TOUT LE MONDE TRAVAILLE AU CHAMP DE MARS
glacé, franchir des torrents, marcher dans la neige.... Quoi! rien qui les retienne, ces voyageurs intrépides? Non , rien; car ils vont au camp de la fédération , où ils ont leur mère qui les attend, la Fiance! Au camp, ai-je dit, et c'était bien en effet une armée qui se réunit à Valence le 31 janvier 1790. Le récit officiel porte qu'au moment où , du haut de l'autel , le piètre leva l'hoslie, neuf mille guerriers mirent un genou en terre, au milieu de trente mille citoyens sans armes qui, à deux genoux , commencèrent de prier avec ferveur pour la patrie.
Arriva la saison des fleurs , la saison des douces pensées :
et les fédérations se multiplièrent. Combien dans le seul mois de mai ! Le 4 de ce mois inspirateur, c'est Metz qui prend son rang ; le 9, c'est Orléans ; le même jour, c'est Limoges ; le 12, c'est Strasbourg; le 30, c'est Lyon.
Arrêtons-nous un moment à ces deux dernières villes : par ce qui s'y passa, il sera facile de deviner ce qui eut lieu dans tout le reste du royaume.
Le 12 mai donc, afin que, des rives opposées du Rhin, l'Allemagne pût saluer la liberté française, des pavillons aux couleurs de la nation furent arborés sur les quatre tourelles et sur la pointe de la superbe flèche de la cathédrale
de Strasbourg, et le lendemain, qui était un dimanche, la ville entière sortit, laissant les maisons vides, les rues désertes. Une plaine immense avait été désignée d'avance pour servir d'emplacement à cette fête à la ibis champêtre et militaire, religieuse et civique. Là se rendirent, mêlés cordialement à ceux de l'Alsace , une foule innombrable de citoyens accourus des contrées voisines. Parmi les confédérés, on remarquait les habitants de Plobsheim, les robustes laboureurs d'Ittenheim, les cultivateurs du Kochersberg uniformément vêtus de rouge, les descendants de ces paysans fameux qui avaient autrefois si rudement rejeté sur l'autre rive du Rhin l'armée de Charles de Lorraine. Deux cents enfants que la garde nationale avait adoptés au nom de la France, formaient un bataillon qui rappelait les mœurs de Lacédémone. Au moment où les fédérés se rangeaient en bataille, une flotte tricolore fut aperçue tout à coup sur la rivière d'IU; elle aborda, et l'on en vit descendre quatre cents jeunes fdles habillées de blanc. Gracieuses, mélancoliques et iières, elles venaient jurer à côté de leurs fiancés un pacte que leur âme attendrie associait sans doute aux engagements sacrés de l'amour. Les jardinières parurent ensuite , celles-ci en corset vert et portant des corbeilles remplies de fleurs, prémices de la moisson , dont elles avaient voulu faire hommage à la reine de la fête , la patrie. Le corps des pêcheurs offrit aussi son présent, fourni par le Rhin. Puis se présenta le corps des cultivateurs, précédant une charrue qu'un enfanl conduisait , et qu'escortaient six beaux vieillards armés de faux dont le tranchant se cachait sous des guirlandes. C'était, après le siècle raisonneur qu'avait résumé le livre d'Helvétius, une chose singulièrement touchante que cette résurrection des joies symboliques de l'antiquité. Et n'oublions pas un trait qui console de ces affreux massacres du Gard, qu'il nous a fallu raconter : à la fédération de l'Alsace , deux enfants, dont l'un était né dans la religion romaine et l'autre dans la confession d'Augsbourg, furent tenus sur les fonts baptismaux par un parrain catholique et une marraine protestante. La cérémonie achevée , en présence de tout le peuple, les ministres des deux cultes se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre et s'embrassèrent en pleurant. Oh! que n'étaient-ils là, les dévots farouches par qui les rues de Nîmes, juste un mois après , devaient être ensanglantées ! Reaueoup d'Allemands étaient venus à la fédération de Strasbourg : ils s'en retournèrent étrangement pensifs, et une jeune fille germaine célébra ce qu'elle avait vu, dans la langue profonde de son pays.
La fédération lyonnaise n'eut pas un moins grand caractère. A une demi-lieue de Lyon s'étend une vaste plaine autour de laquelle le Rhône se courbe et que semblent dessiner les coteaux charmants qui s'élèvent sur la rive opposée du fleuve. Ce fut le camp fédératif. Au centre, on avait disposé avec beaucoup d'art un groupe de rochers fictifs, sillonnés par des cascades et chargés d'arbustes. Sur les quatre côtés de la base, de quatre-vingts pieds chacun, une longue suite de gradins conduisait à quatre portiques d'ordre dorique, donnant entrée dans l'intérieur du rocher. Au haut, une statue colossale de la Liberté, avec le bonnet phrygien et la pique. Des idées ingénieuses ou fortes avaient été exprimées par la peinture : ici Diogène laissant échapper sa lanterne ; là un nœud gordien que les Français dénouaient au lieu de le couper. Le symbolique édifice au pied duquel devait se prêter le serment reçut un beau nom : on l'appela temple de la Concorde. Et en effet, le 30 mai 1790, la déesse de la paix fut adorée dans es heu par cinquante mdle fédérés de la milice qui, ce jour-là, se trouvèrent n'avoir qu'un cœur, un
sentiment, un cri.... Mais non, c'était à plus de deux cent mille que montait le nombre de ceux qui , avec ou sans armes, mêlèrent alors leurs acclamations et leurs vœux. Tous, les yeux pleins de flamme , le front rayonnant , ds étaient, partis de Lyon, la nuit à peine dissipée, dans l'air frais et la rosée du matin, roulant le long du quai du Rhône comme une avalanche. Reaueoup de femmes, et des plus élégantes, marchaient l'épée haute. Il y en avait une dans la foule qu'on n'eût pu remarquer, si on l'avait remarquée, qu'à la fierté de sa démarche et à l'altération de son visage; mais nul ne la montrait du doigt au passage; car son heure n'était pas encore venue. Elle se nommait Mme Roland. Ce fut une noble journée. Il était venu des députés de villes fort éloignées, de Nancy, de Sarrelouis , de Marsedle. Les Corses, retardés par la tempête, n'arrivèrent que le lendemain , comme autrefois les Spartiates sur le champ de bataille de Marathon. Mais cela ne les empêcha pas d'aller jurer le pacte fédératif au lieu que la fête du 30 mai avait sanctifié. Ils y furent accompagnés solennellement par un détachement de chaque district de la milice lyonnaise , et par les Grenoblois, qui n'avaient pas voulu partir avant d'avoir sérié la main aux Français de la Corse devant l'autel de la patrie.
L'histoire des fédérations de Strasbourg et de Lyon est •elle de toutes les fédérations générales ou particulières qui , en 1790,. eurent lieu dans le royaume. Partout ce fut le même esprit, le même élan, la même tendance impétueuse >ers l'unité, tendance rendue plus frappante encore par l'infinie diversité des usages, des costumes, des idiomes, des emblèmes locaux.
Dans certaines communes, les femmes figurent avec des palmes; dans d'autres, avec des guirlandes de fleurs; ailleurs Iles se montrent couronnées de chêne. Les milices du Vival'ais arborèrent un étendard noir, vert et blanc, avec ces mots : d'un côté , la mort ou la liberté; et de l'autre , ceuxi : point de noblesse que dans le cœur. A Orléans, l'autel de la patrie fut construit dans le style romain et orné de brandies de lauriers. Dans le Nord, la joie des populations eut un caractère grave et contenu; dans le Midi, au contraire, (die s'épancha en vifs transports, en farandoles désordonnées : témoin la commune de Valréas, où la fête de la bénédiction des drapeaux se termina par une danse violente, dans laquelle on vit pêle-mêle bourgeois, paysans, châtelaines, soldats, et jusqu'au père gardien du couvent des Gordeliers.
Mais la royauté naturelle du vieillard, mais la participation de la femme à cette vie générale qui emportait comme Jans une sorte de tourbillon divin l'époux et l'amant, mais l'adoption du nouveau-né par la commune au nom de la France , mais l'abjuration des haines religieuses au pied du ^ibet où le Christ mourut pour le salut de tous, même du Samaritain, même 'du gentil, voilà les traits que dans les procès-verbaux et les lettres à l'Assemblée on retrouve presque à chaque» page, exprimés tantôt avec une profondeur de sentiment qui saisit, tantôt avec une simplicité de cœur remplie de charmes.
Que de détails singuliers, précieux!... Mais ce serait tout un livre à faire. Voici, par exemple, une grande dame, Mme de Moulins , qui écrit aux habitants de Mormant, près de Nangis : « Puisque mon neveu, qui est aristocrate , a refusé l'honneur d'être colonel de votre garde nationale, je me propose pour vous commander. » La garde nationale accepta joyeusement , et la dame, fière d'un tel honneur, fit dresser dans l'avenue de son château une table de cinq cents couverts , où elle vint s'asseoir parée de la cocarde tricolore.
VISION SUBLIME DE L'AVENIR
Lo monde avait certes bien changé depuis Velléda , mais l'éclair de l'acier n'avait pas cessé de séduire les fdles des Gaules.
Inutile de dire que l'hospitalité la plus cordiale attendait les fédérés partout où ils passèrent. A Dôle, les juifs demandèrent comme une faveur d'héberger cent cinquante cultivateurs, et l'on parla de leur munificence. A Beaune, quand la milice de Charolles traversa cette ville pour se rendre à Dijon, le maire, accourant au-devant des fédérés, les harangua en ces termes : « Messieurs , rappelez-vous que Louis XI\ . passant ici et faisant l'éloge des vins que nous lui offrions, nous lui répondîmes que nous en avions de bien meilleur. i Vous le gardez sans doute pour une meilleure occasion, » répliqua le despote orgueilleux. Il avait raison ; cette meilleure occasion était pour nous , les défenseurs de la liberté , pour nos frères et nos égaux, pour vous, messieurs. » Le 13 juin 1790, la ville du Havre donnait le spectacle d'une table immense qui, dressée dans la grande rue, en occupait toute la longueur, et autour de laquelle on vit assis, rapprochés , confondus , chacun à la place que lui avait désignée le sort, des citoyens de tous les rangs, de toutes les conditions : soldats, marchands, laboureurs, ouvriers, des prêtres au front austère et d'élégants capitaines. Un trait admirable aussi, et qui ne saurait être omis, est celui des soldats du régiment de Flandre , épargnant pendant deux longs mois le vin qu'on avait coutume de leur distribuer et l'argent de leur paye. Dans quel but? On ne le sut que le jour de la fédération. Après la cérémonie ,. pendant que les gardes nationaux avaient leur banquet spécial, les soldats du régiment de Flandre ouvrirent soudain leur caserne à tout le public et convièrent les pauvres gens à venir boire, à la santé de la nation, le vin qu'eux, bien pauvres aussi, ils avaient épargné. Ce qui surprend et enchante dans ce mouvement des fédérations , c'est l'ensemble. Rien de prémédité , nul accord préalable, et cependant les âmes n'ont aucune peine à se rencontrer ; les voix sont diverses , et tant mieux vraiment , puisqu'elles chantent en chœur. Parcourez les documents : chaque province, chaque ville, j'allais dire chaque commune. a sa formule particulière de serment que ceux de l'endroit ont rédigée à leur manière, les uns, comme en Bretagne, avec une énergie presque menaçante, les autres avec abandon, comme dans les contrées qui jouissent d'un ciel clément et qu'un tiède soleil réchauffe. Mais que disent uniformément toutes ces formules, si différentes de ton? qu'il faut chérir l'Assemblée nationale, parce qu'elle a fondé la liberté; qu'il faut chérir le roi , parce qu'il s'est engagé à la servir ; qu'il faut veiller au maintien de la constitution et se tenir prêt à mourir au besoin pour sa défense; qu'il faut protéger le bon ordre, assurer le commerce des grains, et par-dessus tout s'entr' aider, chercher la force dans l'union, et se bien souvenir qu'on est désormais, non pas le Dauphiné ou la Bourgogne, ou l'Artois, ou l'Alsace, ou la Bretagne , ou le Languedoc, ou l'Anjou..., mais la France.
Toutefois, parmi tant de solennelles déclarations, il en est quelques-unes — bien peu — et pourquoi le taire ? auxquelles on s'afflige de trouver je ne sais quoi de sec ou de contraint. Il en est que la poésie de la fraternité ne colore' point, et qui , ne proclamant la nécessité de s'unir qu'au point de vue des intérêts matériels à sauvegarder, sont comme des notes fausses dans un magnifique concert. Tel fut le serment que prêtèrent dans la plaine des Quatre-Vents , au-dessus d'Olivet, les milices de l'Orléanais. Mais qu'on s'abstienne d'une conclusion trop hâtive! Les fortes têtes du lieu, des contrerévolutionnaires , cachés peut-être , avaient mal exprimé le
sentiment de la population, voilà tout : et la preuve, c'est que la fédération d'Orléans fut superbe d'enthousiasme et d'élan civique. Quelquefois il arriva que la rédaction d'une ville fut adoptée purement et simplement par une autre, sauf quelques modifications, toujours conçues dans le sens des idées les plus larges. C'est ainsi que les habitants de Nancy empruntèrent leur formule de serment à leurs frères de- Vosges, en y introduisant un cri de ralliement que ceux-ci avaient oublié : L'union et la France!
Cette plénitude de sentiment, ces sympathies débordantes, ce besoin sublime, dont à un moment donné de l'histoire , chez le peuple le plus communicatif et le plus impressionnable de la terre, chacun fut saisi d'élargir le champ de ses espérances, et de reculer l'horizon de ses pensées, ne pouvaient évidemment se développer à l'aise que sur un vaste théâtre. Aussi, à l'imposant tableau des fédérations, que voyons-nous pour cadre? les forêts, les montagnes, les fleuves, la mer! On montre encore à Edimbourg, dans la haute rue, la chambre où les presbytériens d'Ecosse signèrent le Covenant. C'est un cabaret de misérable apparence, rendezvous favori de la dernière classe des buveurs. Nous préserve le ciel de parler avec mépris de cette humble origine , d'ailleurs si conforme au dur génie de la religion anglicane ! Les modestes commencements des grandes choses ont leur poésie, nous le savons; et comment aurions -nous oublié que le christianisme sortit d'un chétif réduit de la Judée , où , à douze pauvres pêcheurs rassemblés pour un souper frugal, le. fils d'un charpentier dit : Faites ceci en mémoire de moi? Mais il y a plus d'un sérieux aspect aux événements de ce monde, et de même que la nature, l'histoire a ses coups d'éclat. Libre à l'écrivain anglais Carlyle de n'être pas aussi juste envers notre pays que nous voulons l'être, que nous le serons toujours envers le sien; libre à lui de triompher du contraste que son orgueil national établit entre la pompeuse adoption du covenant français, et ce qu'eut de sévère celle du covenant d'Ecosse! Pour nous, nous ne conviendrons jamais qu'une taverne soit le seul berceau digne d'une religion nouvelle, et quand cette religion nouvelle est la fraternité humaine , aux hommes qui se rassemblent pour l'invoquer, nous ne saurions souhaiter d'autre temple que la
nature.
Il ne manquait plus à la glorieuse agitation des provinces que d'être concentrée et résumée. On l'avait si bien senti, que pas une fédération ne c'était terminée qu'on n'en eût aussitôt adressé à l'Assemblée nationale le récit fidèle , ordinairement accompagné d'une lettre à Lafayette : ce n'était pas assez; il fallait que la France entière se fédérât, et où pouvait- elle mieux prendre, en quelque sorte, possession d'elle-même qu'à Paris, foyer brûlant si propre à rassembler tant de rayons convergents, mais encore épars? Cette idée, émise par les Bretons dès le mois de mars, se propagea rapidement ; elle devint un vœu , elle devint une espérance, elle devint un cri. Toute la France chercha Paris, qui, à son tour, ne songea plus qu'à recevoir toute la France. Un comité de fédération, formé au sein de la municipalité, décida que les districts des divers départements seraient invités à envoyer à Paris des députés ayant mission de conclure avec les Parisiens le pacte de la Fédération nationale, et que cette fête auguste aurait lieu dans le Champ de Mars, le 14 juillet, jour anniversaire de la prise de la Bastille.
Ces dispositions, dont Bailly alla faire part à l'Assemblée nationale, ayant reçu son approbation, une adresse aux Français fut publiée, au nom des habitants de Paris. Elle renfermait ces mots significatifs : « — Dix mois sont à pi .
écoulés depuis l'époque mémorable où, des murs de la Bastille reconquise, s'éleva ce cri : Nous sommes libres! Qu'au même jour, un cri plus touchant se fasse entendre : Nous sommes frères ! »
Les préparatifs commencèrent, et furent poussés avec une activité prodigieuse. La Commune pourvut d'avance à ce que l'énorme aflluence des visiteurs attendus fût sans péril. Parut un décret de l'Assemblée , portant que toutes les gardes nationales du royaume enverraient un député sur deux cents hommes, ce qui donnait le chiffre de quinze mille environ ; que les dépenses des députations seraient à la charge des districts; que l'armée serait représentée à Paris par onze mille vieux soldats.
Quant à savoir qui ferait les honneurs de Paris, la question ne pouvait être douteuse. « Il faut, écrivait le 14 juin dans une lettre adressée aux journaux, l'administrateur de la police Manuel , il faut qu'une armée qui ne sera qu'une famille treuve nos maisons ouvertes comme nos cœurs. » Et il annonçai qu'il inscrirait les noms de ceux qui admettraient à leur foyer des hôtes si bienvenus. Le Comité de fédération, soit que cette idée lui fût déjà venue, soit qu'il en enviât la gloire, se plaignit amèrement de Manuel, lui reprocha une lettre qu'il n'avait pas, disait-on, qualité pour écrire, et le manda, par l'organe de Charon, son président, devant l'assemblée des mandataires des soixante sections de Paris. Manuel s'excusa sur ce qu'il avait fait ce que chaque citoyen avait le droit de faire. Sa réponse, rendue publique, se terminait par une menace enveloppée dans un vœu : « Puisse une nouvelle municipalité signer le pacte de famille ! En cédant l'écharpe, je ne vous demanderai qu'un fusil. » En attendant, chacun, selon l'expression de Manuel, se tint prêt à ouvrir sa maison comme son cœur.
Ceci se passait vers le milieu du mois de juin. Or, avant l'illustre date du 14 juillet, il y en avait une, bien digne, elle aussi, d'être rappelée. C'était le 17 juin 1789, que l'assemblée formée de la réunion des trois ordres avait pris le litre d'AssEMBLÉE nationale, et déplacé le souverain : le club de 89 crut qu'un tel anniversaire valait qu'on le célébrât.
Ce club de 89, démembrement de celui des Jacobins, dont les principes avaient paru trop hardis à certains membres, à Bailly, à Lafayette , à Sieyès, à Le Chapelier, à Mirabeau, était installé depuis un mois au second étage du Palais-Royal, dans des appartements somptueux. Une brillante fête y fut donnée. Autour d'une table servie avec magnificence, se rangèrent deux cents convives, parmi lesquels le Corse Paoli, et l'on y but : A ceux qui ont souffert pour la liberté de leur pays! — A ceux qui ont le courage de faire respecter les lois! — A la destruction de la mendicité! — A tout ami des hommes! Soit par oubli, soit à dessein, aucune santé -particulière ne fut portée. Au dessert, les dames de la halle entrèrent, tenant à la main des bouquets qu'elles distribuèrent à Lafayette , à Sieyès , à Le Chapelier , à notre comte de Mirabeau, à Talleyrand. Bailly fut le plus favorisé : elles lui posèrent sur la tête une couronne de fleurs. Pendant ce temps, le peuple, amassé dans le jardin, demandait à grands cris qu'on lui chantât certains méchants couplets de Piis, qui, sans leur à-propos patriotique, n'eussent pas été tolérables. Les fenêtres s'ouvrirent donc toutes grandes, et des voix chantèrent :
Les traîtres à la nation, Craignent la fédération :
C'est ce qui les désole; Mais aussi depuis plus d'un an,
La liberté poursuit son plan :
C'est ce qui nous console.
11 arrive souvent qu'au bois, On va deux pour revenir trois, Dit la chanson frivole.
Trois ordres s'étaient rassemblés, Un sage abbé les a mêlés :
C'est ce qui nous console, etc.
Un des convives fit une motion singulière : « Les Français qui ont la souveraineté et qui l'exercent sont soumis à la loi ; ils ne sont sujets de personne. Le prince est leui chef, non leur maître : Imperat, non régit. Que Louis XVI revienne donc du Champ de Mars la couronne impériale sur le front, et que son auguste épouse soit saluée du nom d'impératrice. »
Au couvent des Jacobins mûrissaient de tout autres pensées, et des motions d'un ordre bien différent s'y préparaient
C'est le génie de la France de ne se point appartenir. * Déclaration des droits du citoyen anglais, » aurait-on dit en Angleterre ; la Fiance en révolution mit noblemenl sur son drapeau : « Déclaration des droits de I'homme. » C'était prendre un engagement, formidable peut-être, mais héroïque. Ce que Luther avait écrit à Charles - Quint , en quittant Worms, la France en faisait sa devise; elle aussi, sans se demander si, pour soutenir une telle parole, elle n'aurait pas des combats de Titans à livrer, et jusqu'à la dernière goutte de son sang à répandre, elle aussi elle criait aux peuples attentifs : « Ma cause est celle de toute la terre. » Et rien n'aurait servi à rappeler dans la fédération du Champ de Mars la mission historique de la France ! Cela ne pouvait être.
Ainsi pensa Anacharsis Clootz, philosophe étrange, dont nous retrouverons plus tard la figure se détachant, souriante et animée, sur le fond noir de la Révolution.
Les hommes dont l'intelligence retarde, nomment volontiers folie la sagesse qui ne leur paraît pas à l'heure : par quel miracle Anacharsis Clootz aurait-il échappé à l'honneur d'être réputé fou? Il espérait en l'avènement de la République universelle; dans ses hallucinations, un fantôme lui était apparu qui avait les traits du grand homme qui fut, depuis, James Watt; éveillé, il avait vu en rêve l'Océan ponté de navires , la science supprimant l'espace , de splendides expositions des divers produits de l'industrie remplaçant l'émulation meurtrière des champs de bataille, un congrès amphictyonique se substituant aux assemblées rivales et confuses, les nations groupées autour d'un même drapeau, une seule ville donnée pour capitale à l'univers. Il était donc fou..., provisoirement. Mais avec quelle grâce! Jamais tant de finesse gardoise ne s'était associée aux hardiesses d'un esprit allemand. Et il n'y a point à s'en étonner : tout Prussien qu'il était , Clootz avait été élevé en France, de sorte que Voltaire avait de bonne heure corrigé en lui l'abbé de Saint-Pierre. Aussi était-il plein d'esprit dans son enthousiasme, plein de bon sens dans son exaltation, et, en même temps que toujours raillé, toujours un peu moqueur; avec cela d'une bonhomie attirante, désintéressé, généreux, et, comme le baron d'Holbach, prodigue de sa fortune, qui était immense. Il avait horreur des prêtres, de leur Dieu despote, convaincu qu'il y aurait des tyrans sur la terre, tant que l'esprit humain supposerait un tyran dans le ciel. Il en résulta qu'il se crut athée ; et ce fut une de ses singularités, car l'homme qui, d'une manière si absolue, professait le dogme
VISION SUBLIME DE L'AVENIR
de la solidarité universelle, ne pouvait être que panthéiste. Quelques lignes de lui achèveront de le faire connaître. 11 écrivait à Burke :
« Jean-Baptiste Clootz à Edmond Burke, salut. Je profite du départ de M. Janine , frère d'un honorable membre de notre auguste Assemblée nationale, pour vous rappeler, monsieur, le bon accueil que vous me fîtes dans votre terre de Baconsfield en 1784. Gomme la philosophie ne mesure le temps que par la succession des événements, il y a cent années et plus que nous ne nous sommes vus. Vous étiez fort
mécontent de votre chambre haute et des progrès effrayants de l'autorité royale. La peinture rembrunie que vous me fîtes de votre constitution et la vue de tous les abus qui en découlent me rapatrièrent un peu avec ma Bastille et mon Le Noir. Vos amis Fox, Shéridan, Powis, milord Inchiquin, le duc de Saint-John, me tinrent le même langage. D'après ces données, je m'attendais à trouver en M. Burke un des plus ardents apologistes de ^admirable révolution qui place la
France au-dessus de toutes les nations du monde Egalité,
sûreté, liberté civile et religieuse; point de sénat, point de