‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 3)Chapitre 73 sur 106 · THOMAS PAINE · texte numérisé non relu

THOMAS PAINE

moire d'un grand homme. Ce voyageur était.... William Gobbett !

Il nous serait facile de réfuter les accusations dirigées contre Thomas Paine par des écrivains dont la haine parle évidemment le langage du délire. Ainsi, ils ont bien dit que, collecteur d'accises en Angleterre, il avait perdu cet emploi, et ils ont insinué que ce devait être par suite de quelque action criminelle ; mais ils n'ont eu garde d'ajouter que, moins d'un mois après, il était remis en possession de sa charge, « preuve qu'il n'avait pas mérité de la perdre. » Ils racontent qu'il se sépara de sa première femme, et ils écrivent négligemment : « Quelques-uns disent que la mort de cette femme fut le résultat des mauvais traitements qu'elle

avait eu à subir; » mais donner une aussi vague hypothèse pour base à une imputation aussi terrible est un crûne à la l'ois et une lâcheté. Ils lui reprochent, sans plus de détails, d'avoir été jeté en prison pour dettes; mais il aurait fallu spécifier qu'ayant essayé, à Rotheram dans le Yorkshire, la construction d'un pont de fer, il fut victime de la banqueroute soudaine d'un marchand américain. Ils assurent que, faisant, en 1777, office de secrétaire pour le département des affaires étrangères, auprès du Congrès des États-Unis, il fut renvoyé comme coupable d'un scandaleux abus de confiance; mais ils ne disent pas que ce scandaleux abus de confiance avail consisté dans une courageuse et publique dénonciation de Silas Dcane, agent infidèle, sur lequel il venait de décou-

vrir, dans la correspondance étraBgère , des rapports Irèsdéfavorables, et dont les concussions depuis lurent si bien prouvées, qu'il dut se cacher en Angleterre, n'osant plus reparaître en Amérique.

Ah! ce ne furent point là, aux yeux de ses détracteurs, les vrais crimes de Thomas Paine : il en commit d'autres , que l'aristocratie anglaise ne pouvait pardonner. Il avait pris pour devise : Je pense par moi-même, I tiiougiit eor mysele, et fidèle à cette devise, digne de Descartes, il ne ménagea dans ses écrits ni les préjugés religieux de l'Angleterre, ni ses institutions politiques. Le déclin de la chute du système anglais des finances (The décline and fall of the English System of finance) est un livre qui explique assez les invectives dont Thomas Paine fut l'objet, de la part de beaucoup d'écrivains anglais. Mais ce qui explique bien mieux encore leur ressentiment, c'est la part active, éclatante, infatigable , féconde que Thomas" Paine avait prise à l'indépendance des Américains.

Honoré de l'amitié de Franklin, illustré par la reconnaissance patriotique de Washington, auteur de ce fameux pamphlet le Sens commun (the Common sensé) qui, dans les destinées de l'Amérique, eut presque le poids d'une bataille gagnée, enrichi par l'Etat de Pennsylvanie et par celui de New-York, qui, en récompense de ses services, lui iirent cadeau, le premier d'une propriété- à la Nouvelle-Rochelle, le second d'une somme de cinq cents livres sterling, Thomas Paine était déjà populaire dans le nouveau monde, lorsque la Révolution française l'attira et le retint.

Bientôt les salons et les clubs se réunirent pour le mettre à la mode. Naturellement présomptueux, il professait pour les livres d'autrui un dédain suprême, avouant sans détour (pie, s'il eût été en son pouvoir d'anéantir toutes les biblioihèques du monde, il l'aurait fait, pour détruire les erreurs dont elles sont le dépôt; et on peut en croire, sur ce point, l'affirmation d'Etienne Dumont, car déjà Paine avait écrit, en parlant de lui-même : « J'ai suivi ce que mon cœur m'a dicté. Je n'ai pas lu les livres, et ne me suis jamais attaché à étudier les opinions des autres. » Mais il n'était pas jusqu'à cette suffisance, abritée derrière le paradoxe, qui n'attirât sur lui l'attention. D'autant qu'il avait de l'esprit, une imagination vive, une éloquence populaire, et une certaine habileté à manier le ridicule.

C'était au mois de mars 1791 qu'il avait publié sous le titre de Droits de l'homme, la première partie de sa réponse à Burke : en apprenant la fuite de Varennes, il dit à. son ami, M. Ghristie : « Vous voyez l'absurdité des gouvernements monarchiques! Voilà toute une nation qui va être troublée par la folie d'un seul homme. » On raconte aussi que, lors de la rentrée de Louis XVI à Paris, se trouvant sur le passage de la voiture royale au moment où chacun se tenait la tète couverte, il ne fut pas sans courir un grand danger, pour avoir perdu la cocarde attachée à son chapeau. Mais il parait que cet accident le toucha peu, puisque quelques jours après, il figurait au premier rang des agitateurs populaires, au moins dans la sphère des idées.

C'est lui, en effet, qui le 1er juillet rédige l'adresse suivante qu'un jeune militaire, Achille Du ..hatelet, traduisit, signa et fit placarder, non-seulement sur tous les murs de Paris, mais jusque dans les corridors de l'Assemblée :

« Frères et citoyens,... tout ce qui concerne le ci-devant roi se réduit à ces cinq points :

« 1° 11 a abdiqué, il a déserté son poste dans le gouvernement.

2° La nation ne poul jamiis rendre sa confiance à un

homme qui, infidèle à ses fonctions, parjure à ses serments, ourdit une fuite clandestine, obtient frauduleusement un passe-port, cache un roi de Fiance sous le déguisement d'un domestique, dirige sa course vers une frontière plus que suspecte, couverte de transfuges, et médite évidemment de ne rentrer dans nos États qu'avec une force capable de nous dicter des lois.

« 3" .... A-t-il pris sa résolution de lui-même, ou la lui a-t-on inspirée? Que nous importe? Idiot ou tyran, il est également indigne des fonctions de la royauté.

« 4° Il est par conséquent libre de nous, comme nous sommes libres de lui; nous ne lui devons plus obéissance.

« 5" L'histoire de France n'offre qu'une longue suite des malheurs du peuple , dont la cause remonte toujours aux rois A tous leurs crimes, la trahison manquait. La mesure est comblée.

a Qu'est-ce, dans un gouvernement, qu'un office qui ne demande ni expérience ni habileté, qu'on peut abandonner au hasard de la naissance? qui peut être rempli par un idiot, un fourbe, un méchant, comme par un sage? Que la France, parvenue à l'âge de raison ne se laisse plus imposer par des mots, et. qu'elle examine si un roi insignifiant n'est pas en même temps fort dangereux...? »

Cette .adresse inattendue émut extrêmement l'Assemblée. Malouet veut qu'on poursuive l'auteur, Martineau qu'on l'arrête, Chabroud qu'on le méprise. Il y eut de vifs débats que termina l'ordre du jour.

Le lendemain, Duchatelet écrivit à Chabroud et à Le Chapelier :

« J'ai appris que j'avais été. accusé par l'un de vous d'être fou, et par l'autre d'être criminel, pour avoir signé un écrit antiroyaliste. On ne peut pas croire à beaucoup de bonne foi dans ces inculpations, quand elles sortent de la bouche de gens qui ont élevé une statue à Rousseau, lequel se nommait l'ennemi des rois, et qui ont rendu de justes hommages à Benjamin Franklin, lequel regardait le royalisme comme un crime égal à celui de l'empoisonnement. Un homme qui m'a honoré de son amitié, le docteur Price, pensait comme Rousseau Jt Franklin , il prétendait même que l'époque devait arriver où le monde entier ne formerait qu'une seule république. J'ignore si vous l'auriez déclaré fou, mais j'ai vu bien des gens le considérer comme un sage. »

De son côté, Thomas Paine provoqua publiquement Sieyès à une discussion en règle sur les avantages comparés de la république et de la monarchie. Mais Sieyès descendait difficilement des nuages où il se plaisait à rester enveloppé.

Il fallait un journal à ce mouvement : le Républicain fut fondé. Du reste, la République avait déjà son Moniteur dans la feuille de Brissot, qui, à celle époque, déploya une rare vigueur d'initiative. Dès le 24 juin, il avait dit en parlant de la politique du Club des Jacobins : « Cette répugnance poulie nom de la Bépublique, pour le nom d'un état où l'on est, doit paraître bien singulière aux yeux du philosophe! » Le 2 juillet, il écrit : « L'opinion républicaine gagne et gagnera toujours : c'est le propre de la vérité. Elle ne marche plus qu'à pas de géant » Et, dans le numéro suivant, on lit : * Prix de 300 livres, déposé à l'imprimerie du Patriote français, pour celui qui fixerc nettement les caractères politique: el muraux qui distinguent le citoyen libre du républicain. On est fâché que le prix soit aussi mesquin; mais on n'a pas la liste civile à sa disposition. »

Ces défis, ces railleries hautaines, cette certitude bruyamment affichée d'un prochain triomphe, ne tardèrent pas à ébranler l'opinion. Aux Jacobins. Real put s'écrier : « La

INTERRÈGNK

République est le pain des forts : c'est cette nourriture dont parle Rousseau qui demande pour sa digestion des estomacs qui ne sont pas les nôtres. Dans vingt ans, notre jeunesse aura de l'instruction ; nos vieillards n'auront pas de préjuges , nous aurons des mœurs, et le gouvernement républicain sera, n'en doutez pas, le gouvernement français, peut-être celui de tous les peuples de l'Europe. »

Mais Brissot se réservait de frapper un coup plus fort. Le 10 juillet, dans ce même club d'où quelques jours auparavant on avait voulu cliasser Billaud-Varennes comme républicain. Brissot prononça, en faveur de la République, un discours d'un éclat et d'une force extraordinaires.

Ah! le roi était inviolable, assurait-on ? Inviolable ! Gomme roi, oui, aux termes de la constitution ; mais comme individu, quelle dangereuse folie! Si pour des actes d'administration, dont d'autres étaient appelés à répondre en son lieu et place, la fiction qui le couvrait se pouvait concevoir à la rigueur, comment l'admettre pour les actes qui, par leur nature, ne dépendaient que de lui! Ainsi donc, inviolable le prince qui porterait la main sur sa femme! inviolable le prince qui enlèverait sa fille! inviolable le prince qui brûlerait sa maison I 0 rois, courage! Soyez fous tout à votre aise, soyez furieux, soyez traîtres, soyez assassins : vous êtes inviolables! Était-ce assez insulter à la raison humaine? On citait l'exemple de l'Angleterre. Mais il était faux que, même en Angleterre, l'inviolabilité eût jamais été entendue de cette façon dérisoire. Est-ce qu'en Angleterre la Convention de 1688 n'avait pas déclaré le trône vacant?... Est-ce que Jacques I, tout théoricien du despotisme qu'il était, n'avait pas reconnu que le prince est soumis à la loi ? Qu'on se donnât la peine de parcourir l'histoire : on y verrait que Mariana, qui écrivait sous Philippe II, admettait le tyrannicide ; que, chez les Juifs, les rois étaient jugés par le sanhédrin ; chez les Spartiates, par le sénat des vingt-huit et les éphores ; chez les Francs, par la nation, qui les déposait, rien que pour cause d'impéritie. La fuite de Varennes était-elle d'aventure un acte dont d'autres que Louis XVI fussent appelés à répondre? non, puisque ses propres ministres avaient été laissés dans l'ignorance. Louis XVI devait donc être jugé. Quant à la question de savoir quelle peut être l'utilité d'un monarque constitutionnel, d'un monarque automate, ceux qui se montraient pénétrés si profondément de cette utilité auraient dû au moins songer à la rendre un peu moins coûteuse , et imiter les Égyptiens qui , jugeant la royauté bonne, mais les rois funestes, les avaient remplacés par une pierre ; on avait encore l'exemple des Seïkhs, qui mettent sur le trône l'Alcoran, un sabre, et vivent en républicains : en tout cas, c'était un moyen d'économiser la liste civile !

Passant ensuite à l'examen des motifs qu'on pouvait avoir de craindre le ressentiment des cours étrangères, Brissot fit de leur impuissance une rapide et vive peinture. D'ailleurs : « Si l'on avait dit à Miltiade, à Gimon, à Aristide : « Recevez notre roi, ou vous périrez, » ils auraient répondu : « Nous nous verrons à Marathon ou à Salamine ! » Les soldats de Washington, sans souliers et teignant la glace de leur sang, disaient : « Nous aurons des souliers demain : nous battrons les Anglais. » Ils devinèrent juste, parce qu'ils combattaient pour être libres. »

Ce discours fit rêver les Jacobins, et transporta de ioie les Cordeliers. Camille Desmoulins n'y put tenir. Oubliant avec quelle violence il avait dénoncé le penchant de Brissot pour Lafayette, l'impressionnable écrivain se répandit en exclama- i tions admiratives. Lui aussi, depuis longtemps, il soupirait \

après la République, l'annonçait, la proclamait inévitable. Dans son n° 8^, on trouve cette remarque profonde : « L'Assemblée, toute monarchique qu'elle est, a été entraînée par ses propres décrets, par les circonstances et par ses passions. à des mesures républicaines. Ils ne veulent point de régence, et la pudeur les empêche de reconnaître pour chef de la nation un roi aussi déshonoré que Louis XVI. Sans roi et sans régent, nous aurons la République, comme qui dirait par la force des cartes »

Il est certain que tandis qu'ils repoussaient avec tant de véhémence l'idée de république, les constitutionnels de l'Assemblée se laissaient aller, sans y prendre garde, sur une pente qui y conduisait tout droit, par l'adoption des mesures les plus propres à avilir, dans Louis XVI, et le monarque el le cbef de famille. Il avait été décrété, on l'a vu, qu'un gouverneur serait nommé au dauphin; et, dans la séance du 28 juin, l'Assemblée avait déclaré que nul de ses membres ne pouvait être désigné pour cet emploi, se réservant toute fois de former elle-même la liste indicative des candidats : cette liste, qu'attendait impatiemment la curiosité publique, parut enfin. Parmi beaucoup de noms obscurs et qui étonnèrent, elle en contenait quelques uns de connus, mais qui se trouvaient singulièrement rapprochés : Berquin, Bougainville , Ducis , Gondorcet , Bernardin de Saint - Pierre , Lacépède, le mystique Saint-Martin, Hérault de Séchelles, Cérutti, Bossu, Dacier l'académicien, l'ancien avocat général Servan. Or, même sur ces noms, recommandables à divers titres, la malignité s'exerça de. manière à les rendre, à peu près impossibles : « Bossu? Quand le dauphin en sera aux mathématiques. — Bougainville? Il a fait le tour du monde, mais nous avons un décret qui ne permet au roi que le tour de France, pourvu qu'il ne débute pas par un voyage à Montmédy. — Gérutti? Quel malheur qu'il ait été jésuite et qu'il ait tant d'esprit! — Ducis? Autre chose est de représenter sur la scène des rois aveugles, imbéciles ou fous, autre chose de faire faire à un jeune prince l'apprentissage du trône. Dans le premier cas, on ne manque pas d'originaux; dans le second, tout est à créer. — Hérault de Séchelles.'1 Magistrat petit-maître, homme aimable Ce serait dommage de l'enlever aux cercles dont il fait les plaisirs. >•

Le seul candidat qu'on eût été disposé à prendre au sérieux était Gondorcet. Or, il travaillait à l'établissement de la Bépublique, et certes, nul ne méritait mieux de partager les hasards de cette marche vers l'avenir que l'auteur de l'immortelle Esquisse d'un tableau historique des progrès de C esprit humain que celui qui écrivit : « l'espèce humaine sera heureuse , » alors qu'il était lui-même accablé d'infortunes , atteint dans toutes les parties sensibles du cœur , et presque sous le glaive de mort, « qui n'aurait attendu pour frapper que le temps de constater l'identité de la victime, o

En 1791 , Gondorcet avait quarante-huit ans; il représentait, dans la Révolution, cette génération des encyclopédistes dont il ne restait plus que quelques débris ; il était déjà en pleine possession de sa renommée d'académicien, de géomètre et de savant ; il était dans toute la maturité de son génie. Il n'y eut donc rien d'un emportement juvénile, dans les motifs qui le poussèrent à mettre au service du principe républicain ses vastes connaissances et l'autorité de son nom. Bonneville, Thomas Paine, Brissot, Camille Desmoulins ne pouvaient rencontrer un plus puissant auxiliaire. Les traits par où se révèle une âme vraiment républicaine abondaient dans sa vie. Rédacteur du Mercure, il avait refusé l'insertion d'une lettre dans laquelle le patriarche de Ferney rabaissait Montes

quieu outre mesure, préférant la justice à l'amitié glorieuse de Voltaire. Pour n'avoir pas de relation avec Necker, dont il ne partageait pas les opinions économiques, il avait donné sa démission d'inspecteur des Monnaies. Affirmant un jour, lui qui se trouvait dans ce cas, que ceux qui se brouillaient avec Diderot avaient toujours tort, « Mais vous? lui objecta son interlocuteur. — Moi? répondit-il simplement, j'avais tort. » Caractère ferme et nature timide, homme du monde et homme du peuple, esprit froid et cœur passionné, tout en lui était contrastes, jusqu'à ses jambes grêles portant une haute stature, une tète d'un volume immense cl un buste athlétique. Son visage était d'une douceur si voisine de la mollesse, que Mme Roland s'y trompa; elle le définissait : Une liqueur fine imbibée dans du coton. Mais d'Alembert , qui le connaissait mieux, l'avait délini : Un volcan couvert de neige.

Aussitôt après le voyage de Varennes, Condorcet tint chez lui des conférences où d convia ses amis à discuter les moyens d'établir la République. Là vinrent entre autres personnages marquants, Dupont de Nemours, et ce duc de La Rochefoucauld, sur la tête de qui, selon le mot plaisant, de Rulhières, Turgot.avait placé tant de principes. La majorité se prononça pour la monarchie. Mais GondorceJ. ne se jugea point lié par un vote de salon, et, au risque de rompre avec le duc, son ancien ami, qui en effet ne lui pardonna pas cette démarche, il courut transporter le débat au Cercle social.

Grande' y fut l'émotion^ lorsqu'en présence d'un auditoire nombreux, instruit et attentif, il prouva :

Que la prétendue nécessité d'un roi n'existait nullement. partout où les pouvoirs étaient bien organisés ;

Que la liberté de la presse, et son empire défiaient le retour d'un Gromwell ;

Que l'étendue de la France était plus favorable que con • traire à l'établissement d'une république ;

Qu'on avait tort d'en revenir sans cesse à Rome et à Athènes, où il n'y avait point de vraie république, puisqu'on y tolérait des classes privilégiées ;

Qu'en les détruisant, on avait détruit, tout ce qui pouvait rendre la protection d'un monarque nécessaire;

Que l'hérédité du trône, obstacle permanent à la marche des sociétés, créait la lutte, loin d'être une cause de stabilité et une garantie contre le désordre.

L'opinion d'un homme tel que Condorcet était faite pour entraîner beaucoup d'esprits, et c'est ce qui arriva. Sa société, suivant un témoignage contemporain de beaucoup de poids, fut véritablement le foyer de la République. Il avait, épousé Mlle de Grouchy, jeune personne si pleine de grâce et d'esprit , que la mère du duc de La Rochefoucauld , adversaire avouée du mariage des savants, avait dû dire, cette fois, au géomètre coupable : « Nous vous pardonnons. » L'influence de Mme Condorcet ne contribua pas faiblement au résultat politique qui vient d'être signalé. Vengeance de femme, ont prétendu quelques-uns. expliquée par quelques mépris de la reine! Mais Etienne Dumont, peu suspect ici de partialité, repousse bien loin cette offensante hypothèse : » Un caractère sérieux, un esprit qui aimait à se nourrir de méditations philosophiques, des lectures républicaines, une passion pour les écrits de Rousseau, avaient enflammé la tête de Mme Condorcet. Son mari avait un enthousiasme de réflexion, elle en avait un de sentiment; tous deux étaient fortement persuadés que la liberté en France ne pouvait pas se soutenir à côté du trône. »

Pour compléter l'histoire du mouvement républicain, ajou-

tons qu'il était servi dès cette époque d'une manière ardente par Mme Roland, qui était arrivée de Lyon avec son mari au mois de février, et dont le salon devint un écho de plus en plus sonore, placé sur la route des idées.

Un événement, tout nouveau quoique attendu, fit un moment diversion à ces luttes :

Le 1 1 juillet, au milieu d'un prodigieux concours de peuple, les cendres de Voltaire traversèrent Paris en triomphe. De l'abbaye de Sellières, d'où les avaient rappelées un décret de l'Assemblée et un des cris les plus puissants qui fussent jamais sortis du cœur de la France, elles étaient arrivées dans un modeste chariot, sur les deux côtés duquel ces vers :

Si l'homme a des tyrans, il doit les détrôner. Si l'homme est créé libre, il doit se gouverner.

Aux portes de la capitale , un char magnifique reçut les augustes dépouilles, et elles prirent le chemin du Panthéon.

Il est des fêtes qui ne parlent pas à l'esprit, qui ne touchent point à l'âme humaine ; il est d'imbéciles et insultantes fêtes imaginées pour distraire de leur abaissement les peuples, trop jeunes ou déjà vieillis, qu'on tient sous ses pieds pourvu qu'on leur donne pancm et circenses. De tels spectacles sont le luxe de la servitude. Plus ils sont splendides, plus ils dégradent la curiosité qui les accepte. Mais ici, Voltaire mort allant prendre au Panthéon, à travers les flots d'une multitude émue, possession de son droit à l'immortalité, c'était un encouragement sublime pour les uns, et pour les autres un châtiment ou une leçon. « Dieu, lu seras vengé, » cria un prêtre, caché dans la foule. Mais Voltaire avait passé sa vie à défendre l'Etre des Etres contre ceux qui, usurpa- : teurs de sa majesté, la font servir à leurs passions en la plaça ni sur un autel. Ah! c'était Voltaire qui, ce jour-là, vengeait Dieu ! Il vengeait le peuple aussi, bien qu'encenser les rois eût été une de ses faiblesses; et quelles réflexions ne durent pas être celles de Louis XVI se rappelant son entrée récente à Paris et la rapprochant de la scène saisissante qu'il contemplait, étonné, du haut d'une lucarne du, pavillon de Flore !

Douze chevaux blancs traînaient le sarcophage, et, sur un lit funèbre, l'image endormie du philosophe. Ses œuvres, par qui le inonde fut agité et l'est enepre, on les portait dans une cassette d'or. D'innombrables devises flottaient sur la soie des drapeaux, quelques-unes touchantes, d'autres terribles.

Exterminez, grand Dieu, de la terre où nous sommes, Quiconque avec plaisir répand le sang des hommes.

Telle était la devise qu'avait choisie, la société fraternelle îles halles. Mais à la tête des citoyens du faubourg Saint- Antoine, marchait une femme tenant une pique au haut de laquelle ces mots : La dernière raison du peuple, réponse violente à la dernière raison des rois, baptême des canons! Le char s'arrêta devant la maison de Charles Villette, où Voltaire avait rendu le dernier soupir. Des guirlandes de chêne entrelacées y formaient un dais poétique que soutenaient des peupliers. Descendant d'un amphithéâtre rempli de jeunes filles couronnées de roses, Mme de Villette reçut en pleurant la visite, de celui qui l'avait surnommée Belle et Bonne. A ses côtés étaient les filles de Calas!

Le soleil, malheureusement, n'éclaira point la (in de la cérémonie. Il plut depuis la place du Théâtre-Français jusqu'au Panthéon: « Ablution expiatoire, dit gaiement Camille, satisfaction que saint Denis avait exigée pour quelques endroits de la Pucclle. »

INTERRÈGNE

Cet accident, la présence des actrices dans le cortège, un trop pompeux étalage de costumes antiques, Mme de Villette vêtue en Iphigénie, et une couronne par elle jetée à Lafajette, qui la ramassa en rougissant, tout cela fournit matière, de la part des royalistes, à des railleries auxquelles

le dépit plus sombre des jansénistes mêla ses invectives. Mais l'impression générale n'en fut pas moins celle de l'enthousiasme et de l'attendrissement. Fréron, le fds du célèbre journaliste que Voltaire avait si cruellement déchiré, Fréron qui se disait le seul homme en France auquel il ne fût pas

COKDORCET

permis d'être voltairien, écrivit pourtant : « La pompe d'hier rappelait à l'imagination les Athéniens rapportant dans Athènes les ossements de Thésée, vainqueur des monstres et des tyrans, comme Voltaire le fut des préjugés et des prêtres. » Pendant ce temps, l'Assemblée semblait prendre à tâche de s'effacer le plus possible : elle passait le temps à écouter des lectures d'adresses ; elle votait une récompense nationale

à Drouet et à ses compagnons; elle s'occupait de police municipale; elle décrétait la fabrication et l'émission d'une petite monnaie d'argent, à la taille des pièces de 15 et 30 sols; en un mot, elle paraissait avoir oublié, pour des soins secondaires, la grande question qui tenait tous les esprits en éveil. Mais cette insouciance de l'Assemblée n'était qu'apparente. Il y avait eu réunion des sept comités, et c'était dans

l'ombre dus bureaux que les meneurs se préparaient au coup qu'ils voulaient frapper. Jamais intérêt de cette importance n'avait été soumis à la discussion. L'impatience était ardente, l'anxiété universelle.

Enfin, le 13 juillet, Muguet de Nanthou apporte à la tribune le travail des comités. Bien étonné fut le public qui remplissait les galeries. A entendre le rapporteur, Louis XVI n'était nullement coupable. Qu'avait-on à lui reprocher? Sa fuite? Mais il n'était pas sorti du royaume! Son départ de la capitale? Mais la constitution lui donnait le droit de s'éloigner de l'Assemblée jusqu'à la distance de vingt lieues! Sa déclaration? Mais n'étant contre-signée d'aucun ministre, elle n'était qu'un acte privé du roi, un simple brouillon pour mémoire. La France, d'ailleurs, voulait la monarchie, et. sans l'inviolabilité royale acceptée d'une manière absolue, pas de monarchie possible. Car, que vaudrait une royauté sans cesse mise en question, poursuivie sans cesse, exposée aux coups du premier calomniateur venu, perpétuellement en butte aux traits empoisonnés qui vont toujours chercher la grandeur et la puissance?

La conclusion des comités réunis était donc qu'il fallait renvoyer devant la cour d'Orléans et livrer à la rigueur des lois Bouille, Heyman , de Klinglin, d'Hoffelize, Goguelat. Ghoiseul, Fersen, les trois gardes qui avaient servi de courriers..., et mettre Louis XVI hors de cause.

Robespierre savait que l'Assemblée arrivait avec un parti pris ; que le débat ne modifierait pas le vote. Il aurait voulu donner à l'opinion du dehors le temps d'intervenir, et, dans ce but, il demanda l'ajournement. Mais Charles Lameth s'y opposa d'une manière fort vive, et les constitutionnels qui avaient hâte d'arriver au dénoûment ouvrirent la discussion sur-le-champ.

L'attitude de Robespierre, en cette circonstance, mérite qu'on s'y arrête. Quoiqu'il ne ressentit assurément pour la monarchie aucune tendresse, il avait vu avec inquiétude Condorcet et Brissot prendre une initiative qu'il jugeait trop fougueuse et intempestive. La question de République lui avait paru posée prématurément, parce que, selon lui et comme il s'en expliqua plus tard, elle était de nature alors à diviser les patriotes, et fournissait aux ennemis du peuple un prétexte pour publier qu'il existait un parti qui, sous couleur de patriotisme, conspirait contre la constitution.

En conséquence, le 13 au soir, sans plus attendre, il se rendit aux Jacobins, où il lit cette profession de foi singulière :

« On m'a accusé, au sein de l'Assemblée, d'être républicain : on m'a fait t>op d'honneur; je ne le suis pas. Si on m'eût accusé d'être monarchiste, on m'eût déshonoré; je ne le suis pas non plus. Les mots république et monarçhi", pour beaucoup d'individus, sont vides de sens. Le mot république ne signifie aucune forme particulière de gouvernement, il appartient à tout gouvernement d'hommes libres. On peut être libre avec un monarque comme avec un sénat. Qu'est-ce que la constitution actuelle? C'est une république avec un monarque Elle n'est ni monarchie ni république, elle est l'une et l'autre »

Ce langage manquait de netteté, il manquait de franchise. Sacrifiant, cette fois, aux inspirations d'une habileté vulgaire, et oubliant que sa force avait toujours consisté à marcher en ligne droite, à travers les oscillations des partis, Robespierre descendait à la politique de la petite prudence. Il était républicain, de son propre aveu, puisque c'était l'honorer que de l'appeler tel, et qu'il se fût considéré comme déshonoré, s'il eût encouru l'accusation de monarchisme :

pourquoi donc jouer sur les mots? pourquoi affecter tant d<dédain pour les formes de gouvernement, toujours et partout si importantes? Il tenait à régler exactement son pas sur celui de la Révolution ; il craignait d'aller plus vite que les Jacobins : à la bonne heure; mais il aurait dû être alors ce qu'il avait été jusque-là et ce qu'il fut depuis : du parti de sa conscience! Ce qui explique la conduite d'un homme n'est pas ce qui la justifie; et je n'hésite pas à dire qu'ici Brissot se montrait plus grand que Robespierre.

A son tour, Danton prit la parole, mais sans oser davantage se déclarer républicain, tant le jacobinisme était encore timide! Il se contenta de tonner contre l'inviolabilité royale, bien sûr que, dans cette sphère d'idées, les applaudissements du Club des Jacobins ne. lui feraient pas faute.

A l'Assemblée, le débat, ouvert le 13 juillet, ne fut fermé que le 15.

Pétion prouva fort bien que, pour avoir le droit d'être inviolable, il faudrait être impeccable, et que, dans tous les cas, l'inviolabilité ne pouvait être étendue sans folie aux crimes privés du monarque ;

L'abbé Grégoire démontra péremptoirement qu'il était impossible de séparer la responsabilité personnelle du roi de tant de circonstances accusatrices : complots de Bouille, faux passe-ports, déguisements, évasion nocturne, préparatifs hostiles de l'étranger, mémoire lancé à la manière du Parthe, qui tirait sa flèche en fuyant ;

Robespierre fit ressortir ce qu'il y avait de lâche à frapper les coupables subalternes quand on épargnait les coupables puissants , et combien il était absurde de poursuivre des complices là où l'on assurait qu'il n'existait point de délit;

Enfin, Buzol nia le droit de l'Assemblée à juger un pouvoir rival, et invoqua l'exemple de la Chambre des Communes d'Angleterre, qui avait laissé à une Convention nationale le soin de décider du sort de Jacques IL

Mais ni Pétion, ni l'abbé Grégoire, ni Robespierre, ni Buzot ne touchaient à la vraie question du moment : la vraie question était celle qui, posée aux Jacobins, y avait soulevé une tempête : Lequel vaut mieux d'un gouvernement monarchique ou d'un gouvernement républicain? Car, si l'on admettait que le gouvernement monarchique devait être maintenu, il ne. restait plus aux constitutionnels qu'à prouver une chose : savoir que le principe de l'inviolabilité royale, quels que pussent être d'ailleurs les inconvénients de cette fiction politique, était une condition nécessaire d'existence pour la monarchie. Voilà ce qu'avait parfaitement compris Barnave, et en appuyant sur ce point, il se tenait assuré du triomphe. Mais pour ôter d'avance à la victoire ce que la culpabilité de Louis XVI, implicitement avouée, lui aurait donné d'immoral, le parti constitutionnel avait senti qu'avant de défendre le principe, il fallait s'attacher à défendre l'homme; et, dans le partage des rôles, Barnave s'étant chargé du premier, Salles prit le second.

Le discours de Salles fut un chef-d'œuvre d'habileté insinuante. Il établit, ce qui était vrai au fond, que la fausseté de Louis XVI — le mot ne fut pas prononcé — ne provenait que de l'excès de sa faiblesse. Il le peignit entouré de courtisans qui calomniaient devant lui la Révolution, le trompaient sur les sentiments et les volontés du peuple, mettaient un art infernal à égarer son esprit et à épouvanter son cœur. Il présenta le complot qu'on accusait Louis XVI d'avoir tramé contre la nation comme un piège infâme dans lequel l'infortuné monarque avait été lui-même attiré par des serviteurs criminels. Il éveilla la pitié, qui, quelquefois, est la justice. Il prononça ces mots, qui. appliqués à Louis XVL

INTERRÈGNE

avaient une signification touchante : « Combien est malheureuse la condition d'un roi! »

Barnave se leva. Il avait toujours visé, même étant tribun, à la gloire de l'homme d'Etat. Toujours, même dans l'emportement de ses luttes contre Mirabeau , il avait commandé le calme à sa parole et la gravité à son maintien. A plus forte raison devait-il garder cette attitude, maintenant que, lassé du rôle d'agitateur, il se posait en futur ministre Il fut donc sec, compassé, contenu, dogmatique. Rien, dans son discours, qui fût donné à l'imagination, à l'éclat. Il semblait avoir de propos délibéré éteint son cœur, et ne laissa parler que sa tète. Mais de tout ce qui pouvait servir la cause des constitutionnels, rien ne fut omis par lui.

Vous avez voulu que le roi sanctionnât vos- décrets. 11 doit pouvoir le faire avec indépendance : s'il n'est pas inviolable, sera-t-il indépendant! Et, s'il doit être inviolable pour que sou indépendance soit garantie, ne doit-il pas l'être aussi pour que l'Etat soit stable? Car c'est l'inviolabilité qui, le mettant à couvert des efforts de tous les factieux, le maintient à sa place , et maintient avec lui le gouvernement dont il est le chef. — Il existe pour le roi deux genres possibles de délit : délits politiques et délits civils. Quant aux premiers , il faut observer que ce n'est pas le roi qui , à propreinenl parler, exerce le pouvoir exécutif, ce sont ses ministres, dont le contre-seing est nécessaire; or, ils sont responsables. Pour ce qui est des délits civils, l'avantage qui résulterait de la punition d'une faute de cette nature est en vérité bien peu de chose en comparaison de l'avantage qui résulte pour le peuple de sa tranquillité conservée et de la forme du gouvernement maintenue. Ainsi donc, si le monarque commet un délit civil, le remède à ce mal, c'est la supposition de démence;, supposition heureuse qui protège la stabilité du pouvoir, et assure la paix publique, à chaque instant compromise, dans le système contraire . par les accusations auxquelles le prince serait en butte.

Telle fut, résumée en peu de mots, l'argumentation de

.Barnave; et, quoique très-faible contre les républicains, elle

avait beaucoup de force contre ceux qui étaient assez incon-

sé [uents pour vouloir une monarchie sans les conditions,

cho [liantes mais indispensables, qui la constituent.

Barnave finit par ce remarquable appel aux intérêts et aux craintes de la bourgeoisie :

* La Révolution ne peut faire un pas de plus sans péril. Si dans la ligne de la liberté, le premier acte qui suit est l'anéantissement de la royauté, le premier acte qui pourrait suivre, clans la ligne de l'égalité, serait l'attentat à la propriété. — Quelle nuit du k août reste à faire maintenant': Tout le monde doit sentir que l'intérêt commun est que la Révolution s'arrête. Ceux qui ont perdu doivent s'apercevoir qu'il est impossible de la faire rétrograder; qu'il ni' s'agif plus que de la fixer.... Régénérateurs de l'empire! présentons une occasion île triomphe aux hommes qui, dans les pays étrangers, ont pris intérêt à notre Révolution. Ils nous crient : Vous êtes puissants, soyez sages, soyez modérés. Là sera le terme de votre gloire. »

Ainsi, par l'effet d'un égoïsme bien propre, hélas! à attrister la pensée du philosophe, les novateurs de la classe moyenne, qui avaient tant profité de la Révolution, lui demandaient de s'arrêter au point où ils n'avaient plus rien à gagner, et ils disaient à ceux d'en haut : « Faites taire vos regrets! » A ceux d'en bas : a Renoncez à vos espérances! » Mais comment empêcher l'àme humaine de se souvenir et d'espérer?

Les conclusions des comités furent adoptées. Louis XVI était mis implicitement hors de cause, et quiconque avait coopéré à sa fuite renvoyé devant la haute cour d'Orléans ; en d'autres ternies, on déclarait qu'il \ avait des complices, et pas de coupable principal. Le peuple fut profondément indigné.

Le soir, aux Jacobins, Pouape parut à la tribune, et y apporta cette nouvelle émouvante : « Un deuil universel couvre aujourd'hui la capitale, il va se répandre dans les quatre-vingt-trois départements. Je vous apprends avec plaisir que le peuple vient de faire fermer les spectacles. »

Aussitôt, Laclos propose de présenter à l'Assemblée une pétition, au nom de tous les bons citoyens, hommes, femmes et enfants. « On classera les trois ordres de signatures, et elle en aura dix millions. Alors on verra si ceux qui veulent la déchéance sont des factieux . »

Danton appuya vivement la proposition : « Nous avons besoin d'un scrutin épuratoire. Eh bien, le voilà tout trouvé. »

Robespierre, en cette occasion, déploya une prudence et une réserve extrêmes. » La loi n'étant pas suffisamment claire, puisqu'elle parle de complices et qu'il ne saurait y en avoir sans un principal coupable, la nation a le droit de dire à l'Assemblée : expliquez -vous ! Quant à l'opinion de M. Laclos, elle me paraît devoir être, sinon rejetée, du moins modifiée. Pourquoi faire signer les femmes, les mineurs? » Il est probable que Robespierre craignait de voir l'agitation tourner au profit du duc d'Orléans, comme semblaient l'indiquer, et l'intervention de Laclos, et la proposition suspecte de faire signer les enfants.

Toujours est-il qu'au moment où la pétition allait être votée, près de quatre mille personnes se précipitèrent dans la salle, déclarant qu'elles entendaient aller, dès le lendemain, au Champ de Mars, pour y jurer de ne pas reconnaître Louis XVI. Or, ce qui tendrait à prouver que c'était là \\i\f scène arrangée d'avance, c'est que toute cette foule, selon le témoignage de Mme Roland, qui était présente, venait du Palais-Royal, le théâtre ordinaire des combinaisons politiques de Laclos , auquel le prétexte fut ainsi fourni d'appuyer sa motion sur « une démarche du peuple. •> Grâce à ce renfort, le projet passa; il passa tel que le vrai chef du parti orléanisle l'avait présenté, et sans qu'on s'arrêtât aux sages observations de Robespierre, qui, mieux pesées, eussent évité bien des malheurs. Les bases de la pétition convenues, des commissaires furent nommés, au nombre desquels Laclos et Brissot.

Ils restèrent dans la salle, tandis que l'assemblée s'ecoulait, et se mirent à l'œuvre.

Après le désistement, si formel, du duc d'Orléans, il peut sembler étrange que Laclos continuât avec tant de zèle à conspirer pour lui. Mais il ne faut pas oublier que le duc était le dernier à être de son propre parti. Soit crainte de compromettre le succès de ses desseins secrets par trop 1 empressement, soit désir de liai 1er lirissot pour, l'amener jilus facilement à une réaction orléaniste, Laclos affecta de I s'en rapporter tout à fait à son collègue. Prétextant un mal de tète, le besoin de dormir, il pria Brissot de prendre la plume. La seule chose qu'il demandât, c'est que la pétition ■-.primât , en même temps que le vœu de la déchéance de Louis XVI, celui de son remplacement par les moyens coni slliut/ionnels C'était ménager une porte au duc d'Orléans. (Jette intention échappa- 1- elle à Brissot'/ Ou bien, crut-il i ne pas devoir trop bien deviner une ambition qui s'enveloppait dans le respect de la légalité? Quoi qu'il en soit, il • écrivit :

« Les Français soussignés, membres du souverain, considérant que, dans les questions auxquelles est rattaché le salut du peuple, il est de son droit d'exprimer son vœu pour éclairer et diriger ses mandataires;

« Que jamais il ne s'est présenté de questions plus importantes que celle qui concerne k désertion du roi ;

« Que le décret rendu le 15 juillet ne contient aucune disposition relative à Louis XVI;

« Qu'en obéissant à ce décret, il importe de statuer promplement sur le sort de cet individu;

« Que sa conduite doit servir de base à la décision;...

« Que son parjure, sa désertion, sa protestation emportent abdication formelle de la couronne;

.< Que l'Assemblée nationale l'a jugé ainsi en s'emparant du pouvoir exécutif, en suspendant les pouvoirs du roi, en le tenant dans un état d'arrestation ;

« Que de nouvelles promesses de la part de Louis XVI n'offriraient point une garantie suffisante contre une conspiration nouvelle ;

« Qu'enfin il serait contraire à la majesté de la nation, comme à ses intérêts, de confier désormais les rênes de l'empire à un homme parjure, traître et fugitif;

« Demandent formellement et spécialement que l'Assemblée nationale ait à recevoir, au nom de la nation, l'abdication faite le 21 juin par Louis XVI, et à pourvoir à son remplacement par tous les moyens conslitutionmis ;

« Déclarant les soussignés qu'ils ne reconnaîtront jamais Louis XVI pour leur roi, à moins que la majorité de la nation n'émette un vœu contraire à celui de la présente pétition. »

Laclos eut sujet de s'applaudir, dans son demi-sommeil : la phrase qui était pour lui toute la pétition se trouvait enfin couchée sur le papier. A part cela, rien de plus habile que la rédaction de Rrissot. Quoique très-violente, elle n'était pas factieuse. On ne protestait pas contre le décret du 15 juillet; seulement on constatait, ce qui était vrai, qu'il ne s'expliquait pas sur le sort de Louis XVI, ce qui laissait à chacun le droit de désirer cette explication, et que la nation ellemême la donnât.

Les constitutionnels du parlement, avertis de ce qui avait eu lieu aux Jacobins le soir du 15 juillet et pendant la nuit, parèrent le coup avec une dextérité remarquable. Déjà, dans la séance du 14, c'est-à-dire la veille de l'adoption du décret, Prieur, rencontrant Desmeuniers dans les couloirs de l'Assemblée, lui avait demandé : « Et quel sera le sort du roi, si l'on vole dans le sens des comités? » A quoi Desmeuniers avait répondu : « Ses pouvoirs seront suspendus jusqu'à l'achèvement de la Constitution; s'il ne l'accepte pas, il ne sera plus roi. » Et Grégoire, qui assistait à l'entretien, de répliquer : « Il acceptera, jurera, et ne tiendra pas. » Or, le 16 juillet, pour ôter à la pétition de Rrissot le caractère de légalité qu'elle tirait des réticences de l'Assemblée, Desmeuniers mit en décret, sa réponse à Prieur; et l'Assemblée, avec une grande affectation de solennité, décréta ce qui suit :

« Article premier. Si le roi, après avoir prêté son serment à la Constitution, se rétracte, il sera censé avoir abdiqué.

« Art. 2. Si le roi se met à la tête d'une armée pour en diriger les forces contre la nation , ou s'il ordonne à ses généraux d'exécuter un tel projet, ou enfin s'il ne s'oppose pas par un acte formel à toute action de cette espèce qui s'exécuterait en son nom, il sera censé avoir abdiqué.

« Art. 3. Un roi qui aura abdiqué ou sera censé l'avoir fait redeviendra simple citoyen : il sera accusahle selon les

loi nies ordinaires pour tous les délits postérieurs à son abdication. »

Ce décret, qui avait pour but de changer la pétition de Ifaïssot en acte de révolte, n'était guère de nature à satisfaire l'opinion publique; il ne répondait pas à la préoccupation crue Grégoire avait si bien rendue, quand il avait dit : « Le roi acceptera, jurera et ne tiendra pas. » Au fond, les constitutionnels le comprenaient de reste. Aussi n'avaient -ils rien négligé pour protéger l'Assemblée contre les effets prévus, du moins possibles, de l'indignation populaire. Depuis quelque temps, ce n'étaient que parades menaçantes dans les rues, manœuvres, bruits de tambours battant la générale.

Le 16 juillet, l'Assemblée, dominée par les constitutionnels et présidée par Charles La/neth, alla plus loin : prenant tout à coup le rôle agressif, elle sembla, d'une ardeur fiévreuse, appeler le combat. Vadier, qui avait tonné, dans une séance précédente , contre les conclusions des comités , avec une exagération si brutale, que Marat put l'accuser de plagiat, Vadier ayant déclaré que , puisque les conclusions des comités étaient converties en décret, il exposerait sa vie poulies défendre, et qu'il « détestait le système républicain, » cette lâcheté obtint plusieurs salves d'applaudissements. D'André, pour mieux souffler aux municipaux et au faible Railly les colères du parti constitutionnel, affecta de se plaindre de la mollesse de l'Hôtel de Ville. Que tardait-on? Il fallait faire une adresse aux Français ; mander la municipalité ; lui enjoindre de veiller avec soin à la tranquillité publique; rendre les accusateurs publics de la ville de Paris responsables de toute infraction aux lois, non poursuivie; donner l'éveil aux ministres. Tout cela fut voté presque sans discussion , sur-le-champ, dans une sorte de sombre transport, et sous la protection des canons de Lafayette. Car il s'était hâté de •convoquer la garde nationale , et , " comme si l'on avait eu peur, raconte Rrissot, que les uniformes bleus ne succombassent dans ce terrible combat imaginaire, — le peuple, quoique irrité, était tranquille, — on avait convoqué les forts de la halle en équipage guerrier. »

Inutile d'ajouter que, de toutes parts, retentissaient des ' imprécations contre Lafayette. Rrissot lui-même, jusque-là son admirateur, et qui, pour l'avoir défendu, s'était attiré tant d'injures, Rrissot fit dans le Patriote français la déclaration suivante : « Ces horribles manœuvres s'exécutent sous les ordres d'un homme qui m'a dit, cent fois être républicain, qui se dit l'ami du républicain Condorcet, Lafayette!... Il n'y a plus rien de commun entre lui et moi. »

Cependant les Cordeliers et un nombre considérable d'hommes du peuple sont réunis au Champ de Mars ,. attendant qu'on apporte des Jacobins, pour être signée sur l'Autel de la patrie, la pétition que Laclos et Rrissot ont dû rédiger la veille. Les commissaires paraissent, lisent la pétition; mais à peine a-t-on entendu ces mots : Remplacement de Louis XVI par les moyens constitutionnels , qu'un violent tumulte s'élève ; on apprend que le rédacteur est Rrissot , et l'on s'étonne qu'une pareille phrase soit tombée de la plume d'un républicain : après débat, elle est effacée.

Dans l'intervalle, le jour s'était écoulé, et les Jacobins se trouvaient assemblés dans leur noir sanctuaire. On leur rapporte la pétition, moins la phrase suggérée par Laclos, moins ['orléanisme. On juge si Laclos garda le silence! « Voulezvous, oui ou non, s'écria t-il, renoncer au plus beau de vos litres, celui d'amis de la Constitution? Voyez M. Rrissot, tout républicain qu'il est, il a reconnu qu'il ne fallait rien brusquer. » Ces paroles firent impression. D'ailleurs, le décret par lequel, dans la journée même. l'Assemblée avait statué,

INTERRÈGNE

très-explicitement cette fois, sur le sort du roi, altérait le caractère de la pétition de Rrissot. Elle fut retirée, et l'impression, qu'on avait commencée déjà, suspendue.

Ce soir-là, vers sept heures, Robespierre s'adressanf aux Jacobins, leur disait : « J'obéirai à la loi, mais j.e vous dois

la vérité".... terrible! » Et il se mit à tracer, de la conduite des comités réunis, de leurs artifices, de leurs sinistres desseins, un tableau qui épouvanta. On croyait entendre Raleigb, criant, à ses bourreaux : « Frappez! quand le cœur est droit, qu'importe où va ia tète? »

Page 1