‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 3)Chapitre 54 sur 106 · REWBELL · texte numérisé non relu

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chés de la dignité qu'il mêlait à son courage, le laissèrent libre. D'autres, moins heureux dans leurs protestations, furent renversés, foulés aux pieds. On arrêta d'Éprémenil , Frondeville, d'Agoult, Berthier-Sauvigny.

Cette expédition charma le peuple, qui appela les vaincus chevaliers du poignard.

Marat, moins facile à satisfaire, exprima un regret féroce-. « Il semblait que le ciel eût pris à tâche de rassembler le noir essaim des conspirateurs sous le fer des grenadiers soldés; ils avaient droit de les massacrer, et ils le pouvaient impunément. Les véritables amis de la liberté déploreront toujours qu'ils aient laissé échapper une occasion aussi favo-

rable, et qui ne se trouvera jamais. L'ami du peuple, surtout, en est 'inconsolable. » Au fond, ce qui tourmentait Marat, c'était la crainte que de pareils coups, frappés à propos, ne rendissent quelque popularité à Lafayette : car, le crédit du général baissait de jour en jour, et Marat commençait à voir se réaliser la plus chère des ses prédictions : « Encore deux bouteilles d'encre, et j'aurai culbuté le divin Moitié. »

Le soir, grande séance aux Jacobins. Les Lameth s'y étaient rendus, dans l'espoir de se venger de Mirabeau, de ni rendre les humiliations qu'ils en avaient reçues, de l'écraser. La disposition des esprits était orageuse, et les divers événements de la journée revivaient, aux yeux de tous, singulièrement transformés par de menaçants commentaires. Il avait été dit et beaucoup croyaient qu'un abominable complot avait été formé, dont le but était la destruction des Jacobins ; que l'émeute de Vincennes , réprimée par Lafayette , avait été organisée par lui-même, pour mettre Paris en combustion et fournir prétexte à quelque Saint-Rarthélemy des patriotes; que l'invasion du château faisait partie de ce noir projet; qu'on l'aurait mis à exécution si l'Assemblée s'était prononcée contre les Jacobins, en rejetant purement et sim plement la loi contre l'émigration; mais que la chance ayant tourné en leur faveur, il avait fallu subitement changer de plan ; que, par là, s'expliquait l'extrême indignation affectée par Lafayette contre les chevaliers du poignard ; que , du reste, cette savante tactique, trop au dessus de l'intelligence de Lafayette, ne pouvait être que l'ouvrage d'un homme, et

que cet homme c'était Machiavel Mirabeau De fait, n'a-

vait-il point parlé d'en finir avec les « factieux de tous les. partis? *> et, dans sa pensée, les Jacobins ne comptaient-ils pas au nombre des » factieux » à anéantir?

Mirabeau fut averti. Il savait qu'il venait d'allumer contre lui d'inextinguibles haines. Et comment en aurait-il douté? Ce soir-là même, il avait reçu le plus sanglant des outrages ; ce soir-là même, d'Aiguillon, chez qui il était attendu à dîner avec douze de ses collègues, lui avait fermé sa porte ! El lui, faisant allusion à son cri Silence aux trente voix! il disait à Mme du Saillant, sa sœur : « J'ai prononcé là mon arrêt de mort. » Il ne voulut point cependant périr sans combattre, et, rassemblant toutes ses forces, il se présenta hardiment aux Jacobins.

La salle était pleine, « comme dans les grands périls de la République, » raconte Camille Desmoulins. Dès que Mirabeau parut, beaucoup murmurèrent . « Comment ose-t-il venir s'asseoir au milieu de nous? ■> Duport était à la tribune. L'arrivée du redoutable visiteur parut l'embarrasser. Il parla longuement des émeutes qu'on excitait à dessein, de l'expédition de Vincennes, de Lafayette qui aurait pu la prévenir et qui ne l'avait pas voulu, des pièces de canon qu'on avait

artificeusement traînées tout au travers du faubourg Mais

là n'étaient point les préoccupations de l'Assemblée II le sentit, et se décidant enfin : «. Les hommes les plus dangereux à la liberté, dit-il, ne sont pas loin de vous. » C'était le mot attendu : tous les regards se portent sur Mirabeau, et plusieurs, se levant, vont applaudir à sa face. L'orateur alors rappelle la séance du- matin à l'Assemblée, il dénonce l'insupportable orgueil de Mirabeau, mais s'attendrissant tout à coup, soit générosité naturelle, soit ressouvenir des services rendus par son adversaire à la cause de la liberté, il termine en ces termes : « Qu'il soit un honnête homme et je cours l'embrasser, et, s'il détourne le visage, je me féliciterai encore de m'être fait un ennemi, pourvu qu'il soit redevenu ami de la chose publique. » .

Mirabeau crut sans doute qu'on le craignait puisqu'on le ménageait. S'avançant d'un pas brusque vers la tribune, il mit en regard la dictature de l'intrigue et celle du talent, plaignit dédaigneusement ceux qui recouraient à la première , faute de pouvoir exercer la sec >nde, signala comme un aveu d'impuissance le silence gardé le matin à l'Assemblée, par les chefs d'opinion, et ajouta : « Mon sentiment sur les émigrations est celui de tous les philosophes, et quand bien mè me je serais dans l'erreur, je me consolerais aisément de la partager avec tant de grands hommes. » La réponse était hautaine, presque insultante pour les auditeurs : Mirabeau descendit de la tribune, au milieu d'un silence auquel il n'était pas accoutumé. Alexandre Lameth se leva.

S'il faut en croire Camille Desmoulins, il fut sublime, sublime par l'expression du visage, par la passion du geste, par la flamme du regard, autant que par la parole. « Mirabeau, qui s'était assis à ses côtés, n'était plus l'Hercule Mirabeau : Lameth semblait lui avoir arraché sa massue. » Rien de plus vif, en effet, de plus pénétrant, rien qui aille plus droit au cœur d'un ennemi que le discours d'Alexandre Lameth, tel que les Révolutions de France et de Brabant le rapportent. En voici quelques traits : « Ah ! nous ne sommes plus trente ici , nous sommes cent cinquante, cent cinquante membres de l'Assemblée nationale, sa vraie force. — Pourquoi notre silence de ce matin? Parce que la contre-révolution appelle les Jacobins des factieux; parce que M. Mirabeau voudrait bien que ces factieux fussent exterminés, et que nous n'avons pas voulu, nous, donner dans le piège tendu aux patriotes par les réorganisateurs d'émeutes , par ceux qui font battre le tambour ! ... — Ce qui nous importe, monsieur de Mirabeau, c'est de vous faire connaître : quelque génie qu'aient les traîtres, ils ne sont plus à craindre, dès qu'ils sont connus. — Chefs d'opinion! Quelle insolence! Il y a des esclaves d'opinion apparemment? Eh! c'est un malheur pour le peuple que des hommes tels que Merlin, Muguet, Vernier, Rewbell, Prieur, Robespierre, ne soient pas chefs d'opinion, eux qui n'ont jamais trahi le peuple ! — Je ne suis pas de ceux qui croient si nécessaire de ne point désespérer M. de Mirabeau. S'il n'était pas au milieu de nous, pensez-vous qu'il fut plus dangereux cpie Cazalès., que Maury? qu'il s'exclue donc de cette société, si bon lui semble! Sa force est ici; qu'd sorte, il la perd. — Mais il le sait bien ! — Attendez-vous à l'entendre protester de son amour inviolable pour la liberté. Il vous dira, je suppose, qu'il n'a pas demandé le veto pour le roi, qu'il n'a pas voulu lui conférer le droit monstrueux de déclarer la paix et la guerre ! il niera ce que personne de nous n'ignore. .. Mais les discours de M. de Mirabeau passeront, et les procès-verbaux de l'Assemblée ne passeront pas. »

Pendant ce terrible réquisitoire, prononcé au bruit d'applaudissements qui le rendaient encore plus terrible, Mirabeau était dans un tel état d'angoisse, que de grosses gouttes de sueur lui coulaient le long du visage II était là, selon l'expression de Camille, dans son jardin des Olives. Une seconde fois, il essaya de soutenir la lutte. Mais quel changement! Ce n'était plus l'orateur audacieux et superbe de toul à l'heure. Il descendait maintenant à être habile. Autant il avait d'abord heurté les Jacobins , autant il s'étudia , cette fois, à les adoucir, à les flatter « J'ai boudé les Jacobins, dit-il, mais en leur rendant justice. Je pense d'eux comme l'abbé Sieyès, qui disait du Club de 89 . « A l'exception de « deux ou trois Jacobins que j'ai en horreur, j'aime toufs les « membres de cette société, et excepté une douzaine de mem ■ « bres que j'aime parmi vous, je vous méprise tous. » On ni' pouvait manquer d'applaudir ici. D'ailleurs, le génie de Mi-

LE SALUT DE L'HUMANITE EST LA SUPREME LOI

rabeau était un trésor que, jusqu'au dernier moment, la Révolution tremblait de perdre. Même aux Jacobins, la majorité était disposée à préférer l'indulgence de Duport à l'inflexibi-

lité de Lameth Aussi, dès que Mirabeau eut prononcé ces paroles : « je resterai parmi vous jusqu'à l'ostracisme, » des acclamations parties de tous les coins de la salle, l'amnistièrent Or, l'amnistie, en cette occasion, était un triomphe.

Et il le faut bénir, ce triomphe; car, en repoussant la loi contre l'émigration, Mirabeau avait combattu pour la justice; et ce sera, sinon, comme dit M. Michelet, son rachat devant L'avenir, du moins un de ses titres les plus touchants à la compassion de la postérité.

Ah! sans doute, c'était un grand crime qu'une émigration systématique ayant pour but d'attirer sur la patrie, en haine de reformes équitables, la fureur et les armes de l'étranger. Mais le principe qui veut qu'un crime soit prouvé avant d'être puni est absolument sacré, absolument inviolable. Soumettre le droit qu'a chaque homme de se mouvoir par cela seul qu'il est homme, à une série de conditions préventives rendues plus odieuses encore par une appréciation nécessairement arbitraire, c'était se lancer dans un système de proscriptions qui, de conséquence en conséquence, devait s'étendre et s'étendit, hélas! aux vieillards, aux femmes, aux enfants.

Et puis, à quelle autre théorie, plus générale et plus vraiment sinistre, ne conduisait pas cette solution donnée à la question particulière de l'émigration ? Dans la séance du 24 février, Mirabeau ayant demandé s'il existait une loi qui défendit aux tantes du roi de quitter le royaume, un membre obscur de l'Assemblée avait répondu : « Oui, le salut du peuple. » Mais savait-il bien, celui qui les prononça, ces paroles, savait-il qu'un jour — et ce jour n'était pas loin — elles auraient le retentissement d'un coup de hache? Ne nous hâtons point de passer outre. Il est des mots qui, mal expliqués, perdent les empires, il est des formules qui contiennent plus de meurtres que cent pièces de canon chargées à mitraille, il est des erreurs toutes pleines de sang! Qui oserait jurer qu'en France, dans un avenir prochain, la vie de plusieurs milliers d'hommes ne tiendra pas à l'explication qui aura été donnée de ces mots tragiques : le SALUT du PEUPLE EST LA SUPRÊME LOI ?

Il en faut convenir : au premier abord, le problème à résoudre ici étonne la conscience.

Quoi! l'intérêt public, la sécurité générale, la fortune de l'État, l'existence de la nation peut-être, voilà ce qu'on nous demanderait de sacrifier à des scrupules d'une importance secondaire! Est-il donc et peut-il jamais être juste que l'abstraction l'emporte sur la réalité, la partie sur le tout, et que, pour protéger un membre, on laisse périr le corps? Ainsi parlaient les Lameth dans l'Assemblée , Camille Desmoulins et Marat dans la presse

Cependant, si, sous prétexte de salut public, vous frappez d'ostracisme Thémistocle; si vous proscrivez à perpétuité la famille d'un mauvais prince ; si vous portez la main sur un innocent parce qu'il vous parait dangereux, où sera la boussole de l'univers moral? Où scia le refuge contre l'iniquité, subitement devenue justice, en vertu du salut du peuple, qui aura été compris de telle ou telle manière et arbitrairement défini par des gouvernements de passage, infaillibles .tant qu'ils sont debout, accusés d'imposture dès qu'ils sont par terre? Ciel! que de tombeaux s'ouvrent! que de spectres se dressent le long de l'histoire ensanglantée ! et que de voix, sorties des profondeurs du temps, se meitenl à crier en chœur aux logiciens de la raison d'Etat : assassins ! assassins ! as-

C'est que, sur tout ce débat, pèse un malentendu effroyable, et malheur à qui ne le signalerait pas, croyant l'avoir découvert! Chaque fois qu'on parle de l'appliquer, cette maxime, LE SALUT DU peuple est LA suprême Lot, on n'a jamais en vue qu'un nombre déterminé d'hommes, qu'un concours donné de circonstances, et cela signifie : en France, en Angleterre, en Espagne, le salut du peuple, dans ce moment-ci, exige que tel principe soit violé; de sorte que, dans la pratique, le salut du peuple veut toujours dire le salut d'un peuple. Eh bien, il n'est pas vrai que, relativement à l'humanité tout entière et aux générations à naître, le salut d'un. peuple quelconque soit la suprême loi. Car, si ce peuple marche dans les routes de l'iniquité, si son rôle parmi les nations est celui de brigand, qu'il périsse, qu'il périsse! Considéré dans son vaste ensemble et dans la série indéterminée des âges, le monde devra tressaillir de joie. Ne dites donc pas : LE SALUT DU PEUPLE EST LA SUPRÊME LOI; dites : LE SALUT DE l'hUMA" NITÉ EST LA suprême loi. Dès lors , plus de ténèbres. Il est en effet possible de concevoir que, eu égard à une situation particulière, et pour un moment, la violation d'un principe soit considérée comme intéressant tel ou tel peuple; mais comment concevoir que la méconnaissance d'une des grandes lois de notre nature, que l'étouffement de la conscience humaine, puisse jamais intéresser l'humanité! L'humanité, tout individu qui souffre d'un acte injuste, quelque petit et obscur qu'on le suppose, la représente, la personnifie, la porte vivante en lui. Quand vous tuez un innocent, vous menace/, l'innombrable foule de ses pareils sur toute la face du globe, dans tous les siècles à venir, et certes il n'est pas de peuple dont le salut vaille qu'un aussi prodigieux intérêt soit foulé aux pieds.

0 Camille , imprudent Camille ! Quel tyran ne s'est pas établi, en disant : « Je viens fonder la société? » Attendez! attendez ! On l'invoquera aussi contre vous, ce salut du peuple, votre loi suprême; et quand vous serez sur la charrette fatale, ne vous plaignez point de la logique qui vous y aura fait monter, puisque cette logique est la vôtre!

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