‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 3)Chapitre 46 sur 106 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ANARCHIE

t — ne l'oubliez pas, ne l'oubliez pas — ces discussions lumineuses avaient lieu, ces illustres coups d'État de la pensée étaient frappés, au milieu d'un ébranlement universel, au bruit des clameurs poussées de distance en distance par les villes en révolte, à la lueur des torches qui çà et là brûlaient encore dans la main du paysan, lorsque la France enfin, saisie d'une impatience sublime, mais déjà haletante, éperdue, s'élançait sur cette route ignorée où elle eut jusqu'au bout l'orage sur sa tête et le Vésuve à ses pieds.

Qu'on suive à travers le royaume, pendant les mois d'août et de septembre, l'itinéraire de l'émeute : quel spectacle ! Toulon, Avignon, Marseille, Niort ne vivent plus que d'une vie fiévreuse Dans le Languedoc, la Révolution, disent les uns, la contre-révolution, affirment 'les autres, promène incessamment, pour agiter les esprits, le spectre de la famine à venir. Où courent ces hommes qui, le visage éclairé par un sourire affreux, traversent en hurlant la ville de Saint- Étienne? Ils courent égorger au fond d'une prison un malheureux soupçonné d'être un accapareur, et voilà qu'une municipalité nouvelle est nommée, avec mission de baisser le prix du blé, par un conciliabule d'assassins. A Angers, sous prétexte que le pain était trop cher, mais en réalité, suivant Fréron, parce que le royalisme est derrière eux qui les trompe, leur souffle une fureur insensée et les pousse en avant, les ouvriers employés aux carrières se soulèvent, livrent bataille au régiment de Picardie, sont écrasés, et laissent les cadavres de deux de leurs chefs attachés au gibet. Sur les troubles qui, à la même époque, effrayèrent Orléans et l'ensanglantèrent, il faut entendre Marat : « Le sieur Rimbert, gros marchand vinaigrier, citoyen d'une probité rare, indigné de voir les municipaux d'Orléans accaparer les gr.ins, se mit à la tête de1, habitants d'un faubourg pour obliger la municipalité à leur en vendre. La municipalité dissimula, fit

avancer des troupes, enleva de nuit le pauvre Rimbert, lui lit faire son procès en deux heures et ordonna qu'on l'exécutât immédiatement. Qui croirait que le bourreau de la ville fut plus délicat que les municipaux? Révolté de la violence de la procédure, il refusa de faire l'exécution nuitamment. Cinq gros bourgeois, intéressés dans le monopole des grains, se disputèrent l'honneur de pendre cet infortuné. Un infâme chirurgien en eut toute la gloire. »

A ces récits lugubres des journaux, la tribune ajoutait les siens. Le 20 août, Dubois -Crancé, tenant à la main une relation que la garde nationale d'Hesdin venait de lui adresser, avait fait savoir aux représentants du peuple qu'Hesdin se trouvait être comme une place de guerre occupée par l'ennemi; que le régiment de Royal- Champagne y avait été frappé i l'une interdiction pleine d'insulte; qu'à la réquisition de la municipalité , des troupes étrangères étaient accourues ; qu'elles gardaient les faubourgs , les menaçaient , les provoquaient; que suivant une décision du congrès municipal et militaire, les portes de la ville restaient constamment ouvertes et avaient été clouées ; qu'il en était de même des

ponts-levis Et tout cela, pourquoi? Parce qu'à la suite

d'un diner où les officiers aristocrates de Royal-Champagne avaient outragé la nation en paroles et chanté : Il n'y a rien de bon du coté gauche que le cœur, une trentaine de cavaliers patriotes s'étaient avisés, le soir, de faire le tour de la place une chandelle à la main !

Pendant ce temps, une agitation, bien autrement, à craindre, régnait parmi les matelots de l'escadre de Rrest , prête à se mettre en mer.

Dans sa sollicitude pour tout ce qui était de nature à honorer l'humanité, l'Assemblée nationale avait remanié l'ancien code pénal de la marine, en s'étudiant à le coordonner selon les principes de la Constitution nouvelle.

Elle avait décidé que les peines afflictives encourues parles marins ne pourraient être prononcées que par un conseil de justice, sur le rapport d'un jury militaire.

Attentive à assurer aux matelots le bénéfice d'une décision impartiale , elle avait voulu que , dans le jury auquel serait commis leur sort , trois simples matelots fussent admis à prendre rang à côté d'un officier de l'état- major et de trois officiers mariniers.

Elle avait décrété que la procédure, faite en présence du jury, serait rédigée par écrit et annexée au râle de l'équipage.

Il est bien vrai qu'elle avait maintenu quelques-unes de ces lois d'airain sans lesquelles la science de s'entre-tuer sur une grande échelle n'existerait point parmi les hommes; il est bien vrai qu'elle avait conservé, comme peines afflictives, les coups de corde au cabestan, la cale, la bouline, les galères, la mort..., mais du moins elle avait cherché à adoucir la rigueur de certains de ces châtiments , ainsi qu'il se peut voir dans les dispositions suivantes : « Le matelot condamné à courir la bouline ne pourra être frappé que pendant quatre courses par trente hommes au plus. — En donnant la cale, on ne pourra plonger plus de trois fois dans l'eau l'homme condamné. »

Les délits, du reste, et les peines correspondantes avaient été soigneusement définis d'avance : pour simple fait de désobéissance en matière de service , douze coups de corde au cabestan ; pour désobéissance accompagnée de menaces , la cale ; pour un geste violent à l'adresse d'un officier, les galères ; pour un coup donné à l'officier, la mort

Hâtons-nous d'ajouter que la sévérité de la loi , dans certains cas prévus , n'atteignait pas les seuls matelots. « Tomi

officier, était-il dit dans un article du nouveau code, tout officier coupable d'avoir abandonné son poste pendant le coin bat sera déclaré infâme, » et un autre article portait : « Le commandant du vaisseau qui ferait amener son pavillon lorsqu'il serait encore en état de le défendre, subira la peine de mort. Il ne doit quitter son vaisseau que le dernier. »

Quant aux peines de pure discipline, elles devaient désormais consister, pour le matelot coupable, à être privé de vin pendant un espace de temps qui ne pouvait excéder trois jours; à rester à cheval sur une barre de cabestan pendant une période qui, par jour, ne pouvait excéder deux heures ; à porter des fers avec un petit anneau au pied ; à en porter avec un anneau et une chaîne traînante.

A peine ce nouveau code eut-il été adopté par l'Assemblée, qu'Albert de Rioms , commandant- de l'escadre de Brest, s'empressa de répandre une circulaire où il disait : « Les anciennes lois pénales étaient en général vagues et indéterminées, ce qui jetait les chefs dans un arbitraire dont nous devons tous nous applaudir d'être débarrassés. Souvent elles étaient trop sévères pour qu'on ne répugnât pas à leur exécution. La loi nouvelle n'a pas ce double inconvénient. Les châtiments qu'elle inflige sont si bien proportionnés aux fautes et aux crimes, qu'un chef ne peut plus, sans se rendre véritablement coupable, se dispenser de les faire subir aux délinquants.... L'établissement d'un jury prévient les condamnations précipitées qui , rendues dans la chaleur du premier moment , laissaient quelquefois des regrets à ceux qui les avaient prononcés, etc., etc »

Tout cela était incontestable , et cependant la lecture du nouveau code pénal éveilla dans le cœur du matelot des colères inattendues. La Révolution était venue donner aux plus obscurs citoyens un sentiment si vif de la dignité humaine , que les marins de Brest se révoltèrent à la seule idée d'avoir à porter au pied, s'ils devenaient coupables, un anneau et une chaîne traînante. Qu'on leur fit subir dans toute sa rigueur le supplice de la cale ; que leur sang ruisselât sous les coups de corde ; qu'on leur envoyât dans la poitrine les balles qui y font entrer la mort..., à la bonne heure! Mais avoir à traîner une chaîne semblable à celle des galériens ; mais se sentir attachés à un anneau infamant.... ah! c'était trop. Saisis de fureur, ils se mutinent, se précipitent dans des chaloupes, et vont frapper à la porte des municipaux de Brest, demandant justice. De son côté, Albert de Rioms écrivait à la municipalité : « Ce ne sont point de véritables marins, ceux qui, au mépris des lois militaires, malgré leurs officiers , malgré leur général , se sont permis d'enlever les chaloupes de presque tous les vaisseaux de l'escadre, et sont allés réclamer devant vous contre la sévérité des peines décrétées par l'Assemblée nationale Ils n'ont de marins que

le nom. » Les autorités civiles de Brest furent fort effrayées. Où s'arrêterait la sédition, et, si on ne la réprimait pas, comment la fléchir?

L'Assemblée dut intervenir en grande hâte. Elle déclara qu'en créant la peine de l'anneau et de la petite chaîne, elle avait eu pour unique objet de substituer à la peine douloureuse et malsaine des fers sur le pont et du retranchement du vin pendant une longue suite de jours, une peine douce, légère, et qui, rangée dans la catégorie des punitions de discipline, ne pouvait être regardée comme infamante, ni faire supposer aucune similitude entre l'honorable classe des matelots français et de vils criminels.

Cette déclaration, faite solennellement, ramena un peu de calme à la surface des choses; mais il restait au fond des es prits un bouillonnement sourd.... Albert de Rioms passai!

pour un aristocrate; Marat, Camille Desmoulins, Fréron ne cessaient depuis quelque temps de le dénoncer, de le poursuivre, et son nom figurait dans ces correspondances secrètes où Paris enseignait la haine aux provinces, « correspondances funestes, dit Necker, qui, aussi rapides en leurs effets que la baguette de Médée, apaisaient et ranimaient les furies. » Albert de Rioms était donc suspect.

Sur ces entrefaites, arrive le Léopard, vaisseau qui, parti de Saint-Domingue, amenait en France plusieurs planteurs forcés de fuir cette colonie. Elle se trouvait alors en proie à des dissensions dont nous présenterons plus loin le tableau, et où les planteurs du Léopard n'avaient point joué, comme on le verra, un rôle qui leur méritât le titre de martyrs de la liberté. Mais ils venaient de loin, ils n'avaient point de contradicteurs; un voile épais couvrait encore, aux yeux de tous, les événements de Saint-Domingue, et il était facile aux nouveaux débarqués de mettre le mensonge à la place de la vérité. Aussi ne manquèrent -ils pas de se donner pour des patriotes persécutés. A les entendre, c'était le pur amour de la Révolution qui leur avait valu la haine du gouverneur Peynier ; l'assemblée coloniale , dont ils étaient membres , avait été insultée par les ennemis de la liberté ; eux, ses défenseurs, ils avaient dû'faire voile pour la mère patrie, et, chose horrible ! le gouverneur, au moment de leur départ, se préparait à tirer à boulets rouges sur le vaisseau qui les emportait. Là-dessus, grands transports de pitié, de sympathie, d'admiration. Les équipages prennent feu; le nom emphatique de sauveur de la nation est donné au Léopard; les troupes de la marine, municipaux en tête, vont au-devant des quatrevingt-trois proscrits , leur offrent dans ce qu'elle a de plus affectueux l'hospitalité de la table et du foyer, leur assurenl les premières places à la comédie. Ce n'était encore là que le soulèvement, très -pacifique après tout, de l'enthousiasme trompé : vint le soulèvement, moins inoffensif, de l'indignation. Le hasard fit qu'on intercepta une lettre dans laquelle de La Jaille , qui commandait l' Engageante à la station de Saint-Domingue, écrivait à Marigny, major général de la marine à Brest, qu'avec six vaisseaux de ligne il se chargeait de soumettre la colonie. Il n'en fallut pas davantage : les matelots, comme pris subitement de vertige, descendent à terre et se promènent par la ville , qu'ils remplissent de clameurs séditieuses. Ils portaient, ils montraient le décret de l'Assemblée, avec cet écriteau au bas : Plus de chaîne! Ils entourèrent la maison de Marigny et, devant la porte, dressèrent une potence.

Aussitôt Albert de Rioms écrivit au ministre de la marine, de La Luzerne, pour demander que sans retard on envoyât à Brest une commission composée de membres de l'Assemblée nationale. Inquiète, mais moins inquiète encore qu'irritée, l'Assemblée, par un décret qu'appuya Barnave , pria le roi d'ordonner le châtiment des fauteurs de la révolte, le désarmement du Léopard, et l'envoi à Brest de deux commissaires civils. L'incendie s'éteignit; mais, quinze jours après, trop sûr que son pouvoir, si violemment ébranlé, ne se raffermirait plus, Albert de Rioms abandonna son commandement.

Autre épisode de l'anarchie : les parlements, auxquels personne ne pensait plus, les parlements, qu'on croyait morts et qui l'étaient, se redressèrent tout à coup, comme des cadavres qu'aurait galvanisés une invisible puissance. Il y avait déjà près d'un an qu'ils avaient été mis en vacances ; et depuis, des tribunaux provisoires, dont les juges furent pris parmi les avocats, avaient été établis en plusieurs provinces ; depuis, l'Assemblée avait illustré son passage sur la scèua de

l'histoire par une organisation toute nouvelle de la justice : depuis, il avait été pourvu à la liquidation des offices de judicature, laquelle, y compris celle des offices de greffiers, notaires, procureurs, et des offices de chancellerie, ne s'élevait pas à moins de quatre cent cinquante millions ! Lors donc que, le 6 septembre 1790, l'Assemblée nationale décréta la suppression définitive, perpétuelle, irrévocable, des parlements, des chambres des comptes, des cours des aides, des requêtes du palais, des présidiaux, des juridictions prévôtales, Ole ne faisait que régulariser une destruction consommée déjà; elle ne tuait point l'ancienne magistrature, elle scellait seulement la pierre du tombeau.

Aussi l'étonnement fut -il extrême et mêlé de raillerie quand on vit quelques-unes de ces cours, autrefois si redoutables, faire mine, de résister : cela ressemblait à une émeute de fantômes. Un jour que d'Eprémenil épuisait en faveur d'une institution désormais devenue impossible les élans de sa convulsive éloquence, Lavie avait dit à l'Assemblée, qui murmurait : « Laissez -le, laissez -le discourir; ces deux heures perdues à l'entendre sont le dernier mal que nous feront les parlements ; » et ces mots, pleins d'une compassion moqueuse, exprimaient bien le sentiment public.

Mais aniva-t-il jamais aux privilèges de mourir de bonne grâce? La cour de Douai déclara n'enregistrer le décret de suppression qu'eu cédant à l'empire de la force. A Grenoble, le procureur général du roi se présenta plusieurs fois au palais, sans y rencontrer personne. A Toulouse, les magistrats, plus hardis, protestèrent..., et en quels termes! Ils disaient, dans leur arrêté, que les membres de l'Assemblée nationale avaient, en touchant à la Constitution, violé leur mandai ; ils enveloppaient dans leur querelle le clergé, dépouillé de ses biens, et la noblesse, dépouillée de ses droits; ils montraient la religion dégradée; ils annonçaient au peuple que le nouvel ordre judiciaire lui allait apporter, pour prix de sa bienvenue, une aggravation d'impôts

C'était un appel en forme à la guerre civile, et dans un moment où il semblait que partout on la sentit frémir. Le roi dénonça lui-même l'arrêté aux représentants du peuple; « acte de délire ! dit dédaigneusement Robespierre. L'Assemblée peut déclarer aux membres de l'ancien parlement de Toulouse qu'elle leur permet de continuer à être de mauvais citoyens; » et , quelques jours après, comme conclusion à un discours d'une sévérité terrible, M. de Rroglie, nommé rapporteur de cette, affaire, demanda que les magistrats rebelles fussent traduits devant le tribunal qui allait être institué pour juger les crimes de lèse-nation. Un seul membre du côté droit, un seul, osa y contredire. C'était Madier.

Mais les coupables avaient maint complice caché dans l'ombre du trône. Saint -Priest, chargé, en sa qualité de ministre de l'intérieur, de l'exécution de la sentence, se contenta de la notifier, par simple lettre d'envoi à la municipalité de Toulouse, sachant à merveille que l'autorité municipale, outre qu'elle se trouvait désarmée, n'avait point à remplir les fonctions du pouvoir exécutif. Fort embarrassés, les membres de la Commune de Toulouse prirent le parti de mander les dix magistrats composant l'ancienne chambre des vacations du parlement, et leur firent signer une déclaration insi conçue : « Je, soussigné, prends, sur l'honneur, l'engagement de me représenter, dès que j'en serai requis, et, en conséquence, si je m'absente, soit pour aller à ma maison de campagne ou ailleurs, j'en demanderai la permission à la municipalité. Or, quelques jours s'étaient à peine écoulés, que les signataires avaient pris la fuite, d'où la proclamation suivante que publia la municipalité de Toulouse, indignée :

« Nous prions nos voisins et tous les Français jaloux de concourir à la punition de la perfidie, de nous prêter soins et secours pour l'arrestation des sieurs Raidi, Durègne, Cussac, Montégut, Firmi, La Font-Roms, Ségla, Descalone, Rey, Cainbron, et du sieur Rességuier, procureur général. Nous sommes convaincus que tous les gens d'honneur se feront une loi de repousser ignominieusement de leur société et d'abandonner à leur turpitude ceux de ces hommes déshonorés qui n'auraient pas commencé d'expier leur crime par la représentation de leurs personnes, ainsi qu'ils s'y étaient engagés envers nous »

Toutes ces résistances, toutes ces agitations, tous ces désordres réagissaient violemment sur Paris, qui, en les concentrant, leur donnait une portée menaçante : soudain, l'on annonce que de noirs mystères vont être mis au jour; que la longue procédure du Chàtelet, relative à l'attentat des journées d'octobre, va être soumise au jugement souverain de l'opinion. Les royalistes assurent que Mirabeau est compromis sans retour; ils jurent que le duc d'Orléans est perdu; déjà leurs ressentiments grondent au pied de la tribune, et sur le front de l'abbé Maury brille une joie farouche. Il vint enfin ce rapport, si impatiemment attendu. Mais quelle ne fut point la fureur des royalistes, lorsque, au lieu de s'attaquer aux machinateurs prétendus de l'invasion de Versailles, Ghabroud présenta cette invasion comme un coup nécessaire frappé sur les ennemis de la Révolution par le peuple, inspiré ; lorsqu'il rappela, pour les flétrir, les complots de la Cour, le trop fameux repas des gardes du corps, le projet i acrilége de conduire le roi à Metz et d'allumer là, au milieu des janissaires de Rouillé, triomphant, la torche par qui devait être embrasé le royaume! Ah! sans doute, il y avait eu conspiration en octobre : cette conspiration, les courtisans l'avaient ourdie, et le peuple l'avait déjouée! « Les malheurs d'octobre! s'écriait Chabroud en terminant, nous les livrerons à l'histoire , pour l'instruction des races futures : le tableau fidèle qu'elle en conservera, fournira une utile leçon aux rois, aux courtisans et aux peuples. »

Ghabroud avait dit : Nos collègues ne sont point coupables; Maury, qui sentait sa proie lui échapper, se leva, plein de rage. Il aurait bien voulu faire croire que, dans son cœur, le mépris émoussait, amortissait la haine, et il le déclara en termes formels; mais cette haine, elle enflammait son visage, elle étincelait dans son regard, elle altérait sa voix, elle précipitait son geste. Il fit avec une complaisance sinistre le compte des morts dont le sang avait souillé le marbre du palais des rois, et montra la fille de Marie -Thérèse s'évadant en chemise, à six heures du matin, pour aller attendre auprès de son mari que les assassins vinssent l'immoler. Le complot, dont des tètes portées au bout de piques sanglantes avaient annoncé à Paris l'épouvantable succès, ce complot a digne d'avoir été tramé au fond des enfers, » à quel démon était-il imputable? Par une tactique aussi habile qu'imprévue, Maury mit hors de cause Mirabeau : il espérait accabler d'autant mieux le duc d'Orléans, en faisant ainsi la solitude autour de ce qu'il appelait ses crimes. Rien d'ailleurs n'empêchait de reprendre plus tard la question de complicité, et, comme Ferrières l'observe, « la Cour, • — cette partie de la Cour pour qui le marché du tribun à la con-

ii'nce vendue restait un secret, — était bien sûre, si l'instruction continuait, de faire rentrer Mirabeau dans la pro-

liire, au moyen de nouveaux témoins ou du récolement de ceux qui avaient déjà déposé. »

Soit dignité, soit embarras, le duc s'était abstenu de paraître à la séance ; mais Mirabeau n'avait eu garde d'y man-

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quer. Il se leva, calme cette fois, et quoique trop orgueilleux pour accepter dans cette affaire un autre rôle que celui d'accusateur, il discuta longuement les diverses charges que l'instruction du Ghâtelet avait rassemblées contre lui. Puis, comme honteux de s'être défendu, «le secret de cette infernale procédure, dit-il, la main étendue vers le côté droit, il est là tout entier; il est dans l'intérêt de ceux dont le témoignage et les calomnies en ont formé le tissu; il est dans les ressources qu'elle a fournies aux ennemis de la Révolution; il est.... d est dans le cœur des juges, et tel qu'il sera hientôi buriné dans l'histoire par la plus juste, par la plus implacable vengeance. »

A ces mots, Mirabeau descend de la tribune, au bruit d'applaudissements qui l'accompagnent jusqu'à sa place et se prolongent longtemps après qu'il s'y est assis.

Consternés, les nobles et les évèques gardaient un silence morne. « Dès que la procédure du Châtelet a paru, s'écria Rarnave, elle a été jugée. » Il demanda que cette procédure fût enterrée dans le mépris public, rendit hommage au pa triotisme du duc d'Orléans, et tout fut dit.

Le lendemain, quand le duc se rendit à l'Assemblée, il y fut reçu avec enthousiasme. Les calomnies dont il avait été l'objet lui comptaient comme vertus. De fait, qui plus que lui fut en butte aux mensonges des partis? N'avait-on point prétendu, par exemple, que, dans son impatience d'être élu maire de Paris, il avait emprunté dix-huit millions en Hollande pour acheter les suffrages? Et cependant, lorsqu'au mois d'août sa candidature avait été opposée à celle de Railly, il s'était trouvé n'avoir que douze voix! De même, lorsque, antérieurement à cette époque , il avait concouru pour la place de commandant du bataillon de Saint-Roch, c'était un simple boucher qui l'avait emporté sur lui ! « Jamais, écrivait à ce propos Camille Desmoulins, on ne vit une si grande cherté de suffrages. Philippe d'Orléans n'a pu acheter que douze voix avec ses dix-huit millions, et Railly en a eu douze mille. Il y a des gens qui ont tout expliqué en disant l'heureux Bailly : c'est une belle chose que ce qu'on appelle une étoile. »

Le rapport de Chabroud et le vote qui en fut la suite désolèrent, sans les décourager, les ennemis du duc d'Orléans : à lui la responsabilité de l'anarchie, qui lui promettait une couronne à usurper! A lui l'exécrable honneur de traîner sur ses pas, avilies par son or, les passions de la multitude. Car les royalistes affectaient de croire impossible, à moins qu'on ne l'expliquât par une vénalité dégradante, le général ébranlement imprimé aux esprits, et ils avaient fort applaudi Dupont de Nemours, lorsque, dans la séance du 7 septembre, il avait représenté la sédition organisée d'avance, ayant son mot d'ordre, prête à se porter ici ou là au gré de ceux qui la salariaient, et n'attendant d'ordinaire pour éclater que quelque avis conçu de la sorte : tel jour, il y aura une grande commotion,... des assignats,... un opulent pillage, précédé d'une distribution manuelle, au profit des chefs subalternes, des hommes sûrs.

Chose remarquable ! pendant que, du haut de la tribune, Dupont de Nemours dénonçait les meneurs de clubs et les journalistes patriotes comme les banquiers du désordre, comme les imprudents théoriciens de l'émeute, Mirabeau, très-secrètement, très-perfidement, et du fond de son cabinet, conseillait à la Cour l'emploi des soulèvements populaires : « Les émotions populaires, si elles agitaient fréquemment la capitale, auraient deux avantages. En montrant l'insuffisance de la nouvelle force publique, elles feraient désirer une autre forme de gouvernement, une plus grande

latitude surtout dans l'autorité royale.... D'un autre côté, elles détruiraient l'influence de Paris sur les provinces.... Mais, pour ne pailer que d'un événement plus facile à prévoir, il est possible que la honte de tolérer une insurrection à côté d'une armée de trente mille hommes porte un joui M. de Lafayette à faire tirer sur le peuple. Or, par cela seul, il se blesserait lui même à mort. Le peuple, qui a demandé la tête de M. de Rouillé pour avoir fait feu sur des soldats révoltés, pardonnerait-il au commandant de la garde natio nale, après un combat de citoyens contre citoyens? Quelle doit être la conduite de la Cour, d'après cette théorie sur les émotions populaires? Elle doit très-peu s'en affecter,... paraître cependant les redouter pour avoir le droit de s'en plaindre, et pour donner à M. de Lafayette l'envie de les exciter ou de les tolérer, si cela l'amuse, ou s'il croit, par ce moyen, se rendre nécessaire. »

Ainsi, partout, partout, le vent était à l'anarchie : les royalistes la fomentaient, Dupont de Nemours l'irritait, Mirabeau la conseillait, et Marat.... Marat ne pouvait manquer d'y pousser, lui, l'homme d'Etat de l'insurrection. De quelle main sûre et impitoyable il scalpait les personnes ! Quel regard glacé, mais pénétrant, il jetait sur les cl ses! A Necker, prenant la fuite et gémissant, il avait écrit : « Vous accusez le destin de la singularité de votre vie; que serait ce si, comme l'ami du peuple, vous étiez le jouet des hommes et la victime de votre patriotisme ; si, en proie à une maladie mortelle, vous aviez, comme lui, renoncé à la conservation de vos jours; si vous étiez réduit au pain et à l'eau. » Apprenant que quelques-uns parlaient de donner Mirabeau pour successeur à Necker : « Ce serait être tombé de la fièvre en chaud mal!... Quelle plus grande indignité que de livrer à un dissipateur infâme la gestion des revenus de l'État? » A propos d'un récent décret de l'Assemblée réglant que le bouton d'uniforme de la garde nationale porterait une couronne civique avec cette légende au milieu ; La loi et le roi : « Pourquoi le mot nation supprimé? Le roi n'est crue le premier valet de la nation. »

Lafayette qui, dans ce torrent d'attaques, n'était pas épargné, perdit patience; une expédition nocturne fut commandée contre Marat; les sbires de l'Hôtel de Ville envahirent sa maison, la fouillèrent; des coups d'épée furent donnés dans le lit d'une dame Meunier, distributrice de l'Ami du peuple, et, le lendemain, ce Marat dont la parole vibrait en tous lieux, dont le corps semblait n'être nulle part, les faubourgs émerveillés le saluaient invincible.

La Comédie-Française, aussi, qui l'eût dit? avait ses révoltes ; du fond des coulisses, où depuis quelque temps elle grondait, l'anarchie fit irruption sur la scène.... et ici, d faut céder la parole à Camille Desmoulins! car comment se défendre de reproduire ce charmant récit?

« Pour dépister le Comité des recherches..., et occuper les Parisiens ailleurs, j'ai coupé la queue de mon chien, comme Alcibiade, ou plutôt, j'ai imaginé de mesurer, au Théâtre- Français, les forces des patriotes et des aristocrates de la capitale. Vous savez que quelques lois trop dures ayant fait soulever le peuple, Auguste apaisa une sédition, en lui rendant le comédien Pylade, avec qui la troupe des comédiens ordinaires de Mécénas avait déclaré qu'elle ne pouvait plus communiquer. D'après cette influence des comédiens, j'ai pensé que c'était un point capital, pour mon plan de contrerévolution par l'opinion, d'avoir la Comédie de mon côté. Il était malaisé de tirer parti du répertoire en faveur de l'aristocratie. La seule pièce qui eût du succès, Charles IX, était des plus révolutionnaires, et un jeune acteur, par le talent

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qu'il développait, attirait la foule et enflammait tellement les patriotes contre le clergé, que, comme les Abdéritains, après avoir entendu le comédien Achélaus dans Y Andromède d'Euripide, couraient dans les rues en criant : 0 amour, tyran des dieux et des hommes! les Parisiens, après avoir entendu Talma, sortaient en criant : Les calotinsà la lanterne!... Les fédérés de Provence ayant demandé , ou plutôt , commandé qu'on jouât Charles IX, malgré les observations de Naudet que la pièce était incendiaire et me déplaisait, et qu'on ne devait représenter que des pièces pleines de l'amour des rois pour les peuples et de celui des peuples pour les rois, elle fut jouée; mais ce furent les derniers applaudissements que reçut M. Talma. La majorité, siffiée, déclara qu'elle ne communiquerait plus avec l'acteur applaudi. Depuis cette radiation de M. Talma, les patriotes n'ont cessé de le rappeler. Enfin ses camarades ayant promis de rendre compte vendredi des causes de cette radiation, les habitués de la Comédie, aristocrates et démocrates, sont venus en force au spectacle, chacun pour soutenir sa querelle. Suleau, premier paillasse de l'aristocratie, depuis la retraite de Mirabeau Tonneau, avait apporté une sonnette pour rappeler à l'ordre. M. Fleury s'est présenté en noir et ganté : « Ma société, a-t-il dit, « persuadée crue M Talma a trahi ses intérêts, a arrêté unaa nimement qu'elle n'aurait plus de rapport avec lui. » A ces mots, la dispute est devenue générale, et il s'est fait un tel vacarme, qu'on croyait être dans le cul-de-sac des Noirs. L'apôtre Suleau faisait aller en vain sa sonnette. « Quoi! « disait certain magistrat pour qui Mlle Contât a eu des « bontés, y pensez-vous de préférer M. Talma à Mlle Gon- « tat? » Le pour et le contre s'échauffaient et allaient se battre. « Tant mieux! dit le sieur N..., qui était dans la coun lisse ; s'il y a des épées tirées, nous serons les plus forts ... » Le patriote Dugazon, entendant ce propos, ne peut se contenir, il s'élance sur la scène et s'écrie : « Messieurs, je dé- « nonce toute la Comédie ; il est faux que M. Talma ait trahi « la société; tout son crime est d'avoir dit qu'on pouvait « jouer Charles IX. » A ce dévouement héroïque de Dugazon pour un patriote opprimé, le tumulte devint si violent, qu'on fut obligé d'aller chercher M. le maire. » Arrivé là, Camille raconte comment l'autorité de Bailly et celle du conseil municipal furent méconnues par les comédiens en révolte. Puis : « Ordre affiché partout, continue-t-il, qui enjoint aux comédiens de jouer provisoirement avec M. Talma. Insurrection de la troupe contre la municipalité. Florence s'écrie qu'il veut plutôt être coupé en morceaux; Mlle Contât promet le secours du roi de Suède et de M. d'Artois; Mlle Raucourt jure de ne pas céder, même au drapeau rouge; Desessart menace de faire perdre à Thalie, par sa retraite, les pièces à gros ventre, et Naudet d'enlever à Melpomène les pièces à capuchon; Fleury et Grammont disent qu'on les forcera de porter les clefs de leur salle au roi. « Je vois bien, messieurs, « que vous ne voulez traiter que de couronne à couronne, •» répond fort ingénieusement M. Bailly. Pour Dorival, il veut se battre avec Dugazon. « Apporte-moi, dit celui-ci, un pouce voir de tes créanciers de te tuer, et tu es mort en dix mia nutes.... » Vous voyez bien, monsieur Pitt, que nos affaires avancent, que sur le terrain même des Cordeliers, et au

Théâtre de la Nation, la contre-révolution est faite »

Ce curieux soulèvement des comédiens n'est pas le seul trait caractéristique de l'esprit du moment. Le parc de Versailles avait été abandonné aux plaisir* de Louis XVI, roi chasseur par excellence, sauf quelques parties qu'on avait bien voulu réserver au public. Il advint que, dans ces parties réservées, des coups de fusil furent tirés ; et aussitôt les

gardes-chasse de mettre le holà. Arrêté du Directoire du département condamnant les gardes-chasse. Déclaration de la municipalité de Versailles blâmant l'arrêté du Directoire et lui attribuant une prétendue insurrection de trois mille braconniers. Décret de l'Assemblée donnant tort au Directoire et raison à la municipalité. Longues clameurs de la presse patriote contre le décret. Il avait été demandé cependant par des hommes de la gauche, par Barère, par Charles Lameth. Raison de plus pour Marat d'éclater en invectives ; il pouvait crier à la trahison : quelle bonne fortune! « 0 Lameth, voulez-vous nous faire oublier les Malouet, les Gazalès, les Maury, les Foucauld?... Quel nom plus que le vôtre mériterait d'être couvert d'opprobre? »

Il faut bien le dire : ce n'était pas seulement autour de l'Assemblée et à ses pieds qu'était le désordre : elle le portait dans son sein. Que d'étranges scènes! Tantôt, c'était Maury qui, à l'exemple du vicomte de Mirabeau, se mettait en devoir d'escalader les tribunes ; tantôt c'était Cazalès qui, saisi d'une fureur insensée, s'élançait vers le président et lui montrait le poing, tandis que, d'un commun élan, mais au milieu d'un silence solennel, les membres de la majorité se découvraient, devant le président, couvert, en signe de douleur et de respect. Mirabeau parle comme un scélérat et un assassin, s'écria un jour, en pleine séance, un député nommé Guilhermy, emportement à peine croyable qui bouleversa l'Assemblée, et que le coupable dut expier par trente-six heures d'arrêt dans sa propre maison. Dans une autre circonstance, on vit le frère aîné de ce même Mirabeau, qu'on voulait rappeler à l'ordre pour deux démentis grossiers donnés à Robespierre, prendre possession de la tribune, en repousser brutalement ses adversaires, les traiter de lâches. On juge quels cris de rage furent poussés, quelle tempête éclata! Les uns voulaient qu'on bannît de l'Assemblée pendant toute la durée de la session l'auteur de l'outrage; les autres, qu'on lui imprimât la flétrissure d'une expulsion définitive et irrévocable; d'autres demandaient, avec une indulgence moqueuse et cruelle, qu'on ne lui permît pas de paraître aux séances les après-dînées : Menou, qui présidait, conclut à l'amnistier purement et simplement, attendu qu'il n'était pas dans son sang-froid, et n'avait pas cru par conséquent manquer à l'Assemblée.

Presque toujours, en France, il y a le point d'honneur du courage, au fond des querelles. Nous avons raconté comment Barnave, un jour, fut insulté par Gazalès, et quelles furent 1rs suites : à leur tour, Mirabeau, Rœderer, Menou, Rabaut- Saint-Étienne , Bernard, Goffin, Charles Lameth se virent provoqués par des membres du côté droit, ligue de spadassins, disaient les patriotes indignés. C'était surtout aux Lameth, déserteurs de la noblesse, que s'adressait cette haine avide de meurtres. Le 1 1 novembre, un jeune officier de Mestre-de-Camp, Ghauvigny de Blot, appelle Charles Lameth sous le vestibule de l'Assemblée, et d'une voix où grondait la menace : « C'est vous, monsieur, qui avez corrompu le régiment de Mestre-de-Camp, vous qui l'avez poussé à la révolte. J'ai eu l'honneur de servir dans ce corps, et je viens vous demander satisfaction. » Il s'agissait d'une affaire qui datait de loin : Charles Lameth répondit froidement : « Puisque vous avez attendu jusqu'à ce moment pour vous plaindre, vous pouvez bien attendre encore : je vous ajourne à la fin de la session. — Prenez garde! Je proclamerai partout que vous êtes un lâche. — Personne ne vous croira. »

Tel est le récit de Bertrand de Molleville ; la plupart des journaux et écrits du temps assignent aux ressentiments du provocateur des motifs plus personnels, celui de sa candida-

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