CHAPITRE VII
MASSACRE DU CHAMP DE MARS
Nous voici à une date sanglante : 17 juillet 1791! D'où naquit la violence des passions qui rendirent cette journée
si funeste? C'est ici surtout qu'il importe de ne rien omettre. L'historien n'est pas accusateur public, il est juge ; et l'appréciation des circonstances atténuantes fit toujours partie de la justice.
Depuis le retour de Louis XVI à Paris, une irritation profonde régnait parmi les constitutionnels. Elle avait pour causes :
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Les attaques frénétiques dirigées contre eux;
La honte secrète des artifices auxquels leur politique de fictions les condamnait ;
La naissance d'un parti qui menaçait de détruire leur ■œuvre et de les rejeter dans l'ombre ;
Enfin le déclin rapide d'une popularité dont ils ne voulaient plus subir les exigences , mais dont ils regrettaient l'encens.
Et d'abord, quant, aux attaques , deux citations donneront une idée suffisante de la rage qui les dictait :
« 0 indignes représentants de la nation! ce ne sont point les mensonges, les perfidies, les crimes de Louis XVI et de sa femme qui me révoltent. Qu'un roi soit corrupteur, accapareur, féroce, faux-monnayeur, parjure, escroc, traître, c'est sa nature de dévorer la substance des peuples et d'être mangeur de gens, et je ne peux pas avoir plus de haine contre lui que contre un loup. Gomme le tigre, quand il suce le sang du voyageur, l'animal -roi ne fait, que suivre son instinct, quand il suce le sang du peuple; mais c'est vous qui méritez toute notre haine , vous nos représentants, que nous avons choisis pour nous défendre. C'est vous qui ne cessez d'appeler sur votre tête la peine portée par la loi des douze tables, qui permettait au premier passant de courir sus au mandataire infidèle : qui clienti fraudem feceril saccr esto. »
Mais quoi ! ce langage n'était rien auprès de celui de Marat, de Marat, devenu fou de cruauté :
« Que faire?... couper les pouces à tous les valets-nés de la cour et aux représentants de la ci-devant noblesse et du haut clergé , non comme infidèles , mais comme ennemis. Quant aux députés du peuple, qui ont vendu au despote les droits de la nation , aux Sieyès , aux Le Chapelier, aux Duport, aux Target, aux Thouret, aux Voidel, aux Rarnave, aux Emmery, aux Bureaux de Puzy, aux Prugnon; empalez-les tout vivants, et qu'ils soient exposés sur les créneaux du sénat, pendant trois jours, aux regards du peuple. »
Ces fureurs étaient trop odieuses pour enrégimenter de nombreuses colères ; mais, outre qu'elles accoutumaient insensiblement les esprits à l'image des supplices, elles avaient «et effet, même sur ceux qui ne les prenaient point au sérieux, qu'ils se croyaient modérés en se contentant de mépriser les constitutionnels ou de les haïr.
L'homme est ainsi fait que les attaques exagérées ou injustes l'irritent moins que celles qu'il a méritées : les constitutionnels auraient encore pu peut-être pardonner à leurs adversaires des emportements qui touchaient au délire; mais la dénonciation de leurs fautes, de leurs contradictions, de leurs ruses, de leurs sourdes mêlées, voilà ce qui remplissait leur âme de fiel. Rien plus que des injures de Camille Desmoulins, ils durent, s'émouvoir de ce foudroyant résumé qu'il publiait de leurs actes :
» Ce qu'il fallait faire? quand la nation, seule et en se jouant, enfante à la liberté des armées bien plus innombrables que celle que le despotisme leva jamais à Xerxès et à Tamerlan, dans vingt royaumes, il fallait prendre l'attitude convenable à la liberté d'un tel peuple. C'est le faible qui trompe. Il fallait appeler le crime de Louis XVI de son vrai nom, et ne point le pallier par le mensonge du mot enlèvement.
. « Il fallait constituer Louis XVI prisonnier, parce qu'il était pris en flagrant délit, et en le constituant prisonnier, déclarer qu'on le mettait en état d'arrestation , et non pas qu'on lui donnait une garde.
•>■ Il fallait se moquer de Malouet. et de Duport, invoquant l'inviolabilité du roi, parce qu'il avait cessé d'être roi, du
moment qu'il était allé se mettre à la tête des ennemis de la nation; car on ne peut pas être le chef de deux armées ennemies
« Il fallait interroger le roi , non par des commissaires , mais à la barre, à la face de la nation, et permettre à tous les députés de l'interroger sur faits et articles. Au lieu qu'en lui envoyant trois commissaires, un d'André, un Duport, un Tronchet, l'Assemblée a eu l'air de craindre les révélations qui sortiraient de la bouche de Louis XVI , et qu'il ne lui montrât dans son sein une foule de complices.
« Il ne fallait pas faire antichambre, souffrir qu'un criminel se mît au bain à l'arrivée des commissaires, et attendre que, dans sa baignoire, il eût tiré la sonnette pour admettre l'Assemblée comme un garçon de bainl
« La fuite et le manifeste du roi étant un crime de lèsenation s'il en fut jamais, il fallait saisir de ce procès la haute cour nationale
« L'office du roi étant un office qu'on peut abandonner au hasard de la naissance , partant qui ne demande ni expérience ni habileté, qui peut être rempli par un idiot, un fou ou un méchant, le roi étant si réellement un zéro dans la Constitution , qu'il ne pouvait rien faire sans la signature du ministre; le roi n'étant, à vrai dire, qu'une sorte de griffe, il fallait dire aux monarchiens , comme l'avare au passant :
Mettez une pierre à la place.
Elle vous vaudra tout autant. »
Autre cause d'irritation pour les constitutionnels : ils voyaient déjà poindre à l'horizon un astre nouveau, la République. Ainsi, cette constitution monarchique qui leur avait coûté tant de travaux et de veilles , qu'ils espéraient léguer à la postérité comme un monument immortel de leur sagesse, elle chancelait, à la veille d'être finie, sous les coups d'un parti que la place publique commençait à saluer de ses acclamations !
La place publique! Ah! elle les avait entourés, eux aussi, de ses hommages les plus enivrants, elle leur avait donné l'avant-goût de la gloire. Et maintenant?... Si on parlait de Le Chapelier, de Thouret, de Desmeuniers, de Voidel, de Duport, c'était pour s'indigner ou gémir de ce qu'on appelait leur apostasie. Si l'on pensait aux Lameth , c'était pour se rappeler le mot de Mirabeau : « Les Lameth, en attendant qu'ils puissent s'emparer du ministère, font garder les places par leurs valets. » Et Rarnave ! hélas ! pour l'avoir loué autrefois, Camille se frappait la poitrine, et, plutôt que de ne pas renier des éloges dont à présent il rougissait, oubliant sa propre dignité, il s'accusait d'avoir menti. Il avouait qu'il n'était pas vrai, comme il l'avait prétendu, que Mirabeau lui eût jamais dit de Rarnave que c'était un grand arbre qui deviendrait un mal de vaisseau : c'était Rarnave lui-même qui avait eu soin de lui faire savoir la chose ! Mais ce qui était vrai, ce qu'on n'aurait pas, grâce au ciel, à démentir plus tard, ce dont Rarnave oublierait probablement de se vanter, c'est que, pendant le retour de Varennes , invité à dîner par Louis XVI , il s'était tenu derrière le fauteuil, « versant incessamment à boire, et faisant les fonctions de laquais. »
Les toréadors, en Espagne, n'en font pas tant pour exciter le taureau amené dans l'arène.
Ce n'est pas tout : Railly et les municipaux, Lafayette et la garde nationale , avaient leur part de ces coups redoublés d'aiguillon. Il était un mot que Marat avait appliqué aux bourgeois en uniforme et qu'il avait mis à la mode, à force de le répéter : Mouchards de Lafayette. Chez un peuple où
MASSACRE DU CHAMP DE MARS
les susceptibilités de l'honneur furent toujours si vives, quelle injure plus provoquante aurait-on pu imaginer? Les meneurs de l'Assemblée se trouvèrent ainsi avoir au service de leurs colères celles de la municipalité, qui, le cas échéant, devait crier : Feu ! et celles de la bourgeoisie armée, qui, à ce signal funeste, devait tirer!
Toutefois, il était peu probable que l'occasion d'en venir là se présentât, à moins qu'on ne voulût absolument la voir où elle ne serait point. Car il est à remarquer qu'au sein de la fermentation générale, et quels que fussent les emportements de certains journalistes, le sentiment qui prévalait était, chose bizarre mais incontestable : le respect de la loi. On la critiquait outre mesure, avec violence; mais nul ne mettait en doute qu'il ne fallût lui obéir. Aux Jacobins, c'est Robespierre qui dit solennellement : « Nous voulons obéir à tous les décrets , même à ceux qui nous paraissent devoir être réformés. » Dans le Patriote français, c'est Brissot qui, à propos de la séance du 15 juillet, s'écrie : « Le déshonneur de nos législateurs est consommé. Le décret est adopté. Cependant V, est rendu, il faut obéir. » On a vu que, dans la soirée du 16 juillet, aux Jacobins, la pétition rédigée par Brissot avait été retirée : un des motifs était qu'elle avait perdu son caractère légal, depuis que, conformément à la proposition de Desmeuniers, l'Assemblée avait statué formellement sur le sort de Louis XVI.
Or, au moment même où, par respect pour la loi, le Club des Jacobins retirait la pétition qu'on était convenu d'aller le lendemain signer au Champ de Mars, les citoyens qui se proposaient de l'aller signer, envoyaient douze des leurs prévenir la municipalité de leur intention, conformément à cet article de la loi : « Les citoyens qui veulent user du droit de pétition doivent être sans armes et avoir annoncé leur réunion vingt-quatre heures à l'avance. »
Les douze députés arrivèrent à l'Hôtel de Ville, firent leur déclaration, et obtinrent récépissé de la main du procureursyndic, Desmousseaux, lequel leur adressa, de plus, ces paroles qu'il ne faudra pas oublier : « La loi vous couvre DE SON inviolabilité ! » Quant au récépissé, il fut présenté, plus tard, à Bailly, le jour de son jugement..., et lui coûta la vie !
L'état des choses, le matin du 17 juillet, était donc celui-ci :
Les constitutionnels , et la garde nationale , sur laquelle ils s'appuyaient, ne se possédaient pas de colère , et se tenaient prêts à repousser la pétition de Brissot à coups de fusil.
Cette pétition , la veille au soir, les Jacobins l'avaient mise de côté, la jugeant illégale, après examen.
Mais les citoyens appelés à la signer et qui ne se trouvaient pas aux Jacobins, ne sachant ni qu'elle était retirée, ni pourquoi, ne s'en préparaient pas moins à se rendre au Champ de Mars , et avec d'autant plus de confiance, qu'ayant fait auprès de la municipalité les démarches requises , ils étaient parfaitement en règle aux yeux de la loi.
Un crime préluda aux malheurs de cette journée. De fort grand matin, un jeune homme, presque un enfant, avait obtenu de son père la permission d'aller au Champ de Mars copier les inscriptions frappées autour de l'Autel de la Patrie. Tout à coup il entend sous ses pieds comme le bruit d'une vrille. Il court en prévenir le corps de garde du Gros-Caillou, le trouve trop faible pour se dégarnir, se hâte alors vers l'Hôtel de Ville, d'où il revient avec cent hommes, et des outils pour lever les planches. Elles sont levées, etqu'aperçoit-on? Deux hommes, dont l'un était un invalide à jambe de bois,
faisant semblant de dormir. Près d'eux, des vivres pour vingtquatre heures, du vin. Ils furent (rainés à la section. Que faisaient-ils, qu'attendaient-ils , ainsi cachés sous l'Autel delà Patrie? Suivant les uns, ils avouèrent une promesse de vingt-cinq louis de rente à chacun d'eux, ce qui les présentait comme agents de quelque noir complot ; suivant les autres,— et c'est la version la plus répandue, — ils répondirent de manière à faire croire qu'une curiosité lubrique avait été leur seul mobile. Quoi qu'il en soit, le commissaire les remettait en liberté, lorsque des furieux les saisirent. Personne n'a su ou, du moins, personne n'a dit avec certitude si l'invalide et son compagnon se trahirent par des discours imprudents; ou si, le baril de vin se transformant chemin faisant en un baril de poudre, le soupçon qu'ils voulaient faire sauter l'Autel de la Patrie naquit d'une panique; ou si enfin il y avait là des scélérats chargés de la hideuse mission de pousser au désordre. Ce qui est malheureusement trop certain, c'est que les deux prisonniers furent égorgés. Mais ils le furent au Gros Caillou, et non pas au Champ de Mars; mais ils tombèrent sous les coups de quelques brigands, et non sous les coups du peuple, auquel il est odieux d'étendre, avec ce vague terrible, arme favorite de ses calomniateurs, la responsabilité de semblables forfaits ; mais il n'y eut et il ne • pouvait y avoir rien absolument de commun entre ce double assassinat commis de très-bonne heure au Gros-Caillou, et les pétitionnaires qui, neuf ou dix heures plus tard, se trouvaient, quand on les chargea, réunis au Champ de Mars.
Cependant, qu'arrive-t-il ? Tandis que les têtes des deux hommes assassinés sont plantées au bout de deux piques, et qu'on laisse l'épouvantable trophée se promener dans Paris , comme « pour préparer le massacre par l'horreur du spectacle, » — dit Camille Desmoulins, commentateur sinistre, — le président de l'Assemblée nationale s'exprime en ces termes, à l'ouverture de la séance : « Il nous vient d'être assuré que deux citoyens avaient été victimes de kur zèle au Champ de Mars, pour avoir dit à une troupe ameutée qu'il fallait se conformer à la loi : ils ont été pendus sur-le-champ. » Et Regnault de Saint-Jean d'Angély ajoute : « Les victimes sont deux gardes nationaux qui ont réclamé l'exécution de la loi. »
Erreur involontaire ou mensonge calculé, cette manière de présenter les choses était déplorable, dans la première hypothèse ; et dans la seconde, à laquelle le cœur refuse de s'arrêter .., infâme. Il y avait là beaucoup de gardes nationaux présents : c'était jeter du feu sur de la poudre !
Ce fut à onze heures que le corps municipal apprit la sanglante exécution du Gros-Caillou. Déjà, il avait pris et publié un arrêté contre les attroupements ; déjà il avait envoyé deux de ses membres dans le quartier de la Bastille , qu'on prétendait très-agité , et qu'ils trouvèrent fort tranquille : tout examen fait, il fut décidé que trois commissaires de l'Hôtel de Ville partiraient à l'instant pour le Champ de Mars.
Lorsque, vers midi, les citoyens commençant à s'y réunir, les troupes de leur côté y étaient entrées , conduites par un aide de camp de Lafayette , un coup de pistolet, parti des glacis, avait atteint l'aide de camp. Lafayette lui-même, au Gros-Caillou, avait été mis en joue à bout portant par un fu rieux, dont le fusil rata, qu'on prétendit être Fournier l'Américain, et qui, arrêté aussitôt, fut relâché, sur l'ordre formel du général. Mais, sauf cette circonstance, que la générosité de Lafayette, étrange en un tel moment et bien hâtive, rendit sujette à de funestes interprétations , la paix ne fut pas troublée.
A deux heures, la vaste enceinte du Champ de Mars pré-
sentait le plus riant , le plus doux spectacle. Le temps était magnifique. Attirée par le soleil, par la curiosité, par le souvenir, toujours vivant, de la grande Fédération; qui donnait à ces iieux un caractère sacré, une foule considérable aflluait là, depuis le milieu du jour, non-seulement des divers quartiers de Paris, mais des villages voisins. Les maris avaient amené leurs femmes, les mères leurs enfants. Pas un fusil , pas d'armes : c'est à peine si çà et là on apercevait des cannes. Les vendeuses de pain d'épices , les marchandes de gâteaux de Nanterre allaient gaiement de groupe en groupe. Hue dire encore? C'était une réunion de plusieurs milliers de familles; c'était une fête, le dimanche, pendant l'été.
Ajoutez à cela cpi'aucun des hommes dont la. présence eut pu servir de prétexte aux alarmes n'avait paru. Sans doute il eût été possible, en les cherchant Lien, de trouver, perdus dans l'immense multitude, quelques personnages auxquels la Révolution assura, plus tard, une renommée orageuse : Momoro, Ghaumette, Henriot , Hébert, le Rclge Robert et Mlle Kéralio, qu'il venait d'épouser; mais aucun de ces visages ne s'était fait encore remarquer, aucun de ces noms n'avait une influence révolutionnaire. Chaumette était un simple étudiant en médecine; Hébert courait, sans l'avoir atteinte encore , après sa cynique célébrité ; personne n'avait jusqu'alors parlé d'Henriot. Et quant à ceux à qui l'Assemblée attribuait volontiers des pensées factieuses ou un ascendant néfaste, ils étaient absents. Marat n'avait point quitté ses chères ténèbres; et Danton, Fréron, Camille Desmoulins, sous l'inspiration de craintes que nous aurons à juger, étaient partis la nuit précédente pour la campagne.
Arriva un envoyé des Jacobins. Il venait annoncer que la Société avait retiré la pétition attendue, et qu'elle allait s'occuper d'une rédaction nouvelle. Alors, une voix ayant crié qu'il fallait rédiger cette nouvelle pétition à l'instant sur l'Autel de la Patrie, et la proposition ayant été unanimement adoptée, les assistants nomment quatre commissaires; on se range autour d'eux, et l'un des élus écrit ■
« SUR L'AUTEL DE LA PATRIE, LE 17 JUILLET DE I.'aN 111.
« Représentants de la nation, vous touchiez au terme de vos travaux; bientôt des successeurs, tous nommés par le peuple, allaient marcher sur vos traces sans rencontrer les obstacles que vous ont présentés les députés de deux ordres privilégiés, ennemis nécessaires de tous les principes de la sainte égalité. Un grand crime se commet : Louis XVI fuit; il abandonne indignement son poste; l'empire est à deux doigts de l'anarchie. Des citoyens l'arrêtent à Varennes, il est ramené à Paris. Le peuple de cette capitale vous demande instamment de ne rien prononcer sur le sort du coupable sans avoir entendu l'expression du vœu îles quatrevingt-trois autres départements. Vous différez : une foule d'adresses arrivent à l'Assemblée; toutes les sections de l'empire demandent simultanément que Louis soit jugé. Vous, messieurs, avez préjugé qu'il était innocent et inviolable, en déclarant, par votre décret d'hier, que la Charte constitutionnelle lui sera présentée, alors que la Constitution sera achevée. Législateurs! ce n'est pas là le vœu du peuple, Ci nous avions pensé que votre plus grande gloire, que votre devoir même consistait à être les organes de la volonté publique. Sans doute, messieurs, que vous avez été entraînés à cette décision par la foule de ces députés réfractaires, qui ont fait d'avance leur protestation contre toute espèce de constitution; mais, messieurs, mais représentants d'un peuple, généreux et. confiant, rappelez-vous que ces deux cent
trente protestants n'avaient plus de voix à l'Assemblée nationale, que le décret est donc nul dans la forme et dans le fond ; nul au fond, parce qu'il est contraire au vœu du souverain ; nul en la forme, parce qu'il est porté par deux cent quatre-vingt-dix individus sans qualité. Ces considérations, toutes les vues du bien général, le désir impérieux d'éviter l'anarchie à laquelle nous exposerait le défaut d'harmonie entre les représentants et les représentés, tout nous fait la loi de vous demander, au nom de la France entière, de revenir sur ce décret, de prendre en considération que le délit de Louis X\ T est prouvé, que ce roi a abdiqué; de recevoir son I abdication et de convoquer un nouveau pouvoir constituant pour procéder d'une manière vraiment nationale au jugement du coupable, et surtout au remplacement et à l'organisation d'un nouveau pouvoir exécutif.
« Peyre, Vachart, Robert, Demoy. »
L'original de cette pétition existe : il a été conservé aux archives de la Seine. Exilé de mon pays, il ne m'a point été donné de pouvoir consulter ce document, qui est unique. Mon illustra confrère, M. Michelet, a été plus heureux : qu'il me permette de lui emprunter les curieux ou caractéristiques détails qui suivent :
« Des milliers de signatures remplissent, plusieurs feuilles ou petits cahiers que l'on a cousus ensemble. Nul ordre. Visiblement chacun a signé, à mesure qu'il arrivait, presque tous à l'encre, quelques-uns au crayon. .. — H y a nombre de signatures de femmes e~ de filles : sans doute, ce jour de dimanche, elles étaient au bras de leurs pères, de leurs frères, de leurs maris.... — Le nombre des signatures dut être véritablement immense. Les feuilles qui subsistent en contiennent, plusieurs milliers. Mais il est visible que beaucoup ont été perdues. — La signature d'Hébert n'est point du tout en pattes d'araignée, comme quelques-uns l'ont dit : elle est peu allongée, plutôt basse et sans caractère, de tout point commune. — Lu dernière signature est celle de Santé rre. »
Et qu'on ne croie pas que tout cela se passait tumultueusement, dans la lièvre d'une colère séditieuse. Non. Fabre d'Églantine était présent. Rédacteur des Révolutions de Paris, c'est lui, selon toute apparence, qui a rédigé le récit trèscirconstancié qu'on y trouve, et où il est constaté que « les jeunes gens s'amusaient à des danses ; » que, parmi les cinquante mille personnes qui bientôt couvrirent la plaine, il y avait beaucoup de paisibles « mères de famille; » que « c'était une. de ces assemblées majestueuses et touchantes, telles qu'on en voyait à Athènes et à Rome. »
Aussi, quand les trois officiers municipaux envoyés par l'Hôtel de Ville, et accompagnés d'une nombreuse escorte de garde nationale, se présentèrent, vers deux heures, au Champ de Mars, ils furent surpris à la fois et enchantés de la tranquillité qui y régnait. S'étant rendus à l'Autel, ils y furent reins au milieu des plus attendrissants transports de patriotisme et de joie. Vivement touchés, ils dirent : « Messieurs, nous sommes charmés de connaître vos dispositions. On nous avait dit qu'il y avait, ici du tumulte, on nous avait trompés. Nous ne manquerons pas de rendre compte de ce que nous avons vu, et, loin de vous empêcher de faire voire pétition, si l'on vous troublait, nous vous aiderions de la force publique. » On leur lut la pétition, ils la trouvèrent conforme aux principes, et assurèrent qu'ils la signeraient euxmêmes s'ils n'étaient point en fonctions.
Voilà ce qu'affirment les Révolutions de Paris ; et bien vainement essayerait-on de récuser l'autorité de ce témoignage.
MASSACRE DU CHAMP DE MARS
un document a été conservé, grâce au ciel, pour le triomphe de la vérité, document irréfragable, terrible, qui fut mis sous les yeux de Bailly, le jour de son jugement! C'est la déclaration même des trois conseillers municipaux, lesquels se nommaient Le Roux, Regnaud, Hardy. On y lit que « Les
citoyens assemblés au Champ de Mars ri avaient en rien manqué à la loi; qu'ils demandaient seulement le temps de signer leur pétition avant de se retirer; que la foule avait témoigné aux commissaires tous les égards imaginables et donné des marques de soumission à la loi et à ses organes. »