‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 3)Chapitre 69 sur 106 · PORTRAIT DE DROUET · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE DROUET

y devait attendre les ordres de Leurs Majestés; qu'il avait quitté le duc de Ghoiseul à Sainte-Menehould ; que là, de môme qu'à Clermont, le peuple s'était mutiné. Cet homme était Léonard, coiffeur de la reine. A son langage, les deux officiers jugèrent (tue le projet de fuite était manqué. Cependant ils allèrent se promener sur la route ; mais au lieu d'y rester à tout événement, ils r ntrèrent à l'auberge vers onze heures et demie, montèrent dans leurs chambres et éteignirent leurs lumières,... pour se mettre au lit, ont dit leurs accusateurs ; pour laisser croire qu'ils étaient couchés et pré-

venir tout soupçon fâcheux, ont-ils répondu dans leur défense.

Quoi qu'il en soit, c'était juste en cet instant que le comte de Valory entrait dans la ville haute, ne précédant que de quelques minutes la famille royale, qui, ici encore, était sauvée si le garde du corps eût été un vrai courrier et l'eût précédée d'une heure!

Un silence profond régnait partout ; la ville était endormie; çà et là quelques fenêtres éclairées. Valory cherche en tremblant le relais, n'aperçoit rien, n'entend rien, et, con-

sterne, revient à la voiture, qui suivait à peu de distance. Le roi, la ruine, les enfants, tous s'étaient endormis; mais tous ils venaient d'être réveillés en sursaut parce cri sinistre d'un homme à cheval qui les avait dépassés : « Postillons ! de par la nation, dételez! Vous menez le roi! » Et presque aussitôt un coup de tambour ; puis encore le silence, interrompu seulement par le bruit des roues.

Sur la pente de la chaussée s'élevait une maison appartenant à un vieil officier nommé Préfontaine. On aperçut de la lumière aux croisées; la voiture s'arrêta tout court et de Moustier, un des trois gardes, forçant la porte de la maison, qui s'était refermée précipitamment, entra. L'ancien major était accouru en robe de chambre : « Que voulez-vous? demanda-t-il d'un Ion ferme. — Il s'agit d'obliger une dame. — Nous savons bien ce que c'est, » répliqua-t-il. Il s'avança vers la voiture, échangea quelques mots avec le roi, et sur la demande qui lui en fut faite, conduisit de Moustier chez le commandant des hussards de Lauzun. Mais le temps s'écoulait. Inquiète, la reine descendit, appuyée sur le bras du comte de Malden, entra dans la maison de Préfontaine, en ressortit presque aussitôt, erra dans les rues avec le roi, alla frapper à plusieurs portes.... Toutes les recherches furent vaines. De son côié, le comte de Moustier revenait tristement vers ses maîtres : il n'avait pu trouver le commandant des hussards, qui, croyait-il, s'était enfui. Il fallut proposer aux postillons de passer outre; mais ils s'y refusaient, alléguant ia fatigue de leurs chevaux. Enfin, à force d'instances, le roi obtint d'eux qu'ils le conduiraient du moins de l'autre côté du pont, et il remonta en voiture avec la reine.

Drouet, pendant ce temps, le terrible Drouet était arrivé. Il court sur la place du marché', à la taverne du Bras d'or, où quelques marchands de bestiaux se trouvaient attablés, prend à part le cabaretier, et d'un ton bref : « Boniface, estu bon patriote? — Si je le suis! — Alors, viens. » Ils sortent, vont prévenir l'épicier Sausse, procureur de la commune; ramassent cinq ou six compagnons, se rendent sous la voûte que la voiture avait à franchir, barrent le pont au moyen d'une voiture renversée, et, le fusil à la main, se tiennent en embuscade.

La berline approche, elle est sous la voûte : a Halte là ! vos passe-ports ! » Et deux fusils se croisent dans la voiture par chacune des portières, taudis que le procureur de la commune dirige sur la figure du roi la lumière d'une lanterne. Fallait-il résister? Le pouvait-on? Les gardes du corps n'avaient sur eux que des couteaux de chasse. Des armes, qui devaient être déposées dans la voiture, avaient été oubliées. Drouet enjoignit brutalement aux voyageurs de venir chez le procureur de la commune dont la maison était tout proche, sans toutefois laisser échapper un mot qui pût faire croire que c'était le roi, que c'était la reine. A son tour, Sausse feignit de les prendre pour de simples voyageurs, examina leurs passe poils, et parut les trouver en règle. Seulement il leur fit observer que leurs ch vaux ne pouvaient aller plus loin sans rafraîchir ; il les priait dune de se reposer dans sa maison, où ils seraient mieux que dans leur voilure. La famille royale fut reçue dans une salle basse, de la porte de laquelle on pouvait voir tout ce qui se passait dans la rue. Louis XVI montrait beaucoup de sérénité. En entrant, il avait demandé à boire, sans façon : on lui apporta une bouteille de vin de Rourgogne et du fromage. La reine s'assit en silence.

Sausse se répandait en propos insignifiants, sortait d'intervalle, en intervalle, comme pour voir si les chevaux étaient prêts, mais en réalité pour donner les ordres nécessaires. Louis XVI, qui commençait à s'alarmer de ces allées et ve-

nues, lui dit : « Restez, votre conversation me plaît. » Mais déjà tout avait pris feu; Drouet sonnait le tocsin d'une main furieuse; on battait la générale; les habitants sautaient à bas de leurs lits, s'armaient; la ville s'illuminait, et des courriers, expédiés par Sausse, allaient dans toutes les directions faire lever les paroisses voisines. Les réquisitions du procureursyndic étaient en ces termes : « Vite, partez avec des armes et des canons; envoyez de la garde nationale. Vite! le roi est ici avec la famille royale. Vite ! vite ! » Quand Sausse crut le moment venu, il dit à Louis XVI, en lui montrant du doigt un cadre suspendu à la muraille : » Sire, voilà votre portrait ! — Eh bien, oui, mon ami, répondit Louis XVI avec émotion, je suis le roi. »

Ghoiseul , Goguelat et leurs cavali rs allemands approchaient de Varennes. Ils auraient pu y arriver beaucoup plus tôt, sans un des innombrables accidents qui marquèrent cette fatidique épopée. La nuit les ayant surpris dans les bois, au milieu des fondrières, un hussard tomba dans un trou profond, s'évanouit; et comme ses camarades ne voulurent pas l'abandonner, il fallut perdre trois quarts d'heure à le chercher, à le ramasser, à lui faire reprendre connaissance. De sorte que Ghoiseul et Goguelat n'atteignirent Varennes que vers minuit et demi, une heure et demie environ après l'arrestation du roi, quand déjà les gardes nationales accouraient de toutes parts, et qu'au bruit du tambour, au bruit des cloches, le jeune chevalier de Bouille s'était, avec son compagnon Raigecourt, enfui vers son père.

Ce ne fut pas sans peine que Choiseul gagna la caserne, où il espérait trouver les soixante hussards de Rodwell ; car deux hommes s'étaient pendus à la bride de son cheval et lui criaient que son devoir était d'obéir à la municipalité, de ne connaître qu'elle ! Il parvint à se dégager pourtant ; mais, arrivé à la caserne, il apprit que le roi était arrêté; que les soixante hussards étaient tous dispersés et à boire dans la ville. Rodwell, leur commandant, parut seul; mais lui-même il ne tarda pas à abandonner son poste, laissant le commandement à un maréchal des logis, qui, étant patriote, retint ses hommes dans l'inaction la plus complète.

Choiseul ne pouvait donc disposer que des quarante hussards qu'd avait amenés de Pont-de-Somme-Vesle. Ignorant quel sort l'attendait, il prit à part leur officier, nommé Boudet, lui remit les diamants de Madame Elisabeth, avec prière, s'il était tué, de les porter au comte de Provence; puis, se tournant vers les hussards, il leur dit, d'une voix émue, que la famille royale était prisonnière ; qu'il fallait la délivrer ou mourir. Les hussards, étonnés, se regardaient l'un l'autre en disant : Der Kœirig! die Kœniginn! Le roi! la reine! Choiseul commanda : Sabre à la main, et les conduisit au grand trot à la maison du procureur de la commune. Elle se trouvait alors remplie de monde. Le roi et sa famille étaient montés au premier étage.

En descendant de cheval, Choiseul rencontra sur le seuil le comte de Damas, qui venait d'arriver à l'instant même : Ètes-vovs m force? — Je suis seul, mon régiment a nfusé. Suivi du comte de Damas et du baron de Goguelat, Choiseul s'enfonça dans un escalier tournant qui menait au premier étage. A l'entrée de la chambre où était le roi. se tenaient deux paysans armés de fourches. Ils firent mine de défendre la porte; mais le duc les écarta et entra I'épée au poing.

Spectacle navrant! sur un lit en désordre, l'enfant royal donnant tout habillé et d'un refond sommeil ; près de lui, Mme de Tourzel, la tête dans ses mains; contre la fenêtre, Madame Elisabeth, la sœur du dauphin; plus loin, causant avec l'épicier, le roi, la reine ; dans le fond, les trois gardes

LE ROI PRISONNIER

du corps assis; et, sûr une lalile, du pain, une bouteille, quelques verres

Louis XVI, sa femme, sa sœur, s'avancèrent presque joyeux, et reçurent avec bonté des visiteurs dont ils connaissaient le dévouement. « Que faire? » demanda le roi. Le comte de Damas répondit : « Sire, vous sauver. » Ghoiseul reprit : « Sire, j'ai ici quarante hussards. Je vais en démonter sept Vous monterez un des chevaux, tenant M. le dauphin dans vos bras; la reine en montera un, .Madame Royale un autre, Mme de Tourzel et Madame Elisabeth chacune un, ainsi que Mmes Neuville et Brunier que vous ne voulez pas abandonner; nous vous entourerons avec les trente-trois hussards qui restent, et nous nous ferons jour -le sabre à la main. Pas une minute à perdre! Dans une heure mes hussards seront gagnés. » Mais Louis XVI n'était pas l'homme des partis hasardeux. Il croyait, d'après les discours de Sausse, qu'il ne s'agissait pour lui que d'attendre jusqu'à la pointe du jour. Sachant d'autre part que le jeune Rouillé s'était mis en route à onze heures et demie pour aller avertir son père, et calculant qu'on pouvait franchir à cheval en moins de trois heures la distance qui séparait Varennes de Stenay , il comptait sur la prochaine arrivée de Rouillé comme sur le seul dénoùment qui fût sans péril. « Car enfin, disait-il au duc de Ghoiseul, répondez-vous que dans cette bagarre inégale de trente hommes contre sept à huit cents, un coup de fusil ne tuera pas la reine, ou ma fi lie , ou mon fds, ou ma sœur? »

Goguelat était descendu pour examiner l'état des choses. Il vit que les hussards faisaient encore bonne contenance; il remarqua que , dans cette multitude ameutée , beaucoup étaient mal armés et quelques-uns sans armes; il apprit que. près du pont, il y avait un gué. Si on voulait tenter un coup hardi, on le pouvait. Goguelat en parla vivement à la reine; mais, tout intrépide qu'elle était, elle n'osa courir cette grande aventure : n'avait-elle pas là ses enfants? « Je ne veux rien prendre sur moi, répondit- elle. C'est le roi qui s'est décidé à cette démarche, c'est à lui d'ordonner, et mon devoir est de le suivre. » D'ailleurs, comme Louis XVI, elle espérait en Bouille.

Mais la présence même de Rouillé, à Varennes ne seraitelle pas le signal des plus affreux périls? Jusqu'où n'irait point la rage des habitants, dès que la ville serait menacée ? Voilà ce que sentaient bien Ghoiseul et Damas ; mais ils calculèrent que celte fureur et le danger ne dureraient qu'un instant. La barrière une fois forcée, comment douter que la déroute ne fût rapide et complète? L'essentieb était donc de mettre le roi et sa famille hors d'atteinte. Les défenseurs qui entouraient leurs personnes étaient alors au nombre de dix : le duc de Ghoiseul, le comte de Damas, le baron de Goguelat, Florac, Rémy, les trois gardes du corps, et deux sousofficiers du régiment de Monsieur-Dragons. Ghoiseul et Damas convinrent secrètement ensemble de profiter du local et de l'escalier tournant où l'on ne pouvait monter qu'un de front pour se rendre maîtres de l'intérieur; de fermer les fenêtres des deux chambres d'en haut, dont on confierait la défense aux gardes du corps ; puis, à la première annonce de l'arrivée des troupes, aux premiers coups de pistolet, de chasser ceux qui étaient dans la première chambre avant celle du roi, de profiter de l'avantage de l'escalier en coquille pour en interdire le passage. « Là, écrit le duc, un seul homme en pouvait arrêter plusieurs; là il aurait fallu nous tuer tous successivement avant que la défense de l'escalier fût abandonnée, défense que les cadavres de part et d'autre auraient même prolongée dans un passage aussi resserré. »

On attendit ainsi, la reine passant le temps à raconter les détails de son départ de Paris à ses fidèles serviteurs, et, par l'intérêt de ses récits, charmant leur impatience.

Or, le tocsin continuait, prolongé d'échos en échos ; et les paroisses voisines, qu'il appelait, se levaient tout entières; et, dans la campagne, à plusieurs lieues à la ronde, chacun quittait sa femme, ses enfants, sa charrue, pour courir au roi, à ce roi qui, disait-on. passait à l'ennemi; et beaucoup de maires de village faisaient comme celui de Louvres, jetaient leur tablier, prenaient un fusil ! Rientôt on put évaluer à cinq ou six mille le nombre des arrivants. La boutique de Sausse était remplie de bruit et de foule. Devant la porte, dans la rue, les gardes nationaux entouraient familièrement les hussards, leur serraient la main, leur versaient à boire. Les municipaux, après une première visite à la famille royale, délibéraient à l'hôtel de ville. Drouet, avec une vigilance farouche, rôdait dans les environs.

Goguelat étant une seconde fois descendu pour juger des dispositions de la troupe, Drouet s'avança et lui lança cet avertissement terrible : « Je vois bien que vous voulez enlever le roi; mais vous ne V aurez que mort! ■• Un instant après, Goguelat, essayant de dissiper un groupe, Roland, major de la garde nationale de Varennes, pousse à lui : ■• Encore un pas, cl je vous tue! >> Goguelat s'élançait vers le major; un coup de pistolet l'atteint à la poitrine et le renverse. On le transporta sanglant dans une maison voisine, tandis que les hussards criaient : Vive la nation!

Les heures s'écoulaient; Bouille ne paraissait pas.... ce furent les municipaux qui parurent. Longtemps Louis XVI s'était flatté de l'espoir qu'à la pointe du jour, en tout cas, il lui serait loisible de continuer sa route. Lorsqu'il apprit qu'il s'agissait de le ramener à Paris, qu'on avait envoyé prendre les ordres de l'Assemblée, toute force l'abandonna. II devint suppliant. Et la reine, la reine elle même, cette fière et dédaigneuse fille de Marie-Thérèse, à quel état d'humiliation elle fut alors réduite ! Assise sur un banc, entre deux caisses de chandelles, dans une misérable boutique de village, le cœur gonllé de soupirs, le visage altéré, les mains jointes, elle implorait Mme Sausse; elle essayait d'émouvoir l'épouse, d'émouvoir la mère : « Est-ce que vous n'avez pas d'enfants? » Et elle lui montrait le dauphin et sa sœur endormis. Mais, avec un bon sens glacé, la femme de l'épicier répondait : « Je suis désolée de ne pouvoir vous être utile, madame. Vous pensez au roi; moi, je pense à M. Sausse. » La grand'mère du procureur-syndic entra. C'était une pauvre femme octogénaire. Elle fut saisie, elle, d'un attendrissement profond, alla s'agenouiller à côté du lit, baisa les mains des enfants, pria pour eux, les bénit, et se retiia tout en larmes.

Pendant ce temps, le comte de Raigecourt et le chevalier de Rouillé, qui avaient quitté Varennes à onze heures et demie, arrivaient à Dun. Ils n'osèrent confier le secret dont ils étaient dépositaires à Deslon qui commandait là un détachement de hussards; mais celui-ci ayant appris, au passage du Rodwell, qu'on avait arrêté à Varennes deux voitures où se trouvaient un homme, deux femmes et des enfants, devina tout, et ne prenant conseil que de son cœur, partit à la tête de ses hommes. De Dun à Varennes il y a cinq grandes lieues : elles furent franchies en moins de deux heu: es. Le projet de Deslon était d'attaquer sur-le-champ, mais la vue des barricades élevées à l'entrée du ponl le retint, faire mettre pied à terre à une partie de son détachement et avancer, il l'aurait pu si ses soldats avaient eu des cartouches. M lheureusement, — et ceci est carai téristique, — les cartouches délivrées aux hussards lorsqu'ils étaient partis du régi-

menl leur avaient été volées dans les différentes maisons où ils logèrent sur leur roule! Deslon exprima le désir d'être conduit au roi, en reçut l'autorisation do M. de Sigemont, qui commandait la garde nationale de Varennes, se lit donner un otage, et, laissant les siens aux portes de la ville, alla droit à la boutique de Sausse. Admis devant Louis XVI, il lui exposa rapidement l'état des choses, et demanda ce qu'il devait dire à Bouille. Ici, le rapport de Deslon. tel qu'on l'a publié dans les Mémoires sur l affaire de Varennes, porte : •• Le roi se plaignit amèrement de ce qu'il était prisonnier, et parla avec infiniment de fermeté et de courage. » Mais il y a là un faux commis après coup; car. dans ce même rapport, tel qu'il fut d'abord reproduit par Bertrand de Molleville, royaliste fanatique, et analysé par M. de Fontanges, on lit : « Le roi était dans un tel état d'abattement, que M. Deslon craignit que Sa Majesté ne l'eût pas entendu, quoiqu'il eût répété trois fuis la même chose. » Enfin, le malheureux prince laissa échapper ces mots, qui peignaient bien le trouble de son âme : « Dites à M. de Bouille de faire ce qu'il pourra. Je suis prisonnier; je n'ai plus d'ordres à donner. » Se tournant alors vers la reine, Deslon lui adressa la parole en allemand; mais le roi coupa court aussitôt à un entretien qui pouvait paraître suspect. Gomme Deslon se retirait, le comte de Damas le regarda fixement et lui dit tout lias en langue allemande : « A cheval, et chargez! » Une voix rude cria : « Pas d'allemand ! »

Entre cinq et six heures, grand bruit. Ce sont des courriers qui arrivent de Paris ; c'est Romeuf, lancé par Lafayette sur la trace du roi; c'est Bâillon, dépêché par l'Hôtel de Vdle. Bâillon entra seul, les cheveux en désordre, l'habit décolleté, dans un état d'agitation effrayant : a Sire, tout Paris s'égorge.... nos femmes, nos enfants.... — Eh! ne suis-je pas mère aussi? interrompit la reine, en saisissant le bras du messager et en lui montrant le dauphin, ne suis-je pas mère? Enfin, que nous voulez-vous? » La porte s'ouvrit, et, le visage baigné de larmes, les yeux baissés, Romeuf s'avança un papier à la main. « Lafayette! s'écria la reine avec violence, il n'a en tête que sa République américaine. .. Il verra ce que c'est qu'une république.... Eli bien, monsieur, montrez-lemoi donc, ce décret. » Elle le prit vivement, y jeta les yeux, et, sans aller jusqu'à la lin : « Les insolents! » A son tour. Louis XVI ne put se contenir : « Il n'y a plus de roi, en France, » dit-il, et il posa le décret sur le lit. Mais le reprenant aussitôt , et le jetant par terre , la reine s'écria : « Non, je. ne veux pas qu'il souille le lit de mes cufanls. » Romeuf, combattu entre la pitié, la douleur et le respect, se pencha vers Marie-Antoinette, et lui dit à demi-voix ces mots dont elle parut frappée : « La reine voudrait-elle qu'un autre que moi fût témoin de ces mouvements? »

Bâillon était descendu dans la rue, où il animait le peuple. Provoqués par le tocsin, dont les appels funèbres se répétaient de village en village, les habitants des campagnes circonvoisines, maintenant réunis à Varennes, pouvaient s'évaluer à près de dix mille hommes. Le délire était au comble. On criait dans la foule : A Paris! à Paris! Cette menace cruelle fut entendue : « Nous le traînerons par les pieds dans sa voiture. » La reine, qui passait tour à tour du dédain à la colère, à l'effroi, s'inquiétait du sort de ses serviteurs. S'approchant du duc de Ghoiseul, elle lui dit : * Croyez-vous M. de Ferscn sauvé ? »

Une clameur impérieuse appelait Louis XVI à la fenêtre; il parut... I>ieu, quel abaissement ! 0 petits-fds de ceux qui dans Louis XIV adorèrent la majesté d'un Dieu, eh bien! oui, cet homme en habit gris, ce visage or ''abattement a

remplacé l'émotion, cette chevelure défaite, ce front humilié, ces bras pendants, ces lèvres sans parole, cet œil sans pensée, en un mot le valet Durand, c'est le roi! On dit qu'il y en eut qui s'attendrirent ; on dit qu'il y en eut qui poussèrent ce cri, plein de compassion : à Verdun! Et pourquoi non? Est-ce que le malheur n'est pas une puissance, la plus chère de toutes aux âmes généreuses?

Pendant ce temps, à la tête de Royal-Allemand. Bouille accourait ventre à terre.

Il avait passé presque toute la nuit à attendre des nouvelles, lui quatrième, entre Dun et Stenay, sur le bord de la route, dans un fossé, ayant avec lui son fils aîné. Ils tressaillirent de joie, lorsque, vers quatre heures et demie du matin, ils aperçurent au loin deux cavaliers. C'était le chevalier de Bouilli'' qu'accompagnait Raigecourt. Le général croyait le roi sauvé, il apprit qu'on le retenait captif. Désespéré il envoie son fds Louis à Stenay prendre le Royal- Allemand, auquel l'ordre avait été donné de tenir les chevaux sellés et prêts pour le départ. Rien de préparé, le commandant était au lit ! Ce fut au bout de trois quarts d'heure seulement, — et il fallait pour cela quinze minutes, — que les hommes furent à cheval. Bouilli'' leur distribua quatre cents louis qu'il avait sur lui. leur promit qu'ils deviendraient la garde allemande du roi, et partit avec eux au grand galop. « Il n'est plus temps. » leur cria un prêtre qui les vit passer. Ils continuèrent, mais, en vue de Varennes, l'avertissement du prêtre leur fut confirmé par Deslon. Il était neuf heures, et, à huit, le roi était parti ! Bouille voulait pousser en avant : chefs et officiers le détournent de ce dessein. Ils objectent, le soulèvement des campagnes annoncé de distance en dislance par le bruit des tambours et le son des cloches, l'approche de la garnison de Verdun en marche avec du canon, l'impossibilité de trouver un gué, l'avance qu'ont déjà les voitures, l'épuisement des chevaux harassés par une marche de près de neuf lieues à allure forcée. Bouille ordonna la retraite, et, se tournant vers son tils aîné qui bavait toujours félicité sur le bonheur de ses entreprises, il lui dit d'une voix déchirante : « Eh bien, di<cz-vous encore que j$ suis heureux? »

La famille royale était partie en effet, et la voiture qui la ramenait à Paris s'avançait lentement, précédée, entourée, suivie d'une foule immense et diverse : gardes nationaux, bourgeois, paysans; tout cela brandissant piques, fourches ou fusils, criant, menaçant, mugissant, roulant pêle-mêle sous un soleil de juin et à travers des Ilots de poussière. Pour contempler ce spectacle, si nouveau, d'un roi traîné captif au milieu de ses Etats, on accourait de loin, de bien loin, et, à chaque pas, l'escorte grossissait, devenait plus effrayante. Et toutefois, les outrages ne s'adressaient guère qu'aux trois gardes du corps, exposés sur le siège de la voiture comme des criminels au pilori. Le roi, en considération île sa faiblesse, trop connue, on l'épargnait; on épargnait aussi la reine, que protégeaient ses deux pauvres enfants, dont on apercevait de temps en temps à la portière les tètes blondes.

Aux approches de Sainte -Menehould, le trajet devint orageux, et, un peu au del'i , il y eut du sang versé. Un gentilhomme, le marquis de Dampierre, venu sur un cheval fringant présenter ses hommages au roi, traversa la foule comme s'il la passait en revue. Elle se crut insultée. Des mains violentes saisissant la bride de son cheval, le marquis fit effort pour se dégager, y parvint, se jeta dans les terres, tira un coup ; de pistolet en fuyant, et, poursuivi comme un cerf l'est à la chasse par les chiens, atteint bientôt, enveloppé, il dispa-

LE ROI PRISONNIER

rut.... quelques instants après, sa tète était au bout d'une pique ! Douter que ce meurtre horrible ait été le résultai d'une colère aveugle et trompée, la réponse faite par des f'u neux à une provocation, imaginaire peut-être, mais tenue pour réelle, ce serait calomnier l'espèce humaine. Le comte de Valory, qui retrace cet assassinat, convient lui-même qu'un grand nombre de personnes, sur la route, purent impunément donner à ses maîtres des marques d'intérêt profond, de respect, d'amour.

Et ce fut bien autre chose, à Ghâlons, la ville la plus royaliste d'alors. Les yeux pleins de larmes, les mains chargées de bouquets, dames et demoiselles vinrent au-devant des captifs. C'était, dit un témoin oculaire, à qui solliciterait, l'honneur de leur être présenté. Ils furent reçus dans uni; vaste salle, se mirent à table devant tous, et tous de les combler de bénédictions. La garde nationale de Châlons ne parlait de rien moins que de leur composer une garde à cheval, que de les amener à Montmédy. Ils passèrent la nui'

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