‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 3)Chapitre 55 sur 106 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

MORT DE MIRABEAU

N grand vide va se faire dans la Révolution et dans l'histoire : Mirabeau se meurt. Il se meurt,

4Mn et tout l'annonce ; son visage livide et flétri, les

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/J/j ondulations effacées de sa chevelure, les ombres qui passent sur son front, ses défaillances soudaines. D'où vient cependant que nous le retrouvons partout, et au Club des Jacobins et à la tribune de l'Assemblée, et à la tête de son bataillon , et au théâtre , et dans les banquets? Homme étrange! La cour continue à recevoir ses conseils; de ses puissantes lèvres s'échappent, plus pressées et plus impétueuses que jamais, les paroles d'où sortent les événements; son énorme correspondance ne s'est point ralentie; comme à l'ordinaire, il distribue les matériaux de son génie à ses collaborateurs étonnés; comme à l'ordinaire, il fait de ses journées la proie du travail et de ses nuits la proie du plaisir. Si son secrétaire lui dit : « Monsieur le comte, ceci est impossible; » il répond d'un ton dominateur : « Ne me dites pas ce bête de mot. » Car tel est son orgueil.

Or, pendant que la mort est sur lui. et que, dans la robe

de Déjanire attachée à ses flancs, il s'agite, se débat et se consume, des ennemis, plus implacables que la mort ellemême , s'étudient à lui ronger le cœur. Encore quelques jours, on l'adorera : en attendant, on le déchire Confession générale du comte de Mirabeau! — Prix : Rien! Voilà ce que des inconnus s'en vont criant, au détour des rues populeuses; ou bien, sous le titre, plus sérieux, de Vie publique et privée de Honoré-Gabriel Riquetli, comte de Mirabeau; c'esl le tableau de tous les désordres de sa vie qu'on expose. Mêlant le faux au vrai, et à de tristes réalités le poison de leurs commentaires, les libellistes disent :

Vous voyez cet homme qui passe d'un air si superbe et que chacun montre du doigt en murmurant : Voilà Mirabeau! Eh bien, il faut que vous connaissiez sa vie. Jeune, et déjà marqué du sceau de la malédiction de son père, déjà traînant après lui les soupçons d'une jalousie incestueuse, il conquit à force d'artifices Mlle de Marignane , et bientôt l'abandonna. — Par lui, au château d'If, la femme du cantinier Mouret fut séduite et polluée. — Par lui, Sophie Monnier...; mais qui ne sait cette histoire? — Prisonnier au fort de Vincennes , il y plongeait son intelligence dans les sources les plus infectes de la déhanche et y donnait un émule à l'Arétin. — Redevenu libre, il devint vagabond, se fit l'amant d'une comédienne riche et laide, Mme Saint-Huberti. et vécut des largesses de la volupté. — Puis, ce fut Henriette Nehra qu'il promena d'Amsterdam à Londres, et de Londres à Paris, où il devait la remplacer par la femme de son libraire. — Ce bandeau vert dont il couvre quelquefois ses yeux malades, c'est un soufflet qui l'a rendu nécessaire, un soufflet reçu par lui de Mme Le Jay dans les querelles de l'amour. — Du moins, s'il s'était abstenu de répandre au loin sa corruption! Mais de quelle plume sont sorties tant de productions obscènes, le Rubicon, le Libertin de qualité, ou l'éducation de Laure? — Il mène grand train aujourd'hui , se compose une bibliothèque fastueuse, fait décorer magnifiquement sa maison de campagne, donne des festins d'Apicius ; et il ,y a quelques années à peine, perdu dans Londres, il y consignait le drame de son indigence dans des lettres telles que celles-ci : « Mme Nehra vient de perdre une tante qui répare un peu les torts que lui a faits l'autre. Il lui faut une robe noire pour aller chez l'ambassadeur, y faire les formalités nécessaires Te serait-il possible de me procurer à crédit, de suite, une robe de Razde-Saint-Maur ? car nous n'avons pas le sou. Je n'ai, quant à moi, que des boucles ridicules et non portables, et point de boucles de jarretières, etc., etc.... » De cet excès de misère, quels sentiers impurs ont donc conduit cet aventurier prodigieux au degré d'opulence où il est aujourd'hui? Ah! la cour le sait bien et pourrait le dire!. .Voilà, voilà Mirabeau.

Ainsi parlait la haine : comment agissait-elle? Lui auraitil suffi d'assassiner moralement un tel homme? Dans les mémoires publiés par son fils adoptif, il est dit que plus d'une fois Mme du Saillant avait dû faire jeter des présents de comestibles, de vins fins, de liqueurs envoyés par des personnes inconnues; qu'il était arrivé à Erochot, en novembre 1790, et à Pellenc, en décembre suivant, d'être fort incommodés pour avoir pris une tasse de calé destinée à Mirabeau; que des avertissements venus du loyal Cazalès faisant croire à de noirs projets, la famille avait pris l'alarme, et cela, au point que Mme du Saillant avait commis son fils pour que, bien armé et secrètement suivi de domestiques sûrs, il accompagnât son oncle, lorsque celui-ci, ignorant de quelle affectueuse vigilance il était entouré, partait tard pour Argenteud.

Les mêmes mémoires donnent le fac-similé de la lettre suivante écrite par Mirabeau à une femme qui lui avait révélé, à ce qu'il paraît, un projet d'assassinat :

« Je n'ai jamais trompé personne, bien que j'aie été trompé toute ma vie; et certes, je ne commencerai pas par celle qui veut me rendre un si grand service . Ni votre mari , ni le malheureux qui n'a pas voulu, ne seront jamais compromis. Je ne mets de suite, contre le scélérat avéré lui-même, qu'au désir de connaître son instigateur, dont il est clair que les machinations peuvent envelopper plus que moi, qui, seul même, vaudrais mieux encore que d'être immolé par un tel crime. Combs ne saura rien, Frochot rien, Pellenc lui-même ne saura quelque chose que parce que vous lui en avez parlé la première. »

Ce qui est certain, c'est que Mirabeau, se sentant dépérir, avait fini par ouvrir son âme aux mélancoliques pensées ; suivant l'expression de Garlyle , il voyait venir les messagers du pâle repos. Ses amis intimes ont raconté qu'à cette époque il demandait à tout le monde des épitaphes. Lorsque partant pour Genève, Etienne Dumont lui alla faire ses adieux, il l'embrassa avec une émotion extraordinaire, et comme à la veille de partir lui-même pour le sombre voyage d'où l'on ne revient plus. Un jour, quittant Mme du Saillant et ses filles, il dit à la troisième, dont la fraîcheur avait un éclat singulier : C'est la mort qui embrasse le printemps.

Mais l'indomptable orgueil, l'ambition, le dévorant besoin d'agir, l'ardeur des amitiés fidèles, les désirs impérieux, tout cela surnageait dans ce cœur plein de contradictions et d'abîmes.

Les derniers débats qui appelèrent Mirabeau à la tribune, furent ceux que soulevèrent d'une part la question de la régence, et de l'autre la question des mines.

Dans le cas où le roi viendrait à mourir laissant un fils mineur, la régence serait -elle élective, ou bien héréditaire, c'est-à-dire déférée au membre de la famille royale le plus rapproché du roi mineur? Tel fut le point qu'on discuta dans les séances des 22, 23, 24 et 25 mars 1791. Et ici encore, Mirabeau déploya un talent qui n'eut d'égal que l'éclat de son inconséquence. Le 24 mars, il écrivait de l'Assemblée au comte de La Marck :

« Nous sommes dans un très-grand danger. Soyez sûr que l'on veut nous ramener aux élections, c'est à-dire à la destruction de l'hérédité, c'est-à-dire à la destruction de la monarchie. L'abbé Sieyès n'a jamais courtisé l'Assemblée, ni agioté une opinion comme il le fait, et ses partisans sont très-nombreux . Je n'ai jamais été vraiment effrayé qu'au jourd'hui. Je porterai toutes mes forces à ajourner, en critiquant le projet du décret, en prouvant qu'il est insuffisant,

incomplet, qu'il préjuge de grandes questions, etc.. , etc

Certainement ma théorie ne passerait pas, et très-probablement l'ajournement réussira: alors on peut travailler. Envoyez chercher Pellenc immédiatement ; qu'il scrute dans le plus grand détail le décret, qu'il en recherche tous les dangers pour la liberté publique.... Il sait à fond ma doctrine à présent; mais je ne veux que la laisser entrevoir; je ne veux point la hasarder. Gagnons du temps, tout est sauvé... Soyez» sûr, mon cher comte, que je ne m'exagère pas le danger et qu'il est immense. 0 légère et trois fois légère nation! Notre armée est, dans cette question, pour les trois quarts à l'abbé Sieyès. Valc et me ama. »

Rien de plus obscur que cette lettre, de plus inconcevable. Mirabeau était-il pour la régence élective? Non, puisqu'il y voyait « la destruction de l'hérédité, c'est-à-dire la destruction de la monarchie, » et qu'il signalait le triomphe de ce

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système comme un immense danger. Oui, puisqu'il parlait de combattre le projet de décret présenté, lequel proposait la régence héréditaire.

La contradiction était flagrante, et, avec une audace dont il était seul capable, Mirabeau la porta sans hésitation à la tribune. En l'entendant argumenter en faveur de la régence élective, nul ne mettait en doute qu'il ne votât dans ce sens. Il fut si vif, si pressant, si clair! Et que de traits heureux, décisifs! — Supposez le roi mineur étant très-jeune, que le plus proche parent soit très-vieux, n'est-il pas ridicule entre

deux enfants de ne vouloir pas choisir un homme? — Quand un roi est mineur, la royauté ne cesse pas, elle devient inactive; elle s'arrête comme une montre qui a perdu son mouvement; c'est à l'auteur de la montre à lui redonner son mouvement : qu'on aille chercher le peuple ! Mais les élections sont toujours accompagnées d'orages : exagération ! Et puis, me dépouillerez-vous de mon champ, sous prétexte que quelquefois la g èle y tombe? — Il continua ainsi, mêlant à des raisons pleines de sens les éclairs de son esprit. Quel fut l'étonnement de l'Assemblée, quel fut le mécontentement des

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