ARRESTATION DE LA FAMILLE ROYALE
à respirer ce doux encens ; une fois encore ils étaient heureux ! Mais quel changement soudain et terrible, lorsque, le lendemain, avant le jour, la cité bourgeoise, manufacturière et républicaine de Reims envoya ses phalanges d'ouvriers rudes, de clubistes et de sectaires ! C'était une véritable armée qui remplissait Châlons, la Champagne presque entière étant accourue. Or, les Ghâlonnais et ceux de Reims se mesuraient si bien des yeux, qu'un combat fut au moment de s'engager. Ce fut au sortir de la messe, célébrée pour lui dans une chambre préparée à cet effet, que Louis XVI entendit crier à Paris! à Paris! et déjà l'on couchait en joue les îroisées. Résigné à son destin, il descendit, passa d'un
air calme devant un forcené qui le menaçait du poing, et remonta silencieusement en voiture avec sa famille.
Suivant le témoignage de Ferrières, l'arrestation, connue à Paris, y avait jeté dans un embarras singulier les orléanistes, les contre- révolutionnaires, et même les constitution^ nels. Les premiers perdaient le bénéfice d'un trône vacant; les seconds prévoyaient des outrages dont leur impuissances'alarmait ; les derniers sentaient que la République avait plus à gagner au spectacle d'un roi humilié qu'à son absence. Il y eut entre les principaux meneurs de l'Assemblée des conférences secrètes où l'on s'occupa de nommer les commissaires à envoyer au-devant de la famille royale. Dans le co-
ilfSTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
mité qui se rassembla pour cela, Mathieu Dumas fui appelé-. • Un autre homme d'épée, le maréchal de Rochambeau, s'y trouvait. « On fut unanime, dit Mathieu Dumas, dan» ses .Souvenirs, pour conserver le principe monarchique et le respect dû à la famille royale. • Les commissaires choisis furent Latour-Maubourg, constitutionnel et grand ami de Lafayette, le républicain Pétion, et Rarnave, représentant trop fidèle du mouvement de défection qui commençait à diviser la gauche. Mathieu Dumas reçut commission d'accompagner les trois commissaires et de prendre le commandement de la force armée qu'on supposait devoir accourir sur le passage. Ils partirent.
Ue fut le 2i juin , entre Château-Thierry et Ghàlons , à deux lieues au delà de Dormans, que les quatre envoyés ren- ■ contrèrent 1a voiture. Us mirent pied à terre. Les deux portières é aient ouvertes. Rarnave s'avança et présenta le décret. « Messieurs, dit Louis XVI après l'avoir lu, je suis bien aise de vous voir. Je ne voulais point sortir du royaume J'allais à Montmédy, où mon intention était de rester jusqu'à ce que j"eusse examiné et accepté librement la Constitution. » A ces mots, Rarnave dit à voix basse à Mathieu Dumas, qui se trouvait près de lui : a Si le roi se souvient de répéter la même chose, nous le sauverons. » Puis, montant sur le siège de la voiture, il proclama le décret.
Mme de Tourzel quitta la voiture du roi, pour aller avec un des commissaires dans celle qui les avait amenés. Les deux autres montèrent dans le carrosse royal. La reine aurait désiré que Latour-Maubourg fût un de ceux-là, parce que sa figure ne lui était, point inconnue. Mais ce dernier lui fit observer en particulier que Rarnave était un membre trèsinfluent de l'Assemblée ; qu'il avait compté s'asseoir parmi la famille royale; que sa vanité en serait llattée ; que la reine saurait ainsi l'occasion de le mieux connaître, et que cela n'était peut être pas sans importance pour le service de Si Majesté. Le comte de Valory, qui était sur le siège de la voiture et pouvait très-bien ne pas voir ce qui se passait à l'intérieur, raconte que « Pétion poussa l'audace jusqu'à exiger que Madame Elisabeth quittât sa place, dans le fond du «carrosse, pour la lui laisser occuper. » Mais ce fait de grossièreté brutale, si peu vraisemblable en soi est formellement démenti par la relation de l'archevêque de Toulouse, qui, écrivant en quelque sorte sous la dictée delà reine elle mène, dit : •• Les choses furent arrangées ainsi : Rarnave, qui était assez mince, se mit dans le fend de la voiture entre le roi et la reine, Pétion sur le devant, entre Madame Elisabeth et la jeune princesse ; le dauphin , sur les genoux de sa mère , de -sa tante ou de sa sœur. »
D'abord la reine affecta de l'humeur et laissa tomber son voile sur son visage, comme si elle eût résolu de ne pas ouvrir la bouche tout le long de la route. Mais un regard rapide que Rarnave jeta sur l'un des trois gardes du corps assis sur le siège, et le léger sourire dont il accompagna ce regard, qui évidemment cherchait Fersen , vinrent tout à coup trahir dam-, le jeune avocat une préoccupation étrange. En un instant, Marie-Antoinette de\ina tout. Sans affectation, elle trouva moyen de faire connaître quelles étaient les personnes qui étaient, sur le siège, et Rarna\j, que la présence de Fersen aurait peut être rendu aigre et moqueur, se montra aussitôt plein de douceur, plein de prévenances, et respectueux autant qu'ému. Attaqué de conversation par Louis XVI sur la Pvévolulion, sur l'Assemblée, il mit à défendre son opinion une délicatesse qui n'échappa point à la reine et dont elle fut touchée. Insensiblement tentée du désir, bien naturel et bien légitime, de gagner un cœur qui, avec
un entraînement si doux, venait s'offrir, elle releva son voile, elle parla. Rarnave fut charmé, il était perdu!
Si Pétion poussa, au contraire, l'austérité jusqu'à l'insolence; s'il fut d'une familiarité presque cynique; si, ayant soif, il se fit brusquement servir à boire par Madame Elisabeth sans même la remercier.. , c'est ce qu'assurent des témoignages trop royalistes pour n'être pas suspects de quelque exagération. Ce qui est certain, c'est qu'il joua mal à propos le rôle du paysan du Danube, qu'il fut âpre, dogmatique et sec, oubliant ainsi que la rudesse, si elle est quelquefois de la dignité devant la puissance, n'est plus que du mauvais goût devant le malheur, et que la générosité est la première vertu d'une âme vraiment républicaine. Et ce qui n'est plus douteux aujourd hui, c'est qu'il eut la ridicule fatuité de supposer à Madame Elisabeth des intentions de sédisction naturelles ou préméditées, qu'il crut devoir repousser par une affectation d'austérité fort déplacée. Aussi la reine ne put-elle lui cacher combien elle se sentait blessée. Dans un moment où il tenait sur ses genoux le petit dauphin, et roulait sur ses doigts, assez fort pour le faire crier, les beaux cheveux blonds de l'enfant : « Donnez-moi mon fils, lui dit Marie- Antoinette; il est accoutumé à des soins et à des égards qui le disposent peu à tant de familiarités. »
Plus souvent, du reste, plus volontiers, d'autant qu'il y était encouragé par le sourire de sa mère, le jeune prince allait à Rarnave, dont la physionomie ouverte l'attirait. Ses yeux s'étant un jour fixés sur les boutons de l'habit du tribun, il y aperçut des lettres, se mit à les épeler, et étant parvenu à déchiffrer l'inscription, tout joyeux il s'écria : « Tiens, maman, vois-tu : vivre libre ou mourir! » Il examine les aulres boutons, et les trouvant les mêmes : « Ah! maman partout vivre libre ou mourir. » Rarnave était profondément attendri. La reine garda le silence.. .
On atteignit Dormans à neuf heures et demie du soir. La ville était illuminée. Un logement convenable ayant été préparé pour la famille royale, elle y passa la nuit tranquillement, tandis que, rassemblée en face de l'auberge, la foule stationnait, calme, muette, respectueuse même, mais ne perdant pas de vue les voitures!
Le lendemain, 24 juin, lorsqu'à la pointe du jour on se remit en marche, le nombre des seuls gardes nationaux formant une partie du cortège s'élevait à environ dix mille. Mathieu Dumas les fit ranger en bataille à droite et à gauche sur la route de Paris, les voitures roulant entre les deux lignes. Il y avait encore dans les cœurs un tel mélange de sentiments contraires; le ressouvenir et les traditions du passé y combattaient encore avec tant de force las colèies du moment et l'image de l'égalité républicaine, que lorsque les prisonniers passèrent, les troupes présentèrent les armes, et, en signe de respect, inclinèrent les drapeaux. Au surplus, depuis l'arrivée des commissaires, nul cri séditieux, nul mot outrageant à l'adresse du roi et de sa famille, nulle violence. Cependant un prêtre, pour avoir heurté le sentiment général par des manifestations trop marquées de douleur ou d'indignation, avait couru, entre Chàlons et Meaux, de sérieux dangers, et n'avait dû la vie qu'à quelques no! les paroles de, Rarnave, qui, dans cette occasion, se jetant presque hors la portière, fut retenu par Madame Elisabeth. La reine disait en racontant ce trait, que dans les moments des plus grandes crises, les contrastes bizarres la frappaient toujours, et que la pieuse Elisabeth, retenant Rarnave par le pan de son habit. lui av.àt paru la chose la plus surpienante.
Après avoir traversé Château - Thierry , la Ferté-sous Jouarre, on s'arrêta à Meaux, où l'on devait souper cl cou
LE ROI PRISONNIER
ch?r, dans le palais que Rossuet avait autrefois rempli de sa présence et qu'il remplissait encore de son souvenir Là, Pétion, qui craignait pour les trois gardes du corps, proposa de les faire évader, à la faveur d'un déguisement, et vit ses offres repoussées. Quel pouvait être le motif de ce refus? Louis XVI, comme il le dit en particulier à ses gardes, croyait- il sérieusement que l'intention secrète de Pétion était de les faire assassiner, sous prétexte de les sauver? Une inspiration toute d'humanité fut-elle à ce point calomniée dans son cœur? Mais les périls au-devant desquels ils traînaient leurs serviteurs, en les retenant auprès d'eux, ni lui ni la reine ne les ignoraient. Car le comte de Valory raconte que Marie-Antoinette l'ayant emmené, ainsi que ses deux compagnons, dans une chambre attenante à celle de Louis XVI, elle tira des tablettes pour y écrire leurs noms de baptême, ceux de leurs pères, mères, sœurs et frères ; puis, les yeux humides de pleurs, leur dit : « Si nous avions le malheur de vous perdre, et que nous ne succombassions pas nous-mêmes sous les coups de nos ennemis, soyez certains que nos bienfaits iraient chercher vos familles. Ce serait moi qui leur apprendrais leur infortune, et les sentiments qui ne peuvent plus sortir de nos cœurs. » La reine prévoyait donc le sort auquel ses gardes pouvaient être exposés. Pourquoi la proposition généreuse de Pétion fut-elle écartée si injurieusement? Au moins eût-il été convenable de faire ôter aux trois gardes leur déguisement, qui ne les désignait que trop aux colères de la multitude! C'est ce que Mathieu Dumas demandait. Il pressa le roi, il pressa la reine, de consentir à ce que les vestes de courrier fissent place à des uniformes de grenadiers de la garde nationale. Il ne put rien obtenir. La reine coupa court à ses instances par cette étrange réponse : « Non, le roi doit rentrer à Paris avec sa famille et ses gens, comme il rn e.sl sorti. »
La soirée, à Meaux, fut marquée par une circonstance qui montre dans quel trouble d'esprit se trouvait Louis XVI Gomme la chaleur était grande, il s'était assis en chemise auprès d'une table, quoique les portes fussent ouvertes et que la pièce qui précédait sa chambre fût remplie de monde. Tout à coup, il appelle le commandant de la force armée : « Dumas, a-t-on mis des sentinelles du côté du jardin? — Oui, sire, j'ai moi-même donné les consignes. — Eh bien, il y a à la suite de cette garde-robe un escalier qui descend au jardin. Voyez où cela va. » Mathieu Dumas obéit, et Louis XVI parut tranquillisé en apprenant qu'au bas de l'escalier était une sentinelle.
Le 25 juin, — c'était le jour où l'on devait affronter Paris, — de fort bonne heure et pendant qu'on préparait le départ, Marie-Antoinette manda Mathieu Dumas. Elle était trèsémue. « Par où, dit-elle, passera-t-on pour se rendre aux Tuderies? — Par les boulevards extérieurs, madame, par la barrière de l'Étoile, les Champs-Elysées, le jardin. — Et pourquoi ce détour? Pourquoi, puisque Paris est tranquille, le roi n'irait-il pas droit à son palais? — Pour déjouer, madame, les projets des malveillants, en passant par un chemin où il n'y a presque pas de maisons. » La reine dit : « Je comprends ! . . . »
Elle comprit bien mieux, hélas! lorsque, entre Livry et Bondy, elle vit sortir de la forêt une troupe de forcenés qui, se glissant jusque sous le ventre des chevaux, voulaient mettre en pièces la voiture, et lorsque, un peu plus loin, des femmes qui ressemblaient aux sorcières de Macbeth, apparurent inopinément sur le bord de la route en poussant des cris affreux.
Et Paris, pendant ce temps-là? Paris attendait, dans une
attitude formidable. Pas de clameurs vaines, cette fois; pas de fureurs, plus de bruit. Ce qu'on lisait sur les murs, c'était : Celui qui applaudira le roi aura ds co\ii>s de bâton, celui qui l'insultera sera pendu. Par une de ces inspirations soudaines et fortes dont seul nu monde, peut être, le peuple de Paris est capable, il s'était promis d'ùtie calme. Car il se considérait comme la justice, au moment où devant elle vont comparaître les coupables, et Bonneville n'avait fait qu'exprimer la pensée commune, lorsqu'il avait écrit dans la Bouc ho de fer : « Paix là! Restez couverts. Il va passer devint ses juges. »
Lafayette s'était avancé jusqu'à la rotonde de la barrièrede Pantin. Là, les voitures s'arrêtèrent un instant. Là aussi, soit qu'il se sentit défaillir, soit qu'il se voulût prémunir contre le danger d'une émotion trop vive, Louis XVI demanda un verre de vin, qu'il avala d'un trait. Les chemins étaient couverts d'une foule innombrable. « La rue Saint-Honoré et le boulevard semblaient deux grandes rivières, gorgées par une pluie abondante, qui se déchargent dans un vaste bras ■ de mer. » Les voitures traversèrent Paris au milieu d'un silence passionné. La garde nationale, qui bordait les boulevards, portait le fusil renversé, comme en un jour de deuil. Derrière elle, tranquille mais sombre, et le chapeau sur la tête, se tenait le peuple. Et, au moindre tumulte, il criait : La Loi! La Loi! Deux grenadiers, la baïonnette au bout du fusil, avaient été placés aux côtés de l'avant-train de la voiture, un peu plus bas que le siège, au moyen d'une planche attachée par-dessous: et cet arrangement, qui donnait aux trois gardes du corps l'apparence de criminels, est ce qui afait croire qu'on les avait enchaînés sur le siège. La chaleur était dévorante ; une poussière enflammée, que soulevait la marche de l'immense cortège , obscurcissait l'atmosphère. Marie Antoinette paraissait souffrir cruellement; Madame Elisabeth montrait sur son visage le calme d'une âme élevée au-dessus des orages de la vie; le dauphin pleurait sur les genoux de sa mère; et quant à Louis XVI, plombé, fatigué,, il promenait sur la multitude un regard plein de stupeur. Reconnaissant, à la tête du bataillon des Antonins, le redoutable Santerre, il voulut lui parler : Santerre lui tourna le dos, ainsi que lui-même, quelques jours auparavant, il l'avait fait au duc de Chartres. Derrière la voiture du roi, vrai corbillard de la monarchie, roulait une espèce de char triomphal, ombragé de palmes, du haut duquel Drouet et Guillaume recevaient les hommages de la foule. La place Louis XV et le jardin des Tuileries traversés, la famille royale mit pied à terre à la porte du pavillon du milieu. Jusque-là tout s'était passé dans un ordre imposant; le peuple avait déployé une modération invariable, et il avait vu sans colère, avec admiration presque, le député royaliste Guilhermy jeter au loin son chapeau dans la foule, en mettant au défi de le lui rapporter ceux qui criaient : « Restez couverts ! » Mais de même que les corbeaux suivent les armées en marche, il est des hommes de proie que les révolutions attirent toujours à leur suite, par l'espoir de quelque pâture sanglante. Au moment où la famille royale allait entrer au palais, des furieux s'élancèrent, impatients de frapper, et, la garde nationale repoussant le choc, il y eut une mêlée où les trois gardes furent meurtris, une mêlée d'où Mathieu Dumns, après y avoir laissé son1 chapeau, son ceinturon et le fourreau de son épée, ne sortit que les vêtements en lambeaux. Dans ce désordre, en présence de ces dangers, la reine eut un mouvement honorable : elle ne voulut descendre de la voiture que la dernière. Deux hommes qu'elle détestait, le duc d'Aiguillon et le vicomte de Noailles, étaient généreusement accourus pour-
la couvrir de leur popularité: ils l'enlevèrent en quelque sorte malgré sa répugnance, et, sans lui dire un seul mot, la conduisirent, presque en courant, du côté du château, tandis qu'un autre membre de la gauche, Menou, emportait le dauphin dans ses bras.
Rentrée dans ses appartements et n'apercevant pas son îils, Marie-Antoinette fut saisie d'une terreur poignante : olle crut qu'on venait de le lui ravir. Mais c'était assez de louleurs pour son cœur brisé : la fortune lui épargna, du moins, ce dernier coup.
Ainsi se dénoua la tragédie de Varennes. 25 juin! date funèbre pour Louis XVI, presque aussi funèbre que le fut, plus tard, celle du 21 janvier! Car, le 21 janvier, on tua 1 homme; mais, le 25 juin, on avait tué le roi.