VUE DU CHATEAU DK LAS TOUR S
valus, les employés des Fermes ou de la douane maltraités. et les frais de fourrière payés par les employés eux-mêmes. A Mareuil, à Péronne, à Saint-Quentin, à Amiens, dans toute la Picardie, dans la généralité d'Alençon, ce ne sont que bureaux des aides forcés, que registres en feu. Si des prisonniers sont faits, on les délivre; si la contrebande a besoin d'être protégée, la population s'en charge. Que les huissiers se tiennent sur leurs gardes! C'est une rude ^-/ifession que
la leur maintenant, loin des grands cenlres, et même quand pour appuyer les décrets de prise de corps, ils ont à leur suite des hommes à cheval et portant sabre. A Bénejac, dans le Béarn, ne vit-on pas le maire prendre résolument un fusil. se mettre à la tète des habitants et marcher contre la maréchaussée qui escortait un huissier du parlement de Pau? Les cavaliers furent chargés avec fureur, les prisonniers rendus libres. Quant au pauvre huissier, incarcéré d'abord, il fui
ensuite promené autour de la ville, la chaîne au cou, avec ses recors blessés et désarmés, moyennant quoi, on voulut bien, à la pluralité des suffrages, lui faire grâce de la vie.
Que des inconnus, qui n'étaient ni des ouvriers, ni des villageois, ni des pauvres, ni des mendiants, aient pris une part active à ces désordres, et qu'ils aient poussé aux excès. soudoyé le meurtre, enflammé le brigandage par l'ivresse, c'est ce qu'il nous est permis de croire, puisque les écrivains contre-révolutionnaires l'avouent. Dans le Rouergue, aux environs de Villefranche, quels étaient ces mystérieux étrangers, ces figures bizarres, qui battaient les villages? Des personnages bien montés et bien vêtus. « On a dit que des mains ennemies répandaient l'or et le prodiguaient à nos factieux. C'est au politique exercé à dérober le secret des cabinets. » Ne voilà -t-il pas un aveu bien remarquable, dans la bouche d'un royaliste !
A Troies, Huez, maire de la ville, déclare bonnes des farines que les chimistes avaient déclarées mauvaises. Là-dessus grande rumeur. Sur la place de l'Hippodrome, une fileuse de coton insulte le maire imprudent, et comme il descendait le grand escalier vis-à-vis la porte collatérale de l'église de Saint-Etienne, un inconnu se jette sur lui, le terrasse. Relevé par quelques citoyens et conduit à vingt pas de là, on l'entoure de nouveau et il est assommé. Horreur! une femme s'apercevant qu'il remue encore, lui crève les yeux avec ses
ciseaux Hâtons-nous de dire qu'il y avait là des scélérats
à gage, qu'on trouva les poches des assassins garnies d'or, et. sur un d'eux, cent quarante louis.
A Orléans, un convoi de blé est à demi pillé par une troupe de six cents vignerons, et, à la faveur de ce désordre, deux mille bandits, armés de fusils et de haches, accourent, ayant pour chef Jean Desbœufs, soldat de Touraine , homme d'une audace et d'une force prodigieuses. Combat terrible entre eux et les volontaires de Royal-Comtois. Au premier engagement, Jean Desbœufs avait reçu une balle dans la bouche, il était tombé mort. Les assaillants se dispersent, laissant beaucoup des leurs sur la place.
On fit des recherches dans le Portercau, où on les croyait retranchés, et qu'y trouva-t-on? Un homme qui, barricadé dans sa maison, ne cessait de tirer des coups de fusil. Il se nommait Rimbert et confessa avoir reçu de l'argent pour ameuter les faubourgs et mettre en mouvement les vignerons de la banlieue! La nuit venue, on le pendit.
Ces coups, quoique frappés au loin, ne pouvaient manquer d'être entendus à Paris, où tous les yeux étaient ouverts. toutes les oreilles attentives : la presse en avait prolongé l'écho; la tribune en retentit : l'abbé Grégoire peignit d'une manière saisissante l'embrasement du Périgord, du bas Limousin, du Rouergue, d'une partie de la basse Rretagne; un autre membre de l'Assemblée parla de brigands qui arrêtaient sur les chemins des paysans tranquilles, pour les forcer à suivre leur bande ; Gazalès, avec un calme qui n'était que l'ironie du ressentiment, raconta la destruction de son château; enfin, dans un écrit violent, le vicomte de Mirabeau assura qu'à la tête des brigands, « on voyait des gens dont le travail n'avait pas flétri le visage, qui avaient un plan de campagne, qui parlaient latin. »
En même temps arrivaient de Marseille des nouvelles de nature à ajouter à l'émotion publique. Cette ville, remplie d'étrangers, d'inconnus, de matelots de toutes les nations, et chargée de ce ramas d'hommes sans nom dont les grands ports de commerce sont ordinairement infestés, était depuis quelques mois en ébullition. Une lutte, ardente comme le so-
leil marseillais, y existait entre les habitants et le parlement d'Aix. Ce fut un beau jour pour l'antique et impressionnable cité des Phocéens que celui où le peuple alla délivrer à Aix et ramena en triomphe soixante-trois prisonniers, proie que ne voulait pas rendre une magistrature avide de poursuites, obstinée, vindicative. L'armée populaire avait placé ses protégés radieux sur des chariots ornés de guirlandes; tout le long des avenues, ce n'était qu'un amphithéâtre de riants visages ; les libérateurs portaient au bout de leurs fusils des tronçons de chaînes brisées. On défda devant un portrait du roi, mis sous un dais dans la salle du conseil; on chanta victoire; on donna aux pauvres; on fut heureux. Mais vinrent les heures de deuil. La tentative faite pour remplacer par une vraie garde nationale un janissariat mi-parti de nobles et de gros marchands donna lieu, sur la place de la Tourette, à une collision, dont l'unique victime fut, en appareil lugubite, promenée par les rues : cadavre servant d'étendard. Des troubles s'ensuivirent, et la répression fut sans merci : dans le prévôt Bournissac, Marseille eut son Laubardemont. Enfin, dénoncé à l'Assemblée, et par Mirabeau, qui imprima sur le front de cet homme de sang la flétrissure d'une parole plus brûlante qu'un fer rouge, l'indigne prévôt échappa néanmoins à la vindicte publique, et l'attribution de l'affaire à la sénéchaussée de Marseille laissa dans cette ville les germes d'une fermentation dangereuse.
Ainsi, soit qu'on étudie les mouvements de la Révolution dans les grandes villes, soit qu'à la suite de l'esprit nouveau, l'on parcoure les campagnes, partout la France de cette époque se montre saisie du genre d'ivresse où tombent les malades quand on les porte subitement au grand air. Et c'était pourtant au plus fort de cette fièvre des choses nouvelles que, suivant quelque antique usage, Bailly allait se mettre à genoux devant Louis XVI, et que, les mains pleines de présents, l'Assemblée priait le roi d'accepter les étrennes nationales, que dis-je? l'en suppliait :
« Sire, l'Assemblée nous a députés vers Votre Majesté, pour qu'elle veuille bien fixer elle-même la portion des revenus publics que la nation désire consacrer à l'entretien de votre maison, à celle de votre auguste famille et à vos jouissances personnelles. Mais en demandant à Votre Majesté cette marque de bonté, l'Assemblée nationale n'a pu se défendre d'un sentiment d'inquiétude que vos vertus ont fait naître. Nous connaissons, sire, cette économie sévère qui prend sa source dans l'amour des peuples et dans là crainte d'ajouter à leurs besoins; mais qu'il serait déchirant pour vos sujets, le sentiment qui vous empêcherait de recevoir le témoignage de leur amour! »
Ce discours, sous une forme d'une bassesse emphatique, rendait à Louis XVI, à son goût pour l'économie, à la simplicité de ses mœurs, un hommage qu'on lui devait plus noble et plus digne. Il répondit :
« Je suis sensiblement touché de la délibération de l'Assemblée nationale Je n'abuserai pas de sa confiance, et
j'attendrai, pour m'expliquer, que, par le résultat de ses travaux, il y ait des fonds assurés pour le payement des intérêts dus aux créanciers de l'Etat, et pour suffire aux dépenses nécessaires à l'ordre public, à la défense du royaume. Ce qui me regarde personnellement est, dans la circonstance présente, la moindre inquiétude. »
Pauvre roi ! Il disait vrai en ce moment, et bientôt nous le verrons tendre la main à la Révolution, dans l'espoir d'une conciliation possible — Mais non : il y avait derrière lui la logique d'airain de la royauté.... et ceux dont les châteaux brûlaient !