CHAPITRE VII
LE SALUT DE L'HUMANITÉ EST LA SUPRÊME LOI
ANS le grave et solennel document par lequel Louis XVI avait annoncé à l'Assemblée nationale qu'il acceptait le décret sur le serment des prêtres, il s'était exprimé en ces termes: « Puisqu'il s'est élevé sur mes intentions des doutes que la droiture connue de mon caractère devait éloigner, ma confiance en l'Assemblée nationale m'engage à accepter. Il n'est pas de moyens plus sûrs, plus propres à calmer les agitations, à vaincre toutes les résistances, que la réciprocité de ce sentiment entre l'Assemblée nationale et moi. Elle est nécessaire; je la mérite; j'y compte. »
Cette déclaration, qui semblait témoigner si hautement de l'émotion d'un cœur sincère, Louis XVI la signait le 26 décembre 1790. Eh bien, trois jours, rien que trois jours auparavant, il avait adressé en secret à Frédéric-Guillaume, roi de Prusse, la lettre suivante :
« Monsieur mon frère.
« J'ai appris par M. Moustier l'intérêt que Votre Majesté avait témoigné, non-seulement pour ma personne, mais pour le bien de mon royaume. Les dispositions de Votre Majesté à m'en donner des témoignages dans tous' les cas où cet intérêt peut être utile pour le bien de mon peuple, ont excité vi\ement ma sensibilité ; je le réclame avec confiance dans ce moment-ci, où, malgré l'acceptation que j'ai faite de la nouvelle constitution, les factieux montrent ouvertement le projet de détruire le reste de la monarchie. Je viens de m'adres ser à l'empereur, à l'impératrice de Russie, aux rois d'Espagne et de Suède, et je leur présente l'idée d'un congrès des principales puissances de l'Europe, appuyées d'une force armée, comme la meilleure mesure pour arrêter ici les factieux, donner le moyen d'établir un ordre de choses plus désirable, et empêcher que le mal qui nous travaille puisse gagner tous les autres États de l'Europe. J'espère que Votre Majesté approu vera mes idées, et qu'elle me gardera le secret le plus absolu sur la démarche que je fais auprès d'elle . elle sentira aisément qu les circonstances où je me trouve m'obligent à la plus grande circonspection . c'est ce qui fait qu'il n'y a que le baron de Breteuil qui soit instruit de mon secret, et Votre Majesté peut lui faire passer ce qu'elle voudra. Je saisis celle occasion de remercier Voire Majesté des bontés qu'elle, a pour le sieur Heymann. et je goûte une véritable satisfaction
à donner à Votre Majesté les assurances d'estime et d'affection avec lesquelles je suis ,
« Monsieur mon frère, de Votre Majesté. « Le bon frère .
Signé : Louis. »
Et dans ses communications à l'Assemblée, Louis XVI se montrait indigné des doutes qu'on élevait sur ses intentions « que la droiture connue de son caractère devait éloigner! »
Il n'avait pas , du reste , attendu si tard pour recourir aux souverains : dès le mois d'octohre, il avait recommandé au roi d'Espagne de n'avoir aucun égard à quelque acte public que ce fût qui paraîtrait en son nom. à moins qu'il ne lui lût confirmé par une lettre de sa main, et depuis, comme on en trouve la preuve dans la missive qui précède , il avait fait passer, en Allemagne, à son ancien ministre, le baron de Breteuil, l'autorisation de traiter avec les diverses puissances, du rétablissement de son autorité légitime.
De pareilles ouvertures avaient-elles chance d'être accueillies d'une manière favorable? Une coalition des rois en faveur de Louis XVI cl contre la Révolution française, était elle possible, alors que la Russie et l'Autriche se trouvaient engagées contre les Turcs dans une guerre à outrance , alors que Catherine II et Gustave III étaient aux prises, alors que l'Angleterre et la Prusse s'unissaient pour contre-balancer l'alliance, devenue effrayante, des deux grandes cours impériales, celle de Saint-Pétersbourg et celle de Vienne? Voilà ce qui ne saurait être bien expliqué que par un tableau rapide des circonstances qui. dans le cours de moins d'une année, changèrent de fond en comble tout le, système politique de l'Europe.
Nous avons dit où en était ce système, lorsqu'au mois de février 1790, Léopold succéda, sur le trône d'Autriche, au célèbre et infortuné Joseph IL A cette époque, des complications inouïes détournaient du spectacle de la Révolution française les regards de tous les souverains. La Russie et l'Autriche ayant associé , pour la ruine de l'empire ottoman , leurs passions et leurs drapeaux, toute l'Europe avait été saisie d'épouvante. C'était trop, dans un seul plateau de la balance, que le poids des deux cours impériales aussi étroitement unies, et l'on citait comme un avertissement dont il fallait se hâter de profiter, cette orgueilleuse bravade de Catherine : « Si les Anglais viennent brûler Cronstadt, et me forcent d'abandonner Saint-Pétersbourg , eh bien, je me retirerai <) Conslantinople. »
Héritier des vastes desseins du grand Frédéric, le ministre prussien Hertzberg s'était, plus que tout autre, ému de cette alliance des Autrichiens et des Russes, et il s'était juré de la rendre vainc , dût l'Europe entière brûler. Par ses soins et ceux de l'agent anglais, M. Ewart, une vaste alliance fui formée entre l'Angleterre, la Porte, la Pologne et la Suède. Pour la Prusse, il s'agissait d'abaisser l'Autriche; et. quant à l'Angleterre, toujours fidèle à son génie, elle voyait dans l'affranchissement des Polonais, l'avantage de faire prendre la route de ses ports aux nombreuses productions commerciales et navales d'une importante centrée. Il arriva donc . que sous prétexte fie protéger l'indépendance politique de l'Europe, mais en réalité dans des vues de cupidité ou d'ambition, un immense cordon militaire fut établi, qui, partant des extrémités de la Grande - Bretagne . s'étendait jusqu'aux rives de l'Hellespont , à travers la Hollande , la Prusse et d'autres Etats moins considérables.
Her'zherg se mit à l'œuvre avec une sorte d'activité sau-
vage. Il enflamma la haine des Belges contre l'Autriche; il poussa les Hongrois à donner à leurs griefs le ton de la menace, il encouragea la Pologne à secouer le joug des Russes; il applaudit au chevaleresque Gustave III tirant, à son tour, l'épée contre eux; enfin, il offrit un point d'appui assuré à en fanatisme des Turcs que la grandeur de leurs périls avait élevé aux proportions de l'héroïsme De son côté, l'Angleterre armait des escadres, couvrait la mer, et, pour quelques vaisseaux contrebandiers pris par les Espagnols sur la côte occidentale de l'Amérique, menaçait l'Espagne.
Ainsi, en montant sur le trône, Léopold se trouvait comme au centre d'un embrasement, et aux prises avec des difficultés sans nombre Les Turcs avaient reçu des coups formidables , mais ils en avaient frappé de violents. Conduits au combat, à la mort, à la gloire, par Hassan-Ali, vieillard indompté qui voulait une place dans le ciel, et, sur la terre, un renom impérissable, ils déployaient une résolution qui étonna. et qu'ils portaient comme écrite sur leurs uniformes noirs. La Prusse tout entière sous les armes et dans la ferveur d'une rivalité récente, ne pouvait manquer d'être pour Léopold un autre et bien cruel sujet de souci. Mais quoi! autour de lui, sous lui, la monarchie autrichienne ne semblaitelle pas à la veille de s'en aller lambeau par lambeau? Car la Hongrie se plaignait amèrement, la Bohême était en fermentation, et le Brabant avait déjà proclamé son indépendance. Il est vrai que l'alliance de la Russie était là; mais attaquée par la Suède, d'une part, et, de l'autre, par les Turcs, harassée par l'Angleterre , inquiétée par la révolution de Pologne, la Russie, on pouvait le craindre, aurait bientôt assez de ses propres affaires.
Léopold mit à surmonter cette situation difficile, beaucoup de fermeté, de prudence et de sang-froid. C'était un prince grave, réservé, taciturne, maître de lui jusque dans ses galanteries, et qui, appelé d'abord à régir un petit Etat, celui où Machiavel avait écrit, s'y était formé en silence à l'art de gouverner les hommes. Il avait à recouvrer les Pays-Bas, à calmer le mécontentement de ses autres provinces, à échapper aux conséquences de plus en plus ruineuses de la guerre du Levant , à se faire élire roi des Romains : il comprit que le succès était au prix d'une prompte réconciliation avec la Prusse. Tout le poussait d'ailleurs à cette réconciliation : son trésor épuisé, ses troupes fatiguées, ses sujets révoltés, lorsque arriva la mort de l'illustre feld-maréchal Laudhon, calamité qui découragea l'armée autrichienne plus que n'auraient fait trois batailles perdues.
Mais y avait-il , pour un rapprochement entre la cour de Vienne et celle de Berlin, un motif que Léopold put mettre en avant de manière à produire quelque impression? Oui, et ce motif fut l'intérêt qu'avaient les rois à abjurer leurs dissensions, à étouffer leurs querelles devant leur ennemi commun... la Révolution française.
Ce fut. sur cette considération toute-puissante que Léopold fit porter ses ouvertures au roi de Prusse, et il fut efficacement servi auprès de Frédéric-Guillaume par les courtisans de ce dernier prince, par les illuminés monarchiques, surtout par Bischofswerder. Les hommes qui, à la cour de Berlin , haïssaient Hertzberg, l'enviaient, brûlaient de le supplanter, circonvinrent le monarque ; ils lui représentèrent :
Qu Hertzberg sacrifiait le bonheur à 1 éclat et les vrais intérêts de la Prusse à de brillants fantômes ,
Que Frédéric lui-même, le grand capitaine, s'était plus d'une fois repenti d'avoir cédé aux conseils de son ambition ;
Que l'alliance anglaise n'était pas sûre;
Que les Turcs pouvaient faire leur paix d'un moment à l'autre;
Que, du îeste, il était temps d'en finir le plus tôt possible avec le danger incalculable des principes nouveaux proclamés en France, comme le prouvait trop bien cette fédération du Champ de Mars, où l'on avait publiquement reçu — insolent défi lancé aux rois — la prétendue, ambassade des patriotes de tous les pays.
Ces considérations prévalurent dans l'esprit de Frédéric- Guillaume , que tentait d'ailleurs la gloire de se poser en médiateur de l'Europe. Le baron de Spielmann , négociateur confidentiel du prince de Kaunitz , fut chargé de s'aboucher mystérieusement avec le général Bischofswerder, rival du ministre dirigeant ; Léopold, intervenant d'une manière directe, ouvrit avec le roi de Prusse une correspondance pressante, et, en peu de temps, les choses furent conduites au point qu'à Reichenbach, où était le quartier général de Frédéric-Guillaume, et tandis que les armées se trouvaient en présence, les démarches secrètes firent place à des négociations officielles.
Hertzberg se sentait à la veille de perdre le fruit de ses longs efforts. N'ayant pu prévenir des négociations qui allaient du même coup ruiner sa politique et. son crédit , il essaya de les entraver par la prétention, fièrement avouée, de dicter les lois de la paix. Il demanda que l'Autriche, conservant Belgrade, Orsova et la partie de la Croatie enlevée aux Turcs, rétrocédât la Gallicie à la Pologne, qui, de son côté, aurait abandonné à la Prusse Thorn et Dantzick, c'està-dire la domination de la Vistule. Mais Catherine II auraitelle donné la main à un tel accroissement de la puissance prussienne, ou l'aurait-elle souffert sans murmure? Léopold savait bien que non. Hertzberg eut beau insister; Spielmann. qui était muni d'instructions précises, fut inébranlable. Pendant ce temps, Bischofswerder et les illuminés monarclùques entouraient Frédéric-Guillaume, le pressaient, l'animaient contre son grand ministre.... Quelle fut la consternation d'Hertzberg, lorsque tout à coup il reçut l'ordre d'apposer sa signature à des articles préliminaires dont il n'avait pas eu le secret, qui avaient été déjà convenus sans sa participation, et où il n'était question ni de Thorn, ni de Dantzick, ni de rien qui fût de nature à rendre la paix avantageuse à la Prusse! Il obéit en frémissant, et le congrès se termina par une convention définitive conclue le 5 août 1790. Léopold s'engageait :
1° A ouvrir avec la Porte-Ottomane des négociations pacifiques ;
2° A donner à la Prusse l'équivalent des cessions que les Turcs pourraient lui faire ;
3° A ne plus prêter à la Russie aucun secours, dans le cas où cette puissance refuserait de terminer la guerre du Levant.
A ces conditions, Frédéric-Guillaume promettait son vote dans la prochaine élection de Léopold comme roi des Romains, et son appui pour soumettre les Belges.
C'était à l'Autriche que revenaient les avantages réels de cette convention célèbre. Joué, trompé, abreuvé de dégoûts, Hertzberg, après plus de cinquante ans de glorieux services rendus à la Prusse, se prépara à laisser le champ libre à ses rivaux .
La paix de Vérela, qui désarma dans le nord Catherine II et le roi de Suède, suivit de près. Gustave s'était tiré en héros des plus grands périls, mais il avait dû s'avouer que son pouvoir n'était pas aussi vaste que son cœur ; et, pour ce qui est de Catherine, l'habile modération de Léopold lui
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avait ouvert les yeux. La convention de Reichenbach était du 15 août 1790. Dix-huit jours après, la paix de Yérela fut signée.
Tels furent les événements qui, en changeant d'une manière soudaine le système général de l'Europe, permirent •aux souverains de porter sur la Révolution française un regard plus attentif.
Gustave qui, par la paix de Yérela, perdait l'emploi de sou humeur guerrière, était homme à chercher dans une
croisade monarchique l'honneur d'une aventure qui illustrât son courage.
Catherine se sentait humiliée de la protection qu'elle avait aveuglément, accordée à une philosophie dont les conséquences étaient devenues depuis si alarmantes pour les têtes couronnées. Elle écrivait au prince de Ligne : « La France a douze cents législateurs auxquels personne n'obéit en France, excepté le roi. »
Léopold avait entièrement adopté les vues du prince de
CCTEINEAU. IKV.
Kaunitz sur l'utilité d'une alliance intime entre la maison de Rourbon et la maison d'Autriche, alliance toute monarchique que la Révolution française tendait naturellement à rendre vaine; et, d'autre part, pouvait- il oublier que Marie-Antoinette était sa sœur? Il était donc sollicité à intervenir par un double intérêt : un intérêt politique et un intérêt de famille.
Quant au roi de Prusse, sa sympathie pour Louis XVI fut aisément éveillée et habilement entretenue par le marquis de Moustier, envoyé de France, diplomate instruit et dévoué au
monarque français. Frédéric-Guillaume accueillit avec une faveur marquée le maréchal de camp Heymann, que Louis XVI lui avait recommandé, et on le vit de jour en jour plus prodigue des témoignages de sa sollicitude.
Comment, du reste , les souverains étrangers auraient-ils pu se défendre d'une terreur profonde , lorsque des libelles, signés de noms imposants et répandus avec profusion dans toute l'Europe, leur représentaient la Fiance comme un cirque de bêtes féroces? Réfugié à Londres depuis sa chute, Calonne ne poursuivait-!' pas la Révolution de ses calculs oè
chaque chiffre était une injure? Momiier n'avait-il pas fui l'Assemblée ainsi qu'il aurail fail une noire caverne? Et Lally- Tollendai, complice gémissant de cette désertion, n'a vait-il pas, dans sa seconde lettre à ses commettants, retracé les événements d'octobre, la pompeuse captivité de Louis XVI et le sort de la reine, de manière à émouvoir d'une pitié mê lée d'indignation le cœur de tous les souverains? Lally ne s'en tint pas là La seconde lettre à ses commettants, datée de Neufchâtel, avait été publiée en janvier 1790 : or, le 1" novembre de la même année, il lançait de Genève sa fameuse brochure Quint lus Capitolinus aux Romains. Il disait, après un emphatique tableau des prospérités et des forces de la France d'autrefois.... « Cette même France, aujourd'hui que la liberté eût du l'élever au dernier période de la grandeur humaine, ne peut mettre avec sécurité ni un vaisseau en mer, ni une troupe en campagne. Ses amiraux renoncent à la servir, ses généraux sont en exil, ses négociateurs sont à peine supportés, son commerce est ruiné, ses sujets sont vus partout avec crainte, horreur ou commisération, ses envieux lui insultent, ses ennemis la dévorent d'avance. »
Mais que la France fût abaissée, fût affaiblie; que la Révolution la condamnât à perdre son dernier soldat, son dernier matelot, son dernier écu, qu'importait cela? Pour armer les rois contre elle, il fallait la leur montrer sanglante, hideuse; d fallait en faire une nation de lépreux. Ce fut 1" Anglais Bnrke qui s'en chargea, et comme le livre de cet homme fut en réalité le premier coup de canon tiré en Europe contre la Révolution française, il convient de s'y arrêter un peu.
Depuis que, dans la Chambre des Communes, Burke avait poussé contre le génie de la France moderne ce cri de haine qui pénétra de tant de douleur l'a me généreuse de Fox, son attention s'était porlée avec ardeur sur les événements de Paris. Méditant une attaque dont on se souvînt longtemps. il passa plusieurs mois à en rassembler les matériaux. Ses correspondants étaient Dupont, Ghristie, et, chose singulière, deux des révolutionnaires les plus fougueux de l'époque : Anacharsis Clootz et Thomas Payne Inutile de dire que ces deux derniers eurent soin de fournir à Burke des documents favorables à la Révolution, mais ce que sa passion y cherchait, elle sut bien l'y trouver. Il faut voir comme il parle, dans une lettre qu'au mois de mai 1790 il écrivit à lord Charlemont, du soin qu'il apporte à ce grand travail, des facultés qu'il y déploie, du succès qu'il en al tend, des émotions qu'il y puise ! Enfin, il parut au commencement du mois de novembre 1790, ce livre trop célèbre, il parut sous le titre de Réflexions sur la Révolution de France (Réfections on the Révolution in France), et, traduit aussitôt par Dupont, il occupa toute l'Europe.
Jamais libelle ne fut plus venimeux, et ne contint, à côté de pages d'une éloquence admirable, de plus déplorables fureurs; à côté de puissantes vérités, des erreurs plus grossières. Sincère dans sa haine, nous le croyons, mais aveuglé par elle, Burke semble ne considérer la Révolution française que comme un prodigieux accès de délire, une orgie incom mensurable où le sang tient lieu de vin, un entassement de folies et d'horreurs dont jusqu'alors le monde n'avait pas eu d'exemple. Adorateur extatique de Marie- Antoinette, tantôt il la salue étoile radieuse, tantôt, après Lally-Tollendal el comme lui, il la désigne en ces termes : Une reine presque égorgée. Les mots caverne d'anthropophages , appliqués par Lally à l'Assemblée nationale, il les cite avec complaisance, il les adopte. Il regrette que Louis XVI ne ressemble pas mieux à Henri IV, lequel sut toujours combiner avec un doux
langage une conduite ferme, et ne se lit pas faute de verser le sang de ceux qui lui résistèrent, souvent sur les champs de bataille, quelquefois sur l'échafaud. Apologiste outré de l'ordre de la noblesse, dont il déplore la destruction, en le déclarant tout à fait innocent de tant de siècles d'oppression, d'orgueil brutal et de rapines; défenseur immodéré des prêtres, dont il associe la cause à celle de Dieu, par une banale et sacrilège confusion; l'auteur compare la masse du peuple à un rassemblement de cochons foulant aux pieds, et en même temps que la noblesse et le clergé, leur protecteur naturel, le savoir. Priée, dans un sermon dont s'était vivement émue l'Angleterre, avait parlé, sur le ton de l'enthousiasme, du spectacle d'un monarque absolu forcé de se rendre à ses sujets : Burke appelle le retour de l'expédition de Versailles, dans la journée du 6 octobre , une procession de sauvages américains conduisant, au milieu des moqueries et des coups de leurs femmes, aussi féroces qu'eux-mêmes, leurs infortunés 'captifs dans des cabanes tapissées de crânes. Plus loin, il s'écrie : « Nous ne sommes pis. nous Anglais, des prosélytes de Rousseau : nous ne sommes pas des disciples de Voltaire; Helvétius n'a pas fait de progrès parmi nous. Nous n'avons pas des athées pour prédicateurs, et pour législateurs, des fous.... On ne nous a pas ôté nos entrailles naturelles En Angleterre, nous n'avons pas été vidés et troussés, et l'on ne nous a pas remplis, comme d^s oiseaux, dans un musée, de paille, de chiffons, de sales rognures de papier concernant les droits de l'homme. »
Le. biographe de Burke, son admirateur ébahi, son panégyriste quand même, James Prior, reconnaît (pie le livre de son héros fut repoussé comme attaquant les bases mêmes de la liberté, par un parti audacieux, nombreux et capable, à la tête duquel figura Fov. « C'est un libelle contre tous les gouvernements libres » (a libel on ail free governments), tel fut le jugemenl terrible que Fox porta sur l'ouvrage d'un homme qui avait été son ami. Burke eut beau dire plus tard, que « non contente d'ébranler tous les trônes de l'Europe, la Révolution française avait déplacé le cœur de Fox et son intelligence, » l'arrêt rendu par Fox fut celui que portèrent , de l'aveu de Prior, les hommes de lettres en masse, beaucoup de minisires dissidents, beaucoup d'avocats, presque tous les médecins j des philosophes, et même des ge-is d'Église, toutes personnes appartenant aux classes éclairées
Où juge si. en France, Burke fui épargné! Faisant de sa plume un scalpel, Camille disséqua le livre d'une manière vraiment formidable, et laissanl là le penseur comme indigne de ses coups, il appesanti sur l'écrivain ses mains cruelles. L'ouvrage anglais était semé, par malheur, de phrases étrangement ridicules : Une théorie déposée dans les sirops conservateurs de l'éloquence de la chaire; — un papier-monnaie d'une fraude appauvrie et d'une rapine mendiante; — le breuvage anodin de V oubli, saupoudré de manière à maintenir une ardente insomnie et à nourrir le vivant uloèrc d'un souvenir corrosif, etc., etc., etc Quelle bonne fortune pour
Camille que ce triple galimatias, comme eût dit Voltaire, à jeter en pâture à la malice des rieurs! Mais c'était surtout des gentillesses de M. Burke que le spirituel journaliste triomphait . « M. Burke compare les assignais à la médecine universelle. Assignare, dit-il, postea assignare, ensuit a assignais, voilà tout ce que nous savons faire pour guérir nos finances. M. Burke, qui n'est pas tout à fait aussi bon plaisant que Molière, voudra bien remarquer que notre moyen curatif est un peu plus sûr que la panacée anglaise, et qu'ossignare vaut mieux quempruniare-, postea imposare, ensuitu se ruinare. » Puis, à propos des accès de rage du pamphlé-
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taire anglais, un peu trop juvéniles, s'il visait à passer pour philosophe, Camille Desmoulins demandait : « Quel âge a M. Burke? »
Les réfutations abondèrent, et, parmi les plus retentissantes on cita celles du chevalier Stanhope, de Marie Wdoktonecrafft, de Macaulay, de Graham, de Mackintosh, tle Thomas Payne.
Mais si. dans un camp, la censure fut vive, grande aussi tiit l'admiration dans le camp contraire, et il n'es't pas besoin d'ajouter que ce dernier était celui des souverains. L'empereur d'Allemagne, par divers messages; les princes français, par l'intermédiaire de Cazalès; Catherine de Russie, par le comte de Woronzow, son ambassadeur, tirent tous passer à Burke le témoignage de leur ardente approbation. Stanislas lui envoya son royal portrait sur une médaille d'or. George III voulut avoir, du livre de Burke, plusieurs exemplaires élégamment reliés, que lui-même il distribuait à ses amis, en disant : « Voici un livre que doit lire tout, gentilhomme. »
L'ébranlement fut donc universel, et l'impression d'autant plus profonde sur les cours étrangères, que l'importance et le nombre des adversaires qui, sur tous les points de l'Europe, se dressèrent contre le calomniateur de la Révolution française, prouvaient assez de quelle force d'expansion les principes de cette Révolution étaient doués et quelles conquêtes étaient déjà les siennes dans le domaine de la pensée.
En ces circonstances, fut écrite la lettre citée au commencement de ce chapitre, lettre d'une importance si solennelle, et par laquelle Louis XVI appelait si instamment tous les rois à son secours. Frédéric - Guillaume en fut tellement frappé que, prenant à son tour auprès de Léopold le rôle que Léopold avait d'abord pris auprès de lui, il insista sur la nécessité d'un concert qui tirât Louis XVI de captivité et eût pour effet de museler la Révolution. Léopold n'avait pas besoin d'être sollicité bien vivement à ce sujet ; mais, comme il était à craindre que les révolutionnaires de France et ceux de Brabant ne se prêtassent un mutuel appui, il avait cru qu'il devait s'appliquer, avant tout, à recouvrer les provinces belgiques. Proclamé empereur d'Allemagne le 30 septembre 179u, et libre désormais de mettre en mouvement une partie considérable de ses forces, il lit prendre aux soldats autrichiens le chemin de Bruxelles.
Tout n'y était plus que confusion. Parfaitement d'accord dès qu'il s'était agi de conquérir l'indépendance du pays, peuple, nobles et prêtres s'étaient divisés le lendemain de l'indépendance conquise. La noblesse et le clergé avaient prétendu faire de la victoire obtenue sur l'Autriche la consécration de leurs privilèges; les démocrates avaient poussé ces mis de liberté et d'égalité dont retentissaient tous les échos de Paris, et une lutte acharnée était sortie de ces tendances contraires, lutte qui ne pouvait manquer d'être fatale au peuple, là où la superstition dominait. On a vu comment le parti démocratique avait été frappé par le Congrès dans la personne du général Vandermersch le désordre alla croissant, les nobles ne rougirent pas, aidés en cela par les prêtres, de soulever contre le vrai parti populaire une démagogie factice et l'écume des villes; le dégoût, l'inquiétude s'emparèrent des esprits; fatigués du présent , effrayés d'un avenir obscur, beaucoup commencèrent à regretter le pass< . et Léopold fit un habile appel à ces regrets par une proclamation où il promettait de respecter tous les droits, d'oublier tous les torts, de panser toutes les blessures. Vainement le Congrès essaya-t-il, quand il se sentit à la veille de périr, de rallumer ce commun enthousiasme des premières heures
dont lui-même il avait éteint le loyer : l'épuisement général ('■(ait manifeste, il elait irréparable. Et cependant, le général autrichien Bender marchait sur Bruxelles ! Avant d'en forcer l'entrée, il envoya au Congrès un message dans lequel il lui assignait un délai , passé lequel il s'engageait à en finir : « Si vous m'obligez à mettre mes bottes, écrivait il, je jure ite ne les ôter qu'après vous avoir chassés des Pays-Bas. » Le Congrès ne répondit pas; Bender mit ses bottes, et l'année 1790 finissait à peine, que les provinces belgiques étaient rétablies sous la domination autrichienne.
« Si d'un côté, a écrit un historien diplomate, le prince de Hardenberg, ce dénoûment n'éclaira point les Français sur les dangers de l'anarchie et de leurs déchirements, de l'autre, il donna aux rois et à la plupart des grands de l'Europe une fausse idée -de l'issue probable de la Révolution française » Ils la crurent facile à dompter par les armes, erreur qui menait droit à la guerre, et quelle guerre!
Cette erreur n'était pas, elle ne pouvait être celle de Louis XVI; il voyait, lui, la Révolution de trop près, pour se faire illusion sur le degré de force qui était en elle, et la perspective d'une lutte armée le remplissait d'épouvante. Poussé à étudier l'histoire d'Angleterre par une sorte d'instinct fatidique, il avait sans cesse devant les yeux Charles lr posant sa tète sur un billot, et Jacques II perdant son royaume, pour l'avoir quitté. Mais si lutter était impossible, si fuir était dangereux, que faire? Abandonné à ses propres inspirations, il n'eût peut-être pas été incapable de se résigner à suivre le torrent. Mais la cour? mais la reine? mais les prêtres, surtout? Il est certain que ce qui précipita définitivement Louis XVI entre les bras des étrangers , ce fut la violence faite à ses sentiments religieux dans l'affaire du serment ecclésiastique.
Aussi bien, parmi les apparents dépositaires du peu de. pouvoir qu'on lui avait laissé, il n'y en avait pas un seul qui fût vraiment à lui.
Le garde des sceaux, Duport-du-Tertre, se trouvait étroitement lié avec les Lameth.
Le ministre, de la guerre, du Portail, était moins le ministre du roi que celui du Comité militaire de l'Assemblée .
Le ministre des finances, de Lessart, était d'un caractère trop timide, trop pusillanime, pour qu'on pût compter sur lui.
Le ministre des affaires étrangères, Montmorin, penchait de temps en temps du côté de la Révolution, et, d'ailleurs, la reine ne l'aimait pas .
Seul, le ministre de l'intérieur, Saint-Priest, eût offert la ressource d'un dévouement sans réserve, s'il eût été possible de le conserver au pouvoir , mais son impopularité le frappait d'une impuissance absolue, et il s'agissait de le remplacer.
Sur ces entrefaites , Mirabeau soumit à la cour un plan conçu en dehors de toute idée de fuite ou de recours à l'ét ranger .
Qu'on s'attaquât au principe même de la Révolution et qu'on prétendît à ramener les Français au point d'où ils étaient partis le 27 avril 1 789, c'est ce que Mirabeau, dans le grand travail dont nous parlons, commençait par déclarer 'e comble de la folie. « On ferait disparaître, disait-il, on ...ait disparaître d'un seul coup une génération entière, on
' rait la mémoire à vingt-cinq millions d'hommes, que ce succès serait encore impossible. »
Suivant Mirabeau, presque toutes les destructions opérées, — et par là il entendait l'abolition des privilèges léo-
daux, celle des exemptions pécuniaires, celle de plusieurs impôts désastreux, — avaient été, après tout, aussi favorables au monarque qu'à la nation : il fallait les maintenir. Il fallait conserver aussi, comme de précieuses conquêtes, l'unité dans l'assiette de l'impôt, les principes d'une administration plus populaire, la liberté de la presse, la liberté des opinions religieuses, la responsabilité des agents du pouvoir exécutif, l'admissibilité de tous les citoyens à tous les emplois , et une plus grande surveillance dans le maniement des fonds publics. Mirabeau ne voulait donc pas qu'on renversât la Constitution, il demandait seulement qu'on la rnodiliàt, notamment au point de vue de l'autorité royale, qu'il lui reprochait d'avoir affaiblie outre mesure . Mais que d'obstacles : l'indécision du roi; les préventions dirigées contre la reine; la démagogie de Paris; l'esprit de sa garde nationale; l'irritabilité de l'Assemblée et le peu de prise qu'elle offrait, vu sa grande masse; l'impopularité insurmontable d'une de ses sections ; la pente de l'opinion publique vers l'esprit de parti ; le danger d'une conflagration générale, pour peu qu'on fût conduit à l'adoption de moyens violents ! Mirabeau ne se dissimulait pas combien ces difficultés étaient considérables ; cependant, il ne les jugeait pas invincibles. Après s'être attaché à démontrer qu'une révision de. la Constitution était l'unique but auquel on dût marcher, et qu'il fallait attendre cette révision, non de l'Assemblée alors existante, mais d'une seconde législature, voici ce qu'il proposait :
Faire décider qu'aucun député de l'Assemblée nationale ne pourrait être réélu;
Mettre tout en œuvre pour décrier cette Assemblée, la dépopulariser, l'avilir;
Exciter habilement sa jalousie à l'égard des administrations de départements , l'encourager aux: excès démagogiques pour augmenter l'anarchie et rendre conséquemment plus vif le besoin du repos, la pousser à usurper tous les pouvoirs afin de lui attirer l'accusation de tyrannie, lui faire enfin une nécessité de se disperser d'elle-même par l'impossibilité où on l'aurait réduite de supporter plus longtemps la perte de sa gloire et l'effrayant tableau de ses erreurs, de ses passions, de ses caprices;
Par contre, amener le roi et la reine à travailler sans relâche à la conquête de leur popularité , en se montrant le plus souvent possible, en assistant aux revues de la garde nationale, en paraissant à quelques séances de l'Assemblée dans la tribune du président, en visitant les hôpitaux, en protégeant d'une manière ostensible les ateliers;
Se ménager le moyen d'influer sur la représentation nationale, non seulement par les membres du côté droit, tels que Bonnay, l'abbé de Montesquiou, Gazalès, mais encore par des membres du côté gauche, tels que Clermont -Tonnerre, d'André, Duquesnoy, Talleyrand, Emmery , Le Chapelier, Thouret, Barnave, sauf à laisser ignorer aux uns le concours qu'on obtiendrait des autres;
Acheter les voix de ceux des représentants qui, n'ayant que leur suffrage à fournir, pouvaient être séduits à bon marché ou par de simples promesses;
Organiser à Paris, sous la direction de Talon et de Sémonville, un vaste atelier de police;
Agir sur la province par quarante voyageurs inconnus l'un à l'autre et relevant de Montmorin seul;
Établir, sous la direction de Clermont -Tonnerre , une fabrique d'ouvrages destinés à préparer convenablement l'opinion publique, à la diriger et à déterminer le choix des électeurs de la seconde législature.
Tel était en substance, et omission faite d'une foule de
détails minutieux dans lesquels l'auteur semblait s'être complu, le plan exposé secrètement par Mirabeau à la cour et annoncé en ces termes : Aperçu de la situation de la France et des moyens de concilier la liberté publique avec l'autorité royale.
Tout cela était bien pauvre , bien vulgaire , et il paraît qu'au fond Mirabeau ne pouvait se défendre de quelquehonte en proposant l'emploi de tant de petits ressorts impurs 'T car, dans son travail, on lit : « S'il ne s'agissait pas ici d'une dernière ressource et du salut d'un grand peuple, mon caractère me ferait rejeter tous ces moyens d'une intrigue obscureet d'une artificieuse dissimulation dont je suis forcé dedonner le conseil. Mais que faire, que tenter, quand il nes'agit pas de soi, mais des autres, qu'on a l'intrigue et l'ambition à combattre, et que l'instrument avec lequel ou est attaqué est le seul avec lequel on puisse se défendre? »
Ainsi, c'était d'une dissimulation artificieuse, d'une intrigue obscure, que Mirabeau faisait dépendre, nécessairement, fatalement, le salut d'un grand peuple. Ah! ma main se séchera, avant de ratifier une semblable conclusion. Assez de pages ont été consacrées de nos jours à la glorification des habiles; assez d'encouragements ont été donnés au culteimbécile du succès. Si les mesures qui sauvent les peuples sont par essence et doivent être de la même nature que le coup de pistolet tiré par un brigand, au détour d'un boisr sur le voyageur inattentif; si l'astuce, si l'hypocrisie, si unehabileté de laquais, sont des vertus libératrices, que Figaro et Basile se partagent l'empire du monde, mais alors quel'histoire se taise, pour l'honneur de l'humanité!
Maintenant, veut-on savoir quels étaient les deux hommes sur qui Mirabeau se reposait du soin de sauver la monarchie, par la direction occulte de l'esprit publie à Paris?
Le comte de La Marck écrivait à la reine, à propos de Talon : « J'ai vu plusieurs fois M. Talon, et chaque fois il est entré dans des détails qui ne me permettaient pas de douter qu'il voulait me témoigner une confiance illimitée. Il m'amontré l'original d'un écrit important — la déclaration constatant la participation de Marie-Antoinette av complot de-
Favras. — Il est évident pour moi que la partie de cet
écrit qui pourrait compromettre Votre Majesté n'est que 1er résultat d'une perfide machination, mais il n'en est pas moinscertain que cette pièce, qui a une sorte d'authenticité, mériteune grande attention dans les circonstances actuelles. Je prendrai un jour la liberté d'en causer avec la reine, et delui proposer quelques moyens très-simples et très faciles d'effacer promptement toute trace incommode de cet écrit. M. Talon tire une certaine force de la possession de cet écrit, et ne manque pas d'estimer très-haut le service qu'il a rendu en le conservant secret. »
Quant à Sémonville, le comte de La Marck, dans la mêmelettre, le peint en ces termes ■ « Celui-ci est un autre intrigant, habile, dissimulé, âpre à l'argent, toujours calme dans les affaires, fidèle par intérêt, et traître s'il le faut, quand il y entrevoit un avantage pour lui, connu par tous les partis, sans jamais se compromettre avec aucun. »
Le comte de La Mark n'en consedlait pas moins d'employer Talon et Sémonville , parce que , disait-il , « il n'est pas nécessaire d'estimer tous ceux cpi'on emploie ! »
Mais pendant ce temps, pour sortir d'une situation qu'à la cour on jugeait presque désespérée, d'autres moyens étaient suggérés à Louis X^ I.
Le comte de Provence aurait bien voulu se débarrasser deson frère : par quelle voie? Tel était le sujet des préoccupations les plus ardentes de ce prince artificieux. Amener