CHAPITRE II
ependant, la France révolutionnaire allait se répandant au dehors de plus en plus. Car, c'est le privilège historique de ce grand et infortuné peuple de France d'attirer à lui les autres peuples, soit qu'il les éblouisse ou les épouvante. Oui, dans le temps même où l'émigration des nobles faisait scandale, et où le livre de Burke, partout répandu, adjurait ' le monde de haïr la Révolution, de haïr la France, on voyait s'étendre invinciblement, rapidement, et bien au delà des frontières du royaume, le pouvoir fascinateur de Paris. A la foire de Francfort, on vendait avec une sorte de ferveur des mouchoirs où figuraient imprimés les principes nouveaux; du haut de leurs montagnes, les Savoisiens jetaient un œil d'envie sur nos plaines du Dauphiné ; depuis Saint-Gingolf jusqu'au pied du Saint Bernard, on avait arboré la cocarde fran-
cuise, celle des trois couleurs, et, selon le mot de Camille Desmoulins, « les Suisses commençaient à rêver profondément sur l'aristocratie de l'avoyer de Berne, de leurs baillis, de leurs fiscaux. » A Constantinople, un Français et un der-
viche ayant été arrêtés pour avoir expliqué, en pleine rue, à un groupe de Turcs rassemblés, la déclaration des droits de l'homme, le peuple se souleva, délivra les prisonniers et les conduisit dans une maison sur laquelle il fit écrire : Malhw
MARQUIS DE FERRIERES
à qui violera cet asile que le peuple donne à deux amis du genre humain.
Un illustre écrivain moderne, M. Michelet, a senti vivement et exprimé d'une manière originale cette forte attraction qu'exerçait alors notre pays :
« Au fond des mers du Nord, il y avait une bizarre et puissante créature, un homme? non, un système, une scolaatique vivante, hérissée, dure, taillée à pointes de diamants dans le granit de la Baltique. Toute religion, toute philosophie avait touché là, s'était brisée là. Et lui, immuable.
Nulle prise au monde extérieur. On l'appelait Emmanuel Kant, lui, il s'appelait le Critique. Soixante ans durant, cet être tout abstrait), sans rapport humain, sortait juste à la même heure, et, sans parler à personne, accomplissait pendant un nombre donné de minutes, précisément le même tour, comme on voit aux vieilles horloges des villes l'homme de fer sortir, battre l'heure, et puis rentrer. Chose étrange ! les habitants de Kœnigsberg virent (ce fut pour eux un signe des plus grands événements) cette planète se déranger, quitter sa route séculaire. On le suivit, on le vit marcher vers l'ouest , vers la route par laquelle venait le courrier de France.... »
Et ce n'étaient pas seulement des penseurs , des philosophes qui cédaient à cette influence véritablement magné tique : le regard tourné vers nous, les bras étendus, les mains jointes, des peuples entiers demandaient à être reçus dans la glorieuse famille française.
Ainsi avait fait, on l'a vu, le peuple avignonnais. Il est vrai qu'Avignon avait souffert cruellement de la domination des papes, pendant tout le temps ([n'avait duré leur résidence dans cette ville devenue enfin leur propriété, par la vente ipie leur en fit une reine impudique. N'était-il pas là, toujours là, se hérissant sur son rocher, du côté du Rhône, ce'l édifice bâti pour être un palais, bâti pour être une prison, et qui cachait dans ses lianes monstrueux, à quelques pas des salles où avaient été torturées tant de victimes , les réduits impurs où s'était vautrée la luxure de leurs bourreaux? Pourtant, il faut le reconnaître : à l'époque de la Révolution française, tout cela était déjà bien loin dans le passé; à Avignon comme ailleurs, le fanatisme religieux avait eu à compter avec la philosophie, et depuis que les papes étaient revenus s'installer définitivement à Rome, leur gouvernement . qui ne pesait plus d'aplomb sur les Avignonnais, ne présentait rien que de très-tolérahle. Pourquoi donc avaient-ils voulu, dès la fin de 1789, être Français, et l'avaient-ils voulu avec un emportement passionné? 0 prestige du droit victorieux! 0 puissance à jamais sainte de la justice sur les hommes, à certaines heures solennelles! Et ce fut bien autre chose, lorsque, en 1790, appelés à Paris par l'immortel spectacle de la Fédération, les députés avignonnais purent raconter, au retour, les merveilles dont ils avaient été témoins! A partir de ce moment, le pacte sacré de l'union de ce peuple avec la France fut scellé irrévocablement au fond de tous les cœurs; que dis-je? un jour, sur la roche de Dons, un cri fut entendu, un cri monta vers le ciel, poussé par des milliers de voix, et ce cri était : Plutôt mourir que de ne pas vivre Français!
Dans le Corntat Yenaissin, même désir d'échapper au joug de Rome, même entraînement vers la France. Mais ici entre le parti des patriotes et celui des papistes la division était beaucoup plus tranchée, d'une paît; et d'autre part, Carpentras, la ville principale du Corntat Venaissin , ressentait à l'égard d'Avignon une jalousie qui la précipitait dans des voies contraires à celles où marebait sa rivale. Cette jalon te funeste, les prêtres ne connurent que trop bien l'art de l'enflammer. Les Avignonnais ayant émis l'idée de se réunir aux Comtadins, et proposant, à cet effet, une convocation, par députés, de toutes les villes, de tous les bourgs et villages du Corntat, le parti du pape s'empara de cette circonstance pour éveiller, sur la perte imminente de leur souveraineté locale, les inquiétudes des Carpentrassiens. Avignon dévoilait donc enfin ses secrètes pensées! Comment en douter désormais? Si cette ville ambitieuse voulait devenir française, c'était pour régner sur Carpentras, c'était pour être le chef-
lieu d'un des départements de la France ! Singuliers patriotes (pie ceux des enfants du Corntat dont tout le patriotisme consistait à cesser d'être Comtadins pour se faire Avignonnais ! 0e fut par ces discours artificieux, ce fut en soufflant sur cette passion de l'envie, toujours plus violente quand elle est resserrée dans un petit cercle, que les prêtres parvinrent à dominer dans Carpentras. Ils y formèrent, en opposition à l'Assemblée électorale d'Avignon, une Assemblée représentative, qui, ayant à ses ordres une petite armée de gardes nationaux, commença contre les patriotes, partisans de la France, un système de persécution acharnée. D'affreux excès furent commis, h' Assemblée représentative assassina, par ses sicaires, le colonel de la garde nationale de Thor, vieillard de soixante-dix ans ; elle mit garnison à Cavaillon pour en assujettir les habitants, et força plus de cinq cents patriotes , que menaçaient ses fureurs , à chercher refuge dans : Avignon.
Excités par les proscrits, les Avignonnais improvisent une armée. Patrix , un des leurs , marche sur Cavaillon et s'en empare. Mais la cruauté appelle la cruauté : les vainqueurs . en ensanglantant leurs succès par la vengeance , après le combat, les déshonorèrent. Bientôt ce ne fut, dans tout le Corntat, qu'une, effroyable série de dévastations. C'était la guerre, la guerre civile avec son cortège accoutumé d'horleurs et de représailles. A Y Assemblée représentative, dispersée par la terreur, une seconde Assemblée, celle de Sainte- Cécile, n'avait point tardé à succéder : 4000 Avignonnais, renforcés d'une troupe de déserteurs français qu'avaient fournis les régiments de Soissonnais et de Penthièvre, vinrent camper devant Carpentras; et le siège commençait, lorsqu'un orage dont il n'y avait pas encore eu d'exemple, tant il fut terrible et sinistre, fondit sur les assaillants, les remplit d'une épouvante superstitieuse, les mit en fuite.
A Paris, est-il besoin de le dire? c'était pour les Avignonnais que tenaient tous les révolutionnaires. L'Assemblée nationale n'ayant pas encore osé accepter l'offre que le peuple d'Avignon avait faite de son indépendance reconquise, après la fuite du vice-légat, Brissot, Marat, Camille Desmoulins. Carra, Fréron, ne cessaient de poursuivre de leurs clameurs ce sénat trop timide. Ils le rendaient responsable des calamités d'une guerre à laquelle ils assuraient que son intervention seule pouvait couper court ; ils donnaient à ceux de Carpentras le nom de rebelles, et maudissaient dans leur résistance l'ascendant de l'abbé Maury, né à Valréas. Les sociétés populaires, de leur côté, avaient épousé avec tant de feu la cause des Avignonnais, que, sur le programme du Club des Jacobins, parmi leurs articles de foi politique, la réunion d'Avignon à la France figurait presque en première ligne.
Dans ces entrefaites, un double assassinat ramena les Avi- ^ gnonnais devant Carpentras. Un membre de leur assemblée électorale, nommé Lavilasse, s'étant rendu à Vaisson, où il avait une maison de campagne, eut la folie de s'y donner des gardes, de s'y montrer en public, le front couronné de lauriers, et la folie, plus grande encore, de détourner les eaux des moulins à blé du village de Séguret, lequel s'était rangé sous les bannières de Carpentras. Ce fut son arrêt de mort. On l'égorgea pendant la nuit, on égorgea son ami d'Anselme, et un Te Daim fut chanté sur leurs cadavres mis en lambeaux.
A cette nouvelle il n'y eut qu'un cri dans Avignon : Vengeance ! Une nouvelle armée, forte cette fois de 8000 hommes, entre en campagne. Elle a pris le nom d'armée de Vaucluse , et Patrix la commande. Telle était son ardeur
qu'elle franchit, presque sans s'arrêter, entre deux feux trèsvifs, uu étroit défilé jugé impraticable et que gardait, à la tète des Carpentrassiens , ce même Albert de Rioms , chef d'abord, puis déserteur de l'escadre de Brest.
Arrives devant la petite ville de Sarrians, les Avignonnais s'y engagèrent sans défiance, sur la foi d'un message pacifique, reçurent quelques coups de fusil tirés des fenêtres, et se croyant victimes de la plus noire perfidie, s'abandonnèrent à des barbaries auxquelles leur propre chef ne put échapper. Patrix, soupçonné de trahison, fut tué sur place et sa tète envoyée à Avignon, où on la promena au bout d'une pique. Il lui fallait un successeur : ce fut Jourdan qu'on .choisit , non pas le Jourdan coupe-tète , mais un muletier tout aussi féroce que celui dont il portait le nom, devenu si horriblement célèbre. Le premier acte du nouveau général fut de trancher avec son sabre les doigts sanglants de Patrix , de les mettre successivement dans sa bouche en guise de pipe, et de se promener ainsi aux yeux de son armée.
Cependant, ceux de Carpentras préparaient tout pour une défense vigoureuse. Chacun apportait, pour fondre des canons, les ustensiles en cuivre ou en bronze qu'il possédait. Les habitants de Montventoux , de Lubéron furent appelés au secours, et l'on vit sortir de Brantes, on vit descendre du haut de ces montagnes, séjour d'éternels frimas, des hommes terribles. Le Directoire de la Drôme, instamment invoqué, fournit aussi des auxdiaires. Une seconde fois, Carpentras fut assiégé par les Avignonnais.
La ville soutint le premier choc avec tant de vaillance que les assiégeants s'en éloignèrent d'abord et se mirent à la canonner à lioulets rouges. Alors, pour attirer leurs ennemis plus à portée, les assiégés imaginèrent de poser sur les toits les plus élevés des vases remplis de goudron. Ils y mettent le feu et poussent des cris qui imitaient ceux du désespoir. (Croyant que leurs boulets ont incendié la ville, les Avignonnais s'approchent sans précaution. Deux batteries à mitraille sont tout à coup démasquées , et un carnage horrible commence. On assure que la cavalerie avignonnaise , chargée d'enlever les morts et les blessés, dont le nombre était considérable, eut recours à ce moyen qui fait frissonner : chaque cheval traînait une corde attachée à la croupière par un bout, et armée, à l'autre bout, d'un crochet de fer; les cadavres, les blessés gémissants cl aient accrochés pêle-mêle, et les cavaliers les traînaient derrière eux au galop!
Du reste, cette guerre avait été signalée par des atrocités sans exemples et imputables à l'un comme à l'autre parti. A Caromb, neuf soldats de l'armée vuuclusicnne furent fusillés et couchés dans des fosses qu'on leur avait fait creuser de leurs propres mains; à Sarrians, un soldat de la même armée fut enterré vif; lors du saccagement de Cavaillon, un Carpentrassien ayant été assassiné, ses ennemis burent son
sang ! .
Telle était la situation du Comtat au mois de mai 1791. .Mais, Avignonnais ou Gomtadins, les patriotes n'avaienl pas attendu jusque-là pour conjurer l'Assemblée nationale d'iniervenir. Cette cause, importante à plus d'un titre, la réunion ■ l'Avignon et du Comtat à la France , Robespierre l'avait plaidée, du haut de la tribune, dès le mois de novembre de l'année précédente, et, quoique ses efforts eussent éie infructueux, les officiers municipaux d'Avignon, Richard, Mainvielle, Aymé, Niel, Duprat, s'étaient empressés de lui écrire une lettre où leur reconnaissance s'exhalait en termes passionnés. On vient de voir à quelles horreurs les hésitations de l'Assemblée avaient, depuis, ouvert carrière. Pour peu qu'elle tardât encore, il était à craindre que la ville de
Carpentras, emportée à la suite de quelque assaut furieux, ne vint combler la mesure de tant de maux. Menou fut chargé d'éclaircir la question, et il s'acquitta de cette tâche avec un remarquable mélange d'érudition, dit précision et de clarté.
Il s'agissait d'abord de savoir jusqu'à quel point la possession des papes était légitime.
Or, en ce qui touchait l'Etat d'Avignon, devenu la résidence des papes depuis que, sous le. pontificat de Clément V, le Saint-Siège y avait été transféré, nul doute qu'en 1348 Jeanne, reine de Naples, comtesse de Provence, n'eût vendu cet Etat à la cour de Rome , moyennant la somme de 80 000 florins d'or. Mais cette vente était nulle pour plusieurs raisons ; elle était nulle parce que Jeanne n'avait hérité du comté de Provence qu'à la charge expresse d inaliénabilité ; parce (pi' elle- même avait juré solennellement, en présence d'un grand nombre de Provençaux rassemblés à Aix, de tenir ses domaines pour inaliénables ; parce qu'elle était mineure lors de la vente, parce qu'elle signa cette vente aussitôt après regorgement d'André, son premier mari, qu'on l'accusait d'avoir assassiné, et après son mariage avec Louis de Tarente, désigné comme le complice du meurtre; parce qu'enfin le pape ayant été appelé à juger Jeanne, tout conduit à supposer que la vente, faite à un prix très -modique et dont le payement resta douteux, fut le prix immoral de l'absolution dont Rome couvrit un crime avéré.
Quant au Comtat Venaissin, l'histoire de son aliénation n'était pas moins scandaleuse. Raymond VII, comte de Toulouse, devient suspect d'hérésie au pape Honorius III, qui ambitionne ses dépouilles; il est excommunié. Louis VIII, roi des Français , sollicité par Rome, se met à la tète d'une croisade. Accablé, le malheureux Raymond est réduit à céder à l'avide pontife toutes ses terres au delà du Rhône, moyennant.quoi on daigne l'admettre à faire amende honorable en chemise ! Cette spoliation était si honteuse, que (irégoire IX n'osa pas garder le Comtat comme propriété. Il prétendit ne s'être fait céder le Marquisat de Provence que provisoirement, pour y extirper l'hérésie, dans l'intérêt du salut éternel de Raymond VIL Les domaines usurpés furent donc remis en dépôt à saint Louis, puis restitués au comte . Mais Rome n'entendait pas lâcher ainsi sa proie, et en 1274, disposant du Comtat comme s'il en avait été le maître, Philippe le Hardi le donnait à Grégoire X.
Ces faits dont nous ne présentons ici que le sommaire, Menou les développa et les prouva historiquement dans un l'apport qu'il lut le 30 avril à l'Assemblée. Il insista aussi 'ic ce que, par suite de mariages et de testaments princiers, Avignon et le Comtat devaient, en vertu du droit d'hérédité, appartenir à la France. Et de fait, les rois de France, Charles VIII, François I, François II, Charles IX, n'avaienl. cessé de réclamer les deux pays et de faire, en ce qui les concernait, des actes conservatoires-; plus que cela, Louis XIV avail enjoint au parlement d'Aix de demander au vice-légal les titres du Saint-Siège pour les examiner, et le vice-légaj n'ayant point comparu, le parlement d'Aix axait prononcé la réunion.... Mais la question, après tout, n'était pas là, elle était plus haut; et, dans son journal, Brissot reprocha au rapporteur de s'être livré à une dépense d'érudition bien inutile Pour changer un gouvernement qui leur pèse, les peuples ont-ils besoin du consentement de leurs administrateurs? Les Avignonnais et les Comtadins avaient-ils droit sur eux-mêmes? Les peuples etaienl ils un bétail immonde qu'il est laicible au premier venu qui s'en empan de vendre au
plus offrant, et à perpétuité? Il n'y avait pas, selon Biïssot, d'autre point à considérer. Or, à cet égard, on le devine, les conclusions de Menou ne différaient point des siennes.
Ici, cependant, s'élevait une objection spécieuse : telle ou telle province de France pourrait donc, si bon lui semblait, se détacher du royaume? « Non, répondait Menou, car, telle ou telle province des Français ne forme pas aujourd'hui un peuple indépendant. Sans doute, avant la Révolution, avant le pacte constitutionnel qui vient de réunir toutes les parties de la France, chacune de ces parties aurait pu se séparer; elle en avait le droit, n'ayant avec les autres aucun pacte social consenti par elle et par tous. Mais, aujourd'hui, les 24 millions de Français, à l'exception de quelques ennemis du bien public, sont liés entre eux par un pacte social qui oblige chacun envers tous et tous envers chacun, et nul ne saurait rompre ce pacte que par la volonté des autres coassociés, sans quoi la société pourrait se dissoudre à chaque instant. »
Ce problème une fois résolu, — et il était d'un intérêt immense comme tous ceux que souleva la Révolution française, — il n'y avait plus qu'à savoir si les Avignonnais et les Comtadins voulaient bien réellement la réunion, et si la France gagnerait à y consentir.
Menou prouva sans réplique que la réunion avait été demandée et l'était encore par la grande majorité des Avignonnais, non-seulement d'une manière formelle, mais pour ainsi dire à mains jointes. Il établit que, quant au Comtat, d'après un calcul pris dans les propres déclarations' de l'assemblée de Sainte-Cécile, le nombre des habitants qui s'étaient prononcés pour la réunion ne montait pas à moins de 104 000 sur une population de 152 000. Encore les 48 000 autres ne s'étaient ils point prononcés contre : ils n'avaient pas pris de délibération, voilà tout.
La France pouvait-elle et devait-elle repousser l'offre de deux beaux pays qui, situés entre le Rhône, les départements de la Drôme, des Basses-Alpes et des Bouches-du-Rhône, représentaient un sol fertile, une surface de 45 lieues carrées, de puissants moyens de défense contre une agression, et se trouvaient être une glorieuse conquête, non de la force, mais de l'esprit nouveau?
Quelque simple que la question nous paraisse aujourd'hui et parût alors aux vrais partisans de la Révolution, l'Assemblée nationale mit un temps énorme à se décider. Les conclusions du rapport de Menou furent vivement combattues, et par des adversaires nombreux. Ils objectaient : Liancourt, qu'il était impossible de bien constater le vœu de la majorité dans des contrées que déchirait la guerre civile ; Jessé, que la France était déjà bien assez troublée par les querelles religieuses; l'abbé Maury, qu'il n'y aurait à dépouiller le pape, ni générosité, ni justice; Glermont- Tonnerre, que Patrix avait été fusillé lorsqu'il méritait des autels ; Malouet, qu'en acceptant Avignon, la France alarmerait toute l'Europe.
Robespierre, Goupil, Pétion eurent beau développer, à l'appui du rapport, les considérations les plus frappantes, l'Assemblée, toujours indécise , adopta, dans la séance du 5 mai, cette rédaction ambiguë : Avignon et le Comtat ne font point partie intégrante de la France Mais le lendemain, les mots l'Assemblée décrète, portés au procès-verbal, y furent remplacés par ceux-ci : l'Assemblée déclare, afin qu'il restât bien démontré que, par son vote de la veille, l'Assemblée avait entendu seulement constater le fait, en réservant le droit.
Pendant ce temps, la guerre continuait dans le Comtat, guerre d'extc'annation où 1er; villes jalouses luttaient contre
les villes, les villages contre les villages, les catholiques contre les protestants, et des guerriers sauvages contre des bandes de fanatiques poussés en avant par des prêtres. De leur côté, les officiers municipaux d'Avignon redoublaient d'instances auprès de l'Assemblée, lui envoyaient messages sur messages. Le 24 mai, ils lui écrivirent : « Nous brûlons d'entrer dans la grande famille dont nous avons été trop longtemps séparés. Notre volonté est de vivre Français, ou de mourir. >•
L'Assemblée résista cette fois encore, mais elle ne pouvait, sans barbarie, rester sourde à ces supplications touchantes ; trois médiateurs, nommés par elle, — c'étaient l'abbé Mulot, Lescène et Verninac, — partirent en toute hâte. Arrivés à Orange, ils y convoquèrent les représentants des partis adverses ; et, grâce à une négociation habilement conduite, la paix fut enfin signée le 9 juin. Elle était placée sous la garantie du nom de la France.
En conséquence, le siège de Carpentras fut levé, et l'armée vauclusicnne, campée à Monteux, reçut ordre de reprendre la route d'Avignon. C'était pour ces malheureuses contrées un bonheur presque inattendu. Quand les médiateurs français parcoururent le pays, ils virent se presser sur leurs pas des milliers de pauvres paysans qui, pleins d'une émotion reconnaissante et le visage baigné de larmes, montraient leurs moissons que la flamme ne menaçait plus. On offrail aux pacificateurs des couronnes formées de fruits. Les Carpentrassiens leur remirent, comme le plus noble don qui pût leur être fait, des prisonniers de guerre à rendre libres.
Mais, dans l'intervalle, l'ambition, l'envie, le désir d'occuper la scène et de la remplir, des accusations réciproques, bientôt suivies d'un violent échange de calomnies, avaient jeté entre les officiers municipaux d'Avignon et les chefs du camp de Monteux les germes d'une haine inextinguible. Maudite et menacée par la faction militaire, la faction municipale s'était élevée avec une indignation malheureusement trop justifiée, contre les excès que les soldats de l'armée vauclusicnne avaient associés à leur bravoure; elle leur avait donné le nom de brigands, et avait décrété de prise de corps huit de leurs chefs. Les farouches guerriers de Monteux n'étaient pas hommes à se laisser intimider : rappelés à Avignon, ils firent retentir d'un long cri de vengeance tous les échos de la route. Pour mieux braver leurs ennemis , se parant de leurs injures, ils avaient décoré les chevaux et s'étaient ornés eux-mêmes d'un insultant papier sur lequel on Usait cette inscription incroyable : Brave brigand de l'armée de Vaucluse. Ce fut tambour battant, mèche allumée, et leurs chefs décrétés marchant à leur tête d'un pas orgueilleux, qu'ils rentrèrent dans la ville. Elle dut se partager entre les deux factions rivales, et un mois s'était à peine écoulé, que tout n'y était plus que confusion, gémissements, clameurs forcenées. Les officiers municipaux jetés dans les fers ou mis en fuite; Jourdan et les siens régnant par la terreur du sabre; l'ancienne assemblée électorale réduite à errer de ville en ville, et au centre du désordre, les médiateurs français frappés d'impuissance, il ne fallut pas moins que cette série de désastres pour amener l'Assemblée nationale à prendre un parti décisif. Cette réunion, si vivement sollicitée et si ardemment attendue, fut enfin décrétée.
Mais elle venait trop ta-rd pour couper court à une rage non encore assouvie. Lescuyer, un des chefs de la faction militaire, fut égorgé dans l'église des Cordeliers d'Avignon par ceux de la faction rivale, pour avoir fait enlever du mont-de-p;/té une malle pleine d'argenterie et vendu des
cloches. « La Vierge, disait une affiche placardée ce jour-là sur tous les murs de la ville, la Vierge avait été si indignée que sa statue en avait pleuré de colère. » Le parti de Jourdan répondit à un meurtre par un entassement de meurtres. Avignon, où vivait toujours le souvenir si doux des amours de Pétrarque et de Laure, Avignon eut, avant Paris, ses 2 et 3 septembre. Les prisons se changèrent en tombeaux , et la Glacière, où l'on précipitait les corps des victimes, donna son nom à des massacres.
Quelque chose manquerait au tableau des surprenants effets que produisit au loin le pouvoir moral exercé par la Révolution française, si nous ne disions pas comment, tandis qu'elle attirait d'un côté des populations entières et gagnait des royaumes par la seule force de la sympathie, de l'autre elle allait conquérant les âmes les plus nobles et les plus grands esprits, ou faisait tomber dans un noir délire les intelligences d'élite qu'elle irritait.
Nous avons raconté la célèbre dispute qui, au commence-
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