques jours après. Joseph II, qui lui-même
allait mourir, apprit que sa nièce bien-aimée était moite. A cette nouvelle, il garda le silence et cacha son visage afin de dérober les dernières larmes qu'il eût à verser. Il se ranima pour penser à l'avenir de ses amis et de ses serviteurs, pour acquitter ses dettes de reconnaissance, pour faire à tous ses adieux. De sa main défaillante, il toucha la main de l'héroïque général Laudhon. Il écrivit au maréchal de Lascy : i Souvenez-vous de moi! » Le 20 février 1790, qui fut pour
lui le jour suprême, il s'efforça de donner quatre-vingts signatures; à la quatorzième, il s'arrêta.... Le confesseur fut appelé et se mit à lire des prières. L'empereur expirant les écoutait avec ferveur; tout à coup il dit : « Arrêtons-nous là : ce livre ne me servira plus. » Il ne lui servit plus, en effet.
•Joseph II était né avec une âme bien supérieure à son génie. Sa puissance fut grande : qu'importe? Elle resta toujours trop petite pour son vouloir. La gloire, mirage qui
trompe tant de natures orgueilleuses, ne cessa, en l'attirant, de lui mentir. Tel fut le sort de ce déplorable héros que. dans son ardeur à fonder la liberté, il se transforma en tyran, et qu'il s'égara, quoique équitable, jusqu'à des prodiges d'iniquité, la guerre contre les Turcs, par exemple. Haletant sur le difficile chemin des réformes , il fit si bien violence à l'avenir, que le présent lui échappa. Tout ce qu'il avait tenté pour le bien de ses sujets , ses sujets , saisis de terreur, le lui rendirent en révoltes. De sorte qu'il s'éteignit
plein d'aspirations découragées, inconsolable de son rêve évanoui, accablé, brisé. Il n'y avail eu de sublime en lui que le désir.
Quelle aurait été, à l'égard de la Révolution française. l'attitude de cet homme extraordinaire? Ce qui est certain, c'est que sa mort ouvrit en quelque sorte l'ère de la coalition. Léopold, frère de Joseph II et son successeur, ne se vit pas plutôt chef de la maison d'Autriche, qu'il concentra toute son attention sur Paris. La Révolution y apparaissait, à cette époque , sous son imposant aspect. Léopold en fut épouvanté, et ne songea plus qu'à faire partager son épouvante aux diverses cours de l'Europe.
Il trouvait à cela, d'ailleurs, de grands avantages. La situation, telle que Joseph II la lui avait léguée, était lourde : il avait à recouvrer les Pays-Ras , à calmer la Hongrie , à conclure avec la Porte ottomane une paix que réclamait l'épuisement de son royaume. Or, le plus sur moyen pour lui de dominer tant de complications, était de se rapprocher de la Prusse, en lui* signalant, /comme l'ennemi commun à combattre, la Révolution française. Il s'agissait seulement de savoir si les dispositions personnelles du roi de Prusse ■ se prêtaient à une réconciliation dans un pareil but, et Léopold ne tarda pas à recevoir sur ce point des informations satisfaisantes. Il apprit par ses agents que Hertzbèrg, l'âme de la politique prussienne jusqu'alors , commençait à chanceler sous les coups des favoris du roi, bravés noblement, el de ses maîtresses dédaignées. Car, non content de donner à gouverner aux plus abjectes courtisanes la corruption de son cœur, Frédéric-Guillaume II en était venu à se faire le jouet d'un certain nombre de visionnaires sans scrupules. En opposition à la secte des illuminés révolutionnaires, l'Allemagne avait produit, celle des illuminés royalistes, à la tête de laquelle marchait Rischofswerder : ce mystique et ses adeptes s'emparèrent de l'esprit du roi de Prusse par des scènes étranges, tantôt évoquant devant lui Jésus-Christ et .Moïse, tantôt, au milieu d'un souper, lui montrant dessinée sur le mur l'ombre de César. Ce fut avec un des auteurs de ces tristes comédies, rival avoué de Hertzbèrg, que Léopold se concerta. Le baron de Spielmann, négociateur confidentiel du prince de Kaunitz, fut envoyé à Rischofswerder, et l'on prépara tout pour changer la direction de la politique prussienne, renverser Hertzbèrg, et préluder, par l'oubli des dissensions qui existaient entre les rois, à leur ligue contre la Révolution française.
Que se passait-il en Angleterre, pendant ce temps? L'œil ardemment fixé sur la France, elle suivait avec une émotion profonde le mouvement qui nous emportait. Sans bien mesurer encore la portée de ces coups fameux , elle sentait vaguement qu'ils ébranleraient le monde et retentiraient dans son propre sein d'une manière formidable. Parmi ceux que la liberté universelle comptait pour amants , ce fut de l'enthousiasme. Le 5 novembre 1789, un meeting, que Stanhope présidait, vota une adresse à l'Assemblée nationale de France, pour la féliciter de la régénération de ce pays ; et , de son côté, dans la chapelle des dissidents de.Olcl Jewry, le docteur Price prononça un éloquent discours sur des événements que sa pensée liait au futur bonheur de la race humaine. Mais ce que, d'une âme fervente, les uns espéraient, faisait frissonner les autres. Reaucoup , devant un spectacle aussi imprévu , s'arrêtaient immobiles , muets , et comme suspendus entre l'admiration et l'effroi. L'heure de la haine, cette heure que Pitt attendait, n'était pas encore venue !
Toutes ces passions diverses que, dans les profondeurs de
la société anglaise, la Révolution venait agiter, les débats du parlement les firent bientôt monter à la surface.
Ici vont figurer trois hommes qu'il faut connaître.
De tous les calomniateurs renommés de la Révolution française, le premier fut Rurke. Voici sous quels traits le représente un auteur contemporain :
« L'orateur que je désirais le plus entendre était le célèbre M. Rurke, auteur du Traité du sublime, et souvent sublime lui-même. Il se leva enfin; mais, en le considérant , je ne pouvais revenir de ma surprise. J'avais si souvent entendu comparer son éloquence à celle de Démosthène et de Cicéron. que mon imagination, l'associant à ces grands hommes, me le représentait comme eux, sous des traits nobles et imposants. Je ne m'attendais pas sans doute à le voir, dans le parlement d'Angleterre, revêtu de la toge antique, mais je n'étais nullement préparé à cet habit brun, si serré qu'il semblait gêner tous ses mouvements, et surtout à cette petite perruque blonde et bouclée , qui , malgré tous mes efforts pour trouver un objet de comparaison plus relevé, lui donnait l'extérieur d'un bedeau de village. »
Voilà pour l'homme physique. Veut-on savoir jusqu'où l'homme moral était capable de faire descendre ses rancunes et son langage? En parlant de M. Dundas, il dit quelque part :
« Avec six gros bâtards (Rapports du comité secret), dont chacun est fort comme Hercule enfant, cette délicate créature rougit à la vue de son nouvel époux, affecte une pudeur virginale ; ou. pour employer une comparaison plus juste à la l'ois H plus poétique, cette personne si tendre, si timide, si alarmée du souffle des vents, est étalée au soleil, couchée dans la fange, ainsi qu'une truie, et ayant autour d'elle, en témoignage de son chaste amour, les prodigieux résultats à? sa fécondité. »
Ne juger Rurke que sur ces indices, ce serait être envers lui aussi injuste qu'il le fut envers la France. La vérité est qu'il posséda des qualités éminentes, mais aucune de celles qui auraient pu donner du poids à ses accusations contre la Révolution française. Qu'on ouvre ses livres, qu'on lise ses discours! La science s'y étale sous ses aspects les plus variés, le style est abondant et riche, les métaphores pullulent, les sarcasmes reluisent attachés à des phrases pompeuses, comme autant de poignards à manches d'argent, mais sous cette diffusion opulente quel fonds de sécheresse! misérable est la logique que ces ornements recouvrent , et cette ironie fardée tourne vite contre le bourreau , en intéressant à ses victimes ! La vigueur de Rurke n'est bien souvent que de la grossièreté; sa chaleur et son éclat ont quelque chose d'un feu d'artifice et ne rappellent en aucune façon la nuée d'étincelles qui jaillit de l'enclume sous les coups pressés du marteau. Rurke était Irlandais. Jeune, il était allé poursuivre la fortune à Londres , où il vécut d'abord de sa plume. UAnnual register, dont il eut l'idée , ne lui valait pas , comme prix de sa collaboration, au delà de cent livres sterling, — les quittances existent. — Mais bientôt , remarqué par Gérard Hamilton, puis par le marquis de Rockingham, il reçut de ce dernier, 'en pur don, dix mille livres sterling, avec lesquels il acheta la villa de. Reaconsfield. La politique s'ouvrant de la sorte devant lui, il y marqua sa place, soit dans les débats que suscita la guerre d'Amérique , soit dans . ceux auxquels donna naissance le bill de la réforme de la maison royale. Mais Y Animal register constate lui-même qu'après l'établissement du ministère de Pitt en 1783, les éclatantes divagations de Rurke furent considérées par la Chambre des Communes comme une interruption des affaires publiques :
ASPECT DE L'EUROPE
on toussait, on frappait du pied, il y eut des huées. Lui. naturellement irritable , il se répandit en accès de colère, Tort imprudents chez une nation grave. A l'époque où cette histoire nous a conduits, il atteignait sa soixantième année. Le déclin de son ascendant l'avait aigri. Par un singulier renversement des lois de la nature chez la plupart des hommes, l'âge avait en même temps exalté son imagination et affaibli son jugement. Dans je ne sais quelle vision fantasticjue. Marie-Antoinette lui était apparue toute rayonnante de grâce et de beauté ; donc, il n'y avait plus qu'à maudire un peuple qui refusait de tomber à genoux devant elle. Le château de Versailles avait été envahi le 6 octobre; donc, la Révolution française, c'était le pillage, l'assassinat, le crime en délire. Mais patience! nous allons l'entendre.
Heureusement, il s'était lui-même préparé, dans un homme qui toujours s'avoua son élève politique, un adversaire d'une espèce rare. Lorsque touchant à peine aux jours de l'adolescence, Fox, fils de lord Holland le concussionnaire, s'essayait à des plaisirs précoces; lorsque, de bonne heure corrompu par son propre père qui l'encourageait odieusement à toutes sortes de passions égoïstes , Fox se faisait joueur dès l'âge de quatorze ans, et courait perdre aux eaux de Spa tant de guinées mal acquises, qui aurait pu prévoir que cet enfant deviendrait le plus généreux homme d'Etat de l'Angleterre ? Mais d est des natures d'une indestructible grandeur. Comme Jules César," Fox traversa le vice sans y laisser son âme. S'il conserva jusqu'à la fin ces passions qu'on avait allumées dans son sang, jamais du moins elles n'étouffèrent en lui les aspirations nobles. Du fond des maisons de jeu, où durent trop souvent l'aller chercher ses collègues et ses commis , il se rendait à son poste pour élever la voix en faveur des malheureux catholiques d'Irlande , pour flétrir la guerre de saufaite aux colonies américaines , pour venger la Révolution française calomniée. La Révolution française! ah! ce sera son éternelle gloire de l'avoir si profondément aimée, après l'avoir si vite comprise ! Et quel plus vigoureux défenseur pouvait-elle trouver en Angleterre? L'instruction de Fox était bornée, c'est vrai, bornée à la connaissance de l'histoire, des livres classiques et de la situation des divers pays; sciences naturelles, philosophie, métaphysique, tout cela lui était étranger, et son ignorance en économie politique pouvait être notée, même dans un temps où les lois de la formation des richesses n'avaient pas encore fixé l'attention des chefs d'État et où les ouvrages de Smith étaient aussi peu connus que le furent, quelques années après, ceux de Bentham. Mais, en revanche, quelle vivacité de conception! quel pouvoir de divination, plutôt! Il est vrai encore que les qualités extérieures de l'orateur lui manquaient : sa personne était lourde, sans grâce; sa voix, d'une fort médiocre portée, devenait, au milieu des excitations de la parole, une sorte de cri aigu/ Mais comme il savait émouvoir, passionner, entraîner son auditoire haletant! Comme elle était irrésistible sa véhémente et naturelle éloquence, entre la pompe de Burke et les effets étudiés de Pitt 1 Quel torrent descendu des plus hautes sources de l'inspiration que son langage, et comme le mouvement de ses lèvres puissantes disait bien les battements de son cœur! Il ne fut pas irréprochable, sans doute. Aux écarts de sa vie privée, incomplètement voilés par mille qualités charmantes, sa vie politique ajouta des fautes. On le vit, avec un douloureux étonnement, s'allier, contre Shelburne appuyé sur Pitt, à ce lord North qu'il avait accusé de trahison, auquel il avait imputé le crime de l'Amérique perdue et vendue; à ce lord North qu'un jour, au milieu de la Chambre des Communes, il avait fait pleurer. Sa rivalité
à l'égard du fils de Chatham ne pouvait avoir un plus triste épisode. C'était l'aristocratie d'ailleurs qui l'avait allaité . celle des whigs, et, au fond, ce tribun du peuple ne fut jamais qu'un grand seigneur en commerce avec la liberté. D'où vient cependant qu'au souvenir de ses erreurs on se sent porté à une indulgence mêlée d'attendrissement? El d'où vient qu'à tout prix la démocratie le revendique? C'est qu'il eut deux grands amours : Anglais, il aima l'humanité, il aima la France !
A Fox, il fallait un lieutenant; il le trouva dans Shéridan, dont la jeunesse avait été encore plus emportée que la sienne. Un libertin séduisant mais effréné, qui commence la vie par un duel, enlève une femme, met en comédies ses propres aventures, devient directeur de théâtre, rend célèbres sa passion pour le jeu et sa passion pour le vin, un tel homme n'aurait dû être, ce semble, accepté par Fox que comme compagnon de table. D'autant que Shéridan, dans le pays le plus aristocratique de la terre, était fils d'un comédien. Mais Fox le devina; il entrevit le côté noble de cette nature qui n'était qu'à moitié déchue. Ne pouvant se défendre d'aimer Shéridan, il le voulut digne d'être son ami. Il l' éleva donc, de l'intimité de leurs plaisirs, à celle de ses pensées. De l'ombre des coulisses de Drury-Lane, il l'attira sur la scène du Parlement, où, après deux années de silence studieux, Shéridan déploya les trésors d'une éloquence peu spontanée et d'un goût quelquefois équivoque, mais agressive, mordante, pleine de saillies heureusement lancées et qui étincelaient comme le regard même de l'orateur, dont on assure que jamais un clignement n'en altéra la fixité.
Le 9 février 1790, pendant que les Communes discutaient le budget de l'armée, Fox saisit cette occasion pour se prononcer solennellement en faveur de la Révolution française. Il se félicita, comme Anglais, du voisinage d'un peuple qu'avait enfin visité la liberté. Il affirma que la France libre serait moins disposée à la guerre et à la haine qu'elle n'avait pu l'être, gouvernée par les cabales ou les intrigues d'hommes d'Etat ambitieux et égoïstes. N'y aurait-il pas à tirer parti des embarras intérieurs de la France, avait-on demandé? Oui, répondait le généreux Fox ; mais l'avantage que nous promet la situation de la France, poursuivons-le en réduisant nos forces militaires et non en dirigeant contre le domaine de nos voisins de déloyales attaques.
Une amitié grave de la part de Burke, respectueuse de la part de Fox, liait depuis longtemps ces deux -hommes. C'était au premier que le second, moins instruit et moins âgé, rapportait, avec une modestie Louchante, les progrès de son éducation politique. Mais il était dit que la Révolution française les diviserait à jamais. Autant Fox l'avait exaltée, autant Burke s'appliqua à l'amoindrir, à la flétrir même. Il déclara qu'à ses yeux la France n'existait plus politiquement; que les Français venaient de se montrer les meilleurs architectes de ruines qui eussent jamais existé. Dans l'élan d'une fureur insensée, il ajoutait : « Si nous, Anglais, nous étions les vainqueurs, les maîtres de la France, si nous la tenions là étendue à nos pieds, nous rougirions de lui imposer des lois aussi dures que celles qu'elle vient de s'imposer à ellemême. » Et après l'avoir de la sorte déclarée folle, déclaréi morte, par la plus pitoyable des contradictions, il s'effrayait de la puissance contagieuse de l'exemple par elle donné à la terre. Le titre de citoyens pris par des soldats lui faisait peur, surtout ! . . .
Fox se sentit profondément ému: il perdait un ami. Mais. la vérité l'emportant dans son cœur, il se leva pour répendre. Attentif à amortir le coup qu'il fallait frapper, il eu'---
HISTOIRE DE LA REYOLLTloN FRANÇAISE
mença par vanter Rurke, sa vaste science, la sagesse de ses entretiens dont lui, Fox, avait tant profité. Il répéta ensuite qu'il n'avait pu se défendre de regarder les armées permanentes avec moins d'inquiétude, depuis que l'armée française prouvait si Lien qu'il est possible, sans cesser d'être citoyen, de devenir soldat. S'ensuivait-il qu'on le dut ranger parmi les démocrates? Non, il s'avouait également ennemi de toutes les formes absolues de gouvernement : monarchie absolue, aristocratie absolue, démocratie absolue. Son idéal, c'était la constitution de son pays, fondée sur la balance des pouvoirs et se prêtant, à des améliorations progressives. Quant aux scènes de sang qui avaient effrayé la France, il était loin d'y applaudir, mais il pensait qu'on devait parler plutôt avec une sorte de compassion d'excès commis pour s'affranchir.
« Un membre sépare de mon corps, répliqua Rurke. me (insérait moins de douleur que la nécessité où je suis de me séparer violemment et publiquement de l'opinion d'un ami. »
Et il reprit contre la Révolu! ion le cours de ses invectives.
Indigné alors et s'échappant en paroles indomptées. Shéii- /lan débuta par dire qui', de tous les mois que son honorable ami Rurke avait prononcés, il n'en était pas un seul que sa conviction ne repoussât. Car enfin, la Révolution française était-elle moins jusle que relie d'Angleterre? N'était-elle pas venue d'une provocation plus grande encore? Ou accusait l'Assemblée nationale d'avoir renversé les luis, violé la juslire, détruit la richesse publique! — Quelles lois? les lettres de cachet? — Quelle justice? les décisions d'une magisliature vendue?— Quelle richesse publique? la banqueroute? En arrivant, l'Assemblée nationale avait vu.... quoi? des fabricants ruinés, des ouvriers sans emploi, un peuple sans pain, le désordre dans tous les espriis. le désespoir dans toutes les âmes. Les maux dont Rurke la rendait responsable, elle les avait trouvés, au contraire, déjà existants; et commenl un Anglais pouvait-il s'étonner qu'une nation assiégée de tant de douleurs en eut cherché la source,? Eh! qu'avait donc voulu l'Assemblée que n'eût voulu avec elle la France, toute la France, unie comme un seul homme dans la poursuite d'un seul dessein? Il fallait abhorrer les excès, sans doute : mais combien plus le despotisme qui les avait enfantés à force de corrompre la nature humaine! S'il y avail effectivement en France des hommes qui eussent par ambition commis des crimes,. anathème sur eux; mais qu'on s'enquîi d'abord de la vérité des faits : une malédiction ne doit point sortir d'une rumeur. Pour lui, il repoussait bien loin le sanguinaire espoir de voir le despotisme se relever, el cela. même au point de vue anglais, parce que si la France achevait son œuvre, elle deviendrait plus puissante, il est vrai, mais aussi plus juste, plus honnête, plus pacifique! Les Français étaient une nation brave et généreuse. Leur vice, ce fut leur gouvernement.
Pitt s'était étudié à beaucoup de circonspection pendant ce débat. Il prit la parole, moins pour s'y mêler que pour le clore, non sans avoir indiqué par quelques compliments pleins de mesure qu'd entrait dans l'opinion que Rurke avail exprimée. Ses sentiments à l'égard de la Révolution française n'étaient pas douteux, même à cette époque. Mais il avait besoin de se préparer à la lutte, et sa prudence ajournait sa haine.
Tel était donc, au commencement de 1790, l'état de l'Europe. L'esprit nouveau avait tout envahi, traînant à sa suite. soit l'agitation de l'espérance, soit celle de la frayeur. Par la défaite du parti des patriotes en Hollande. l'Angleterre avait
pris pieil sur le continent, à peu de distance du grand foyer qui brûlait dans Paris. La démocratie et les prêtres se dispnlaieiil le Brabanl soulevé. La mort de Joseph II venait de laisser l'empire d'Autriche à un prince dont l'ambition était de rétablir la paix entre les gouvernements pour la transformer en une vaste guerre contre le peuple de France. En Prusse, Guillaume II ne songeait plus qu'à se débarrasser du génie de Hertzberg et s'abandonnait à la secte des illuminés royalistes. Quoique trop éloignée de la Révolution pour la saisir corps à corps, quoique distraite par les Polonais et par les Turcs, Catherine II commençait à céder au lâche remords d'avoir été une reine philosophe : elle avait peur. Le roi de Suède, Gustave III, était loin de posséder une puissance proportionnée à l'activité de son âme, mais sa soif des combats dont on parle et son humeur chevaleresque lui assignaient d'avance une place dans la coalition des rois, si elle se formait. L'Espagne remuait sous un roi -ans volonté comme sans force. Il en était de même de l'Italie nous ses souverains, encore immobiles. Quant à l'Angleterre, on vient de voir que la Révolution française, à peine hors du berceau, y produisait déjà une impression profonde, semant l'enthousiasme, éveillant la colère, bouleversant les vieux partis, séparant à jamais des amis illustres et remplissant le cœur des hommes d'Etat d'un trouble inconnu.