CHAPITRE XII
LES JANSENISTES DANS L'ASSEMBLEE
• ANDIS que les adorateurs du Dieu de Calvin P triomphaient à Nîmes dans le sang , une vic-
toire inattendue, plus apparente que réelle, était remportée à Paris par les sombres disciples de Jansénius.
Supposez qu'en 1790 quelque étranger, quelque penseur, placé en dehors du tourbillon des passions contemporaines, fût entré dans l'Assemblée nationale, sans autre but que d'y étudier le jeu des partis, quel n'eût pas été, au premier abord, son étonnement ! Pourquoi sur les bancs de la gauche , ces austères visages de moines à côté de ces figures épanouies de philosophas épicuriens et d'hommes de cour? A quelle mystérieuse attraction pouvait avoir obéi Camus, par exemple en ailan s'asseoir si près de Mirabeau, si pris d'Alexandre dtë Lameth et d^ Barnave? N'était-ce pas chose singulière, inconcevable presque, que Saint-Cyran et Voltaire amenés à communier ensemble , au sein de la Révolution ?
Cela fut, pourtant. Oui, des esprits d'un scepticisme aimable ou déréglé se trouvèrent faire cause commune avec des âmes attristées par des croyances intolérantes et dures ; des hommes qui avaient grandi dans la haine des prêtres , qui se moquaient du paradis et regardaient Dieu comme un préjugé, s'allièrent sans façon à des hommes qui rêvaient de l'enfer, et tel que les impiétés de Diderot avaient charmé, prit pour compagnons d'armes , dans le grand combat , de pieux personnages, en qui vivaient, inaltérables, les traditions de Port-Royal.
Qu'on se rappelle en quoi consistait le jansénisme, et tout sera expliqué. Nous avons raconté ailleurs qu'un jour, à Port Royal, Saint-Cyran et Antoine Le Maître étant à s'entretenir des choses du ciel, ils furent tout à coup interrompus par un cri perçant, le cri d'un villageois qui appelait au secours pour sa femme en couches dont l'enfant venait de mourir, et que, là-dessus, Antoine Le Maître , ayant demandé quel était le sort des enfants ramassés par la mort au seuil même de la vie, Saint-Cyran lui fit cette sinistre réponse : « Il est certain que le diable possède l'âme d'un petit enfant dans le ventre de sa mère. *> Tout le christianisme interprété à la façon de Luther et de Calvin était là , et là aussi était tout le jansénisme. Jansénius et Saint-Cyran n'étaient-ils pas venus affirmer , après Luther et Calvin, que le péché originel 8 fondamentalement corrompu la nature humaine ; que l'abus du libre arbitre dans notre premier père a, dans l'innombrable foule de ses descendants, dépravé et détruit le libre arbitre à jamais ; que nul ne peut par ses propres mérites arriver au salut; que ceux-là seuls échappent à la prise de Satan qui ont été rachetés par le sang du Christ, qui ont. reçu la grâce, don sans égal, faveur spéciale accordée aux uns d'avance, et d'avance refusée aux autres, en vertu d'un arrêt arbitraire et insondab : de !a puissance divine?
Que résultait-il de cette lugubre doctrine qui, ne voyant sur la terre que des élus et des réprouvés . prédestinait ces derniers à l'horreur d'une damnation éternelle , et faisait comme flotter le monde au dessus de l'enfer?
Ce qui en. résultait ? d'abord, un prodigieux abaissement de toutes les majestés de convention, nobles et princes. Ah! vous vous croyez mon supérieur parce que vous êtes le chef, parce que vous êtes le roi, parce que vous êtes l'empereur, parce que vous êtes le pape! Qu'importe, si vous n'avez pas la grâce? Sans la grâce, vous n'êtes plus que l'homme déchu, que l'héritier du crime d'Adam , que la proie prédestinée du démon ; et moi qui ai la grâce , moi le pauvre pâtre de la vallée, le mendiant couvert de haillons, j'ai le droit de vous dire et je vous dis : Roi, devant qui l'on s'incline, puissant empereur, pontife auguste, tombez à mes pieds !
Mais , ce même fatalisme qui écrasait sous le niveau de l'universelle infortune toutes les distinctions sociales et qui creusait entre les élus et les réprouvés un épouvantable abîme, il conduisait à prendre son parti de l'état d'infériorité matérielle et morale où végète le plus grand nombre. Si la damnation, l'éternelle damnation avait un caractère fatal, y avait-il quelque raison pour qu'il n'en fût point de même de l'ignorance et de la misère? Ou plutôt, cet excès de fatigue auquel le gémissant troupeau des hommes est condamné, cette ombre épaisse dont l'intelligence du pauvre reste couverte depuis le berceau jusqu'à la tombe, l'ignorance et son avilissant empire , la faim et ses tourments , ne sont-ils pas une justification tragique de la théorie du péché originel?
Ainsi, négation de la légitimité des grandeurs terrestres et consécration de la condition misérable du peuple ; en d'autres termes, exaltation du sentiment de l'égalité à l'égard des nobles, à l'égard des rois, et du sentiment de l'inégalité à l'égard du peuple, voilà les deux conséquences singulières, et en apparence contradictoires, qui, politiquement, découlaient du jansénisme.
Or, c'était de cette manière que les philosophes du dixhuitième siècle avaient compris la Révolution, et elle n'était pas entendue autrement par leurs nourrissons de l'Assemblée constituante, lesquels formaient, mêlés à quelques rares disciples de Rousseau, tout le côté gauche. Quoi de plus naturel, après cela, qu'une alliance politique entre les philosophes sceptiques de l'Assemblée et les jansénistes?
Mais une alliance n'est durable qu'à la condition de profiter aux deux parties : les jansénistes appuyant les philosophes en matière politique, les philosophes se laissèrent aller à appuyer les jansénistes en matière de théologie ; et il advint que ceux en qui les sources de la foi étaient desséchées se joignirent avec une ardeur étrange à ceux qui ne demandaient qu'à les raviver. Régénérer l'Église, devint le mot d'ordre de tout un groupe de hardis penseurs accoutumés jusque-là au désir de la détruire.
Fréteau , Treilhard , Martineau , jansénistes bien connus , furent les membres influents du Comité ecclésiastique ; mais c'était surtout à l'impulsion de Camus qu'il obéissait, Camus, la personnification la plus complète de la secte qu'avaient tant illustrée les Sacy, les Nicole, le grand Arnauld, et enfin Biaise Pascal.
Il n'en était pas de Camus comme de l'abbé Grégoire. En celui-ci, du moins, l'aménité du sourire se mariait à la sévérité d'un front plein de graves pensées et à l'éclair des yeux ; c'était bien toujours Saint-Cyran, mais un Saint-Cyran ami des pauvres, ami des comédiens qu'on foulait aux pieds , et des juifs qu'on montrait du doigt, un Saint-Cyran protecteur des esclaves, et en qui brillait je ne sais quel charmant, quel
LES JANSENISTES DANS L'ASSEMBLEE
lointain reflet de la tendresse de Fénelon. Camus, au contraire, représentait le jansénisme sous tous ses aspects, même 1rs moins aimables : il en avait la violence contenue, la rigidité, 1 ascétisme à peine adouci par l'amour des lettres, et l'humeur factieuse unie à des mœurs imposantes. Personne n'était aussi propre que lui à l'accomplissement des devoirs qui veulent de l'exactitude ou de la vigueur; et l'Assemblél'avait si bien senti, qu'elle lui avait confié de préférence le soiu de percer le mystère dont les déprédations monarchiques s'enveloppaient. Qu'il y eût dans Camus ce fonds de dureté que les solitaires de Port-Royal avaient tiré de la nature de leur doctrine, cela n'est pas douteux; mais il y joignait le calme méprisant, l'intrépidité froide, le stoïcisme, qu'ils avaient déployés sous le bras d'airain de Richelieu. De lui , plus que de tout autre , vint cet ensemble de mesures législatives qui, sous le nom de Constitution civile du clergé, devait bouleverser l'armée des prêtres.
Les jansénistes , on le sait , n'allaient pas jusqu'à nier le pape, qu'ils prétendaient toutefois mettre en sous-ordre, à peu près comme les meneurs de la bourgeoisie révolutionnaire s'abstenaient de nier la royauté, qu'ils brûlaient cependant d'asservir. Camus et les siens n'eurent garde de dire qu'Us entendaient altérer l'établissement catholique, porter la main sur les droits du souverain pontife. Leur but, tel qu'ils le proclamèrent , était seulement de régler les rapports du clergé avec la constitution nouvelle , de ramener la justice dans l'administration ecclésiastique, de refaire la carte de l'épiscopat d'après les principes qui avaient servi à refaire celle de la France , et de donner à la hiérarchie cléricale la même base qu'à la hiérarchie politique : l'élection.
Il existait des évèchés qui embrassaient quinze cents lieues carrées, et d'autres qui n'en embrassaient que vingt ; il existait des cures de dix lieues de circonférence, et d'autres qui contenaient quinze ou vingt feux : pourquoi pas un siège épiscopal par département? pourquoi pas une paroisse par commune?
Entre les mains du roi, ou plutôt, entre les mains des courtisans et des courtisanes , des ministres et de leurs maîtresses, l'abus du droit de collation était devenu si scandaleux qu'on pouvait citer tel évêque dont la mitre était le prix payé pour une nuit de débauche, et tel abbé qui devait son bénéfice à la protection amoureuse d'une prostituée à la mode : n'était -il pas temps de revenir aux mœurs de la primitive Église et de rendre au peuple le choix de ses pasteurs ?
Il y avait des cures où un misérable revenu de sept cents livres était tout le salaire promis à de rudes travaux, et des bénéfices qui rapportaient jusqu'à douze mille livres de renie à l'oisiveté de leurs gras possesseurs : est-ce qu'elle était un article de foi, cette répartition inique?
En posant de pareilles questions, le Comité ecclésiastique n'empiétait certes, ni sur l'autorité papale, puisque les dignitaires ecclésiastiques, choisis jusqu'alors par le roi, n'avaient jamais reçu du pape que Y institution; ni sur la juridiction de l'Église, puisqu'une nation ne saurait , sans abdiquer, renoncer « au droit de modifier le matériel du culte, de changer l'état temporel des ministres de la religion et d'altérer les formes extérieures suivant lesquelles ces ministres doivent propager la doctrine. » Mais quoi ! cette Eglise, à qui Grégoire VII avait légué son immortel orgueil, et qui, depuis tant de siècles , se plaisait à peser sur la tète des maîtres de la terre, pouvait-elle tout à coup descendre à obéir? Était -il permis d'espérer qu'elle se mettrait au pas du siècle en marche, elle, dont il semble que Josué ait voulu autrefois carac-
tériser d'avance le fol empire, lorsque, d'un geste impie, il ordonna l'immobilité au soleil? Est-ce que les jésuites n'étaient pas là, toujours là, inflexibles dans leur souplesse immense, et la main étendue sur le monde? Ah! comme au temps de Philippe le Bel, la résistance était toute prête , et il se trouva cette fois que l'indomptable génie de Bonifaee VIII avait passé les monts!
Ce fut le haut clergé (et rien n'était plus digne de lui qui donna le signal d'un soulèvement. On parlait d'interdire aux prêtres de bonne maison le luxe, l'avarice, l'or aveclequel on se corrompt et l'on corrompt, quelle impiété abominable ! Dans la désignation du pasteur, on voulait que \> fidèle fût pour quelque chose, et l'on osait se souvenir que Milan dut autrefois à l'élection populaire son grand Charles Borromée, ô comble de la profanation! Le 29 mai, l'archevêque d'Aix parut, à la tribune, et dit :
« Jésus-Christ a transmis à ses apôtres, et ceux ci ont transmis aux évêques leurs successeurs, le pouvoir d'enseigner ses dogmes. Il ne l'a confié ni aux magistrats, ni aux rois, ni aux administrateurs civils. Vous êtes tous soumis à l'autorité de l'Eglise, parce que nous tenons cette autorité de Jésus-Christ. » Et le hautain prélat conclut à la convocation d'un concile national.
On aurait pu lui répondre qu'il ne s'agissait pas de toucher aux dogmes; que les révolutionnaires n'avaient nulle envie de se partager , comme firent les Juifs , la robe du Christ mise en lambeaux; que l'unique question était de savoir si on finirait, oui ou non, avec des abus qui avilissaient l'Eglise; que ces abus étaient sans nombre; qu'on avait vu Mlle Gruimard, maîtresse affichée de l' évêque Jarante, promouvoir des ecclésiastiques du fond des coulisses de l'Opéra; qu'il y avait, rue de la Ghaussée-d'Antin , un hôtel élégant où les prélats avaient coutume d'être reçus en audience par une danseuse; que l'archevêque de Narbonne avait établi à son abbaye de Haute-Fontaine un sérail, devenu fameux, cpie le cardinal de Montmorency, grand aumônier de France, avait vécu publiquement à Metz avec Mme de Choiseul, une abbesse; que Breteuil , évêque de Montauban, que Champion de Cieé, archevêque de Bordeaux, étaient cités pour leurs galanteries, et que cela prouvait de reste la nécessité de purifier la source où les dignités de l'église prenaient naissance. Montgaillard, écrivain royaliste et ecclésiastique, peu suspect par conséquent d'exagération jacobine, raconte, après avoir constaté les faits qui précèdent, qu'à Granselve, dans le département du Gers, les Bernardins célébraient la fête de leur patron par des orgies qui duraient quinze jours. « On se rendait à cette abbaye, dit-il, de quinze à vingt lieues, pour prendre part aux festins, aux divertissements de toute espèce. L'abbaye formait une petite ville, tant les bâtiments abbatiaux et leurs dépendances étaient multipliés. Il y avait le quartier des dames, et chacune trouvait dans son appartement les objets nécessaires à l'habillement et à la toilette. Chaque religieux avait ses chevaux; on chassait dans les forêts dépendantes de l'abbaye; on jouait la comédie; on passait la nuit au jeu, à la danse; les tables étaient servies à toute heure, et l'on n'avait dans cette abbaye d'autre danger à courir que celui des indigestions et des apoplexies entre les bras d'une dame. Inutile d'ajouter que chaque religieux avait sa maîtresse. Je rapporte CES FAITS PARCE QUE J'EN AI ÉTÉ TÉMOIN; tout le haut Languedoc pourrait les certifier, tant la fête de Saint- Bernard, à Granselve, était célèbre et courue! »
Encore n'était -il pas nécessaire d'aller chercher si loin des scandales à remuer; car, précisément à l'époque où les plus
dévots personnages de l'Assemblée venaient proposer la régénération de l'Eglise, voici ce qu'on lisait, non dans d'obscurs libelles , non dans la feuille haineusement crédule de Marat, mais dans des journaux d'une réserve et d'une gravité reconnues, comme la Chronique de Paris: « Mme de M*** allait au couvent de Saint-Cyr. Elle demande la route à une paysanne , qui la lui indique. Mais à peine est-elle arrivée, qu'elle voit accourir une foule de paysans qui demandent à grands cris l'abbé Maury , lequel venait de s'introduire , déguisé en femme , dans le couvent. Mme de M*** est contrainte d< donner à des femmes de la troupe des preuves certaines dt son sexe, et toute la bande se retire. Le récit de cette affaire a été envoyé par Mme de M*** elle-même au Comiti' des rapports de l'Assemblée nationale. » Or, malheureusement, les mœurs de l'abbé Maury n'avaient rien qui rendit l'aventure invraisemblable.
Les jansénistes pouvaient donc aisément , si tel eût été leur plaisir, foudroyer leurs adversaires : ils crurent mieux faire en se montrant calmes et modérés. Treilhard, dans s; réplique à l'archevêque d'Aix , parla le langage de la raison , sans céder à la tentation d'accuser. L'évêque de Glermont ayant réitéré violemment la demande d'un concile national faite par l'archevêque d'Aix, et déclaré qu'il ne se soumettrait à aucun des décrets qu'allait voter l'Assemblée , Camus affirma froidement le mérite des propositions du Comité. « Nous sommes une convention nationale , » dit-il à tous ces prêtres qui voulaient un concile, et il prononça, moins comme une menace applicable au présent que comme une vérité qui réservait les droits de l'avenir, cette rude, cette forte parole : « Nous pourrions changer la religion. »
Les évêques étaient furieux ; mais la passion ne leur fournit rien qui pût suppléer aux raisonnements qui leur manquaient ; pas un cri puissant ne s'échappa de leurs lèvres contractées par la colère ; pas une éloquente injure, sortie du fond de leurs âmes émues, n'alla provoquer l'invective de ïa part de leurs ennemis Ils secouèrent d'une main impuissante la poussière de quelques textes rongés des vers; ils cherchèrent des échos à cette voix , déjà bien éloignée, du concile de Trente, que le siècle n'était plus en état d'entendre. Avec d'Êpréménil , ils dénoncèrent un schisme affreux prêt à se déclarer ; avec l'évêque de Glermont, ils appelèrent hérétique l'abbé Gouttes , parce qu'il ne s'était point servi du mot pape en parlant du pape; puis, un beau jour, à bout de sophismes, fatigués de leurs protestations, accablés de la stérilité de leurs emportements , n'en pouvant mais , ils se levèrent tout à coup, et , renouvelant une scène trop souvent répétée pour produire quelque effet, ils sortirent de la salle.
Les philosophes sceptiques les suivirent de l'œil en hochant la tête, et lestèrent tranquilles à leurs places. Eux, du reste, ils se mêlèrent peu à ce débat : quel eût pu y être leur rôle? Que leur importait, au fond, qu'on introduisît la décence dans le temple? Le temple? Diderot leur avait appris que le mieux serait de s'en passer, et ils croyaient l'entendre encore s écriant : Elargissez DieuI Aux jansénistes de réformer l'Église, s'il se pouvait, et certes c'était bien assez que de les laisser faire et d'avoir l'air de les applaudir, pour des lecteurs de l'Encyclopédie!
Seul, parmi ceux des membres de la gauche que n'animait pas l'esprit de Saint-Cyran , Robespierre parut prendre intérêt à la discussion. Ici, c'était l'homme de Rousseau qui intervenait.
Rousseau avait écrit :
« Il y a une profession de foi purement civile dont il ap-
partient au souverain de fixer les articles non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle. César, plaidant pour Catilina, tâchait d'établir le dogme de la mortalité de l'âme : Caton et Gicéron, poulie réfuter, ne s'amusèrent point à philosopher; ils se contentèrent de montrer que César parlait en mauvais citoyen et avançait une doctrine pernicieuse à l'État. En effet, voilà de quoi devait juger le sénat de Rome, et non d'une question de théologie.... Les dogmes de la Religion civile doivent être simples , en petit nombre , énoncés avec précision , sans explication ni commentaires. L'existence de la divinité, puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante; la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, la sainteté du contrat social et des lois, voilà les dogmes positifs. »
Disciple fidèle de Rousseau, Robespierre croyait comme lui à la nécessité de cette religion civile. Plusieurs se sont imaginé l'avoir compris en le représentant dévot et poursuivi par une secrète préoccupation des choses de l'autre vie : erreur! C'était un homme d'ordre, voilà tout. Dépourvue de ce lien moral que forme la communauté d'un certain nombre de croyances primordiales, la société n'est plus à ses yeux qu'une proie promise au chaos, et c'est en ce sens seulement qu'il fut religieux. Sa religion, ainsi que celle de son maître, ne se composa que de dogmes relatifs à l'accomplissement des devoirs sociaux et des vertus civiques. Elle n'eut rien de mystique, rien de nébuleux, et si, plus tard, nous le rencontrons, sur la route où la Révolution traîna la pensée, proclamant l'immortalité de l'âme , et ployant le genou devant l'Être suprême, qu'on se rappelle Caton criant à César, toute question de théologie mise à part : affirmer le dogme de la mortalité de l'âme, c'est avancer une doctrine pernicieuse à l'État.
Aussi, quelles furent les paroles de Robespierre, dans le débat sur la constitution civile du clergé? Laissant de côté le ciel pour s'occuper de la terre :
« Les prêtres, dit-il, sont, dans l'ordre social, des magistrats.
« De cette notion bien simple dérivent trois principes que j'appliquerai aux trois chapitres du plan du Comité.
« Premier principe : Toutes les fonctions publiques sont d'iNSTiTUTiON sociale ; elles ont pour but l'ordre et le bonheur de la société. Devant cette maxime disparaissent les bénéfices, les établissements sans objet.
« Second principe : Les officiers ecclésiastiques étant institués pour le bien du peuple, le peuple doit les nommer.
« Troisième principe : Les officiers ecclésiastiques étant établis pour le bien de la société, il s'ensuit que leur traitement doit être mesuré à l'utilité générale. »
Répondant ensuite à une motion de l'abbé Jacquemard , qui avait proposé l'élection des chefs des prêtres par les prêtres, Robespierre fit voir le danger de souffrir que le clergé agit dans l'Etat comme corps. A quoi bon, d'ailleurs, ce privilège électoral dont on prétendait l'investir? « Le clergé n'est pas plus pur que le peuple, je conclus pour le peuple. »
C'était bien là l'esprit du Contrat Social; et quant au sentiment qui avait dicté à l'auteur d'Emile les touchantes pages du Vicaire Savoyard, Robespierre ne le reproduisit pas d'une manière moins saisissante, lorsqu'il dit :
« J'invoque la justice de l'Assemblée en faveur des ecclésiastiques qui ont vieilli dans le ministère et qui, à la suite d'une longue carrière, n'ont recueilli de leurs travaux que des infirmités. Ils ont aussi pour eux le titre d'ecclésiasti-
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ques, et quelque chose de plus, l'indigence. Je demande que l'Assemblée déclare qu'elle pourvoira à la subsistance des ecclésiastiques de soixante-dix ans qui n'ont ni pensions ni bénéfices. »
Ce vœu ne fut pas exaucé : il n'était d'accord ni avec l'indifférence des voltaiiïens ni avec la sécheresse de cœur des jansénistes.
Après une discussion qui occupa presque tout le mois de juin, la constitution civile fut adoptée. Les décrets qui en posèrent les bases portaient :
Qu'il y aurait un siège épiscopal par département et une paroisse par commune ;
Que l'élection des évêques et des curés appartiendrait désormais au peuple ;