CATHERINE II
Louis XVI à une abdication, il n'y fallait pas songer • eûton son consentement, est-ce que jamais Marie -Antoinette aurait donné le sien? Pour écarter Louis XVI, un seul expédient s'offrait à l'ambition du comte de Provence : déterminer le roi à se laisser enlever, et le conduire, sous prétexte de l'arracher à sa royale servitude, dans quelque forteresse où, sans minisires, sans conseillers, sans appui, en butte à la haine de la nation et réduit à tourner vers les souverains un regard suppliant, il fût obligé de confier à son frère, a le titre de lieutenant général du royaume, les rênes de l'État. Ce fut effectivement vers ce but que tendirent tous les efforts de la faction du Luxembourg, et Louis XVI, incapable de soupçonner tant de perfidie, se laissa aisément persuader.
Dès la fin d'octobre 1790, il s'était mis en rapport intime avec Bouille, par d'Agoult, évêque de Pamiers : il y eut entre eux, dès ce moment, un actif échange de lettres en chiffres, où fut discuté le projet suggéré au roi de se retirer dans une ville frontière. Ce projet différait du plan de Bouille, qui était celui-ci :
Léopold aurait revendiqué les droits des princes allemands possessionnés en Alsace et en Lorraine, droits que l'Assemblée avait méconnus par ses décrets ;
A l'appui de cette revendication, l'empereur d'Autriche au rait fait avancer des troupes ;
Une démonstration aussi menaçante aurait fourni à Bouilli' un prétexte naturel pour rassembler une armée, dont il ne doutait pas qu'on ne lui conservât le commandement ;
Il aurait alors fait demander par les soldats et demandé lui-même que, pour dissiper l'esprit d'indiscipline et de licence, le roi vint se mettre en personne à la tête de l'armée;
Ce point une fois gagné, il eût été facile d'attacher les soldats au monarque et de lui donner aux yeux de la nation le rôle de pacificateur;
On aurait fomenté le mécontentement que pouvait avoir excité dans une partie du peuple la persécution contre les prêtres ;
Enfin, le roi se serait trouvé de la sorte en possession d'une force imposante.
Quelque défectueux que fût ce plan , dont les soupçons partout éveillés rendaient l'exécution si difficile, peut-être valait-il encore mieux que celui qui fut adopté ; mais c'était comme à travers une nuit profonde, que Louis XVI marchait du côté de l'échafaud !
Cependant, les bruits d'émigration se propageaient parmi le peuple. On racontait qu'entre Chambéry et le Pont-Beauvoisin, une file mystérieuse de plus de Irois cents voilures avait été rencontrée ; qu'on avait fait partir, pour le duc de Bourbon, ses habits et son chapeau d'uniforme; que la course de deux aides de camp de Lafayette, lancés à la poursuite de conspirateurs en fuite, avait, été frauduleusement relardée, à Dijon, par le maître de poste. Au dire d'un grand nombre de papiers publics, la reine avait trouvé sous son couvert le billet suivant : Au premier coup de canon que vore frère fera tirer contre les patriotes français, mire tête lui sera envoyée. « Anecdote apocryphe, peut-être, disait Camille, mais tant de journaux l'ont publiée, que c'es! comme si le billet avait été trouvé, sous l'assiette. »
Et ce qui rendait cette idée de l'émigration odieuse an peuple, c'était la question qui s'y mêlait dans son esprit, celle d'un vaste complot royaliste. A Aix, trois citoyens suspects, Pascalis, Laroque et Guirant, furent pendus, dans l'ivresse d'une émeute, à la. suite d'une rixe entre deux clubs rivaux, dont l'un, le club à cocarde blanche, était soutenu
par les officiers du régiment de Lyonnais. A Lyon, une conspiration fut découverte, que Voidel, rapporteur de cette ténébreuse affaire, déclara se lier aux voyages de M. d'Autichamp, à l'arrivée secrète d'un ministre prévaricateur à Turin, et à ses liaisons avec le prince de Coudé, le duc de Bourbon, le comte d'Artois. A cette occasion, Barnave ayant demandé que les Français fugitifs, fonctionnaires ou salaries, fussent tenus de rentrer ou de renoncer à leurs pensions el traitements , Cazalès dit : « Vous proposez de rappeler les princes : seront-ils en sûreté dans ce royaume?» et, s avançant au milieu de la salle, Maury s'écria : « Qui veut m'assurer ma vie? »
Un événement lamentable, arrivé à la Chapelle, le 24 janvier 1791, vint aigrir les soupçons. Levés pour prêter mainforte contre les contrebandiers, des chasseurs soldés violèrent le domicile d'un citoyen, l'ensanglantèrent, et livrèrent, en pleine rue, à la garde; nationale précédée du maire, une sorte de bataille qui laissa sur le pavé plusieurs victimes, parmi lesquelles des femmes. Rien ne prouvait que cet acte sauvage se rattachât à l'exécution d'un plan contre-révolutionnaire et royaliste ; mais, aux yeux de la multitude, tout prenait aisément ce caractère, et lors pie Camille Desmoulins écrivait : « Amener un massacre de Vassi es1 le but des aristocrates, » il était bien sûr d'être cru sur parole.
Aussi, comme les routes étaient surveillées ! « On a prétendu que la femme du roi pensait à s'échapper en jockey • impossible, maintenant, à un jockey de se mettre en route, sans qu'on exige de lui les mêmes preuves qu'il faudrait faire
pour être pape, depuis l'aventure de Jean VIII , et depuis
qu'un journaliste a débité qu'on avait voulu contraindre Louis XVI à fuir, déguisé en feuillant, malheur aux pauvres moines en voyage qui ont. un peu d'embonpoint ! »
Dans cette situation des esprits, les personnes appartenant à la famille royale auraient dû s'imposer la plus grande circonspection . il n'en fut rien. Quelques évoques et quelques femmes de la cour, comptant sans doute porter un coup à la Révolution, inspirèrent à Mesdames, tantes du roi, le dessein d'aller à Rome. On était à la fin de février 1791, le jour de Pâques approchait, et les tantes de Louis XVI, femmes dévotes, tremblaient d'avoir à subir, dans l'accomplissement de leurs devoirs religieux, l'intervention des prêtres jureurs. Elles se disposèrent donc à. quitter Paris. Mais à peine futon instruit de ce prochain départ, que partout on s'en inquiéta comme de l'annonce d'un départ plus important. Les sections de Paris se transportent à la municipalité, dénoncent le fatal voyage. Bailly, à la tête d'une nombreuse députation, court porter au château le retentissement des rumeurs de Paris. Louis XVI est supplié de ne pas permettre une fuite si alarmante. Il répondit : « Ce que vous demandez est inconstitutionnel ; quand vous me montrerez un décret de l'Assemblée qui interdise les voyages, je défendrai à mes tantes de partir : jusqu'alors elles sont libres de sortir du royaume ainsi que tous les autres citoyens. »
L'argument était spécieux : Camille Desmoulins, toujours sur la brèche, se chargea de la réfutation. Gomme Milton se mesurant avec le roi d'Angleterre dans le champ de la logique, le hardi journaliste se flattait de vaincre sans peine, en cette lutte, des Messieurs, très-forts en régiments, mais d'ordinaire très-faibles en raisonnement, accoutumés qu'ils .'•ont dès le berceau à se servir de leur volonté comme de la main droite, el de leur raison comme de la main gauche. Et pourquoi donc les tantes du monarque auraient-elles joui des mêmes droits que les autres citoyens? Est-ce que la nation faisait, présent aux autres citoyens, à leur naissance, d'un million
LE SALUT DE L'HUMANITE EST LA SUPRÊME LOI
. - rentes comme à Mesdames? Est ce que la nation donnai! pal lis aux autres citoyens comme à Mesdames? Est-ce
s, dans tous les pays, dans tous les siècles, les peuples
n'avaient pas exigé des rois un prix quelconque « de la bom-
1 ance où ils les faisaient vivre? » Est-ce que les ancêtres de
us XVI n'avaient pas toujours payé par l'esclavage de
ertains usages contraires aux droits de l'homme, le privilège
cclusif d'être oints de la sainte ampoule et de guérir les
nielles? « Non, sire, vos tantes n'ont pas le droit d'aller
langer nos millions en terri' papale.... Qu'elles renoncent à
surs pensions, qu'elles restituent au coffre de l'État tout l'or
qu'elles emportent : alors, qu'elles aillent, si elles veulent, à
Lorétte ou à Gompostelle, le bâton blanc à la main, en mai>
telet de coquilles et d'écaillés d'huîtres. »
Marat le prit sur un ton moins plaisant : « Il faut garder ces béguines en otage, et il faut donner triple garde au reste de la famille.... Observez bien, citoyens, que les tantes du roi laisseraient trois milliards de dettes, et qu'elles emporteraient douze millions en or, qu'elles ont accaparés en payant jusqu'à vingt-neuf livres chaque louis. »
A leur tour, les clubs grondèrent . On fit agir les dames de la halle, on les poussa sur Bellevue; mais, averties à temps, les princesses échappèrent à cette menaçante visite et revinrent le soir même coucher aux Tuileries. Devaient -elles renoncer à leur projet? c'était l'avis de Mirabeau; mais elles s'obstinèrent, sortirent secrètement de Paris, le 19 février 1791, et prirent la route de Lyon.
Le lendemain, Louis XVI écrivit, à l'Assemblée pour l'informer de ce départ, ajoutant qu'il n'avait pas cru devoir y mettre obstacle, persuadé qu'il était qu'à ses tantes, comme a chacun, appartenait la liberté d'aller et de venir. « Eh bien! s'écria aussitôt Camus, d'un ton de fureur, qu'on retranche de la liste civile le traitement qu'on fait à Mesdames ! »
Hors de l'Assemblée, l'émotion fut extrême. Le bruit ayant été répandu parmi le peuple que le reste de la famille allait suivre ; que la reine avait fait sauver le dauphin ; qu'elle montrait à sa place un enfant de M. de Saint- Sauveur trèsressemblant au jeune prince..., tous les foyers d'agitation prirent feu. Le soir-du 22 février, sur la nouvelle que le frère de Louis XVI se disposait à partir lui aussi, les femmes de la halle , suivies d'une foule prodigieuse des gens de toute profession , se rendirent en tumulte au Luxembourg. Le comte de Provence dînait chez Mme de Balbi. On l'avertit, il parut, et assura que jamais il ne quitterait la personne, du roi. « Et si le roi venait à partir? » cria du milieu de la foule un homme à qui cette réponse du prince avait paru équivoque. Monsieur se tourna vers l'inconnu, et fixant sur lui un regard calme, il lui dit avec cette, dignité dont il savait si bien colorer son hypocrisie. . « Osez-vous le prévoir ? » Le peuple exigea que Monsieur et Madame prissent la route des Tuileries. C'est ce qu'ils firent sans hésiter, sous l'eseorte d'un fort détachement de cavalerie mis à leur disposition par Lafayette; et l'orage s'apaisa pour un moment
Pour un moment; car les colères, à peine assoupies, se i 'veillèrent dès qu'on apprit l'arrestation des tantes du roi à Arnay-le-Duc. En quittant Paris, elles s'étaient munies d'un passe-port du ministère des affaires étrangères, mais elles n'en avaient point de la Commune de Paris, à laquelle il leur avait fallu s adresser et qui avait répondu par un refus. La municipalité d'Arnay-le-Duc prit texte de là et de ce que leur passe -port n'était point signé du président de l'Assemblée nationale, pour mettre obstacle à leur voyage, et les ré tenir prisonnières dans leur auberge, en attendant un ordre du C'i ps législatif.
Dès qu'il eut connaissance de ces faits, Montmorin écrivit à Mirabeau :
« Mesdames sont arrêtées à Arnay-le-Duc; le roi me demande un projet de lettre pour l'Assemblée. Voilà celui que je viens de brocher : l'approuvez-vous? »
A son tour, Mirabeau demanda conseil au Comte de La Marck, dans un billet qu'on n'a pas retrouvé et que fait se connaître la réponse qu'il provoqua :
« A mon réveil, Pellenc me montre votre billet. Je me suis couché à quatre heures du matin. J'ai passé la nuit à boire. Mes idées ne sont pas encore bien nettes, je vous en préviens. Voilà cependant celles que j'ai sur l'arrestation de Mesdames, relativement à vous. Elles s'adressent à vous: elles vous envoient Narbonne ; dites cela en montant à la tribune. Annoncez-vous leur défenseur. Alors, tout vous est facile, car aucune loi jusqu'à présent n'est contre elles. Cette marche, à mon avis, a quelque chose de grand, d'antique, de simple : vous serez éloquent, et vous tuerez les Robespierre, les Crancé, et Barnave s'il le faut. Bonjour. »
Tout en trouvant que « cela n'était pas si mal vu pour un ivrogne, » Mirabeau craignit de faire soupçonner soi intelligence avec la cour par une déclaration trop hardie de l'intérêt qu'il prenait aux tantes du roi. Sa position depuis quelque temps s'était singulièrement agrandie. Nommé cl de bataillon local de la garde nationale, le 18 janvier 1791 , et élevé le l9 du même mois, à cette présidence de l'Assemblée nationale qu'il avait tant ambitionnée, il jouissait avec un orgueil dont il ne voulait pas compromettre les délices, de son double ascendant sur le, parlement et sur l'opinion. Il se contenta de proposer la solution suivante, qui, après un vif débat, fut adoptée : <• Aucune loi ne s'opposant au dépari de Mesdames, il n'y a pas lieu, -à délibérer sur le procès verbal de la Commune d'Arnay-le-Duc. » Les princesses purent, en conséquence , continuer leur route. Menou avait entraîné l'Assemblée par ce seul mot : « L'Europe sera bien étonnée d'apprendre que l'Assemblée nationale ait débattu si longtemps le départ de deux femmes qui aiment mieux ail1: entendre la messe à Rome qu'à Paris. »
Mais la saillie de Menou n'obtint pas la même faveur au dehors. Camille Desmoulins se répandit en moqueries sur ces décisions législatives qu'on emportait par des « pasquinades ; » Marat se mit à parler plus vivement que jamais de cette nécessité d'un soulèvement général, son rêve habituel, son rêve favori et sanglant, et, le soir même, une multitude passionnée, au milieu de laquelle beaucoup d'hommes déguisés en femmes, inonda le jardin des Tuileries, demandani avec des hurlements effroyables que le roi ordonnât à ses tantes de revenir auprès de sa personne. Il fallut que Lafayette intervînt ; que la garde nationale se rangeât en bataille; qu'on amenât six canons, mèches allumées; qu'on fi1 mine de foudroyer le peuple. Encore l'agitation ne. disparutelle de la place publique, que pour passer, plus violente . dans les esprits. De toutes parts, on réclama une loi contre l'émigration. Comme si l'homme avait ses racines dans la terre! Gomme si son premier droit n'était pas de quitter le lieux où l'air manque à sa pensée et le calme à son cœur !: Comme s'il était possible de dire à l'homme, qui se meut : * Déclare d'abord pourquoi tu ne restes pas immobile! «Six pieds suffisent pour mon tombeau, mais je sens qu'il faut l'espace à ma vie !
Il est à remarquer que, dans l'entraînement aveugle qui. à propos du départ des tantes du roi, fit demander une loi contre l'émigration, Robespierre fut de ceux que cet entraînement ne gagna point. Il n'alla pis jusqu'à bien démêler
le sophisme tiré de ce qu'on appelail L'intérêt public, mais sa conscience l'avertissait qu'il y avait, là une erreur cachée , il aurait désiré qu'on l'arrachât, à cet égard, au tourmenl de son incertitude, et lui-même il révéla naïvement la situation de son esprit, quand il prononça ces paroles, qui marquent dans sa vie : « Je n'aime pas la loi contre l'émigration; mais je voudrais qu'on me prouvât par de bonnes raisons qu'on doit la rejeter. » En rapportant ce mot dans son journal , Brissot loue fort Robespierre de l'avoir dit, et il ajoute : « J'ai retrouvé encore M. Robespierre dans les lions principes, lorsqu'on est venu tenter l'Assemblée avec un paquet d'imprimés aristocratiques envoyés sous son contre-seing. L'inconséquente curiosité voulait les ouvrir; le fanatisme voulait les brûler : « Faites cela, disait Robespierre, et l'in- « quisition s'exercera bientôt aussi contre les écrits patrioa tiques. »
Cependant, le 23 février 1791, joui' désigné pour la discussion d'une loi contre l'émigration, était arrivé. Une émotion d'un caractère inaccoutumé se peignait sur les visages; il semblait qu'un doigt mystérieux montrât à tous, par delà une loi semblable, quelque chose de terrible Dans la matinée, sur la nouvelle, très-fausse, mais très-activement répandue, qu'on avait transporté au donjon de Vincennes des armes et des munitions de toute espèce, et qu'il existait, des Tuileries à ce donjon, un souterrain secret par où le roi et sa famille devaient s'évader, le peuple des faubourgs, puissamment ébranlé, courut à la forteresse, pour la démolir. Mais Lafayette ayant paru à la tète de la garde nationale, les assaillants, que conduisait le brasseur Santerre, furent forcés à la retraite. Ils rentrèrent tumultueusement à Paris, et ce fut au milieu d'une agitation extraordinaire, ce fut au bruit du lambour battant la générale, que l'Assemblée entra en séance
Le Chapelier commença par déclarer, au nom du Comité de constitution, qu'il avait à présenter un projet de décret, inconstitutionnel, peu conforme aux principes, et établissant une véritable dictature : étrange manière de recommander l'adoption de ce projet! Robespierre se hâta d'annoncer qu'il n'était pas partisan de la loi sur les émigrations, mais il demandait une discussion solennelle qui mît du côté des adversaires d'une pareille loi l'intérêt public et la raison. Merlin rappela ce passage du Contrat social : « Dans les moments de troubles, les émigrations peuvent être défendues. » Pendant ce temps, on faisait passer à Mirabeau des billets qui, pour des buts contraires, le poussaient à la tribune. Il se lève enfin, et lit une lettre adressée autrefois par lui à Frédéric-Guillaume, roi de Prusse. Le droit qui appartient à l'homme de quitter le sol où n'est point pour lui le bonheur y était éloquemment revendiqué. Il y eut des applaudissements, il y eut des murmures. Sur les bancs extrêmes de la gauche, profond silence. On s'attendait à voir entrer dans la lice Barnave , les deux Lameth ; mais, par une politique qu'ils expliquèrent plus tard, ils avaient résolu de s'abstenir. C'est ainsi que Gourdan s'étant penché à l'oreille d'Alexandre Lameth et lui disant : « Est-ce que vous ne, parlerez pas? » celui-ci répondit : a C'est ce qu'ils veulent. » Le gant jeté par Mirabeau, ce fut Rcwbell qui le releva. « Nulle société , dit-il, ne peut exister sans des devoirs réciproques. Gomment défendrais je de mon corps, de mon sang, les possessions de mon voisin, s'il fuit loin des miennes? » L'argumentation était spécieuse; mais la seule chose à en conclure était que nul n'a droit à jouir, soit quant à sa personne, soit quant à ses biens, du bénéfice des lois d'un pays qu'il répudie. Or, de quoi s'agissait-il? Etait ce seulement de priver ceux qui s'expatriaient, en haine des lois nouvelles, de toute fonction
publique et de leur imposer la vente de leurs immeubles? Non, c'était d'empêcher l'émigration d'une manière absolue qu'il s'agissait, c'était d'enchaîner l'homme au sol, c'était de murer la patrie. Et que valait, dès lors, le raisonnement de" Rewbell? Comment, d'ailleurs, appliquer le principe qu'il posait, sans entrer dans une recherche inquisitoriale des motifs qui porteraient un citoyen à sortir du royaume? Comment distinguer entre l'émigrant et le simple voyageur, entre le déplacement politique et le déplacement commercial ? Quelle carrière ouverte à la tyrannie ! C'est ce qui apparut avec une clarté sinistre aux yeux de l'Assemblée, lorsque, pressé de lire le projet du Comité, Le Chapelier lut ■ » Il sera nommé par l'Assemblée nationale un conseil de trois personnes qui exerceront seulement sur le droit de sortir du royaume et sur l'obligation d'y rentrer un pouvoir dicta torial. » A ces mots, un frémissement involontaire courut sur tous les bancs, et Mirabeau, prenant la parole avec empire, s'écria : « Je déclare que je me croirais délié de tout serment de fidélité envers ceux qui auraient l'infamie de nommer une commission dictatoriale. » Puis, la tête haute et le rayonnement de l'orgueil sur le front : « La popularité que j'ai ambitionnée, dit-il, et dont j'ai eu l'honneur comme un autre, n'est pas un faible roseau ; c'est dans la terre que je veux enfoncer ses racines sur l'imperturbable base de la raison et de la liberté. » On applaudissait : il reprit : « Si vous faites une loi contre les émigrants, je jure de n'y obéir jamais. » Le projet du Comité fut rejeté à l'unanimité, et Vernier proposa que l'examen de la loi lut renvoyé à chacun des comités de l'Assemblée, qui, après s'en être occupés séparément, se réuniraient par commissaires. Jusque-là Mirabeau n'avait fait que mettre beaucoup de grandeur à plaider une grande cause ; mais, son succès l'enivrant, il voulut une seconde fois s'emparer de la tribune, en roi qui prend possession de son trône , et il provoqua cette rude exclamation de Goupil : «■ Quel est le titre de dictature qu'exerce' M. Mirabeau dans cette Assemblée? » Il n'en tint compte. Ce qu'il demandait, ce qu'il voulait absolument emporter, c'était l'ordre du jour pur et simple. Il fut railleur, impérieux, méprisant; il osa, le visage tourné vers ceux de l'extrême-gauche, qui murmuraient, crier du ton d'un maître irrité : Silence aux trente voix! Il oubliait — et, plus tard, Robespierre saura bien le rappeler — que la vertu fut toujours en minorité sur la terre; que Sidney, mort pour le peuple, était de la minorité; que Socrate était de la minorité quand il avala la ciguë, et Caton quand il se déchira les entrailles. Silence aux trente voix ! Mais la tyrannie est odieuse sous toutes ses formes, et en quoi donc celle d'un chiffre vaut-elle mieux que celle d'un coup de massue ? La proposition Vernier fut adoptée ; le peuple qui encombrait les tribunes avait tressailli, et les Lameth sortirent, le cœur plein de rage.
Pendant ce temps, une scène étrange se passait au château. On arrêta dans l'appartement de l'héritier présomptif du trône un chevalier de Saint-Louis, nommé Court de Tonnelles, lequel portait, caché sous son habit, un petit couteau de chasse, en forme de poignard. Aux questions qui lui fu rent adressées, il répondit d'une manière assez obscure , et là-dessus le bruit se répandit rapidement qu'on avait voulu assassiner le roi. A entendre les aristocrates, colporteurs de ce bruit lugubre, nul doute que le meurtrier n'eût été vomi par les Jacobins : c'était le frère de Barnave, disaient les uns ; c'était Menou, affirmaient les autres. Aussitôt, près de trois cents nobles s'arment de poignards ou de pistolets, accourent au château, remplissent les appartements, et jurent de mourir pour sauver le roi. C'était justement l'heure où
LE SALUT DE L'HUMANITE EST LA SUPRÊME LOI
Lafayette, revenant de Vincennes, rentrait à Paris. On l'informe de l'injure faite à la garde nationale, gardienne naturelle des jours du monarque, et il court aux Tuileries , indigné. Il obtient de Louis XVI l'ordre formel adressé à ses officieux défenseurs de déposer leurs armes sur deux grandes
tables placées dans l'antichambre. Ils obéissent; mais, forcés, pour sortir des appartements, de passer entre deux haies de gardes nationales, ils sont hués, maltraités, fouillés outrageusement. Quelques-uns résistèrent. Beauharnais le jeune déclara qu'on ne le fouillerait que mort, et les gardes, tou-