‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 3)Chapitre 35 sur 106 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

VISION SUBLIME DE L'AVENIR

OUR donner" une idée juste du mouvement dont la fête nationale qui va être racontée fut l'expression la plus éclatante, il faut le prendre à son origine en remontant le cours de l'année 1790.

Il fut admirable, ce mouvement, et il restera sans égal dans l'histoire.

Dès le mois de novembre 1789, lorsque existaient encore toutes ces anciennes divisions de territoire, toutes ces distinctions de provinces presque indépendantes, toutes ces diversités de lois et de mœurs, tout ce chaos enfin derrière lequel disparaissait la patrie, un pacte avait été conclu entre quatorze villes bailliagères de la province de Franche-Comté :

Arbois, Reaume , Resançon , Dôle , Gray , Lons-le-S;.unier Orgelet , Ornans , Poligny , Pontarlier , Quingey , Saint- Claude , Salins et Vesoul Ce pacte avait pour objet d'assurer la libre circulation des grains, de mettre obstacle à la cupidité des exportateurs, de combattre l'accaparement, de conjurer la famine. Cités, bourgs, villages et hameaux furent provoqués à se joindre à la confédération; Dijon y adhéra d'une manière solennelle. Tel fut le point de départ.

Mais que, d'un bout à l'autre de la France, de cette France qui se cherchait encore, il n'y eût qu'un désir, qu'un vœu, celui d'une étroite et intime alliance, c'est ce qui ne se serait jamais vu sur une terre d'artistes et de guerriers, si la voix de l'intérêt eût parlé seule : pour accomplir un pareil prodige, il fallait un sentiment généreux et un mot par lequel ce sentiment fût bien exprimé. Qui le trouva, ce mot fatidique?

Ce fut non loin du Rhône , dans la plaine de l'Étoile , qu'eut lieu, le 29 novembre 1789, la première fédération vraiment sociale. Là, conduites par une inspiration sublime et réunies autour d'un autel, les gardes nationales de Valence, de Chàteauneuf d'Isère , de Saint-Marcel , de Fauconnières , de Plovier, de Loriol, de Livron, de Saillant , du Pouzin, de Reauchastel, de la Voûte..., prêtèrent, à la face du ciel, ce magnanime serment :

« Nous, citoyens français de l'une et l'autre rive du Rhône, depuis Valence jusqu'au Pouzin, réunis fraternellement poulie bien de la cause commune , jurons sur nos cœurs et sur ces armes consacrées à la défense de l'État , de rester à jamais unis, abjurant désormais toute distinction de province, offrant nos bras, nos fortunes et nos vies à la patrie, ainsi qu'au soutien des lois émanées de l'Assemblée nationale ; jurons d'être fidèles au monarque qui a tant de titres à notre ] amour; jurons de nous donner mutellement toute assistance pour remplir des devoirs aussi sacrés et de voler au secours de nos frères de Paris ou des autres villes de France qui seraient en danger pour la cause de la liberté. »

Grande et, touchante nouveauté que cet amour pour le roi confondu avec le culte grave de la liberté ! Mais combien plus touchante encore et plus profonde, cette autre nouveauté : l'unité de la patrie demandée au principe de la fraternité humaine !

A partir de cet instant , un de ceux qui marquent dans l'existence d'un peuple, l'idée féconde se répandit de la chau- ; mière au village , du village au bourg , du bourg à la viUe , du fond des vallées au sommet des monts , semblable à la pierre qui , lancée dans l'eau par une main vigoureuse , trace des cercles qui naissent l'un de l'autre en s'agrandissanl toujours. Un même souffle, vivifiant et divin, passa sur les pays de Langue d'Oc et sur ceux de Langue d'Oil, sur la sauvage Bretagne et sur les riants coteaux de la Touraine, sur la Normandie aux gras pâturages et sur les plaines de la molle Provence , le long du Rhône , le long de la Loire , depuis Saint-Malo, qui se hérisse au-dessus de l'Océan, jusqu'à Marseille , qui se baigne dans la Méditerranée ; depuis les campagnes adossées aux Vosges, jusqu'à celles qui sont couchées au pied des Pyrénées et des Alpes. Ah ! on avait eu beau, royaume élu de la nature, vous couper par des douanes et des privilèges ; on avait eu beau vous diviser en pays d'élection et en pays d'état, en contrées de grande et de petite gabelle, en provinces nationales et en provinces à l'instar de l'étranger , en paijs de saline et de quart bouillon, désignations barbares d'un déchirement impie..., le jour où ce cri se fut fait entendre : Fraternité , la France se sentit élevée à la majesté de mère ; de près , de loin , tous ses enfants se tendirent les bras, en versant des pleurs de joie ; douze cents

VISION SUBLIME DE L'AVENIR

lignes de barrières intérieures disparurent ; les montagnes semblèrent abaisser leurs cime;-' ; les fleuves ne furent plus que comme autant de ceintures mouvantes liant ensemble des populations trop longtemps séparées : la patrie eut conscience d'elle-même et s'affirma.

La fédération de l'Etoile avait été suivie , à deux semaines d'intervalle seulement, de celle de Montélimar, qui la surpassa en éclat; puis, à Pontivy, dans un lieu désert, à jamais consacré par ce souvenir, avait eu lieu un vaillanl

congrès des jeunes gens de la Bretagne , impatients de se promettre l'un à l'autre qu'ils sauraient vivre libres ou mourir; Valence eut son tour. Où vont d'un pas si leste et la tête si haute ces milliers de villageois qui couvrent les routes, se hâtent à travers champs ou descendent en groupes du haut des collines? Quelle force mystérieuse les entraîne loin de la cloche qui sonna la naissance de leurs enfants, loin de la croix de bois qui protège la cendre des aïeux? Nous sommes %i cœur de l'hiver ; il faut respirer un air

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