‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 3)Chapitre 68 sur 106 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

LE ROI PRISONNIER

ous avons laissé la berline roulant sur la route de Chàlons.

A peu de distance de Paris, les fugitifs aperçurent un homme à cheval qui semblail 3*& toujours suivre la voiture ; ils s'en inquiétèrent : mais ce nuage qui leur passa sur le cœur fut bien vite dissipé. « François, disait la reine au comte de Valory, il me semble que cela va bien. » Ils fuyaient donc pleins de confiance. Le printemps les encourageait à l'espoir; l'air était embaumé , la campagne resplendissante , et puis ils se sentaient libres ! Tenté par la beauté du paysage , Louis XVI voulut gravir à pied une montagne.... Mais à Étoges, d avait déjà fallu s'arrêter pour réparer la voiture; et les retards s'ajoutaient aux retards; et, à Pont-de Somme- Vesle, l'âme remplie de trouble, le regard ardemment attaché à l'horizon, Ghoiseul attendait !

Il était quatre ou cinq heures de l'après-midi, lorsque, le 21 juin, la berline entra dans Chàlons. Là, tandis qu'on changeait de chevaux, un homme crut reconnaître le roi. Sur lavis du maire, il se tut. La voiture passa.

Tout avait été calculé à la minute dans 1 ; dispositions prises par Bouille, et le passage de la famille royale à Pontde-Somme-Vesle avait été marqué pour trois heures après midi. Or, cette heure avait été de beaucoup dépassée, et Ghoiseul ne voyait paraître ni voiture ni courrier. Un hasard funeste fit que les paysans d'une terre appartenant à une dame d'Elbœuf ayant refusé le payement des droits non rachetables, on les avait menacés d'exécution militaire, ce qui avait causé une grande rumeur dans la contrée : quand les paysans virent arriver les hussards, ils crurent que c'était pour agir contre eux, et le tocsin sonna dans la campagne. La présence des troupes avait, d'ailleurs, alarmé la population. Elle s'amassait autour des hussards, grossissait à vue d'œil, murmurait. Ah! il s'agissait d'escorter un trésor! Le doute se montrait sur les visages. Les paysans disaient : « Les hussards sont bien fins, mais nous le sommes plus queux. » Et déconcertés à leur tour par l'attention ironiquequi les enveloppait, les cavaliers ne savaient plus que penser de tout ce mystère. Longtemps Ghoiseul et Goguelat consultèrent ensemble, dans l'agonie de l'anxiété. Que croire? Que résoudre? Venait-il d'être rompu le iil auquel était en ce moment suspendu le destin de toute une génération de rois? Fallait-il attendre, attendre encore? Ghoiseul avait envoyé le coiffeur de la reine, Léonard, qui l'accompagnait , apprendre à Bouille sa position et ses angoisses. Enfin, craignant qu'une attente plus longue ne déterminât un mouvement populaire, il leva le détachement; et informé par Goguelat que, la veille, le passage des hussards avait excité à Sainte Menehould une fermentation très-vive , il se décida à gagner Varennes par des chemins de traverse, abandonnant de la sorte, sans informations dIus amoles , les Doints intermédiaires , et ne laissant personne derrière lui qui pût expliquer son absence au roi.

Grande fut donc la surprise de Louis XVI à son arrivée. 11 promène autour de lui des regards inquiets, il cherche Ghoiseul, il cherche l'escorte promise.... Personne! Du reste, nulle rumeur sinistre. Au départ des cavaliers, les groupes

s'étaient dissipés. On relaye paisiblement , on roule vers Sainte-Menehould, et on arrive « en louant Dieu. » Dieu ne vous entendait pas, infortunés !

C'était l'heure où cessent les travaux du jour. Beaucoup de villageois avaient quitté les champs et regagné leurs demeures. Le soleil, étincelant au point le plus reculé du nord-ouest, allait rougir de ses derniers rayons le sommet des coteaux. Le moulin de Valmy apparaissait immobile. A Sainte-Menehould , formés en groupes dans les rues, attablés avec les soldats dans les cabarets, ou assis devant leurs maisons sur des sièges de pierre, les habitants s'entretenaient avec vivacité de l'arrivée inattendue des hussards, de celle des dragons qui leur avaient succédé, de ce trésor mystérieux qui devait passer, disait-on, du bouteselle qu'on avait, sonné dans la journée, de l'ordre donné ensuite de desseller. Vers midi, plusieurs s'étaient portés à l'hôtel de ville, disant que tout cela n'était pas naturel; qu'il fallait se défier de Bouille; que les bourgeois feraient bien de monter lu garde; que le département avait envoyé trois cents fusils neufs, et qu'il était urgent de les distribuer. L'agitation avait donc été grande, et elle durait encore.

A la dernière porte du village, vous eussiez vu, allant et venant, en robe de chambre, d'un pas brusque et violent, un homme dont le visage portait les traces d'une colère récente : c'était le maître de poste Drouet , un ancien dragon de Condé, jeune encore pourtant, et patriote. Cet homme avait eu , le matin même , une querelle avec l'hôtelier chez lequel Goguelat était descendu, à propos d'un cheval qu'on aurait dû lui demander à lui, et pour lequel on avait traité avec l'aubergiste. Cette circonstance, en soi très-futile, ayant contribué à aigrir les soupçons éveillés dans l'âme de Drouet, le disposait à se montrer, le cas échéant, inexorable. Non loin de là, le capitaine Dandoins se promenait sur la place, en compagnie de quelques dragons, affectant une contenance tranquille .

Le galop d'un cheval se fit entendre , et le comte de Valory, avec sa belle veste jaune de courrier , passa devant les villageois ébahis. Ils le furent bien davantage lorsque, cinq minutes après, ils aperçurent, chargée d'une montagne de boîtes et de cartons, l'énorme berline. Tout d'abord ils crurent que c'était le prince de Condé qui était rentré en France incognito. La voiture divisa le groupe des dragons. Eux, par un mouvement assez extraordinaire, puisqu'ils n'étaient pas dans le secret, ils portèrent aussitôt la main à la visière île leurs casques, tandis que la dame au chapeau rabattu les saluait à son tour avec cette grâce mêlée de dignité qu'on savait à la reine.

Par une de ces mille fatalités dont se composent toujours les grandes chutes, il advint qu'au moment même où la voiture s'arrêtait devant le maître de poste, Louis XVI mit imprudemment la tête à la portière. La ressemblance de cette physionomie avec l'effigie d'un assignat de 50 livres frappa Drouet. Il appelle un de ses camarades, et se penchant à son oreille : « Guillaume , voici le roi ! » Mais déjà la voiture partait. Soit ce motif, soit crainte des dragons, Drouet s'abstint d'éclater; il ordonne à Guillaume de seller deux chevaux, les meilleurs, pour se mettre à la poursuile des fugitifs, les devancer; court à l'hôtel de ville murmurer le terrible secret, rejoint Guillaume, et les voilà galopant sur la route de Clermont.

Ils laissaient derrière eux la tempête. Déjà ce qui n'avait élé d'abord qu'un chuchotement était devenu une clameur. Le tambour battait; les gardes nationaux demandaient de la poudre et des cartouches ; les villageois accouraient, armés

de fléaux ; des garçons d'auberge accouraient aimés de fourches. Dandoins, mandé à l'hôtel de ville, n'eut que le temps de glisser entre les mains du maréchal des logis La Gâche un portefeuille qui contenait d'importantes dépêches, et celui-ci s'élança hors de la ville, un pistolet dans chaque main et la bride entre les dents. Sorti de Sainte-Menehould, et arrivé sur la hauteur, il aperçut, loin devant lui, un homme à cheval qui allait très-vite. Il devina aussitôt dans quel dessein, et piqua des deux. Drouet courait après le roi pour le saisir, lui courut après Drouet pour le tuer.

Il faisait presque nuit. La voiture atteignit Clermont. « Roi, ne chevauche plus avant; retourne, car tu es trahi! » Ainsi avait autrefois parlé à Charles VI cette espèce de fantôme enveloppé d'un linceul qui lui apparut dans la forêt du Mans. Louis XVI venait d'avoir, lui aussi, son apparition; à lui aussi un inconnu venait de jeter en passant ces mots redoutables : « Vous êtes trahi ! » On relaya néanmoins à Clermont sans accident, et même nul ne prit garde à une imprudente démarche du comte de Damas, qui, s'approchant de la voiture, se mit à causer avec la famille royale ; il avait sur la tête son bonnet de police , et se surprenait à tout instant à vouloir l'ôter. Autre faute, et celle-ci se trouva être plus fatale : au moment du départ, le courrier qui était sur le siège, cria bien fort aux postillons de prendre la route de Varennes. Ceux de Sainte-Menehould qui avaient amené les voitures à Clermont, entendirent l'ordre de quitter la grand'route. Ils le dirent à Drouet qu'ils rencontrèrent en s'en retournant, de sorte que celui-ci prit la traverse et ne passa point à Clermont, où le comte de Damas l'eût peut être, arrêté. Bizarre enchaînement de circonstances toutes funestes à cette famille! En se jetant ainsi dans les bois, Drouet, du même coup, échappait à la vue du maréchal des logis qui le poursuivait, et se dérobait à un péril qu'il était loin de soupçonner.

Jusqu'au moment où, croyant le roi sauvé, le comte de Damas ne songea plus qu'à sortir de Clermont avec ses cavaliers, la ville fut assez calme; mais à peine eut-il fait sonner à cheval, que tout changea de face : la ville s'était illuminée comme par enchantement, on sonnait les cloches. Les municipaux coururent chez le comte de Damas, l'interrogèrent, et n'obtenant de lui aucune réponse satisfaisante, essayèrent de le retenir prisonnier. Il n'échappa qu'à grand'peine, presque seul, ses dragons ayant refusé de le suivre. Toutefois, Rémy, son quartier-maître , avait déjà reçu de lui , et s'était mis fidèlement en devoir d'exécuter l'ordre de regagner la voiture avec un détachement. S'il eût rejoint la famille royale, et il le pouvait au bout d'une heure, il entrait avec elle à Varennes, et qui sait? Le roi était sauvé. Mais la fatalité était là, toujours là! Rémy se trompa de chemin, et près de Verdun seulement, après une marche rapide de six heures, désespéré, il s'aperçut de son erreur.

Ce fut une nuit étrange.... Le long des routes frayées ou non frayées du Clermontois, sur le penchant de ses collines, sous l'ombre de ses bois épais, au travers de ses fondrières et de ses ravins, que de cavaliers éperdus ! Ici, Damas et les siens ; là, Ghoiseul et Goguelat traînant après eux leurs hussards allemands ; plus loin, Rémy et. ses dragons s'égarant dans les ténèbres; ailleurs, Drouet et Guillaume, lancés à la poursuite de leur proie, poursuivis eux mêmes ! et tous, d'un fiévreux éperon, ensanglantant le flanc de leurs montures! Elle brûlait le pavé à son tour, la berline; car gravir à pied les montagnes n'était plus de saison. Les morts vont vite !

Varennes, petite ville dont la population, à cette époque,

LE ROI PRISONNIER

n'excédait pas quinze cents âmes, est à cheval sur la rivièn d'Aire, qui la partage en ville haute et ville basse. La première, adossée à une montagne, se. joint à l'autre par une route étroite communiquant à un pont qu'on ne peut atteindre qu'en passant sous une voûte massive et sombre. Gomme il n'y avait point de poste établie à Varennes, Rouillé y avait envoyé son second fds et le comte de Raigecourt, avec mission d'y placer un relais. Ces deux officiers, fort jeunes l'un et l'autre, étaient descendus à l'auberge du Grand Monarque,

située au delà du pont, dans la ville basse, y avaient provisoirement placé le relais, et attendaient, pour le diriger vers l'endroit le plus convenable, que, conformément aux instructions reçues, un courrier les vînt avertir de l'arrivée du roi. Or, il était onze heures un quart, et aucun courrier ne s'était présenté. Seulement, un voyageur inconnu avait demandé à leur parler et les avait suppliés de lui procurer des chevaux, disant qu'il portait dans sa voiture l'habit de cérémonie du roi et les bijoux de la reine ; qu'il allait à Luxembourg ; qu'il

Page 1