‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 3)Chapitre 47 sur 106 · MADEMOISELLE MARS · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE MARS

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ture, que Lameth aurait combattue et fait échouer. Quoi qu'il en soit, ce Ghauvigny de Blot n'était pas sans avoir appris son rôle sanglant; on sut, depuis, que chaque jour il s'exerçait au pistolet dans le jardin de Biré , son beau-père, et qu'il en était venu à placer, à cinquante pas de distance, une halle dans un écu de trois livres. Les amis de Charles Lameth le confirmèrent dans sa résolution; mais, quand il parut à l'Assemblée, mille brocards injurieux, partis du coté droit, l'assaillirent. Pour rester jusqu'au bout maître de luimême, peut être aurait-il fallu qu'il se rappelât cette belle parole de son frère : Je ferai toujours en sorte de me rendre digne de la calomnie., A Lautrec, qui était boiteux et l'insultait, il ne répondit que par le geste de la pitié ; mais Castries, qu'il avait accusé d'avoir mis un spadassin à sa poursuite, lui demandant raison, il accepta aussitôt l'offre d'un combat singulier Ils se rendirent l'un et l'autre au Champ de Mars, accompagnés de leurs témoins. Caslries présentait des pistolets : Lameth préféra l'épée, et le duel commença. Dans une lettre au comte de La Mark, Mirabeau en raconte ainsi le dénoùment : « Lameth ne pare jamais l'épée à 1;: main ; il fait coup pour coup, comptant sur sa taille et sa vitesse. La petite stature de Castries lui a sauvé le coup, qui a passé sur l'épaule, et Lameth a paré avec le bras un coup qui lui venait à la poitrine. Les tendons sont offensés, la gaîne en est déchirée; il avait hier de véritables convulsions. »

A cette nouvelle, tout Paris fut sur pied, et les faubourgs se mirent à pousser un rugissement formidable. Le bruit, activement répandu , que l'épée de Castries était empoisonnée, ajoutait à la fureur populaire. Les Actes des apôtres publièrent cette épigramme :

Sur un point important il est un grand débat. De mons Castries, la lame de l'épée Est-elle ou non empoisonnée?

J'affirme qu'elle l'est..., mais depuis le combat.

Seulement, ce qui excitait dans les uns une joie féroce, arrachait aux autres des cris de rage. Décidée à en finir avec la pratique des duels systématisée, la foule court à l'hôtel du vainqueur, pour le démolir de fond en comble. Mais cette maison n'est pas à lui, crie une voix. A ces mots le peuple change de dessein, et, voulant, que sa vengeance tombe sur Castries seul, il entre dans l'hôtel, casse tout, brise tout : meubles, lits, glaces, tableaux. Mais voici un portrait du roi.... « Arrêtez, dit un citoyen, le roi est inviolable. » Et le portrait, excepté de la proscription générale, est transporté respectueusement à l'Hôtel de Ville. Lafayette était arrivé sur son cheval blanc, mais fort tard, et souriant à demi à cette exécution populaire : « Il salua tout le monde avec beaucoup de grâce, raconte le journal de Prudbomme, après quoi il fit mettre la baïonnette au bout du fusil. » Le peuple, au reste, entendait que le premier voleur, découvert, serait pendu sur place, et, quand on se retira, chacun avait la veste déboutonnée, la poitrine nue et les poches retournées. Le soir, au Palais-Royal, un promeneur, qui se déclarait pour Castries, courut le risque d'être jeté dans le bassin : ce fut le dernier acte de violence né de L'irritation publique.

L'Assemblée, prévenue, trop tard, reçut dans la soirée du lendemain, 13 novembre, une députation du bataillon de Bonne-Nouvelle, envoyée pour requérir un décret contre les duels. Or, comme on applaudissait Fromentin, l'orateur de la députation : « // n'y a, s'écria Roye, député d'Angoulème, il n'y a que des scélérats qui puissent applaudir. » Violents murmures. A l'Abbaye ! L'insulteur à l'Abbaye ! Barnave veut que Poye soit arrêté séance tenante. Yirieu, FoucauM

se présentent successivement à la tribune pour le défendre De son côté, Malouet avait demandé la parole, prêt à tonner contre les auteurs du pillage de l'hôtel de Castries ; au moment où il allait parler, Mirabeau s'approche de lui, et, tout bas ■ «. J'ai à provoquer les mêmes' mesures que vous; cédez -moi la parole, je serai plus favorablement écouté. » Malouet se retire, et Mirabeau commence en ces termes : « Si au milieu de cette scène odieuse, dans la triste circonstance où nous nous trouvons , dans l'occasion déplorable qui l'a fait

éclore » Ce début était tel assurément que le pouvait

désirer la Cour ; mais Mirabeau inspirait aux membres du côté droit une haine qu'ils ne surent ni modérer ni contenir. Là où il aurait, dû s'attendre à trouver un appui, l'orateur ne trouva que l'injure. On lui lançait des regards furieux, on murmurait l'insulte à son oreille ; sur ces mots de lui : « Si je pouvais me livrer à l'ironie, je répondrais au préopinant, » Foucauld l'interrompit : « M. de Mirabeau m'accable toujours d'ironies, il s'acharne sur moi; je demande.... » Irrité alors de l'accueil fait par les royalistes au défenseur d'une cause qui, en ce moment, était la leur, et changeant tout à coup de langage, Mirabeau reprocha violemment au côté droit de professer le mépris des décrets de l'Assemblée, de tourner en dérision la majesté des représentants du peuple, d'arborer la rébellion, et d'appeler cela des actes d'homme libre ; puis, l'œil fixé sur Foucauld : « Voilà, monsieur, puisque vous n'aimez pas l'ironie, ce que le profond mépris que je dois à votre conduite et à vos discours m'ordonne de' vous adresser. * Dans un inexprimable élan de colère, les royalistes se levèrent ; on eut de la peine à en retenir plusieurs qui s'élançaient vers l'orateur, et le tumulte devint effroyable. Mirabeau est rappelé à l'ordre, mais c'en est fait : ce qu'il était venu flétrir, voilà que maintenant il l'exalte, ou du moins il l'excuse. Le peuple, qu'on avait entendu gronder autour de l'hôtel de Castries, et qui s'était emporté jusqu'à l'envahir, n'avait-il pas après tout honoré une vengeance qu'il croyait juste par aucun acte de modération? Ne s'était-d pas arrêté religieusement devant l'image du monarque ? N'avait-il pas eu les égards les plus affectueux pour Mme de Castries, respectable par son âge, intéressante par son malheur? N'avait-il pas exigé, en se retirant, que chacun vidât ses poches, pour bien constater qu'aucune bassesse n'avait souillé son ressentiment. ?

Malouet ne pouvait revenir de sa surprise. Au sortir de la séance, il aborda Mirabeau, et, avec un mélange d'étonnement et d'indignation : « Est-ce ainsi, lui dit-il, que vous tenez votre parole? — J'en suis tout confus, répondit celuici, mais le moyen de marcher d'accord avec des hommes qui n'aspirent qu'à me voir pendu ! »

A la Cour, l'attitude que Mirabeau venait de prendre parut étrange, inconcevable. C'était la seconde fois que, dans le tribun vénal et vendu, le révolutionnaire se retrouvait; peu de jours auparavant, le 21 octobre, il avait mis une véhémence extraordinaire à appuyer et il avait fait adopter la conclusion d'un rapport qui demandait la substitution du pavillon tricolore au pavillon blanc à bord des vaisseaux de l'État: était-ce ainsi que Mirabeau tenait son marché? le 15 novembre, l'archevêque de Toulouse écrivait tristement au comte.de La Marck , en se plaignant de Mirabeau: « Gomment voulez-vous que la confiance, si nécessaire dans les circonstances où nous sommes, puisse naître après des écarts pareils à celui d'avant-hier? «

Mirabeau, réduit à se justifier, fit passer à la Cour une note dans laquelle il disait : « J'apprends qu'il faut que j'explique ma conduite dans une journée où j'ai cru montrer

ANARCHIE

quelque habileté.... Il faul dissimuler quand on veut suppléer à la force par l'habileté, comme on est obligé de louvoyer dans une tempête. Voilà «un de mes principes, et purement fondé sur l'observation des choses humaines, puisqu'il est entièrement opposé à mon caractère naturel.... Il y a deux choses dans mon discours : un portrait très-sévère du désordre qui règne dans l'Assemblée, et un tableau très-indul- l1 de la conduite du peuple. Avec plus de piété filiale, j'aurais jeté mon manteau sur une mère dans l'ivresse, et je l'ai montrée, au contraire, à tous les regards. C'est sous ce rapport que je méritais d'être rappelé à l'ordre. Quelques scènes de cette espèce achèveraient de ruiner le crédit de l'Assemblée nationale, et si l'art de les faire remarquer est une innocente perfidie, ce n'est pas aux yeux de la Cour qu'elle peut me rendre suspect. Mon second tableau n'est pas plus dangereux. Parmi les traits que j'ai choisis , non pour justifier, mais pour excuser le peuple, ce que j'ai fait le plus remarquer, c'est ce respect religieux pour le portrait du roi, auquel même des séditieux ont donné une garde d'honneur. Dans un moment où toute la haine d'une grande nation contre les ministres se change en calomnies contre la Cour, il est plus essentiel qu'on ne pense d'apprendre aux provinces qu'ici, même dans son insurrection, le peuple ne confond pas ses ennemis avec le monarque. Les Jacobins, à coup sûr, auraient retranché ce trait là de mon discours. »

Voilà par quelles raisons, tirées des prétendus avantages d'une hypocrisie vulgaire, Mirabeau était condamné à couvrir le scandale de ses inconséquences ! Mais l'œil du public ne pénétrait pas au fond de tous ces mystères; Mirabeau retenait sa popularité, à force de génie, et le soir même du jour où d écrivait la note honteuse qu'on vient de lire, le peuple trompé lui faisait, à la représentation de Brutus, un accueil qui ressemblait à un triomphe.

Quant à Charles Lameth, sa blessure, qui heureusement n'était pas mortelle, lui valut mille marques d'intérêt par où l'esprit public se révélait d'une manière vraiment saisissante. Plusieurs baladions de l'armée parisienne lui envoyèrent des députés, qui, par la bouche de l'un d'eux, s'exprimèrent en ces termes : « Brave Lameth, nos camarades nous députent vers toi pour te témoigner l'intérêt qu'ils prennent à ta santé. Ils eussent gémi de ta victoire, juge combien ils déplorent ton malheur! » Les Amis de la Constitution, de Cherbourg, lui écrivirent : « Tous les patriotes sont atteints de ta blessure. Voilà le premier chagrin que tu leur causes : nous comptons assez sur ta reconnaissance pour croire que ce sera le dernier. »

Le récit de la crise ministérielle qui déjà durait depuis deux mois et qui eut alors son dénoûment complétera le tableau de tant d'agitations. Presque aussitôt après le massacre de Nancy, le peuple avait commencé à pousser contre les ministres un cri vengeur. A la voix des clubs, on avait vu un rassemblement, -qu'on évaluait à plus de cinquante mille hommes, se porter sur l'Assemblée, pour obtenir d'elle l'expulsion du ministère ; La Tour du Pin avait été personnellement mis en danger et contraint de chercher refuge chez une dame du faubourg Saint-Germain : la fermentation était terrible. Arriva sur ces entrefaites la nouvelle des troubles de Brest, dont il a été parlé plus haut, et les révolutionnaires de l'Assemblée, pactisant avec les colères de la place publique, résolurent de profiter de l'occasion pour dénoncer les ministres comme les seuls et véritables auteurs du vaste désordre auquel le royaume était en proie. La Cour eut vent de ce dessein avant son accomplissement : quel parti prendraitelle, quand le renvoi des ministres lui serait demandé à la

lois par un décret de l'Assemblée e1 par les clameurs de la multitude? Bergasse, secrètement consulté, répondit qu'il fallait céder de manière à paraître sous l'oppression, et inviter l'Assemblée à composer elle-même le ministère nouveau, ce qui rejetterait sur elle la responsabilité du choix et ne tarderait pas à la compromettre aux yeux de l'opinion. Bergasse ne s'en tint pas à ce conseil artificieux : de sa propre main, il rédigea dans le sens indiqué un projet de discours qu'd fit remettre à Louis XVI. Immense fut le dépit de Mirabeau, lorsque, par des moyens qui sont restés un mystère, il sut, à n'en pas douter, qu'd y avait auprès du roi un autre consedler occulte, un autre confident que lui, et que ce confident,

e conseiller c'était Bergasse! Il écrivit au comte de La

| .vlarck une lettre ab iralo, laquelle commençait par ces mots: our vous seul ! Il s'y plaignait avec amertume du royal Mail : « C'est donc, s'écriait-il, — par allusion à certaines croyances de Bergasse, grand partisan de Mesmer, — c'est donc sur le trépied de l'illuminisme qu'ils vont chercher un remède à leurs maux!... 0 démence! » Et à cette lettre il ■ joignait sa trente-troisième note pour la Cour. On y lit : « Le refus que fera le roi de nommer forcera , disent-ds,

Assemblée de choisir elle-même, d'exercer tous les pouvoirs,

■ dévoiler son despotisme. Non, l'Assemblée ne nommera

tint ; elle invitera d'abord le roi à remplir les devoirs de sa : iute magistrature.... Surun second refus, elle ordonnera de

nommer, Sur un troisième refus Je frémis d'y penser,

nais qui dira la vérité si j'ai la faiblesse de la cacher? — Smart troisième refus, elle ne laissera que l'alternative d'abdiquer ou d'obéir! » En conséquence, ce que Mirabeau conseillait à la Cour, lui, c'était de prévenir le décret de renvoi, en exigeant tout de suite la démission des ministres, en l'acceptant, en la faisant notifier, et de former le nouveau miaistère de manière que Lafayette ne pût pas le regarder c >mme à lui. Il faut, ajoutait-il, « que les Jacobins adoptent et soutiennent ce nouveau ministère, et qu'il puisse s'enten (ire avec ceux à qui le roi veut bien accorder quelque con f] tnce. »

C'était le 18 octobre que Mirabeau écrivait cela, et, le lendemain, Menou, au nom des Comités diplomatique, colo niai, militaire et de la marine, venait demander le renvoi des ministres. Cazalès se leva aussitôt pour combattre la proposition comme attentatoire à la prérogative royale. Il fut ad-

.irable d'éloquence :

« Si j'eusse pu vaincre, dit-il, l'extrême répugnance qu'éprouve un galant homme à attaquer des ministres sans cons dération et sans autorité, je me serais porté leur accusa- , ur. Je les aurais accusés d'avoir trahi l'autorité royale dont ils sont dépositaires : c'est un crime de lèse-nation,

i cette autorité défend les peuples du despostisme des as-

inblées nationales, comme les assemblées nationales dé- [ ndent les peuples du despotisme des rois. J'aurais accusé y >tre fugitif Necker de s'être constamment tenu derrière la t <ile, quand son devoir l'appelait à jouer un rôle honorable et périlleux...; j'aurais accusé le ministre de la guerre d'av »ir donné des congés à tous les officiers qui en ont demandé, d'avoir souffert qu'ils quittassent leurs régiments,

1 n'avoir pas fait juger et noter d'infamie ceux qui aban- (! mneraient leur poste parce qu'il était difficile et dangereux, t t d'être , par là, la cause principale des insurrections qui ont éclaté dans l'armée; j'aurais accusé le ministre des provinces d'avoir souffert que les ordres du roi fussent désobéis, da n'avoir pas employé toute la force publique pour en as-

irer l'exécution, sauf à répondre sur sa tête de la légitimité de ses ordres; je les aurais accusés tous d'avoir donné au

roi les plus lâches conseils.... Les mesures violentes, les principes exagérés sont des suites de la faillibilité de l'esprit humain : les actions peuvent être atroces et les intentions pures ; mais comment excuser ces âmes froides et viles que n'échauffa jamais le saint amour de la patrie; ces âmes concentrées dans l'abjection du moi personnel, sïsolant de la chose publique, parce que la chose publique est en danger; gardant une neutralité honteuse quand les plus grands intérêts se balancent, et courant se cacher lâchement lorsque des méchants s'agitent .?... Pendant les longues convulsions dont l'Angleterre fut agitée sous le règne de l'infortuné Charles I", Strafford, dont les talents égalaient les vertus, péril sur un échafaud; mais l'Angleterre pleura sur sa tombe, mais l'Europe entière admira sa vertu, et son nom est devenu l'objet du culte de ses concitoyens. Voilà l'exemple que des ministres fidèles auraient dû suivre. S'ils ne se sentent pas le courage de périr ou de soutenir la monarchie ébranlée..., qu'ils fuient! Strafford mourut. Eh! n'est-il pas mort aussi ce ministre qui lâchement abandonna la France aux maux qu'il avait suscités? Son nom n'est-il pas effacé de la liste des vivants? N'éprouve-t-il pas le supplice de se survivre à lui-même et de ne laisser à l'histoire que le souvenir de son opprobre? Quant aux serviles compagnons de ses travaux et de sa honte, objets présents de votre délibération, ne peuton pas leur appliquer ce vers du Tasse :

Ils allaient encore, mais ils étaient morts?

Gazalès soutint ensuite que la proposition était de nature à ébranler les principes constitutifs de la monarchie ; que l'envahissement de la puissance executive par le pouvoir législatif conduisait droit à un despotisme intolérable; qu'il n'y avait point d'exemple, dans l'histoire, d'un ministre renvoyé sur le vœu d'un parlement; que, lors de la grande lutte entre Charles I" et les Communes d'Angleterre, celles-ci, qui osèrent presque tout, et même tuer le roi, n'osèrent pas lui forcer la main dans le choix de ses conseillers ; que si l'on voulait renverser les ministres, il fallait au moins articuler contre eux des accusations précises, toute accusation vague étant une invention de tyran; que, si c'était à la royauté qu'on visait, les vrais amis de la monarchie savaient ce qui, dans ce cas, leur restait à faire : se ranger autour du trône et s'ensevelir sous ses ruines.

Le débat fut vif, mais les paroles de Cazalès s'étaient imprimées dans les âmes en traits de feu. Dans la séance du 20 octobre, la proposition de Beaumets, qui demandait en faveur de Montmorin, ministre des affaires étrangères, uni exception sympathique, fut favorablement accueillie par plusieurs membres, et la motion de Menou , qui concluait au renvoi des ministres, fut rejetée, à la majorité de 405 voix contre 340.

Huit jours après, le comte de la Luzerne, ministre de la marine, donnait sa démission. 11 fut remplacé par Fleurieu.

La Luzerne passait pour avoir le goût des lettres; on lui attribuait une traduction de la Retraite des Dix mille, de Xénophon ; mais il ne possédait aucune des qualités ni des connaissances que son poste exigeait. En outre , on l'accusait d'avoir administré Saint-Domingue, dont il avait été gouverneur pendant deux ans, avec beaucoup de dureté, d'arbitraire et d'insolence.

Sa retraite ne lit qu'encourager les clubs à. désirer davantage. Le 10 novembre, Bailly, après deux refus, se vit forcé de conduire à la barre de l'Assemblée une députation chargée de présenter, au nom des quarante - huit sections, une

adresse qui requérait l'expulsion des ministres, et l'organisation d'une haute cour nationale pour les juger. Cette adresse fut lue par le redoutable Danton. Le président répondit d'une manière vague ; mais la démarche se trouva si décisive , qu'elle entraîna presque immédiatement la dislocation du ministère. Le 16, la Tour-du-Pin céda la direction de la guerre à Duportail , et , le 20 , Champion de Cicé remit les sceaux à Duport-du-Tertre ; de sorte qu'il ne restait plus, de l'ancien cabinet, que Saint-Priest à l'intérieur, et Montmorin aux affaires étrangères. Pour ce qui est du trésor public, c'était l'Assemblée, on l'a vu, qui en avait pris la direction, et Necker n'avait d'autre successeur que le premier commis Dufresne.

Le maintien de Saint-Priest fut le seul regret mêlé à l'expression de la joie publique. Contre Champion de Cicé, archevêque de Bordeaux, les griefs étaient nombreux; on lui reprochait d'avoir frauduleusement retardé la publication de certains décrets révolutionnaires, d'avoir altéré le texte de plusieurs autres, d'avoir choisi pour commissaires du roi des hommes ouvertement hostiles au régime nouveau, et, entre autres , ce Boucher d'Argis que Marat avait su rendre si odieux à la capitale : sa chute fut donc saluée par un long cri d'allégresse , et chacun répéta cette belle parole d'un membre de l'Assemblée : Que la loi reste, et que M. le garde des sceaux passe. On ne fut pas non plus sans se réjouir de la retraite de la Tour-du-Pin, contre qui le sang des soldats de Châteauvieux criait vengeance.

Aussi bien, les nouveaux ministres éveillaient dans tous les ■ cœurs un sentiment de patriotique espoir. Fleurieu s'était adonné d'une manière spéciale à l'étude du gouvernement des mers, et si ses convictions politiques n'avaient 'pas jeté grand éclat, au moins pouvait-on compter qu'à la tête du département de la marine, il déploierait les connaissances requises.

Duportail , qui commandait les troupes de Normandie quand on l'appela au ministère de la guerre , avait combattu avec distinction pour l'indépendance de l'Amérique. Son premier acte fut d'assembler les commis du bureau de la guerre et de leur dire : « J'aime la Révolution. Mes principes, d'accord avec mon devoir, me portent à la soutenir avec autant de persévérance que de courage, et je vous déclare que, si tous ceux qui travaillent sous mes ordres ne sont pas animés du même zèle, ils peuvent se retirer. »

Quant à Duport-du-Tertre, dont Mirabeau caractérisait l'avènement en ces termes : « Voilà donc Duport-du-Tertre aux sceaux, c'est-à-dire M Gassandre au lieu de Crispin, » la vérité est que sa présence aux affaires excita une sorte d'enthousiasme qui déconcerta jusqu'aux défiances de Marat. C'était un homme fort simple , fort modeste, d'une fortune bornée, d'une droiture reconnue. Avocat d'abord, puis substitut du procureur de la Commune, il lui était arrivé, bonheur rare dans un temps où l'opinion se montrait si ombrageuse, d'exercer des fonctions de police sans donner lieu à une seule plainte. Il habitait un quatrième étage. Quelqu'un lui ayant dit : « Je croyais que vous demeuriez au troisième, » il répondit : «J'occupe l'appartement au-dessus de mon tailleur. » Sa modeslie et son intégrité charmèrent. Le Conseil général de la Commune de Paris venait de nommer, pour l'aller complimenter, une députation composée de quatre membres de la municipalité et de huit notables, lorsqu'on l'annonça luimême. Il entra au milieu des applaudissements, et prononça, en remettant son écharpe de substitut, des paroles si touchantes , que , sur la motion de Cahier de Gerville, il fut embrassé par tous les assistants.

ANARCHIE

La Révolution et le pouvoir allaient-ils donc Caire alliance? Allait-on assister enfin à ce noble spectacle de l'ordre dans la liberté? Hélas! non. Car la société était en gestation de son avenir; et si l'anarchie inséparable de ces sortes de labeurs vous scandalise, demandez donc à la nature pour-

quoi il lui a plu d'associer la douleur au sublime effort de l'enfantement! Bientôt, bientôt, sur cette scène de la Révolution , devenue plus orageuse que jamais , Saint-Just apparaîtra , et , à la lueur des éclairs , au bruit de la foudre, il dira ce mot profond : L'homme pleure en naissant!

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