DESMEUNIER
eut beau s'écrier : « Je sais qu'on a formé le projet d'enlever cette délibération par un mouvement, » l'impulsion était donnée ; l'Assemblée avait été prise par son faible, la passion des louanges : en hésitant devant la -gloire de son suicide, elle trembla de se déshonorer. Elle ordonna l'impression du discours de Robespierre, et elle adopta d'enthousiasme
des conclusions qui la faisaient descendre vivante dans le tombeau.
Le 1 7 mai, la question de savoir si la décision prise s'étendrait à toutes les législatures suivantes fut soumise au débat. Duport, qui s'était renfermé dans un douloureux silence, ne put se contenir davantage. Dans un discours pleio
d'amertume, de découragement et d'émotion, il se plaignit de l'abus qu'on commençait à faire des principes. Il avoua que cette marche en avant, de la Révolution , si brusque , si rapide , l'épouvantait. Il montra du doigt l'esclavage comme l'inévitable dénouaient du drame que jouaient les exagérateurs de la liberté. Il affirma que, s'il avait fallu abattre, il était grand temps de reconstruire. Il prononça enfin ces mots, qui étaient courageux dans sa bouche, mais que démentaient tous les événements et toutes les consciences : La Révolution est faite !
Quoil la Révolution était faite, quand les nobles et les prêtres conspiraient contre elle d'un bout de la France à l'autre ; quand le roi la trahissait ; quand l'Europe entière se levait en armes pour l'accabler; quand la victoire remportée sur le régime féodal ne semblait encore l'avoir été qu'au profit de la bourgeoisie; quand aux privilèges politiques de la naissance avaient été substitués ceux de la fortune ; quand le problème du travail et de la légitime répartition de ses fruits n'avait pas même été abordé; quand pour des mdliers de créatures humaines, existait encore la servitude de l'ignorance et de la faim! Non, non, elle n'était pas faite, la Révolution!... Les vents étaient déchaînés, les vagues étaient furieuses : gagnerait-on le port? Le gagnerait-on, en tout cas, sans avoir lancé beaucoup de passagers à la mer? Cela était à peine probable, hélas! Mais ce qui était certain, c'est qu'il n'y avait pas alors de main capable de jeter l'ancre.
Dans les suprêmes agitations de l'histoire, il est une erreur commune aux hommes même les plus vigoureux et les plus persévérants : l'heure vient où la fatigue les prend, et alors, pour n'avoir point à se l'avouer, ils mesurent tout à leur lassitude. C'est ce qui était arrivé à Duport, à Duport, le hardi meneur des anciennes résistances parlementaires, puis l'adversaire triomphant de la vieille magistrature, puis le fondateur des Jacobins et l'organisateur des alarmes populaires. Après avoir tant agi, il voulait se reposer, et il disait maintenant: Arrêtons-nous! Pour l'écraser, Robespierre n'eut qu'à dire : Marchons toujours !
Il arriva toutefois qu'avant de se séparer pour jamais, ces deux hommes se rencontrèrent dans une grande et noble pensée.
Le hasard ou une curiosité funeste vous ont-ils conduit quelquefois, lecteur philosophe, sur la place de Grève de Paris à l'heure des exécutions? Quel spectacle horrible! La société, usant de toute sa puissance, est là qui va accabler un homme, un seul homme. Ce faible ennemi, la société l'a devant elle, enchaîné, pâle et tremblant, réduit désormais à l'impossibilité de nuire . n'importe ! elle fait comme si elle avait peur de lui, et, personnifiée dans un égorgeur de profession estimé par elle-même le rebut des humains; elle saisit le criminel, le traîne après elle sur un échafaud, lui parle du Dieu de miséricorde, et lui coupe la tête. Autour de l'échafaud, immense est la foule : qu'est-elle venue faire là? s'instruire par l'exemple? Non, elle est venue jouir d'un spectacle gratis. On rit, on plaisante, on s'entretient de la bonne ou mauvaise contenance du criminel, on admire l'adresse du bourreau. Les fenêtres qui donnent sur la place sont garnies de femmes élégantes • elles savourent une émotion dont elles assurent que, depuis quelque temps, leurs nerfs avaient besoin. L'entassement de la multitude rendant les larcins plus faciles, les voleurs accourus en toute hâte, profitent de l'occasion. L'affaire finie, on ramasse cette tête sanglante, on enlève ce cadavre ; le peuple s'en va d'un côté, le bourreau s'en va de l'autre, et en se quittant ils pour-
raient se dire : Au revoir! car le mépris de la vie humaine, publiquement professé, ne saurait manquer de rendre les mœurs féroces. — Eh qu'en veux-tu faire de ce sang? Le veux-tu boire? — Punir ainsi le meurtre, c'est l'enseigner!
Dans le nouveau Gode pénal soumis aux délibérations de l'Assemblée, la peine de mort serait-elle ou non conservée ? Voilà ce que donnait à décider un rapport présenté par Lepelletier-Saint-Fargeau, au nom des Comités de constitution et de législation criminelle : le 30 mai, la discussion s'ouvrit.
Robespierre, lorsqu'il était tout jeune encore, s'était attaché à prouver, dans un ouvrage mis au concours et couronné par la Société des arts et des sciences de Metz, que la honte d'un crime ne doit point rejaillir du père sur le fils, et, depuis, ce principe avait passé dans la législation nouvelle : le 30 mai, entendant mettre en question la peine capitale, Prugnon s'écria :
» Vous avez effacé l'infamie qui faisait partie du châtiment; le criminel, s'il est père, ne léguera plus l'opprobre à ses enfants. Or, si vous supprimez à la fois la mort et la honte, quel frein vous restera-t-il? »
Robespierre répondit, il répondit d'une manière admirable :
« Quoi ! un vainqueur qui faisait mourir ses ennemis captifs était appelé barbare ! On regardait comme un monstre un homme fait qui, pouvant désarmer un enfant, l'égorgeait! Et la société ne comprenait pas que, devant elle, le criminel était plus faible qu'un enfant devant un homme fait ! Qu'étaient-ce donc que ces scènes de mort, ordonnées avec tant d'appared, sinon des assassinats officiels, sinon des meurtres commis froidement, lentement, sous l'invocation de certaines formes sacramentelles, et par des nations entières? Qu'aux yeux d'un Tibère, ce fût un crime digne de mort que d'avoir loué Brutus; qu'un Caligula eût soif du sang de quiconque osait se déshabiller devant son image, on le concevait : tuer est un procédé digne des tyrans ; mais quelle injure à la liberté que de mettre à ce prix sa conservation ou son salut? La peine de mort était nécessaire, disait-on. Nécessaire? Et pourquoi donc alors tant de peuples avaient-ils pu s'en passer? Et pourquoi ces peuples avaient-ils été précisément les plus libres, les plus heureux? Et pourquoi les crimes avaientils été toujours plus rares là où le peuple n'était pas habitué à voir tomber des têtes et à humer l'odeur enivrante du sang? Ignorait-on combien les mœurs étaient douces dans les républiques de la Grèce, et combien elles Tétaient devenues à Rome, après que la loi Porcia eut anéanti les peines violentes décrétées par les rois et les décemvirs? Voulait-on trouver des supplices abominables? Qu'on allât au Japon.... mais là aussi , comme conséquence de la barbarie des lois , on trouverait des forfaits à faire frémir et une férocité absolument indomptable. L'idée du meurtre inspirait bien moins d'effroi, lorsque la loi elle-même en donnait l'exemple et le spectacle, et l'horreur du crime diminuait dès qu'elle ne le punissait plus que par un autre crime. Les juges, d'ailleurs, étaient-ils au dessus de l'erreur? Que s'ils ne pouvaient se donner pour infaillibles, de quel droit prononçaient-ils une peine irréparable? Tuer un homme! Mais y songeait-on? C'était tuer son retour possible à la vertu, c'était tuer l'expiation, chose infâme, c'était tuer le repentir. »
Ces considérations développées éloquemment par Robespierre, qu'appuya Pétion, n'avaient besoin que d'être complétées : le lendemain, 3i mai, Duport parut à son tour à la tribune.
Avec non moins d'éloquence, et plus de profondeur encore,
ROBESPIERRE S'ANNONCE
il démontra que la peine de mort était loin d'avoir l'efficacité répressive qu'on lui attribuait : <r Qu'est-ce que la mort? ditil. La condition de l'existence. En immolant un coupable, que faites-vous? Vous hâtez pour lui l'heure d'un événement certain, vous assignez une époque au hasard de son dernier instant, voilà tout. Or, n'est-il pas déjà surprenant qu'une règle immuable de la nature soit devenue entre les mains des hommes une loi pénale ! Gomment ose-t-on leur apprendre qu'un peu de douleur est la seule différence matérielle entre une maladie et un crime? Les scélérats ne sont malheureusement que trop frappés de cette analogie; ils la consacrent dans leurs maximes; on la retrouve dans leurs propos habituels; ils disent tous que la mort n'est qu'un mauvais quart d'heure; ils se comparent au couvreur, au soldat, au matelot, à ces hommes dont la profession honorable et utile offre à la mort plus de prise et des chances plus multipliées; leur esprit s'habitue à ces calculs, leur âme se fait à ces idées, et, dès lors, les supplices perdent tout effet sur leur imagination Gomment ! vous n'avez que la mort à offrir au crime
et à la vertu, vous la montrez également au héros et à l'assassin ! — Oui, répondrez-vous peut-être, mais ici l'opprobre, là une gloire immortelle. — Ce n'est donc pas sur l'efficacité matérielle de la peine de mort que vous comptez? Et, en effet, pour le criminel, que l'infamie ne touche point, la mort n'est qu'un mauvais quart d'heure. »
A ceux qui invoquaient l'aveugle et brutale loi du talion. Duport demanda s'ils étaient prêts à punir par le talion le faux, le vol, l'effraction, l'incendie? Il ajouta que la peine de mort avait sa source dans l'esclavage. Un prêtre alors s'étanl écrié : « Et Gain? — Dieu, reprit l'orateur, n'a pas dit : Que Gain soit tué, il a dit ■ Que Caïn soit errant. » Il prononça aussi ces belles paroles : « Croyez-vous que c'est pour sauver un assassin que je parle? Non; c'est pour apprendre aux hommes, par mon exemple, à respecter la vie des hommes. »
Tant d'éloquence, de philosophie et de raison ne purent l'emporter. Dans la presse, un écrivain s'était fait remarquer par l'appui qu'il prêta aux idées de Duport et de Robespierre, et cet écrivain fut l'auteur des Lettres b t patriotiques. Jamais sentiments plus élevés, à part une injure gratuitement adressée au peuple, n'avaient revêtu des formes plus grossières et en même temps plus vives: ■■ Je ne veux plus qu'on tue. En pendant un homme qui a commis un grand crime, on en commet un plus grand que lui ; car c'est toujours de sang- froid que Chariot danse sur les épaules du vaurien qu'il expédie. — La loi qui tue prêche le meurtre. — Le législateur, en ayant horreur de verser le sang de l'homme, donnerait une aversion si profonde pour le meurtre, que la multitude, toujours sanguinaire, toujours disposée à lanterner à tort et à travers, se dirait : Mais c'est donc bien abominable que de détruire l'œuvre d'un Dieu!... La loi ne l'ose pas.
— Qui t'a donné, Jeanf e, le droit de massacrer un homme?
Dieu? — On court à un supplice en foule: les coquins eu sont-ils moins coquins? Ils volent tandis qu'on pend. Voulezvous moins de coupables? changez vos mœurs. »
L'auteur des Lettres b t patriotiques avait raison de
protester contre le bourreau ; mais il avait tort d'appeler à ce ' sujet la multitude sanguinaire; car, dans ce moment-là même, cette multitude prétendue sanguinaire prenait au succès de la motion débattue l'intérêt le plus vif et le plus touchant Le marquis de Ferrières raconte que le jour où l'on agitait la question, Cazalès étant sorti de la salle, aperçut sur la terrasse des Feuillants un groupe nombreux, qui tenait aussi ses séances. Il s'approche, écoute ce qui se dit. La no-
blesse du caractère de Gazalès ne faisait doute pour personne, et le peuple l'aimait, tout aristocrate qu'il était : un des orateurs du groupe le reconnaît, et lui frappant sur l'épaule d'un air de bienveillance : « Ah ça, on vient de faire une bonne motion pour nous, tu es un brave homme, ne va pas parler contre! »
Le 3 juin, le décret suivant fut rendu: « Les peines prononcées contre les accusés trouvés coupables par le jury, sont : la peine de mort, la chaîne, la réclusion dans la maison de force, la gêne, la détention, la déportation, la dégradation civique, le carcan. La peine de. mort consistera dans la simple privation de la vie, sans qu'il puisse jamais être exécuté aucune torture envers les condamnés. La marque est abolie. Tout condamné à mort aura la tête tranchée. »
Cette fois, Marat ne marchanda point son approbation à l'Assemblée. « Elle a décrété avec raison, écrivit-il en termes d'un vague terrible, que la peine de mort serait réservée poulies grands crimes, question sur laquelle nos fidèles Pétion et Robespierre avaient établi un sentiment qui fait honneur à leur sensibilité, mais sujet à des inconvénients trop graves pour être adopté ! ! »
Était arrivé à Paris, sur ces entrefaites, un abbé qu'avait rendu fameux son Histoire politique et philosophique des deux Indes: l'abbé Raynal. Les nobles, les évêques et Malouet l'entourèrent aussitôt, s'emparèrent de lui. Convaincus que ce serait un bon coup porté à la Révolution, que celui qui partirait de la main d'un tel homme, d'un vétéran du dixhuitième siècle, d'un ancien ami de Diderot, ils l'engagèrent à censurer bien haut la marche jusqu'alors suivie, et à adresser cette censure à l'Assemblée elle-même. Pour mieux l'y encourager, Delaporte, intendant de la liste civile, lui écrivit. que le roi lui accordait une gratification de vingt-quatre mille francs, comme dédommagement des pertes qu'il avait éprouvées par l'effet des poursuites dirigées contre lui. Raynal toucha la somme, en donna quittance, et prépara son acte d'accusation. C'était un vrai libelle, un résumé déclamatoire et emphatique de toutes les attaques dirigées contre l'ordre nouveau par les pamphlets et les journaux qui appartenaient au régime abattu. L'adresse de l'abbé Raynal fut communiquée à l'Assemblée, dans la séance du 31 mai, par Bureau de Pusy, qui présidait alors, et à qui elle avait été remise en main propre. La lecture se fit au milieu d'un silence méprisant. Puis, Robespierre se leva, félicita l'Assemblée du calme qu'elle avait gardé, lui recommanda l'indulgence en quelques paroles pleines d'une compassion dédaigneuse, et fit passer à l'ordre du jour.
Rien n'était plus propre à marquer l'influence croissante de Robespierre : il en était venu non-seulement à pouvoir entraîner quelquefois l'Assemblée, mais à se croire le droit de parler en son nom !
Quelques jours après, c'était encore lui qui venait porter à la tribune des représentants les vœux impérieux du Club des Jacobins pour le licenciement des officiers de l'armée. Par leur naissance, leur éducation, leurs habitudes, leurs relations de société et de famille, ces officiers appartenaient tous au souvenir et au regret du passé. En leur abandonnant le soin de la défendre, la Révolution courait le risque de se livrer à ses ennemis. Quel parti prendre? Faire signer aux officiers un engagement d'honneur qui garantît leur fidélité à la Constitution, et retrancher les trois quarts de leurs appointements à ceux qui refuseraient le serment exigé, voilà ce qu'on proposait. Robespierre combattit cette mesure comme insuffisante et dérisoire; il ne concevait pas qu'au lieu de licencier purement et simplement les officiers de l'ancien ré-
girae, puisqu'on jugeait dangereux de leur laisser clans la main l'épée de la Révolution, on s'en fiât, pour obtenir d'eux une garantie devenue indispensable, aux inspirations du point d'honneur : « De quel honneur, s'écria-t-il rudement, vienton nous parler? Quel est cet honneur au-dessus de la vertu et de l'amour de son pays? Je me fais gloire de ne le pas connaître. » Cazalès, transporté d'indignation, prit la parole, et les mots diatribes calomnieuses, lâches calomnies, tombèrent à Ilots pressés de ses lèvres. * J'ai écouté le préopinant, ajouta-t-il d'une voix qui luttait contre les interruptions et les cris « à l'Abbaye! » parce que je suis, je le déclare, le partisan de la liberté la plus illimitée; mais il est au-dessus de tout pouvoir humain de m'empêcher de traiter ces diatribes avec tout le mépris qu'elles méritent. » Il insista pour que le projet de licenciement fût rejeté à l'unanimité, annonçant que, lorsque l'armée apprendrait celte discussion,... « les inconvénients en pouvaient être terribles ! »
A cette menace inattendue, la gauche se troubla. Pétion, Buzot furent aperçus gardant le silence de l'embarras et immobiles. Antoine lui-même, qui, aux Jacobins, avait propose le plan de licenciement de l'armée, n'osait élever la voix. Seul, Robespierre, en cette occasion, parut supérieur à tout sentiment pusillanime. Debout parmi ses collègues assis, il promena longtemps ses regards à droite et à gauche, comme pour fixer dans sa mémoire les visages et les mouvements de ceux qui trembleraient de voter sous le poids de ce doute : Que dira l'armée? Ce fut donc le projet du Comité qui l'emporta, et tout se borna à un décret qui prescrivait aux officiers de terre et de mer la déclaration, signée, de leur obéissance à la Constitution.
Pendant ce temps, Robespierre était élu accusateur public, et Duport, nommé président du même tribunal, refusait un honneur qu'il lui aurait fallu partager avec un homme qu'il n'aimait pas. Voici comment Camille Desmoulins jugea ce refus, que Brissot blâma, de son côté, fort sévèrement, quoique avec plus de gravité : « Croit-on que Duport ait refusé par dépit de voir la ganse d'or au chapeau de Robespierre ?. . . Est-ce bien là ce Duport qui disait à Mirabeau, à la séance du 28 février aux Jacobins : « Sois honnête homme, et je « cours t'embrasser? >> Méprisai île hypocrite! tu repousses de ton tribunal Robespierre, la probité même, et n'ayant pu réussir à l'écarter, tu désertes le poste où te plaçait la confiance ou, plutôt, l'erreur de tes concitoyens!... Tu sais quel intervalle immense l'opinion publique met entre son patriotisme et le tien.... Tu as été cent fois témoin des applaudissements unanimes qu'excitaient parmi les Jacobins ses discours et sa seule présence. »
A la place de Duport, les électeurs mirent Pétion, et c'était en quelque sorte nommer une seconde fois Robespierre.
Ainsi s'élevait sur les débris des renommées révolutionnaires de la veille une renommée que, bientôt, l'anathème et la calomnie devaient porter jusqu'aux extrémités de la terre. C'est que, je le répète, Robespierre venait représenter une idée qui cherchait et voulait avoir son rang dans la Révolution: L'ÉGALITÉ POLITIQUE DE TOUS.
Je dis politique, parce qu'en effet ni lui ni personne n'allaient encore au delà. Qu'on prenne un à un ses discours , qu'on lise le Patriote français de Brissot, les Annales patriotiques de Carra, les Révolutions de Camille Desmoulins, Y Ami du Peuple de Marat, on y trouvera, impétueusement agitées, les questions d'un caractère politique, telles que l'organisation de la garde nationale, le droit de pétition, le droit d'affiche, le licenciement des officiers; mais de la condition misérable des salariés, mais de la concurrence et de ses victimes,
mais de la vie précaire à laquelle l'anarchie industrielle condamne l'ouvrier, mais des moyens économiques d'écarter ce spectre horrible qui dans une société mal réglée côtoie sans cesse le travail et s'appelle la faim,... pas un mot. Marat dénonce les enrichis, mais ce n'est point sauver les pauvres: la haine ne tient pas lieu de science. Et cependant des procèsverbaux de la Commune il résulte que déjà le socialisme moderne s'annonçait, dans les profondeurs de l'atelier, par des protestations ardentes. Les ouvriers du pont Louis XVI demandaient avec véhémence qu'on portât de trente à trente-six sous le prix de leurs journées; les garçons charpentiers se coalisaient pour obtenir une augmentation de salaire ; les grèves, cette révolte par l'inaction, cette guerre des bras croisés, s'organisaient çà et là ou s'essayaient; de toutes parts enfin arrivaient à l'Hôtel de Ville, sourdes encore, mais aussi menaçantes que le bruit lointain de la mer animée par l'orage, les réclamations et les plaintes des travailleurs en détresse. Or, que répondait l'Hôtel de Ville? D'accord avec les rédacteurs des Révolutions de Paris, hardis républicains pourtant, il répondait que le prix du travail doit être fixé de gré à gré entre ceux qu'on emploie et ceux cjui emploient ; que les travailleurs n'ont pas le droit d'opposer, leur union au despotisme des choses, même quand ce despotisme les écrase; que c'est là la liberté ! Comme si le malheureux qui doit se décider sur l'heure ou mourir, est libre de débattre les conditions ! Comme si on contracte librement avec le poignard dont on sent la pointe sur sa gorge! Comme si, à ce compte, la liberté de coalition ne valait pas, elle aussi, qu'on la respectât! Et pourquoi donc maudire Shylock, lorsque, un contrat dans une main, et son couteau dans l'autre, il court tailler dans la poitrine de son débiteur Antonio la livre de chair convenue? 0 liberté! liberté! idole des cœurs fiers, que de tyrannies se sont exercées en ton nom ! Mais cette grande cause du travail asservi n'était pas encore à plaider: aujourd'hui même, en notre dix-neuvième siècle, au moment où je trace ces lignes, c'est à peine si elle est à l'ordre du jour de la pensée humaine. Qu'on ne s'étonne donc pas si Robespierre se tut, quand la voix des salariés ne faisait que proférer encore des sons inarticulés. Dans la Révolution, Robespierre ne fut jamais que l'homme de l'heure présente ; mais cela, du moins, il le fut toujours.